Quand nous disons : « Seigneur, ouvre mes lèvres, et ma bouche annoncera ta louange » (Psaume 51, 15) nous prenons souvent cela de façon littérale. Or, ce verset de Psaume ne répond pas à nos catégories occidentales, c'est ce que Jean-Marie Martin a dit lors d'une retraite qu'il animait à Saint-Jacut sur le thème de la prière en octobre 2013. Il venait de lire le début de la grande prière de Jésus en Jean 17 : « Levant les yeux au ciel Jésus dit : "Père..." » Pour faire comprendre ce dont il s'agit il a utilisé un des outils qu'il s'est forgés, à savoir la notion d'espace (cf. Approches de l'espace christique : L'espace en musique, peinture et poésie). Il l'avait déjà utilisé par exemple pour parler de l'Esprit-Saint ou pour parler de l'espace de violence  Ici c'est encore autre chose.

Lors de la retraite, le matin, il devait y avoir un temps de prière où le psaume 51 était chanté, d'où la première phrase...

 

Réflexion sur la prière : « Seigneur, ouvre mes lèvres...» (Ps 51, 15),

et sur le regard de Jésus vers le ciel

Par Jean-Marie MARTIN

 

prier statueVous dites tous les matins : « Seigneur, ouvre mes lèvres »...

Le mot "lèvres" ici ne désigne pas un organe. Chez nous le mot "lèvres" (ou "bouche"), de même que le mot "oreille" désigne d'abord un organe. Or le concept d'organe entendu en ce sens-là est assez récent dans l'histoire du vocabulaire.

Pour les Anciens, le mot "lèvre" désigne immédiatement la capacité de parler. Et donc « Ouvre mes lèvres » veut dire « Ouvre un espace dans lequel jouera le rapport parole / écoute ; ouvre cette proximité. »

Pour qu'il y ait écoute, il faut que l'un ouvre la bouche et que l'autre tende l'oreille. Ceci donne la portée de voix, c'est-à-dire immédiatement la capacité d'être entendu, et par suite la capacité de répondre.

Ces paroles (Seigneur, ouvre mes lèvres) demandent immédiatement l'écoute. Or dans la demande d'écoute, ce sont déjà des paroles adressées... Autrement dit, je demande ce que de quelle façon je présume avoir déjà, donc ce qui m'est déjà donné. Il m'est déjà donné d'ouvrir mes lèvres pour que je puisse dire « Seigneur, ouvre mes lèvres ». Ceci c'est donc la demande d'un espace de proximité, la postulation d'une capacité d'écoute, à savoir l'oreille.

C'est très clair… d'ailleurs, nous disons « ouvrir les oreilles », mais justement, il faut que les oreilles soient fermées pour qu'on entende car si j'ouvre le tympan, je n'entends plus. Pourtant nous disons "ouvrir l'oreille", donc ça veut dire "ouvrir l'écoute", immédiatement.

Ceci indique que la prière n'est pas une parole qui n'aie pas d'écoute. Quand je prie de l'extérieur, je peux paraître parler en l'air, parler tout seul, parler sans savoir s'il y a un interlocuteur. Mais non ! Ici le mot "bouche" et le mot "oreille" disent immédiatement des capacités d'entendre et de parler, un espace de proximité où l'oreille est à longueur de jet de la parole, où l'oreille se prête et se met à distance. Ceci désigne donc un espace, un espacement, l'espacement qui convient à la portée de la voix.

 

Dans notre texte (Jean 17) il n'est pas question de bouche ou d'oreille, mais il est question de regard : « Levant les yeux vers le ciel... ». Encore une fois, l'imagerie pieuse fait beaucoup de mal parce que lever les yeux vers le ciel c'est ceci [J-M Martin lève les yeux vers le plafond]. En fait ici il s'agit de tracer l'itinéraire de la parole : la parole n'est pas encore en marche mais elle a son chemin ouvert.

 

Du reste l'Évangile commence par le fait que les cieux s'ouvrent, et cela laisse passer la Parole lors du Baptême de Jésus – On ouvre l'Évangile : les cieux s'ouvrent et une parole descend – c'est même une parole de reconnaissance de paternité puisque la parole des cieux dit à la terre : « Tu es mon fils ».

« Tu es mon fils » est dit à Jésus, mais dans l'Ancien Testament l'expression "Fils de Dieu" désigne le peuple d'Israël, donc la salutation qui est adressée à Jésus est adressée à la totalité de l'humanité en Jésus.

L'Évangile s'ouvre, Dieu salue l'humanité tout entière et lui donne le champ d'être enfant dans le Fils. Voilà un trajet qui est l'accomplissement d'une proximité.

Nous sommes donc ici dans une symbolique du vertical, du ciel et de la terre. Cette symbolique occupe une grande part de la première partie de l'évangile de Jean et même au-delà : naître d'en haut (nouvelle naissance et nouvelle paternité) ; la verticalité de l'arbre ; la verticalité du poteau sur lequel est posé le serpent d'airain ; la verticalité de l'exaltation de la Croix qui est d'abord un chemin de ciel à terre ; la verticalité majeure qui est la dernière citation du chapitre 1er qui est échelle de Jacob où montent et descendent les anges. Pour autant que montent les anges de la prière, pour autant descendent les anges des bienveillances et des grâces… et ce sont les mêmes. Et plus ça monte, plus ça descend. Cette échelle est le trait de la proximité de la demande et de la venue de la grâce.