Dans ce texte Marc commence par parler du divorce, mais aborder le sujet du divorce est toujours difficile, aussi Jean-Marie Martin lors de la retraite d'octobre 2012 à Saint-Jacut  l'a situé dans un contexte plus grand en revenant au texte de Gn 2 que Marc cite, et en s'appuyant en particulier sur le texte d'Éphésiens 5 qui cite lui aussi le  texte de Genèse 2.

 

7 octobre 2012

Évangile de Jésus-Christ selon saint Marc 10,2-16

Un jour, des pharisiens abordèrent Jésus et, pour le mettre à l’épreuve, ils lui demandaient : « Est-il permis à un mari de renvoyer sa femme ? » Jésus dit : « Que vous a prescrit Moïse ? » Ils lui répondirent : « Moïse a permis de renvoyer sa femme à condition d’établir un acte de répudiation » Jésus répliqua : « C’est en raison de votre endurcissement qu’il a formulé cette loi. Mais, au commencement de la création, il les fit homme et femme. A cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu’un. Ainsi, ils ne sont plus deux, mais ils ne font qu’un. Donc, ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas !  »

De retour à la maison, les disciples l’interrogeaient de nouveau sur cette question. Il leur répond : « Celui qui renvoie sa femme pour en épouser une autre est coupable d’adultère envers elle. Si une femme a renvoyé son mari et en épouse un autre, elle est coupable d’adultère  ».

On présentait à Jésus des enfants pour les lui faire toucher ; mais les disciples les écartèrent vivement. Voyant cela, Jésus se fâcha et leur dit : « Laissez les enfants venir à moi. Ne les empêchez pas, car le royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent. Amen, je vous le dis : celui qui n’accueille pas le royaume de Dieu à la manière d’un enfant n’y entrera pas ». Il les embrassait et les bénissait en leur imposant les mains.

 

Homélie de Jean-Marie Martin

 

Ce n'est pas bénédiction que d'avoir à parler du mariage ! Ceci ouvre beaucoup de questions aux pasteurs, et cela rencontre par ailleurs beaucoup de questions au plan même de la législation, de la morale, de la philosophie… Il y a aussi des lieux aujourd'hui où l'on parle de la question du genre : est-ce qu'être homme ou femme est affaire de nature ou affaire de culture ? Donc c'est un sujet difficile.

Nous allons cependant tenter de le replacer dans toute sa grande dimension, en s'appuyant pour une part, et pour une part seulement, sur le passage que nous venons de lire, et nous aborderons un passage de Paul qui lui, pousse plus loin la question telle qu'elle est évoquée dans l'évangile selon Marc.

 

La première chose qu'il faut remarquer, c'est que les pharisiens abordent Jésus et lui posent une question, une question qui est mue par le désir de le mettre à l'épreuve. C'est fréquent dans l'Évangile. Il faut regarder comment Jésus se comporte quand la question est une question pour le mettre à l'épreuve, pour le prendre au piège, et au contraire quand la question est une question d'un cœur en désarroi, en trouble, qui s'est mis en recherche et qui arrive à poser une question : Jésus n'a pas du tout la même attitude dans les deux cas. En fait dans les deux cas il répond au cœur de la question ou plus exactement à la question du cœur qui porte cette question. À cœur mauvais il n'y a pas de réponse possible, donc ou bien il ne répond pas, ou bien il répond en redisant ce que l'interlocuteur pense et dit, et peut-être même parfois en aggravant cette pensée ; autrement dit, nous ne sommes pas du tout sur le chemin d'une véritable réponse, d'une solution, et ceci est fait pour que l'interlocuteur prenne conscience du mauvais cœur.

Ici visiblement il est question de le mettre à l'épreuve, et la question des pharisiens est étrange. En effet, Jésus est plutôt suspecté par les pharisiens d'être laxiste : c'est l'ami des prostituées, il leur pardonne, il mange avec elles et cela lui est reproché. En revanche ici, c'est eux qui présentent une réponse plus passive et plus laxiste que celle de Jésus puisque Jésus écarte la prescription que Moïse avait donnée, à savoir la permission de renvoyer sa femme à condition d'établir un acte de répudiation. Au contraire Jésus va vers plus rigoureux, plus essentiel, il va à l'origine, à savoir la constitution de l'homme et de la femme au chapitre 2 de la Genèse.

