Le mot Paraclet qui ne se trouve que chez saint Jean (Évangile et Première lettre) est souvent associé à l'Esprit Saint d'une façon un peu rapide. On le traduit souvent par "avocat", "consolateur" sans bien savoir ce qu'il représente par rapport au Christ. C'est ce rapport qui est étudié ici par Jean-Marie Martin, spécialiste de saint Jean. Cette étude date d'il y a 40 ans et il ne dirait peut-être plus les choses exactement de la même manière, mais tout ce qu'il dit est encore d'actualité.

Cette étude complète l'étude précédente qui était "La paraclèse avant Jean" et qui reposait sur des textes de saint Paul essentiellement, même si à la fin d'autres textes sont mentionnés dans les Actes ou dans la première lettre de Pierre.

 

Le Paraclet chez saint Jean

Par Jean-Marie MARTIN

 

Pour l'étude du Paraclet, nous vous proposons trois textes ou séries de textes qui se trouvent dans les chapitres 14, 15 et 16 de saint Jean.

 

1) Jean 14, 15-18.

don de l'Esprit annoncé« Si vous m'aimez, vous garderez mes commandements et je prierai le Père qui vous donnera un autre paraclet pour qu'il soit avec vous pour toujours, l'Esprit de vérité que le monde ne peut recevoir, parce qu'il ne le voit ni ne le connaît. Vous, vous le connaissez parce qu'il demeure avec vous et qu'il est en vous. Je ne vous laisserai pas orphelins. Je reviendrai vous voir. »

Prenons bien le temps d'examiner ce texte.

Il y a une première façon de le lire : « Si vous m'aimez bien, alors vous mettrez en pratique mes commandements ; en conséquence je prierai le Père, et donc le Père vous donnera un autre paraclet, une autre personne qui porte le nom de Paraclet pour qu'il reste avec vous à jamais. » Dans cette lecture, nous n'avons fait qu'ajouter des mots articulaires : "si… alors", "en conséquence"... Pourquoi ? Mais parce que ces mots articulaires toujours implicitement nous les introduisons. « Si vous m'aimez bien… en conséquence vous pratiquerez mes commandements. » Ce texte alors est d'une banalité étonnante du point de vue de la structure.

 

●   Deux aspects du mot "paraclet" que met en évidence le mot "assistance".

Nous allons procéder à partir d'ailleurs puis nous reviendrons sur la lecture de ce texte dont nous venons de proposer une lecture que nous considérons comme mauvaise.

Nous allons partir du terme de "paraclet". C'est un terme difficile, et il est remarquable que dans les traductions courantes, suivant le contexte, ce n'est pas le même mot français que l'on emploie. Il se traduit plus couramment soit par "défenseur" (ou "avocat"), soit par "consolateur". Nous vous proposons de ne pas traduire ce mot mais de nous traduire devant lui. Et au point où nous en sommes, le mot qui nous traduit au texte, c'est le mot d' "assistance".

Nous insistons sur deux choses.

1/ D'abord sur la forme abstraite, "assistance" : nous vous invitons à vous en approcher en lisant ainsi : « Il vous donnera un autre mode d'assistance ». Ceci rejoint les préoccupations qui nous poussent à lire souvent à l'infinitif[1] ; et la raison c'est que nous avons une façon de substantifier ou personnaliser cet "autre paraclet" qui nous fait introduire subrepticement une autre personne. Or cette idée d'autre personne, au point où nous en sommes, dans l'approche du texte, ne peut que nous nuire dans la compréhension. Nous ne disons pas que le Saint Esprit n'est pas une "autre personne", nous disons que ce présupposé-là qui ne structure pas le texte, ne peut que nous nuire. D'où l'intérêt de cette façon de nous en approcher en disant "assistance".

2/ D'autre part, le mot "assistance", encore qu'il ne soit pas, dans une étymologie stricte, défendable comme approche parce qu'il ne traduit pas littéralement le mot "paraclet", cependant comporte à la fois cette idée de présence et cette idée d'aide que nous verrons tout au long incluse dans la notion de paraclet et de paraclèse.

