On connaît souvent le terme de "paraclet" et rarement le terme de "paraclèse" qui est employé bien avant lui ainsi que le verbe qui va avec. En fait, les traductions ne nous aident guère à le voir. L'étude faite ici par Jean-Marie Martin n'en est que plus précieuse.

Le terme de Paraclet lui-même qu'on trouve à plusieurs endroits chez saint Jean est un terme difficile, et il est remarquable que, suivant le contexte, ce n'est pas le même mot français que l'on trouve dans les Bibles. Il se traduit plus couramment soit par "défenseur" (ou "avocat") d'une part, soit par "consolateur". Il désigne en fait une présence assistante. On le considère souvent comme un nom propre désignant exclusivement le Saint-Esprit, or il est employé dans la première lettre de Jean pour désigner le Christ : « Si nous péchons, nous avons le Christ comme paraclet » (1 Jean 2, 1). Mais justement c'est un indice de ce que, chez Jean, le Père, le Fils, le Pneuma sont pensés à partir de l'identité.

Cette étude de Jean-Marie Martin porte aussi sur la différence des fonctions dans l'Eglise : paraclèse, enseignement, glossolalie, prophétie...

 

La paraclèse avant saint Jean

 

Chez saint Jean nous rencontrons le terme de "Paraclet", mais le terme de "paraclèse" est déjà d'un emploi très fréquent dans la littérature chrétienne qui le précède.

Couramment nous mettons en œuvre un certain nombre de distinctions. Par exemple quand nous pensons à la connaissance chrétienne nous distinguons le théologien et puis le prophète : « Ah cet homme est vraiment une voix prophétique dans l'Église d'aujourd'hui ! » Cette distinction correspond à une autre distinction également usuelle, la distinction d'entre la doctrine et l'interpellation : d'une part il y a un contenu doctrinal et d'autre part il y a de l'interpellation. Certains ont posé la pensée chrétienne en forme de contenu sans cette interpellation. Nous avons cette alternance, c'est de notre problématique quotidienne.

L'étude que nous faisons en ce moment voudrait aller à la racine de distinctions de ce genre. Elle trouvera une autre dualité qui ne recouvre pas exactement celle à laquelle nous venons de faire allusion, dont la structure est différente, et par suite dont les termes sont différents. En effet, si la structure est différente, les termes ne peuvent pas rester intacts.

Nous avons gardé de façon provisoire, c'est-à-dire non compromettante au départ, les termes grecs non entendus pour laisser à ces structures la possibilité de paraître. Nous dirions donc qu'il y a la didascalie et la prophétie, mais nous verrons que ce mot de "prophétie" se remplace facilement par le mot de "paraclèse", et le mot de paraclèse est plus précieux parce que nous avons usurpé le mot de prophétie pour lui faire dire autre chose.

Ces deux termes disent deux traits constants de la parole chrétienne originelle qui nous paraissent essentiels : le trait didascalique et le trait paraclétique.

 

Indications de départ.

Pour que vous voyez où nous allons, nous allons vous donner quelques indications de départ dans le contexte qui est le nôtre :

  • didascalie suggère l'idée d'un enseignement écouté ;
  • et l'on pourrait peut-être s'approcher provisoirement du mot paraclèse en disant "parole évocatrice".

Il y a du reste dans le mot grec paraklésis que nous traduisons par paraclèse, le mot klêsis qui signifie appel, vocation. Ces deux choses ne sont pas disjointes et c'est ce que nous essayons de mettre en œuvre ici.

Quand je dis "parole évocatrice" je pense à une parole qui m'évoque en tant précisément qu'elle me fait me traduire parlant devant le texte. En effet l'entendre et le parler sont le même mais précisément en tant qu'ils ne se répètent pas comme fait la traduction. Dans certains cas entendre l'Écriture me fait dire un autre mot que celui que j'entends, et un mot qui est évocateur pour moi ; dans certaines circonstances d'avoir entendu l'Évangile peut me faire dire le mot que j'entends sur vos lèvres, c'est-à-dire qu'il y aurait un type de circulation qui serait plus partagé que celui que nous faisons ici en enseignant puisque nous marchons un peu en avant de vous.

Il y aurait beaucoup à réfléchir sur ces structures parce que beaucoup de dissertations sur la parole chrétienne, sur la communicabilité, sont liées à cela. Et cela touche la théologie telle qu'on la fait, l'exégèse, la traduction.

 

Quelques références chez saint Paul.

