Après un regard sur Héraclite dans le dernier message, voici maintenant la pensée de Parménide (≈ 515-450 avt JC). Figurent ici des réflexions qui partent souvent d'un texte d'évangile, c'est pourquoi sont abordées des questions comme "Dieu c'est l'Être ?" et des thèmes chers à Jean-Marie Martin : “l'être a partie liée avec le devenir” ; “on ne peut être que si on a de toujours été”… Le fragment 3 est commenté : « C'est le même, penser et être », et en annexe figure le début du poème de Parménide (sans commentaire).

Voici la liste des quatre messages qui constituent ce dossier, dans chaque message la pensée de l'Évangile est convoquée :

  1. Introduction (les mots archê, phusis…) : 1er message du dossier "Les sources que sont Évangile et Présocratiques se parlent entre elles" : Introduction
  2. Héraclite (le mot logos…) : 2ème message : Héraclite ;
  3. Parménide et la pensée de l'être : présent message;
  4. Empédocle et les quatre racines (éléments) : 4ème message : Empédocle.

 

Les sources se parlent entre elles : Évangile et Présocratiques

III – Parménide et la pensée de l'être

Extraits de diverses interventions de Jean-Marie Martin

 

1/ Première approche du verbe être".

La philosophie questionne sur le tout : qu'est-ce qui rassemble le tout ? Eh bien, les Grecs l'ont perçu six siècles avant Jésus-Christ. Ce qui rassemble le tout, c'est "l'être", en effet de toutes choses, on dit qu' "elle est". La philosophie première se préoccupe de l'être. Elle envisage toute chose, mais toute chose en tant qu'elle est. Ce qu'ont articulé les penseurs des différents siècles sur la question de l'être n'est pas pareil, même si tous sont orientés vers ce verbe être.

D'une certaine façon la seule chose possible pour aborder l'être est de dire: « L'être est » – ce qui est un mot de Parménide : estin gar éinaï. De même on dit que « la parole parle ». Évidemment, cela peut être plat !

► Est-ce qu'on peut dire que Dieu c'est l'Être ?

J-M M : La théologie catholique a dit que Dieu est l'Être, mais, pour autant, tout le discours sur Dieu en parle comme d'un étant, comme de "quelqu'un qui est".

Encore l'autre jour, dans un entretien sur le Notre Père, je commençais par demander quelles réflexions on avait à faire spontanément par rapport à cette prière qui, pour beaucoup, est censément quotidienne. Et quelqu'un a dit : « Moi je m'adresse à quelqu'un. » Mais est-ce que Dieu est quelqu'un ? Pas du tout. Cette personne voulait dire quelque chose de pertinent, mais son langage est dangereux. Seulement, attention, ce n'est pas parce que Dieu (ou l'Être) n'est pas digne d'accéder à ce que représente quelqu'un, mais c'est parce que notre concept de quelqu'un est infiniment trop petit pour dire ce qu'il en est de Dieu (ou de l'Être).

Dire que Dieu est "le plus étant des étants" n'est pas une pensée évangélique, c'est une pensée grecque, elle se trouve déjà dans la pensée de Platon et Aristote, et elle est reprise par Augustin : Dieu c'est l'Être suprême. Dans l'évangile Dieu n'est pas le plus étant, il est "plus qu'étant" ou même "plus qu'être". Cette différence de spécialité donne mes chers amis, Michel Corbin : « Dieu est plus grand que penser ne se puisse ». Et attention, ce n'est pas « le plus grand que l'on puisse penser », mais c'est « tel que penser plus grand ne se puisse ». En effet l'Évangile surgit comme une "nouvelle" par rapport aux cultures, c'est donc quelque chose qui n'est pas postulé par la culture dans laquelle nous sommes. Or très souvent nous avons vite fait de faire de l'Évangile une culture.

► Est-ce que le verbe "être" a à voir avec l'homme ?

J-M M : Tout homme utilise le verbe "être" constamment, et seul l'homme utilise le verbe "être". L'animal ne dit pas « est ». Et il ne faudrait pas dire simplement  que "l'homme est le recueil de l'être", il faudrait dire que "l'être se recueille", et c'est cela l'homme, ce qui s'appelle l'homme.

Le verbe être est ce qui dit la totalité – il est le mot qui est le plus commun –, mais en même temps il est le plus propre à chacun. Tout est atteint par le verbe être.

 

2/ L'être et le devenir.