« Au commencement de la création, il les fit homme et femme. A cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu’un. Ainsi, ils ne sont plus deux, mais ils ne font qu’un – là il faudrait traduire : « Ainsi en étant deux, ils seront un » – Donc, ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas !  »

Il faudrait se demander sur quel plan ces questions sont posées dans le texte de Marc. Nous avons suspecté ici un plan de piège, c'est très bien, mais on pourrait aussi supposer un plan plutôt honnête de morale. En fait Jésus retient cette question, mais il la retient sur un tout autre plan, celui qui sera développé par saint Paul. En effet, au chapitre 5 de l'épître aux Éphésiens Paul cite exactement la même phrase de la Genèse :

mariage« Au commencement de la création, il les fit homme et femme. A cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu’un. Ainsi en étant deux, ils seront un » mais au lieu de dire « Donc, ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas !  », il glose le texte de la façon suivante : « Ce mustêrion est grand quand je le dis du Christos et de l'Ekklêsia. »

Une première remarque d'abord : le mot de mustêrion a été traduit en latin par sacramentum, et du coup les gens ont entendu que le sacrement du mariage était grand, c'est une des raisons pour lesquelles le mariage a été considéré comme un sacrement !

Ce que dit Paul ici en fait, c'est que le mustêrion du texte de Genèse, le secret contenu dans ce texte a sa grandeur quand je le dis (quand je l'entends) du Christos et de l'Ekklêsia. En faisant cela Paul reprend une tradition qui était déjà dans l'Ancien Testament où Israël (le peuple) était considéré comme l'épouse de YHWH. Ici c'est l'Ekklêsia c'est-à-dire l'humanité convoquée, l'humanité appelée, l'humanité à qui on donne un nom, c'est humanité-là est l'épouse du Christos. Le mot Christos lui-même signifie "oint", c'est-à-dire enduit de Pneuma, enduit d'Esprit (Esprit de consécration, Esprit d'onction, Esprit Sacré). Le mot pneuma en grec est neutre mais il traduit le mot rouah hébreu qui est féminin, c'est pour cela que le Pneuma peut faire couple avec le Christos.

La Trinité elle-même est constituée de deux rapports :

  • le rapport Père / Fils qui est un rapport de structure générationnelle. Bien que non temporel, il ouvre le temps ;
  • le rapport Christos / Pneuma. C'est un rapport horizontal et il ouvre l'espace. Il ouvre aussi la symbolique de l'union du masculo-féminin, ce à partir de quoi tout le mystère christique est repensé.

Cela signifie qu'ultimement l'humanité est une humanité multiple, nombreuse, mais pas nombreuse simplement arithmétiquement, mais nombreuse de déchirures – c'est le terme qu'emploie saint Jean : ta dieskorpismena (les déchirés) – mais le Christ a la fonction de reprendre, de soigner, de récapituler la totalité de l'humanité en sorte qu'elle ne fasse plus qu'un avec lui, qu'il en soit la récapitulation. Voilà le grand mystère de l'Évangile, mystère dont parle saint Paul.

Très souvent, on lisait ce texte de Éphésiens 5 dans les mariages et il avait mauvaise presse à cause du passage ou il est dit « Femmes, soyez soumis à vos maris ». En fait, c'est parce que le rapport homme et femme est mal compris. En effet, si on lit le texte attentivement, on voit que l'homme est l'équivalent du Christ, que la femme est l'équivalent de l'Ekklêsia dans le cadre du mariage concret. On pense qu'ici le Christ a la bonne part, or du Christ il est dit qu'il meurt pour son épouse. Et donc les jeunes mariées seraient fondées à dire à leurs époux : « Mourrez d'abord Messieurs, nous obéirons ensuite ! »

masculin-fémininIndépendamment de ce mot qui est fait pour faire sourire et passer à autre chose, ces questions ont besoin d'être reprises dans leur grande ampleur, dans la place qu'elles occupent dans le Nouveau Testament car rien n'effacera, pas plus dans notre Écriture que dans ce qu'on appelle les grandes spiritualités, cette question du rapport entre le masculin et le féminin qui est appelé en Chine yin et yang, en Inde purusha et prakriti, etc. C'est une différence fondamentale, essentielle, qui n'est pas une question de supériorité ou d'infériorité.

Du reste en chacun de nous il y a un pôle masculin et un pôle féminin, et de toute façon, vous n'aurez jamais la paix entre un homme et une femme s'il n'y a pas en chacun d'eux d'abord la paix entre son pôle masculin et son pôle féminin.

Ceci ne résout pas les problèmes pastoraux que pose la question du mariage, j'en suis absolument conscient, simplement ceci peut nous ouvrir l'esprit à l'essence de l'Évangile c'est-à-dire le rapport retrouvé de Dieu et de l'humanité eschatologiquement.

Amen