Les versets 22-29 commencent par le deuxième épisode maritime après la multiplication des pains, celui de la recherche des gens à l'aide de barques. Il donne lieu à la question : qu'en est-il de chercher ? qu'est-ce que c'est que chercher Jésus ? Puis cela débouche sur le thème de la foi (croire). En effet, à la question “qu'œuvrerons-nous ?” Jésus répond "croire" (v. 28-29). Mais que veut dire ce mot "croire" employé dans la bouche de saint Jean ?

Jean-Marie Martin, ancien professeur de l'Institut Catholique de Paris a abordé plusieurs fois le chapitre 6 de saint Jean, cela a même fait l'objet d'une session retranscrite sur le blog. Ce qui est mis ici provient essentiellement de ce qu'il a dit lorsqu'il a commenté ce chapitre à Saint-Bernard-de-Montparnasse en 1996-97, mais certains passages viennent d'ailleurs et éventuellement de la session.

Messages du blog sur le chapitre 6 :

 Pour lire, télécharger, imprimer, c'est ici en fichier pdf : Jn_6__26_29.

 

Jn 6, 22-29

Par Jean-Marie Martin

 

Le contexte.

Dans le chapitre 6 de saint Jean nous avons d'abord le récit de la multiplication des pains, puis deux épisodes maritime intercalés : la barque d'une part (v. 16-21) et puis la recherche (ce mouvement de bateaux qui vont et viennent dans un deuxième temps) (v. 22 et suivants). Ce n'est pas un seul épisode, ce sont deux courts épisodes maritimes qui sans doute nous invitent nous-mêmes à une traversée du texte pour entendre finalement la parole, le grand discours du Pain de la vie qui fait toute la suite du chapitre.

Le premier épisode maritime, celui de la marche sur le lac, va du verset 16 au verset 21 ; le deuxième épisode va du verset 22 au verset 25. Ensuite, à partir de ce deuxième épisode, de façon très graduelle, se prépare et s'annonce le grand discours qui prend appui sur les versets 26 à 29 et par ailleurs par la grande affirmation : « Je suis le pain » (v. 35).

Nous en sommes au verset 22, donc au début du deuxième épisode maritime, celui de la recherche des gens par barques qui donne lieu à la question : qu'en est-il de chercher ? qu'est-ce que c'est que chercher Jésus ? Puis cela débouche sur le thème de la foi (croire) puisqu'à la question “qu'œuvrerons-nous ?” Jésus répond "croire" (v. 28-29). Mais ce mot ne signifie pas comme chez nous "avoir une opinion sur quelque chose", "souscrire des propositions", nous verrons qu'il est plutôt du côté de l'entendre.

 

  • barque«22Le lendemain, la foule restée sur l'autre rive, se rendit compte qu'il y avait eu là une seule barque et que Jésus n'avait pas accompagné ses disciples dans leur barque; ceux-ci étaient partis seuls. 23Toutefois, venant de Tibériade, d'autres barques arrivèrent près de l'endroit où ils avaient mangé le pain après que le Seigneur eut rendu grâce. 24Lorsque la foule eut constaté que ni Jésus ni ses disciples ne se trouvaient là, les gens montèrent dans les barques et ils s'en allèrent à Capharnaüm, à la recherche de Jésus. 25Et quand ils l'eurent trouvé sur l'autre rive, ils lui dirent: «Rabbi, quand es-tu arrivé ici»? 26Jésus leur répondit: «En vérité, en vérité, je vous le dis, ce n'est pas parce que vous avez vu des signes que vous me cherchez, mais parce que vous avez mangé des pains à satiété. 27Il faut vous mettre à l'œuvre pour obtenir non pas cette nourriture périssable, mais la nourriture qui demeure en vie éternelle, celle que le Fils de l'homme vous donnera, car c'est lui que le Père, qui est Dieu, a marqué de son sceau». 28Ils lui dirent alors: «Que nous faut-il faire pour travailler aux œuvres de Dieu»? 29Jésus leur répondit: «L'œuvre de Dieu c'est de croire en celui qu'il a envoyé». » (TOB)

 

1) Verset 22-25 : le deuxième épisode maritime.