 

quand la communauté se réunit●  1 Cor 12, 28

Voici d'abord 1 Cor 12, 28 « Ceux que Dieu a établis dans l'Église sont premièrement des apôtres, secondement des prophètes, troisièmement des didascales, ensuite ceux qui ont le don des miracles, puis ceux qui ont les dons de guérir, de secourir, de gouverner, de parler diverses langues. » On y apprend donc que Dieu, qui est expliqué ensuite comme étant le même pneuma, a donné

  • 1/ des apôtres,
  • 2/ des prophètes,
  • 3/ des didascales,
  • et puis ensuite des dons de guérison etc.

Il y a chez Paul la volonté d'articuler explicitement des traits ou des fonctions de la parole chrétienne.

 

●  Rm 15, 4-5

Ensuite, pour justifier le fait que nous n'inventons pas la mise en avant du rapport prophétie / didascalie, voici un exemple.

« 4Car tout ce qui a été pré-écrit (proégraphè, écrit d'avance) l'a été pour notre enseignement (didascalia) afin que, par la persévérance et par la paraclèse (réconfort) des Écritures, nous ayons l'espérance. 5Que le Dieu de la persévérance et de la paraclèse vous donne de vous comporter en bon accord les uns envers les autres, selon Christos Jésus, 6pour que tous ensemble en une même bouche vous glorifiiez le Dieu et Père de notre Seigneur, Jésus Christos. » (Rm 15, 4-6).

 

Saint Paul●  Le verbe "paracaler".

D'autre part il y a l'emploi du verbe parakalô : "je fais la paraclèse" – dans les traductions j'utiliserai le verbe "paracaler" (ce qui n'est pas français). C'est quelque chose que saint Paul dit très souvent à ses interlocuteurs, à ses lecteurs. Sur les exemples suivants, regardez ce qui en est dit.

  • « Je vous paracale (je vous exhorte) donc, frères, par les compassions de Dieu, à présenter vos corps en sacrifice vivant, consacré, agréable à Dieu : [tel est] votre culte verbal.» (Rm 12, 1)
  • « Je vous paracale (je vous exhorte), frères, par le nom de notre Seigneur Jésus-Christ, à tenir tous un même langage, et à ne point avoir de divisions parmi vous, mais à être parfaitement unis dans un même esprit et dans un même sentiment. » (1 Cor 1, 10)
  • « Moi Paul, en personne, par la douceur et la bonté de Christ, je vous paracale – d'une part moi, je suis humble  quand je suis au milieu de vous, et d'autre part plein de hardiesse envers vous quand je suis éloigné » (2 Cor 10, 1)
  • « 1Je veux, en effet, que vous sachiez combien est grand le combat que je soutiens pour vous, et pour ceux qui sont à Laodicée, et pour tous ceux qui n'ont pas vu mon visage en la chair, 2afin que leurs cœurs soient paracalés (consolés), qu'ils soient unis dans la charité, et enrichis d'une pleine intelligence pour la connaissance du mystère de Dieu, le Christ, 3dans lequel sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la connaissance…»

Et le mot "paraclèse" ou le verbe correspondant se trouvent dans beaucoup d'autres passages, mais ils sont difficiles à trouver à cause des traductions.

 

●  1 Cor 14. Paraclèse, prophétie et glossolalie.

En 1 Cor 12, 28 il est question de la prophétie.Que veut dire le mot prophétéia ? Pour apercevoir quelque chose de la signification de ce mot, il est bon de lire 1 Cor 14. C'est un chapitre assez lu de nos jours parce que les groupes charismatiques réexaminent les fondateurs de certains modes d'expression orale, de prières de la communauté primitive. Or c'est dans ce chapitre que se trouve l'attitude de Paul à l'égard de la parole et du verbiage corinthiens. Justement il critique, il discerne.