Vous apercevez peut-être un peu maintenant la différence que nous faisons entre "traduire" et "se traduire à".

 

Reprenons chacun des deux points précédents.

D'abord "paraclet" n'est pas, chez saint Jean, un nom propre. En effet il est employé dans la première lettre de Jean pour désigner le Christ : « Mes enfants, je vous écris en sorte que vous ne péchiez pas. Et quand quelqu'un pèche, nous avons un paraclet auprès du Père, Jésus Christ, le juste » (1 Jean 2, 1).

D'autre part tout le contexte dans lequel se trouvent les versets que nous avons retirés, concernent la présence du Christ : le don de la paraclèse, c'est ce qui fait que nous ne sommes pas orphelins et que le Christ vient près de nous (erkhomaï pros humas) au verset 18.

Notez en passant que le mot "orphelin" ici est à nouveau assez étonnant car il suppose normalement l'absence du Père et non pas celle du Fils, alors que c'est le Christ qui dit : « Je ne vous laisse pas orphelins, je viens. » Encore une fois, à partir de tous ces indices, il faut que nous ayons bien dans l'esprit que le Père, le Fils, le Pneuma sont pensés chez Jean à partir de l'identité. Cette identité n'est pas une identité inerte, et elle suppose une subtile circulation du don réciproque, mais notre notion de "personne" est aujourd'hui inapte à rendre compte de cela. Si vous voulez, même en langage théologique postérieur, après que l'on eut distingué les trois Personnes, les Pères de l'Église insistaient sur ce qu'ils appelaient la "circumincession", c'est-à-dire la constante présence de l'un à l'autre : nulle part n'est l'Esprit sans que le Fils et le Père n'y soient, etc. Ce qui est une façon de retenir quelque chose de hautement préférable à notre imaginaire pluraliste. Donc une fois encore essayons de penser cela à partir de l'identité.

Dans un texte que nous allons voir tout à l'heure (Jn 14, 26), il est dit : « l'Esprit Saint que le Père enverra en mon nom ». Or cette traduction accuse chez nous l'aspect de dualité, parce que nous n'avons pas l'intelligence du nom. Pour les Anciens, le nom, c'est la présence. Et il faudrait se traduire devant le texte en disant : « l'Esprit Saint que le Père enverra comme ma présence » ou « en tant que ma présence ».

Tout cela devra s'installer sur une préhistoire du mot Pneuma chez saint Paul, dans les Actes, dans la littérature pré-johannique où le Pneuma désigne le Christ. Très souvent du reste le Pneuma désigne l'aspect répandu ou l'aspect donné du Christ.

Par exemple le rapport soma/pneuma (corps/esprit) est souvent le rapport de totalité contractée à totalité répandue[2]. Rien à voir avec notre rapport de corps et d'esprit qui s'additionnent.

D'autre part nous sommes tentés de penser le rapport pneuma/sarx (où la sarx est la chair) comme désignant deux éléments dont le Christ serait constitué. En fait il ne s'agit jamais de cela. Le Christ est considéré "selon le Pneuma" ou "selon la chair", ce ne sont pas deux éléments qui s'ajoutent mais deux regards possibles. Pour saint Paul la totalité du Christ peut être considérée "selon la chair", c'est-à-dire "à la façon humaine" (saint Jean dirait "selon le monde") ou bien elle peut être perçue "selon le Pneuma".[3]

Il y a donc une préhistoire du terme Pneuma, et nous éprouvons deux difficultés dans la lecture des textes qui comportent ce terme, une difficulté issue de la théologie à cause de l'accentuation mise sur la dualité des personnes entre le Pneuma et le Fils, et une difficulté issue de la banalité à cause de la façon dont spontanément nous pensons le terme d'Esprit par rapport au terme de corps ou de chair, etc. Pour toutes ces raisons, le mot Pneuma est un mot difficile à aborder.