« 22Le lendemain la foule qui se tenait le long de la mer vit qu'il n'y avait eu là qu'une seule barque et que Jésus n'était pas venu avec ses disciples, mais que seuls ses disciples étaient partis. – Il y a ici quelque chose comme une confirmation, un témoignage extérieur de ce qui s'est passé dans l'épisode précédent, à la mesure où la foule est capable d'attester que les disciples seuls sont montés dans la barque alors que Jésus n'est pas monté avec eux, et que pourtant il se trouve là. C'est pour cela qu'au verset 25 ils vont poser la question : quand donc es-tu venu ? Cela souligne, par le témoignage extérieur, la présence insolite de Jésus puisqu'ils ne sont pas au courant de la marche sur le lac.

23Arrivèrent des barques depuis Tibériade jusqu'au lieu où ils avaient mangé le pain, le Seigneur ayant eucharistié. – on revient au lieu du début du chapitre. Ce rappel insiste sur cela que, s'ils ont mangé de pain, c'est à mettre en rapport avec le fait que Jésus a rendu grâce.

On avait déjà le mot de "Tibériade" au début du chapitre et on le retrouve ici il faut noter que c'était une dénomination honnie par les Juifs : c'est le nom de l'empereur Tibère. En revanche Capharnaüm qui se trouve dans le verset suivant a une signification très grande chez Jean, c'est les confins, c'est la Galilée des goïm (des nations), et c'est justement le lieu de manifestation de la résurrection. Descendre à Capharnaüm c'est aller à l'accomplissement, alors que monter à Jérusalem c'est aller à la mort. Mort et résurrection sont très liées mais il y a ces nuances.

24Quand donc la foule vit que Jésus n'était pas là, ni ses disciples, ils montèrent dans les barques et allèrent à Capharnaüm cherchant Jésus. – Le mot qui est important ici c'est "chercher". C'est le mot qui éclaire ces différents mouvements de la navigation qui nous paraissent compliqués et qui ne le sont peut-être pas tant, mais qui ont ici pour but de mettre en évidence le thème de la recherche de Jésus.

"Recherche" est un mot technique, il est à souligner car il dit quelque chose d'important sur le rapport de l'homme et de ce qui est ici en question. C'est celui qui va relancer le dialogue : il sera repris par Jésus qui fera une exégèse de la recherche de la foule.

Or le mot "recherche" chez saint Jean se trouve éclairé par la proximité d'autres mots :

 – il est l'indication d'une phase d'un processus, d'un moment d'un parcours.

– en un autre sens, il est le constituant permanent de l'être à Jésus : il y a un moment où l'on cherche, et un moment où l'on trouve ; mais le fait de trouver maintient et garde en soi la caractéristique de la recherche.

C'est donc un moment au sens des logiciens et pas simplement au sens des historiens ; un moment constitutif et pas simplement une phase passagère. Il y a ces deux choses.

Plus précisément dans notre texte cette recherche a été mise en mouvement par l'absence et en plus par une sorte d'absence insolite. Ce qui est important ici, c'est que, d'une certaine manière, l'absence et la recherche sont co-appartenantes.

Et n'oublions pas que nous sommes dans un passage qui concerne la foule. Au fond, ce texte concerne ce qu'il y a de foule et de foule affairée en chacun d'entre nous, c'est-à-dire que nous ne sommes pas dans le lieu de la présence secrète. Le traitement de ce qu'il en est des disciples est différent, on voit ailleurs que Jésus les prend "en privé". La foule/les disciples, ce sont des moments de chacun de nous par rapport à quoi va tomber la parole de Jésus.