  • Traduction (non donnée par Jean-Marie Martin)
    « 1Recherchez l’agapê ; montrez du zèle quant aux "choses pneumatiques", surtout la prophétie. 2Car celui qui parle en langues (glôssê) ne parle pas aux hommes, mais à Dieu. Personne ne le comprend : pneumati (inspiré par le Pneuma), il parle des mustêria (choses cachées). 3celui qui prophétise parle aux hommes en les édifiant, en les paracalant (exhortant) et en les assistant ; 4celui qui parle en langues s'édifie lui-même, mais celui qui prophétise édifie l’Église (l'assemblée).
    5Je veux que vous parliez tous en langues, mais je préfère surtout que vous prophétisiez. Celui qui prophétise est supérieur à celui qui parle en langues, à moins que ce dernier n’en donne l’interprétation pour que l’assemblée reçoive une édification.
    6Maintenant, frères, si je viens chez vous et vous parle en langues : en quoi vous serai-je utile, si ma parole ne vous parle ni par révélation, ni par connaissance, ni par prophétie, ni par enseignement ?
    7Il en est ainsi des instruments de musique, comme la flûte ou la cithare : s’ils ne rendent pas des sons distincts, comment reconnaître ce qui est joué par la flûte ou ce qui est joué la cithare ? 8Et si la trompette émet un son confus, qui se préparera au combat ?
    9Vous de même : si votre langue n’exprime pas des paroles intelligibles, comment ce que vous dites sera-t-il connu ? Vous parlerez en effet en l’air. 10Si nombreux que soient les divers langages du monde, rien n'est sans langue. 11Or, si j’ignore la signification du mot, je serai un barbare pour celui qui parle, et celui qui parle sera pour moi un barbare. 12Vous de même : puisque vous êtes zélés quant aux "choses pneumatiques", cherchez à y exceller, mais pour la construction de l’Église. 13C’est pourquoi celui qui parle en langues doit prier de sorte qu'on interprète. 14Si je prie en langues, mon pneuma (esprit) prie, mais mon intelligence est stérile.
    15Que faire donc ? Je prierai avec le pneuma, mais je prierai aussi avec l'intelligence ; je chanterai un hymne avec le pneuma, mais je chanterai aussi un hymne avec l'intelligence. 16En effet, si c’est avec le pneuma que tu prononces la bénédiction, comment celui qui est assis parmi les simples auditeurs répondra–t–il « Amen ! » à ton action de grâces, puisqu’il ne sait pas ce que tu dis ? 17 Toi, certes, tu as bien eucharistié (fait une action de grâce), mais l’autre n’est pas édifié. 18J'eucharistie (je rends grâce) à Dieu, je parle en langues plus que vous tous, 19mais dans une église (assemblée), je préfère dire cinq paroles avec l'intelligence pour instruire aussi les autres, plutôt que dix mille paroles en langues.
    20Frères, pour le comportement, ne soyez pas des enfants ; pour la malice, oui, soyez de petits enfants, mais pour le comportement, soyez des adultes. 21Il est écrit dans la Loi : “Je parlerai à ce peuple par des hommes d’une autre langue et par des lèvres étrangères, et même ainsi ils ne m’écouteront pas, dit le Seigneur”. 22Par conséquent, les langues sont un signe non pour les croyants, mais pour les non-croyants ; la prophétie, elle, est un signe, non pour les non-croyants, mais pour les croyants. 23Si donc l’Église est tout entière rassemblée dans le même lieu, et que tous parlent en langues, les non-initiés ou les non-croyants qui entreront ne vous croiront-ils pas fous ? 24Si, au contraire, tous prophétisent, le non-croyant ou non-initié qui entre est confondu par tous, il est examiné par tous ; 25les secrets de son cœur sont dévoilés et ainsi tombant face contre terre, il adorera Dieu proclamant que Dieu est réellement en vous.
    26Que faire alors, frères ? Quand vous êtes réunis, chacun ayant un psaume, un enseignement, une révélation, une langue, une interprétation, que tout se fasse pour l’édification. 27Parle-t-on en langues ? Que deux le fassent, trois au plus, et l’un après l’autre ; et que quelqu’un interprète. 28S’il n’y a pas d’interprète, qu'il (celui qui parle en langue) se taise dans l’Église, qu’il se parle à lui-même et à Dieu. 29Quant aux prophètes, que deux ou trois prennent la parole et que les autres discernent. 30Si un autre qui est assis reçoit une révélation (apokaluphthê), que le premier se taise. 31Vous pouvez tous prophétiser, mais chacun à son tour, pour que tous soient instruits et paracalés (encouragés). 32Et les pneuma des prophètes sont soumis au Pneuma 33car Dieu n’est pas un Dieu de désordre, mais un Dieu de paix. Comme cela se fait dans toutes les Églises des consacrés. »

L'essentiel du chapitre va à distinguer l'importance de la prophétie par rapport à la glossolalie. La glossolalie – qui est le parler en langues incompréhensibles – est une manifestation charismatique attestée à cette époque chez les Corinthiens. Nous savons bien que ce n'est pas la meilleure façon de décrire la prophétéia, seulement de cette comparaison ressortent pour nous quelques indications sur ce qu'il appelle prophétéia.

Voyez en particulier le verset 3 où nous trouvons les trois termes :

  • de construction (oïkodomé), d'édification – la prophétie c'est la construction de l'Ekklêsia – et on comprend très bien que la glossolalie ne construit rien –,
  • de paraclèse (assistance)
  • et de paramuthia qui signifie également "consolation", "assistance", "aide" en un sens très proche de paraclèse – paraklésis et paramuthia sont d'ailleurs deux mots qui vont souvent ensemble.

Au verset 24 se trouve en revanche le verbe élegkhô qui signifie "réfuter", "confondre" et mettre à jour les choses cachées des cœurs. Dans la prophétie il y a une fonction de construction et d'assistance mais aussi de réfutation au sein de la révélation : ce qui révèle fait se dé-celer, met au jour, et par là dénonce, rejette.