Ce que nous voulons dire maintenant, c'est qu'il faut lire dans notre texte le don de l'assistance qui est le mode de présence du Ressuscité. Autrement dit, ce qui est en question dans le texte, c'est ce qui est en question tout au long de ces chapitres que nous avons déjà rencontrés : « Vous "me" verrez. »

*  *  *

●   Les quatre formes de présence du Ressuscité[4].

Après cette approche, nous prenons le texte où figurent d'abord quatre expressions que je mets à l'infinitif : avoir agapê ; garde mes commandements ; prier le Père ; recevoir le don du paraclet.

Voici par exemple une proposition de traduction pour les deux premières : « D' "avoir égard (ou soin)" pour moi, c'est la même chose que "garder ma parole joignante ou enjoignante" ». Il faut voir que les quatre expressions disent la même chose sous une autre forme, il n'y a pas entre elles "ensuite", "par conséquent", etc. En tout cela, il est question de la présence du Ressuscité.

D'après les deux premières expressions, la présence du Ressuscité se nomme : "avoir soin" (ou égard à lui) ; "tenir en garde sa parole" en tant qu'il est parole joignante ou enjoignante – dans le texte de Paul on a le mot "commandement", mais il n'est pas question de commandement pensé à partir du verbe "tu devras", voilà pourquoi je préfère traduire par "parole joignante ou enjoignante".

Ensuite on a une troisième expression : « Moi je prierai le Père » qui dit la même chose que les deux premières. Il s'agit ici de l'éternel dialogue du Logos tourné vers le Père dont il est question en Jn 1, 1 et dont l'écho se trouve en Jn 17 quand Jésus dit « Père… » C'est cela qui est la présence de Jésus aux siens, c'est cela qui est le don de cet autre mode d'assistance, d'être "avec vous" : « qu'il soit avec vous pour toujours ».

Les quatre expressions disent la même chose, et nous pensons que c'est un point où notre pré-structure de lecture peut aisément montrer sa faille. Il nous faut apprendre à supprimer les articulations du discours que nous mettions au début : d'une part, chez Jean, les "si… alors…", les "afin que", les "parce que" n'ont pas du tout, pour une raison que l'on peut considérer comme proprement culturelle[5], la rigueur que cela a dans le grec classique, et d'autre part, les articulations sont chargées par Jean de marquer les jointures de la résurrection et de nous-mêmes, et par suite il s'agit d'une grammaire inouïe. Il faut donc apprendre à lire le même en chacune de ces quatre expressions.

Et ce qui est extrêmement important, c'est que de lire le même, de par la différence de structure, cela change tout le sens des termes. Autrement dit,

  • agapê ne se pense plus à partir "d'aimer bien" (c'est pourquoi j'ai traduit par "avoir égard ou soin") ;
  • "commandement" ne se pense plus à partir de "devoir" (j'ai traduit par "parole joignante ou enjoignante")[6] ;
  • "garder" (ou tenir en garde) ne se pense plus à partir de "mettre en pratique" – mettre en pratique un commandement ou une théorie ;
  • la prière ne se pense plus à partir de l'attitude religieuse, etc.

Cela laisse la résurrection faire fermenter le vocabulaire. Et le lexique ou le dictionnaire, c'est-à-dire la définition, c'est ce qui interdit cette fermentation. C'est pourquoi lire c'est toujours œuvrer, toujours accomplir l'acte maintenant de s'approcher d'un texte. Et cela est beaucoup plus important que de faire une traduction parfaite.

 

Dans notre texte, il est question aussi du "pneuma de vérité" mais nous en parlerons à propos d'une autre série de textes.

 

●  Le mot "monde" chez saint Jean.

Il nous faut encore ajouter l'expression « que le monde ne peut pas recevoir ». Le verbe lambaneïn (recevoir) est le terme technique qui désigne également la foi ou le voir chez saint Jean. Et nous savons dès le début de l'Évangile que le monde ne l'a pas reçu. Mais ici, plus important, le monde ne peut pas le recevoir. Ceci nous ramène à l'intelligence du "monde" à partir de l'incapacité de recevoir. Qui est certain, c'est que le mot de monde, dans notre langage, ne peut absolument pas traduire ce qui est en cause dans le mot kosmos chez Jean, il faudrait pouvoir de ne pas conserver cette traduction avec le mot "monde". Que faut-il faire ? Il ne faut pas le traduire… encore une fois, il faut s'approcher, il faut essayer de se traduire devant le mot kosmos chez Jean. En disant quoi ? Nous n'avons pas encore trouvé !