La question de l'être et du devenir est une question qui précède Aristote. On dit couramment qu'Héraclite est l'homme du devenir et on lui attribue le « tout coule » et que Parménide est l'homme de l'immobile et de l'un. La gestion de cette problématique qui concerne la relation de la stabilité et du mouvement, est quelque chose qui ouvre une question. Le mot "être" concerne tout puisque "tout est", mais néanmoins ici on a une sorte d'opposition ou de distinction fondamentale entre être et devenir.

Il faudrait réfléchir sur la différence entre les verbes statiques sont des verbes d'état et les verbes dynamiques qui sont des verbes d'action. Nous pensons ces deux choses comme des contraires purs et simples : le repos est une chose et le mouvement en est une autre. Mais déjà pour Aristote le repos est un moment du mouvement. Il n'est pas sans rapport avec le mouvement ne serait-ce que le moment qui l'a posé. Nous avons des oppositions archi simplistes : “c'est du repos ou c'est du mouvement”. Pas du tout et même Aristote le sait.

Je vais même vous dire quel est ultimement le poids dernier de cela, c'est que l'être est pour nous, toujours, dans la tradition occidentale, considéré comme étant le statique, c'est-à-dire ce qui s'oppose au devenir. Or l'être a partie liée avec le devenir. À nouveau ce ne sont pas deux choses qui s'opposent. C'est pourquoi on peut lire Héraclite et Parménide comme disant le même alors qu'au lycée on nous apprend qu'Héraclite est pour le mouvement indéfini et que Parménide est pour le statique.

Et ça va très loin parce que, si "venir" (ou "s'épanouir") est un mot qui a même densité ontologique que le verbe "être", les conséquences sont considérables.

[N B : une réflexion sur le verbes "venir" et "demeurer" dans l'Évangile figure dans le 1er message sur les présocratiques, au 2° d)  L'être et le paraître ; l'être et le venir]

 

Parmenide3/ Fragment 3  de Parménide : penser et être.

Une autre distinction a eu lieu entre être et penser, c'est une des toutes premières questions. Cela est déjà esquissé dans Parménide : « C'est le même, penser et être (to auto noeïn estin te kaï éinaï). » (Fragment 3). C'est un mot fondamental de Parménide.

On comprend habituellement la phrase de Parménide de la façon suivante : "penser" est une chose et "être" une autre chose mais elles sont pareilles. Or, pas du tout ! la phrase commence par "le même", et le même c'est deux choses, il y a donc une altérité.

Il ne faut pas entendre par exemple que penser est un étant parmi les étants. En particulier il ne faut pas entendre le sens cartésien selon lequel le sens le plus authentique du verbe "être" s'entend à partir du "ego cogito". Pour bien entendre Parménide, il faut au minimum essayer de penser qu'il y a une entr'appartenance du verbe être et du verbe noeïn (penser). Cela écarte l'idée de pareilleté (le même n'est pas le pareil). J'emploie le mot "entr'appartenance" parce que nous ne pouvons pas dire que l'un est la cause de l'autre ou que l'un est un moyen pour l'autre comme fin. Les articulations qui sont en usage dans notre pensée et dans la langue ne sont plus de mise quand il s'agit de penser le rapport de l'être et du penser, ou bien le rapport de l'être et de l'homme[1].

Ce qui est vrai c'est que, parmi les toutes premières articulations il y a la question du rapport entre penser et être – c'est une même chose –, de même qu'entre être et paraître, ou être et devenir. Cependant il ne faut pas que nous pensions ces articulations fondamentales à partir de l'état dans lequel nous les trouvons chez nous. Il faut essayer de les penser à partir de ce qui les décide, c'est-à-dire à partir de ce qui les précède, au moment où ces articulations se décident. Pourquoi est-ce qu'on met en rapport être et devenir, ou bien être et penser ?

 

4/ On ne peut être que si on a de toujours été : différence entre la structure des Anciens et notre structure native.

La distinction entre la semence et le fruit est une distinction majeure, une des toutes premières ! Elle sera défigurée quand on lui substituera la distinction du possible et de l'effectif, du prévu et du réalisé. La distinction entre la semence et le fruit est plus riche.

Une graine contient implicitement le fruit, mais en même temps elle le dissimule : le fruit dévoile ce qu'était la graine. C'est la structure de base de toute la pensée de la révélation c'est-à-dire du dévoilement de ce qui était caché.

Je voudrais montrer l'enjeu de cela et combien nous sommes décalés par rapport à cette intelligence. Nous sommes dans une pensée qui va du prévu au réalisé : tant que la chose est prévue, elle n'est pas, elle est (elle existe) seulement quand elle est fabriquée (ou réalisée), alors que ce qui est en semence est déjà présent mais séminalement. Nous sommes dans une pensée de la fabrication (du faire) alors que la symbolique fondamentale dans ce domaine est une symbolique végétale.