Il est donc question de lire le caché du cœur et cela renvoie d'une certaine façon à une préoccupation fréquente chez Jean de montrer le Christ comme lisant à l'intérieur du cœur avant que la question ne se pose à l'extérieur : très souvent le Christ est présence au cœur de la question ou à la question du cœur. C'est d'ailleurs une chose essentielle de la parole évangélique. Elle ne dit rien d'autre que de nous inviter à lire ce qui est dans notre cœur, et si nous l'entendons, elle permet de reconnaître même ce qui se refuse à être reconnu, et à le reconnaître de bonne manière. Mais attention, il ne s'agit pas de classer les gens en deux catégories même si cela pourrait être suggéré par les textes… Cette parole révèle "en chacun de nous" ce qui entend et ce qui reste sourd. Ce qui entend, entend évidemment la distance entre ce qui est dit et ce que nous sommes. Or, pouvoir reconnaître cette distance, c'est cela la confession dans le bon sens du terme, la confession authentiquement libérante.

 

●  2 Cor 1, 3-7. Gisement du verbe "paracaler" et du mot "paraclèse".

Un passage important et caractéristique par rapport à ce que nous voulons mettre en évidence, c'est 2 Cor 1, 3-7. Nous allons être obligés d'employer le verbe "paracaler", ce n'est pas du tout français, excusez-nous.

  • « 3Béni soit le Dieu et Père de NSJC, le Père des miséricordes (des compassions) et le Dieu de toute paraclèse, 4qui nous paracale en toute épreuve (tribulation) de nous en sorte que nous puissions paracaler ceux qui sont en toute tribulation par le moyen de la paraclèse dont nous sommes paracalés nous-même par Dieu. 5Car de même que les pâtirs du Christ dérivent (découlent) sur nous, de même par le Christ dérive (découle) sur nous la paraclèse. 6Si nous sommes en tribulation (c'est) pour votre paraclèse et salut, si nous sommes paracalés (c'est) pour votre paraclèse qui est mise en œuvre dans la patience de ces passions que nous-mêmes nous subissons. 7Et notre espérance est forte pour vous en voyant que de même que vous êtes en communion des pâtirs, de même aussi (vous êtes en communion) de la paraclèse. » (2 Cor 1, 3-7)

Il y a 4 fois le verbe paracaler et 6 fois le  substantif paraclèse

Ce que nous voulons vous faire remarquer ici, c'est d'abord un rapport entre paraclèse, miséricorde et joie. Mais le rapport avec le mot de "joie" se montre beaucoup plus dans cet étonnant parallélisme du verset 5 que nous venons de lire. De nombreuses fois dans saint Paul on lit : « de même que nous avons participé aux souffrances du Christ, de même nous participerons à sa résurrection ». Or ici « de même que les souffrances du Christ découlent sur nous, de même par le Christ découle sur nous la paraclèse », ce qui est mis à la place de résurrection, dans un parallélisme égal, c'est le mot de paraclèse. Autrement dit il y a une assistance ou une présence qui est en opposition à la souffrance, à la tribulation, et qui donc est quelque chose de la joie, la joie dont il est question dans saint Jean. La paraclèse c'est la parole et c'est tout ensemble cette parole qui est élément de présence et qui constitue la joie.

 

Autres références à aller voir.

En outre on trouve le verbe dans le discours de saint Pierre lors de la Pentecôte : « Par plusieurs autres paroles, il les conjurait et les exhortait (parakaleï autous), disant: Sauvez-vous de cette génération perverse.» (Ac 2, 40)

Nous vous signalons aussi Ac 4, 36 et 11, 23. Là il s'agit de Barnabé, à savoir Joseph qui est appelé Barnabé par les apôtres, ce qui signifie "fils de la paraclèse". Et comme nous imaginons que Barnabé c'est fils de Nabih il y a la traduction de nabi (le prophète) dans "paraclèse". Nous ne voudrions pas trop nous avancer ici, mais il y a donc un certain rapport entre prophétie est paraclèse.

 

Le mot "paraclèse" c'est-à-dire le substantif abstrait, se trouve en Ph 2, 1 et quand nous avons étudié Ph 2, 6 sq nous avions noté qu'il s'agissait d'un passage paraclétique.

Voir également 1 Tim 1, 3 ; 2, 2 ; 6, 3 qui est intéressant parce qu'il y a le rapport de didascalie et de paraclèse.

Nous vous prions de nous excuser de vous donner là des références un peu hâtives, mais il y a de quoi travailler près des textes, en fonction d'une question qui est importante pour nous parce que ce qui est en cause c'est la signification et le statut de la parole chrétienne, et simultanément la signification du Pneuma de Dieu parlant.