Ce qu'il faut retenir c'est qu'avec le mot kosmos (monde) chez Jean il s'agit toujours d'un terme qualifié et non pas d'un terme qui pourrait désigner l'humanité en tant qu'elle peut recevoir ou ne-pas-recevoir. Il s'agit précisément d'un terme qualifié puisque c'est à partir de cette qualification même que saint Jean l'emploie

Nous indiquons en passant que cela nous ouvre à la question que nous avons déjà rencontrée, de ce que voulait dire le Christ quand il disait : « Tant que je suis dans le monde… » Spontanément nous entendons cela du séjour historique de Jésus sur la terre. Or l'historique, cette façon d'être dans le monde, est une façon neutre, c'est-à-dire ni positive ni négative par rapport à recevoir. Or saint Jean ne traite pas de la question de Jésus historique par rapport à Jésus Ressuscité pour la bonne raison que la question de Jésus historique ne peut naître qu'à partir d'une précompréhension de l'histoire qui est la nôtre, nous qui sommes vingt siècles après Jésus. Cela ne veut pas dire que nous n'avons pas à nous poser des questions sur Jésus historique, mais cela veut dire qu'il ne faut pas en chercher la réponse sous cette forme chez Jean.

 

2) Jn 14, 26 et Jn 16, 12-15.

 

« Le Paraclet, le Pneuma Sacré (l'Esprit Saint), que le Père enverra en mon nom, celui-ci vous enseignera toutes choses et vous remémorera tout ce que je vous ai dit » (Jn 14, 26). Là nous donnons la tradition la plus courante.

Et nous joignons à ce texte un autre : « J'ai encore beaucoup de choses à vous dire mais vous ne pouvez pas les porter encore. Quand viendra celui-ci, le Pneuma de vérité, il vous conduira vers la vérité totale. En effet il ne parlera pas de lui-même mais il parlera tout ce qu'il entend et il vous annoncera les choses à venir. Celui-ci me glorifiera car il recevra de moi et il vous annoncera. Ce qu'a le Père est mien ; c'est pour cela que j'ai dit qu'il recevra de moi et vous annoncera » (Jn 16, 12-15).

Nous avons groupé ces deux textes parce qu'ils traitent, dirions-nous, de l'Esprit par rapport à la connaissance ; autrement dit, l'expression que nous mettons en évidence ici est l'expression pneuma tes alêtheia, ce que nous traduisons couramment par "Esprit de vérité".

Cette expression se retrouve à trois reprises, en Jn 14,17 ; 15,26 et 16,13. Très curieusement, à première vue dans le chapitre 14 que nous venons de lire et où il s'agit de la vérité, l'Esprit est appelé autrement, il est appelé pneuma hagion  (Esprit Saint). Pourquoi ? sinon parce qu'il "vient en mon nom" et que le nom (onoma) désigne la présence sacrée. C'est le mot onoma qui déteint ici sous la dénomination de hagion (saint). Vous vous rappelez la phrase difficile du Notre Père : « Que ton nom soit consacré (sanctifié) »[7] : il y a un rapport entre la notion de sacré et la notion de nom ici. Nous avons soupçonné cela dans notre lecture du chapitre 17, nous le retrouvons ici parce que comme par ailleurs il s'agit plutôt de la vérité dans ce contexte du chapitre 14, on attendait plutôt pneuma tes alêtheia or c'est pneuma hagion qui "vient en mon nom".

 

●   Esprit de vérité => "parole d'émergence" ou "parole d'éveil".