Aujourd'hui nous ne vivons pas sur une pensée du caché et du manifesté, nous vivons sur une pensée du prévu et du fabriqué, sur une pensée de stratégie industrielle ou autre. L'Écriture que nous lisons est écrite dans une autre structure fondamentale.

 

Structure de l'Évangile                     Notre structure native  

Caché / dévoilé                                    Prévu / réalisé

En semence / accompli                        Dessein / fait

Venue à corps (venue à présence)       Réalisé d'après un plan

 

Je vais donner deux sentences, ce sont toujours les mêmes, mais ce sont des lieux de méditation infinie :

  • on ne peut "faire" (fabriquer) que ce qui n'est pas, on ne peut "accomplir" que ce qui est déjà.  Accomplir, c'est "faire venir à fruit" ce qui est déjà sur mode séminal, sur mode de semence.
  • nous disons aujourd'hui : “on ne peut pas être et avoir été,” alors que dans la perspective des Anciens on ne peut être que si on a de toujours été, cela de manière cachée.

 

 Au moment des présocratiques la poièsis (le poème) a précédé la pensée. Empédocle, le présocratique d'Agrigente n'a écrit que deux grands poèmes dont il ne nous reste que des fragments : De la nature et Purifications[2]. Avant lui d'autres comme Xénophane et Parménide avaient eux-mêmes composé des poèmes (Parménide est auteur lui aussi d'un poème De la nature).

 

ANNEXE

Début des Fragments du Poème de Parménide (≈ 515-450 avt JC)  

De la nature (Peri phuseôs)

 

  • La traduction[3] est celle de Denis O'Brien et Jean Frère (parfois modifiée) parue dans le premier tome des Etudes sur Parménide, publié sous la direction de Pierre Aubenque, avec le concours du CNRS, aux éditions Vrin, en 1987, mais le Fragment 1 v. 1-12 est traduit par J-P Dumont et la suite de ce fragment est de quelqu'un d'autre. On possède un peu plus de 200 vers dans une vingtaine de fragments, et le Poème est écrit dans l’hexamètre dactylique de l’épopée. On trouve le texte grec et une autre traduction sur http://philoctetes.free.fr/uniparmenide.htm.

1. Les cavales qui m’emportent, m’ont entraîné
Aussi loin que mon cœur en formait le désir,
Quand, en me conduisant, elles m’ont dirigé
Sur la voie renommée de la Divinité,
Qui, de par les cités, porte l’homme qui sait.
J’en ai suivi le cours ; sur elles m’ont porté,
[5] Attelés à mon char, les sagaces coursiers.
Des jeunes filles nous indiquaient le chemin.
L’essieu brûlant des roues grinçait dans les moyeux,
Jetant des cris de flûte. (Car, de chaque côté,
Les deux cercles des roues rapidement tournaient),
Cependant que déjà les Filles du Soleil,
Qui avaient délaissé les palais de la Nuit,
[10] Couraient vers la Lumière en me faisant cortège,
Ecartant de la main les voiles qui masquaient l’éclat de leur visage.

Parménide, déesse vérité      Voici la porte des chemins du jour et de la nuit,
avec son linteau, son seuil de pierre,
et fermés sur l’éther ses larges battants,
dont la Justice vengeresse tient les clefs pour ouvrir et fermer.
[15] Les nymphes la supplient avec de douces paroles
et savent obtenir que la barre ferrée
soit enlevée sans retard; alors des battants
elles déploient la vaste ouverture
et font tourner en arrière les gonds garnis d’airain
[20] ajustés à clous et à agrafes; enfin par la porte
elles font entrer tout droit les cavales et le char.
La Déesse me reçoit avec bienveillance prend de sa main
ma main droite et m’adresse ces paroles:
« Enfant, qu’accompagnent d’immortelles conductrices,
[25] que tes cavales ont amené dans ma demeure,
sois le bienvenu; ce n’est pas une mauvaise destinée qui t’a conduit
sur cette route éloignée du sentier des hommes;
c’est la loi et la justice. I1 faut que tu apprennes toutes choses,
et le cœur fidèle de la vérité qui s’impose,
[30] et les opinions humaines qui sont en dehors de la vraie certitude.
Quelles qu’elles soient, tu dois les connaître également, et tout ce dont on juge.
Il faut que tu puisses en juger, passant toutes choses en revue.       (cf. la NOTE sur ce fragment à la fin)

 

2. Viens donc; je vais énoncer – et toi, prête l'oreille à ma parole et garde-là bien en toi – quelles sont les voies de recherche, les seules que l'on puisse concevoir.
La première voie <énonçant> : «est», et aussi : il n'est pas possible de ne pas être, est chemin de persuasion, car la persuasion accompagne la vérité.
[5] L'autre voie <énonçant> : «n’est pas», et aussi : il est nécessaire de ne pas être, celle-là, je te fais comprendre, est un sentier dont rien ne se peut apprendre.
En effet, le non-être, (Lui qui ne mène à rien) demeure inconnaissable et reste inexprimable.