 

La recherche est donc mise ici en mouvement par un sentiment d'absence, et je vous signale que chez saint Jean, il y a une certaine constante à ce sujet[1]. Il y a d'abord soit un sentiment d'absence, soit un trouble, soit même un séisme (taraxis), ou encore un manque. Tout cela donne lieu à recherche ou, plus exactement, la recherche même est l'attestation du trouble (du manque…). Ensuite ce trouble met en mouvement une recherche ; puis cette recherche (zêtêsis) s'élabore en question ; et si ça se passe bien cette question s'accomplit en prière c'est-à-dire en demande adressée.

Le rapport du trouver et du chercher n'est pas simplement un premier moment suivi d'un deuxième moment qui éteint le premier. Il y a un mot célèbre de Pascal à ce sujet – “tu ne me chercherais pas, si tu ne m'avais trouvé” – mais il n'est que l'écho d'une très longue tradition de méditation sur ce qu'il en est de chercher et de trouver. Et la prière est justement l'attestation de ce que je trouve, à savoir que je n'ai pas maîtrise sur ce que je cherche, car ce que je cherche est de l'ordre de ce qui se donne et non pas de l'ordre de ce qui se prend – pour revenir à une problématique initiale dans notre première lecture du chapitre.

Et il faut voir également que la recherche comme la question sont des choses qui ne sont pas toujours à la mesure de ce qui est en cause, c'est-à-dire que nous ne savons pas toujours exactement ce que nous cherchons. D'où la nécessité d'un discernement de notre recherche, ce que le texte va nous apprendre.

Ici la recherche est celle de celui qui s'est manifesté comme leur nourricier (celui qui leur a donné des pains), mais il y a aussi une rupture d'avec ce nourricier. C'est l'interprétation que Jésus lui-même va donner à cette recherche, c'est-à-dire qu'il y a toujours dans toutes nos recherches un plan de questions suspectables qui a besoin d'être éclairci, éveillé, révélé, mis au jour.

25Et l'ayant trouvé le long de la mer, ils lui disent : "Rabbi, quand es-tu venu ici ?"  Cette question "Quand ?" est portée par l'insolite, aussi Jésus ne va pas y répondre.

 

2) Verset 26. La recherche.

26Jésus leur répondit : “Amen, amen, je vous dis, vous me cherchezJésus ne répond pas à la question « quand ? » mais il reprend le mot "chercher" : il y a bien un élément de recherche, mais cette recherche est critiquée par Jésus.Le mot de "recherche" peut couvrir des attitudes fondamentales très différentes, par exemple il y a la recherche pour prendre et la recherche pour recevoir.

Ensuite Jésus va faire l'interprétation du mouvement profond de leur recherche : vous me cherchez non pas parce que… mais parce que… Ce qui se passe ici est analogue de ce que nous avons trouvé au début du chapitre avec la question que Jésus a posé à Philippe : « achèterons-nous des pains ? ». Jésus lui-même en fait prenait à son compte la question qui est au cœur de Philippe, et cette question posée par Jésus révèle ou réveille en Philippe quelque chose dont nous apprendrons dans la suite du chapitre que c'est capital par rapport à ce qui se passe dans le récit, à savoir que ce qui est en question ce n'est pas quelque chose qui s'achète mais quelque chose qui est essentiellement se donne.

Tout ceci au fond est important pour réfléchir à ce qu'il en est de la parole : la "première parole" est une parole qui réveille quelque chose d'enfoui – c'est sans doute la première fonction de la parole – cette parole crie “Lumière” et « lumière est ». Dans notre texte il s'agit de la genèse du cœur, et Jésus est précisément à cet endroit, au cœur de l'interlocuteur.

Cette parole peut donner lieu à surdité, c'est-à-dire qu'elle peut n'être pas entendue, c'est-à-dire n'éveiller rien. Il est dit très souvent : « heureux ceux qui ont l'oreille pour entendre. » Cette parole ne convainc pas, elle ne prouve rien, elle n'apporte pas une connaissance, elle ne disserte pas. Elle s'offre à être repoussée ou recueillie, c'est-à-dire finalement reconnue ou bien non entendue.