Nous nous proposons tout de suite de supprimer la traduction "esprit de vérité" bien qu'elle soit apparemment littérale, parce que ni le mot "esprit" ni le mot "vérité" tels que nous les employons ne nous permettent de nous traduire au texte. La façon dont nous nous traduisions au texte pour notre part est ceci : "parole d'émergence" ou "parole d'éveil". Nous expliquons maintenant le chemin par quoi nous en sommes venu à proposer cela.

D'abord pneuma désigne, notamment chez saint Jean "le souffle"[8], mais "le souffle parlant". Aujourd'hui nous avons quelque chose qui nous structure de façon assez radicale, c'est, disons, la distinction de l'énergie et de la représentation. Nous pensons la Parole à partir de la représentation et le Pneuma à partir de l'énergie. Or chez saint Jean, Pneuma dit toujours "pneuma parlant", c'est-à-dire le souffle comme désignation de la Parole vivante, de la Parole effectivement prononcée. Si bien que la parole de saint Jean que nous lisons devra, à terme, être entendue comme la Parole qui est Pneuma, comme la paraclèse, comme la présence vivante du Ressuscité, comme ce par quoi ce parler-là en tant qu'effectivement entendu, est le "se présenter" du Ressuscité, Parole. Le Pneuma (l'Esprit) n'est pas seulement “fffttt”, il est Évangile vivant.

Il y a là quelque chose qui retourne complètement l'idée spontanée que nous avons du livre et – pour nous autres Occidentaux notamment à la suite d'une certaine histoire –, la façon que nous avons d'ouvrir un livre. Le texte de Jean en tant que je l'entends est la résurrection, est l'assistance, la présence de Jésus ressuscité.

Nous savons bien que le mot Logos se traduit par Parole, et le mot Pneuma par Esprit ; c'est pour cela que nous vous disons que ce n'est pas une traduction, mais c'est mieux qu'une traduction, c'est la façon d'entendre ce qui est dans le texte qui nous fait parler comme cela aujourd'hui.

Nous avons dit "parole d'é-mergence". Au départ nous avons le mot grec a-lêtheia que l'on traduit par "vérité", mais nous allons penser ce mot à partir du grec d'une certaine façon. Il ne faut pas nous dire que nous accordons historiquement à la pensée de Jean une origine grecque, parce que en cela, cela recoupe très fortement un certain faisceau de significations proprement hébraïques du mot correspondant, mais peu importe, laissez-vous faire.

Léthé en grec, c'est l'oubli, et alêtheia c'est le mouvement de sortir hors de l'oubli. Ce qu'évoque le mot vérité a été pensé au cours des siècles à partir de bien des choses différentes ; il existe des philosophes qui ont tenté de rechercher à partir de quoi ce maître mot s'est pensé à l'aube de la pensée occidentale, d'un point de vue historial. Nous ne transposons pas cela purement et simplement dans le texte de Jean, mais nous montrerons pourquoi cela est d'une certaine façon ici valide.

En effet vous savez que le Léthé, dans la mythologie grecque, c'est le fleuve, le fleuve d'oubli. C'est pourquoi nous nous permettons de proposer cette expression de "parole d'émergence". Nous verrons tout à l'heure que la notion d'oubli n'est pas étrangère à notre texte, car une des fonctions du Pneuma est de remémorer, donc par rapport à la mémoire.

Notons que nous avons parlé ici du terme de "vérité" chez Jean à partir d'un certain contexte, d'une certaine préoccupation. Tout n'est pas des sur ce terme de vérité, mais encore une fois nous ne faisons pas le lexique ou le dictionnaire de la signification des mots chez saint Jean ; nous rencontrons d'autrefois, dans d'autres contextes, ce mot de alêtheia ou il nous faudra nous approcher à l'aide d'autres mots de chez nous

 

●   Le Pneuma enseigne et remémore (Jn 14, 26).