 

3. C'est en effet une seule et même chose que l'on pense et qui est.

 

4. Bien que <de telles choses> soient absentes, contemple-les comme étant fermement présentes à l'intelligence.
Car l'intelligence ne scindera pas l'être de façon qu'il ne s'attache plus à l'être, – qu'il se disperse partout, de tous côtés, dans le monde, ou qu'il se rassemble.

 

5. Où que je commence, cela m'est indifférent, car je retournerai à ce point de nouveau.

 

6. Il faut dire et penser ceci : l'être est; car il est possible d'être, et il n'est pas possible que <soit> ce qui n'est rien. Voilà ce que je t'enjoins de méditer.
Car de cette première voie de recherche <la mention du non-être> je t'écarte, et ensuite de cette autre aussi, celle que façonnent les mortels, qui ne savent rien, créatures à deux têtes.
[5] Car l'impuissance guide dans leur poitrine un esprit égaré; ils se laissent emporter, à la fois sourds et aveugles, bouche bée, foules incapables de décider, pour qui "être" ainsi que "ne pas être" sont estimés le même - et non le même; leur chemin, à eux tous, fait retour sur lui-même.

 

7. Jamais, en effet, cet énoncé ne sera dompté : des non-êtres sont. Mais toi, détourne ta pensée de cette voie de recherche.
Qu'une habitude, née d'expériences multiples, ne t'entraine pas en cette voie : mouvoir un œil sans but, une oreille et une langue retentissantes d'échos; mais par la raison, décide de la réfutation que j'ai énoncée, réfutation provoquant maintes controverses.

 

8. « Il ne reste plus qu’une seule parole celle de la voie <énonçant> : «est».    (Cf. note à la fin)
Sur cette voie se trouvent des signes fort nombreux, montrant que, étant inengendré il est aussi impérissable, - unique et entier en sa membrure, sans frémissement et sans terme.
Il n’était pas à un moment, ni ne sera <à un moment>, puisqu’il est maintenant tout entier ensemble, un continu.
Quelle origine en effet chercheras-tu pour lui ? Vers où, à partir d’où se serait-il accru ?
Je ne permettrai pas que tu dises qu' <il vient> du non-être, ni que tu le penses ; voici en effet qui n’est pas dicible, qui n’est pas pensable non plus : « n’est pas ».
Quel besoin, d’ailleurs, l’eut poussé, après avoir pris son départ du néant, à naître plus tard, plutôt qu’<à naître> auparavant ?
Aussi faut-il, ou bien qu’il soit entièrement, ou bien qu’il ne soit pas du tout.
La force de la conviction n’admettra pas non plus qu’à aucun moment, de l’être, viennent au jour quelque chose à côté de lui.
C’est pourquoi la Justice, n’ayant point relâché de ses chaînes, n’a concédé, ni de parvenir au jour ni de disparaître, mais elle maintient.
La décision à cet égard repose sur ceci : « est » ou « n’est pas ».
Or, il a été décidé, ainsi que nécessité il y a, de laisser l’une sans la penser et sans la nommer, car ce n’est pas une voie véritable, en sorte que c’est l’autre qui est et qui est vraie.
Comment pourrait-il être par la suite, lui qui est ? Et comment serait-il venu à l’être ?
Car s’il est venu à l’être, il n’est pas, non plus, s’il doit être un jour. Ainsi est éteinte la genèse, éteinte aussi la destruction, disparue sans qu’on en parle.
Il n’est pas non plus divisible, puisque, tout entier, il est semblable <à lui-même>.
Il n’y a pas à un endroit quelque chose de plus, qui l’empêcherait de se tenir uni, ni <à un endroit> quelque chose de moins, au contraire, tout entier il est plein d’être.
Ainsi tout entier est-il continu, car l’être se juxtapose à l’être.
De plus, sans mouvement, dans les bornes de liens énormes, il est sans commencement, sans fin, puisque genèse et destruction tout au loin ont été repoussées et que la conviction vraie les a écartées.
Restant et le même et dans un même, il demeure par lui-même et reste ainsi fermement au même endroit.
Car une puissante Nécessité le retient dans les liens d’une limite qui l’enferme de toute parts, aussi est-ce règle établie que ce qui est ne soit pas dépourvu d’achèvement.
En effet il est sans manque ; s’il était sujet au manque, il manquerait de tout.
C’est une même chose que penser, et la pensée : « est ».
Car tu ne trouveras pas le penser sans l’être, dans lequel est exprimé.
Rien d’autre en effet, n’est ni ne sera, outre ce qui est, puisque lui, le Destin l’a enchaîné de telle façon qu’il soit entier et qu’il soit sans mouvement.
Seront donc un nom, toutes les choses que les mortels, convaincues qu'elles étaient vraies, ont supposés, venir au jour, et disparaître, être et ne pas être, et aussi changer de place et varié d'éclatante couleur.
De plus, puisqu’il y a une limite extrême, il est de tout côté achevé, semblable à la masse d’une sphère à la belle circularité, étant partout également étendu à partir du centre.
Car il est nécessaire qu’il ne soit ni plus grand de quelque façon que ce soit, ni de quelque façon que ce soit plus petit, ici plutôt que là.
Il n’y a pas en effet de non-être qui l’empêcherait d’arriver à la similitude <avec soi-même>, ni non plus il n’y a d’être tel qu’il y aurait plus d’être ici, moins ailleurs, puisqu’il est, tout entier, à l’abri des atteintes.
Car étant de tout côté égal à lui-même, c’est semblablement, qu’il touche à ses limites.
En ce point, je termine mon discours digne de confiance qui s’adresse à toi, ainsi que ma pensée sur la vérité.