Voyons en Jn 14, 26 les verbes qui sont employés et qui désignent l'action de ce Pneuma. Le pneuma enseigne (didaxeï) – lorsque nous étudierons dans la deuxième partie la paraclèse avant Jean, nous verrons[9] qu'un rapport existe dans la première pensée chrétienne entre la didascalie  (l'enseignement) et la paraclèse, paraclet étant un nom justement de ce Pneuma

D'après cette phrase du verset 26, enseigner veut dire remémorer (hupomnêseï), un verbe qui a pour racine mnésis (mémoire). Alors notez bien qu'il s'agit ici de mémoire dans un sens profond et pas des souvenirs.

Ce qui est indiqué ici, c'est très exactement ce que fait Jean. Recherchez dans ces chapitres les nombreux endroits où une parole est dite et où saint Jean ajoute : « Les disciples se remémorèrent cette parole et comprirent alors. » Qu'est-ce que le "se remémorer ce que le Christ a dit" ? C'est l'entendre à partir d'où cela parlait, c'est-à-dire à partir de cette mémoire-là qui n'est pas la mémoire individuelle de l'apôtre.

Nous rappelons ici le rapport entre cette mémoire et le non-oubli dont il était question tout à l'heure.

 

●   Le Pneuma conduit vers la vérité totale en ne parlant pas de lui-même (Jn 16, 13).

Hodêgêsei (il conduira) a pour racine odos (chemin) : il vous conduira vers la vérité totale (Jn 16,13). N'entendez surtout pas que le Saint Esprit ajoutera des dogmes aux dogmes que censément le Christ aurait déjà donnés, en aucune façon il ne s'agit de cela. Le Christ est la vérité totale et la présence du Pneuma est notre cheminer vers cette vérité totale.

« Il ne parlera pas de lui-même mais il parlera tout ce qu'il entend » (Jn 16, 13). Le Christ dit cela de lui-même à plusieurs reprises : « Je ne parle pas de moi-même, je dis ce que j'entends d'auprès du Père. »

Cela pourrait nous heurter car nous pensons ceci : « Il faut parler de soi-même et non pas répéter. » Cette précision est très importante parce que cela peut donner lieu à des contresens extraordinaires. Ce qui est en cause ici, c'est justement que la véritable authenticité du Christ vient de son être-un avec le Père, vient de son identité sur laquelle nous insistons maintenant. Du reste, et plus profondément ici, il y a cette idée qu'entendre, c'est dire et que dire, c'est entendre. Nous avons à plusieurs reprises touché des choses de ce genre, mais nous y reviendrons quand nous réfléchirons sur la lecture comme entendre.

 

●   Le Pneuma glorifie (Jn 16, 14)

En outre, le Pneuma glorifiera (doxaseï). Nous avons déjà appris à nous traduire à ce mot par "présentifier". C'est donc qu'il accomplit la présence. Et cette présence sacrée, qui s'appelle aussi le nom, qui s'appelle la doxa, cette présence est le "s'accomplir" de la paraclèse, de l'assistance.

 

3) Jn 15, 26 et Jn 16, 8-11.

 

« Quand viendra le Paraclet que je vous enverrai d'auprès du Père, le Pneuma de vérité, qui procède d'auprès du Père, celui-ci témoignera de moi et vous aussi vous témoignerez parce que vous êtes avec moi depuis le commencement » (Jn 15, 26).

Les deux textes que nous examinons maintenant sont très marqués par les circonstances de persécution, et donc de témoignage de la foi en période de persécution ; ils se lisent à deux niveaux.

  • d'une part, ils font référence à la crise entre Jésus et les juifs, crise qui aboutit au procès et à la mort de Jésus ;
  • d'autre part, du point de vue du récitant, ils font allusion à la situation critique des premiers chrétiens en période de persécution.

Les deux choses sont traitées simultanément dans ce texte. Qu'il y ait allusion à la seconde, c'est assez clair, puisqu'il est dit : « Ils vous rejetteront hors des synagogues » (Jn 16, 1), ce qui se vérifie en fait, non pas dans la situation critique de Jésus, mais dans la situation critique des premiers chrétiens qui, à certains moments des relations entre juifs et chrétiens, se sont vus rejetés de la synagogue. Jouent donc ici à la fois la situation du Christ et la situation du chrétien.

De toute manière, même d'un point de vue profane, la fonction du récitant par rapport à ce qu'il récite, joue un certain rôle. C'est de façon tout à fait arbitraire que nous pensons qu'il existe quelque part un récit objectif que d'autres ensuite peuvent reprendre et retraiter. Il n'y a nulle part de récit qui soit l'objectivité. Cela vient de ce que nous pensons plus ou moins le récit à partir de la caméra de télévision, de même que nous pensons la pensée à partir de l'ordinateur, c'est-à-dire que nos propres produits se donnent ensuite comme modèles de notre propre compréhension. En réalité, ce qui se passe, c'est toujours dans la lecture de quelqu'un. Par exemple pour un même événement, c'est dit dans la lecture de Pilate, c'est dit dans la lecture des juifs qui n'est pas la même, et c'est dans la lecture de la Parole (du pneuma) qui lit cela déjà. Vous vous rappelez la double lecture de la Passion chez Jean. Or, cela qui est vrai déjà à un certain niveau plus exigeant d'analyse – ce que c'est que réciter – se retrouve à plus forte raison ici à la mesure où le récitant accomplit la mise en œuvre du Paraclet, la mise en œuvre de la présence pour maintenant de Jésus, de Jésus qui parle. C'est pourquoi ce n'est pas simplement pour une raison de genre littéraire qu'il y a des différences entre les évangiles – le dialogue de Jean, le dialogue de Marc, etc. – c'est beaucoup plus radical, beaucoup plus profond. Et ce dont nous parlons ici, nous ne l'énonçons pas simplement à partir d'une critique d'une conception naïve de ce qu'est un récit ou un texte de récit, mais à partir de ce que la résurrection et la présence de résurrection impliquent comme compréhension même de la présence du Christ.

*   *   *

Ce qui est mis en évidence ici, c'est ce que nous appellerons la structure de krisis. Cette structure de jugement – qui se situe très bien par rapport à la situation à laquelle nous venons de faire allusion –, cette structure nous l'avons rencontrée déjà à propos de Jn 3, 18 sq ; c'est un très bon lieu pour analyser le rapport du sauvé et jugé dans la pensée johannique[10]. C'était même pour nous une excellente définition du symbole.

Par ailleurs cela se trouve en Jn 9, 39 à la fin de la guérison de l'aveugle de naissance : « Je suis venu vers ce monde pour le krima (le jugement). » Ailleurs le Christ dit « Je suis venu non pas juger mais sauver » (Jn 3, 17). Qu'est-ce que le krima ? Le krima c'est le renversement des choses, c'est que les voyants deviennent aveugles et que les aveugles voient.

 

●   Lecture de Jn 16, 7b-11.

Or le Paraclet ici – c'est-à-dire la présence du Christ – joue une fonction critique qui est fortement marquée en Jn 16,  que nous lisons maintenant.

« Si je ne pars pas le paraclet ne viendra pas vers vous ; si par contre je pars, je l'enverrai auprès de vous – est noté ici le rapport entre le départ et le retour qui est un autre mode de présence ; c'est-à-dire que le mode de départ n'est que l'envers d'un autre mode de présence, car c'est bien cela qui est en cause dans le « je pars et je viens » qui disent le même. Mais ce n'est pas cela qui nous intéresse ici – en venant, celui-ci confondra (réfutera) le monde (monde au sens johannique) – on a ici le verbe élegkhô qui se trouve également chez saint Paul en 1 Cor 14, 3[11]. Autrement dit, l'assistant a en même temps un rôle de procureur, un rôle de dénonciateur ou d'accusateur : ce qui révèle fait se déceler, et dénonce, rejette, mais il le fait de bonne manière. Même si le texte de Paul semble mettre en scène des individus différents, cela s'adresse à chacune de nous dans lequel il y a une part qui doit être dénoncée (c'est-à-dire reconnue comme telle) et une part à conforter.