 

NOTE sur le fragment 1 : Parménide, à propos de la Vérité, dit que c'est une déesse et qu'elle est sur son char, qu'elle ouvre les portes (ou bien que les portes s'ouvrent). Pour nous, cela peut apparaître comme deux registres apparemment différents.

  • Marcel Detienne insiste lui aussi sur cette mise en scène. « Toute la mise en œuvre du prologue du Traité sur la nature renvoie à des attitudes spécifiques du devin, du poète et du mage. Quand Parménide veut définir la nature de son activité spirituelle, cerner l'objet de sa recherche, il recourt au vocabulaire religieux des sectes et des confréries. C'est le thème du voyage en char : objets de prestige social, véhicule aristocratique, le char emporte les âmes pour le voyage eschatologique. C'est le thème des divinités psychopompes : quittant les demeures de la Nuit, les Filles du Soleil lui ouvrent le chemin de la Lumière. Au galop de ses "dissertes juments", Parménide s'élance dans une sorte d'au-delà : il passe de la Nuit au Jour, des Ténèbres à la Lumière. Derrière les lourdes portes que garde la Justice, il obtient la vision directe de la Déesse, qui lui accorde, comme les muses à Hésiode, la révélation d'Alêtheia. » (Les maîtres de vérité dans la Grèce archaïque,  éd. FM/Fondations Maspéro, 1981, p. 138).

NOTE sur le fragment 8 : Traductions comparées du début :

  • O’Brien : « Il ne reste plus qu’une seule parole, celle de la voie énonçant : « est »
  • Beaufret – Rinieri : « Il ne reste plus qu’une seule voie dont on puisse parler, à savoir qu’il est » ;
  • Cordero : « Il ne reste qu’une proposition du chemin : (il) est » ;
  • Conche : « De voie pour la parole ne reste que : il y a » ;
  • Jean-Paul Dumont : « Mais il ne reste plus à présent qu'une voie dont on puisse parler : c'est celle du "il est".»


[1] J-M Martin ajoutait : « Là nous venons d'écarter tout d'un coup tout un pan de notre pensée qui est criant à propos du mot Dieu. À la mesure où on décrit qu'il est premier à propos des étants, il est en rapport de cause par rapport à des effets, et l'humanité devient en quelque sorte moyen. Je ne suis pas sûr qu'alors Dieu soit bien entendu ! »

[2] De la nature des êtres nous avons moins de 400 vers (sur deux livres qui en comptaient ensemble 2 000) et les Purifications nous avons environ 120 vers (sur un total de 1 000).

[3] Il est difficile de savoir quelle est la meilleure traduction parue tant elles sont différentes ! Il en existe de nombreuses : celle de Jean-Paul Dumont dans Les écoles socratiques chez Gallimard 1988 qui a l'avantage de citer le(s) contexte(s) dans lequel le fragment a été cité, celle de Barbara Cassin en livre de poche dans la collection Points aux Editions du Seuil…