à propos du péché, à propos de justice et à propos de jugement – voilà cette réfutation, la part dénoncée est corrélative de la signification d'assistance. Ensuite chacun des trois termes sont repris un par un –

– à propos de péché, à savoir que ils ne croient pas en moi – chez saint Jean le péché signifie rigoureusement le non-croire c'est-à-dire le non-entendre, ils ne se pensent pas à partir du commandement, pas à partir de l'obligation, pas à partir de la morale… La présence du Christ décèle, dénonce le non-croire. –

– à propos de la justice en ce que je vais vers le Père et que vous ne me constaterez plus – le mot justice c'est dikaiosunê qu'on a appelé techniquement "la justification" c'est-à-dire "la sainteté". Car il y a un certain rapport entre hagios et dikaios Mais en quoi consiste cette sainteté ? Il s'agit de la sainteté du Christ c'est-à-dire de sa consécration, autrement dit de cet aller près du Père dont il est question au chapitre 17 comme consécration (sanctification). Et du reste le mot dikaios est employé à la fin du chapitre 17. Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que cette fonction d'assistance dénonce le non-croire du monde (le monde comme non-croire) et la consécration du Christ (le Christ comme consacré, comme près du Père) –

– et à propos du jugement (krisis) parce que le prince de ce monde a été jugé – cela ne fait que reprendre ce qui est dit avant puisque la crise consiste premièrement en ce que les non-voyants voient : « Vous ne me constaterez plus, mais je suis près du Père comme vous le savez, c'est-à-dire que vous me voyez en tant que près du Père. Autrement dit les aveugles voient et à l'inverse le monde n'entend pas, c'est cela la krisis, je suis venu pour ce krima. » Et de fait il s'agit de krisis puisque l'archonte du kosmos (le prince de ce monde) est (en cela) jugé.

Petite explication ici à propos du monde. Le kosmos n'est pas un monde neutre, sujet des sciences physiques, etc.. Le kosmos est précisément toujours qualifié comme ce qui refuse, et personnalisé comme royaume d'un prince (le prince de ce monde) ou d'un principe qualificateur. Et cette qualification, c'est-à-dire cette considération du prince de ce monde, se retrouve à d'autres égards dans les princes de ce monde c'est-à-dire dans Caïphe, dans Pilate, qui sont jugés, eux. Car c'est en cela que consiste le krima, c'est que Jésus (qui est jugé) n'est pas jugé, et que ceux qui ne l'entendent pas sont jugés. C'est cela le renversement, le krima. Alors l'archonte du monde (le prince de ce monde) en tant qu'il est précisément les puissances ou influences à l'œuvre dans les princes qui condamnent Jésus et qui condamnent les chrétiens, il est jugé. C'est en cela que consiste la krisis. Et ce qui accomplit tout cela, c'est la présence de Jésus ressuscité, c'est en cela que consiste l'assistance, le paraclet.



[2] En particulier il est dit « Il a fait habiter en lui toute la plénitude de la divinité corporellement » (Col 2, 9). De façon ingénue, quand vous lisez ce texte, vous seriez tentés de dire qu'il s'agit de l'incarnation, c'est-à-dire que dans le Christ habite la plénitude de la divinité – il est le Verbe – puisqu'il est pleinement Dieu, et qu'il corporellement incarné. Or, pas du tout ! Saint Paul n'est pas un théologien de l'incarnation, il est un mystique de la résurrection ! La plénitude – c'est-à-dire le Pneuma, puisque c'est un mot caractéristique du Pneuma – de la divinité habite en lui "en compact", en totalité.

[6] Plus récemment J-M Martina choisi le mot "disposition" pour traduire entolé (commandement) tout en reconnaissant que ce n'est pas complètement satisfaisant. Cf. Comment entendre le mot "commandement" dans le NT ? Exemples chez saint Jean

[7] Voir ce que J-M Martin en a dit dans un autre endroit : Chapitre IV. Soit consacré ton nom (Que ton nom soit sanctifié)  

[8] En grec le mot pneuma désigne l'esprit, le vent, le souffle.

[9] Voir le message précédent, "La paraclèse avant Jean".

[11] Voir le message précédent, "La paraclèse avant Jean".