Encore une fois, il y a en chacun de nous – dans ce que nous appelons un sujet – deux choses :

– il y a d'abord la foule des choses que nous avons à faire et les multiples désirs dispersés qui se mettent en œuvre quotidiennement, et dans cela il y a sans doute quelque chose qui reste radicalement et longtemps sourd. Il y a en particulier de façon d'entendre la parole comme un rejet, et cela ne fait que redoubler la surdité parce que précisément la parole n'est pas entendue pour ce qu'elle dit. En effet elle ne dit jamais le rejet quand elle est une parole de l'Évangile.

– et puis il y a la parole qui s'entend.

Dans notre texte, il s'agit de la foule, c'est-à-dire de l'état de foule de quiconque, et pour l'instant la parole n'est pas entendue. Nous allons suivre le chemin du dialogue qui s'ouvre à partir de là.

“Vous me cherchez”, interprétation de Jésus :… non pas parce que vous avez vu des signes mais parce que vous avez mangé des pains et que vous êtes rassasiés (repus).  le mot de signe (séméion) est employé ici. Chez saint Jean il y a une série de textes où le mot "signe" est employé en bonne part et une autre série ou le mot est critiqué, c'est-à-dire qu'il y a signe et signe ! Je vous donne le principe d'intelligibilité de cette problématique de façon un peu anticipée : le signe au sens plein ne précède pas la foi et ne prouve pas la foi, il n'est reconnaissable comme signe que par la foi. Autrement dit, il ne faudrait pas d'abord voir pour croire… Au contraire, c'est croire qui donne de voir. Et c'est assez plausible car je ne peux pas considérer qu'une chose soit signe si je n'ai pas idée de ce dont elle est signe : le signifiant n'est pas perceptible si je ne connais pas déjà le signifié.

D'ailleurs demander de voir pour croire, c'est ce dont est critiqué Thomas : « Heureux ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru » lui dit Jésus. Donc voir le signe n'est jamais utilisé comme une preuve.

Dans notre texte ils sont accusés de chercher Jésus parce qu'ils ont mangé des pains et ont été rassasiés. Il ne faudrait pas entendre simplement la différence : ce qu'il faut chercher c'est le spirituel et non pas le matériel. Cette distinction-là n'est pas biblique.

Ce que nous trouvons ici est un thème qui a une grande fréquence dans note testament et qui montre du doigt un des références bibliques de tout le chapitre, la référence sapientielle. La Sagesse (Sophia) – qui est la même chose que le Logos (Parole) ici – appelle : « Venez manger, venez boire » et c'est gratuit ! Parfois cette sagesse est dite plus précieuse que tout ce que nous réfutons précieux : auprès d'elle nos pierres précieuses sont du sable. Ce sont des thèmes qui interviennent parfois.

Donc ici nous n'avons pas la mise en évidence d'une vague recherche spirituelle par opposition à une gourmandise vorace. Ce qui est en question c'est la recherche de la parole, de la parole substantifique, de la parole nourrissante – ça va être dit tout à l'heure –, de la parole qui distribue les vivres et le vivre.

S'installe ici quelque chose qu'il faut retenir, parce que, dans les premiers moments – et il le garde tout au long –, le pain a la signification accentuée de parole. Ceci n'est pas une métaphore, mais c'est le sens premier du mot "pain".

Dans l'évangile de Philippe on lit : « Avant la venue du Christ, il n'y avait pas de pain dans le monde. – c'est-à-dire pas de vrai pain – De même que, dans le Paradis où était Adam, il y avait beaucoup d'arbres pour la nourriture des animaux ; il n'y avait pas de blé pour la nourriture de l'homme. L'homme se nourrissait comme les animaux, mais lorsque le Christ, l'Homme parfait vint, il apporta du pain du ciel afin que l'homme se nourrît de la nourriture de l'homme. » (Sentence 16, éd Ménard p. 55).  Il y avait de l'herbe et des fruits mais pas de pain. En effet il n'y avait pas d'homme, c'est-à-dire qu'il n'y avait pas l'homme véridique.

Dans la suite du texte, au moment où la symétrie de deux versets nous obligera à penser que "entendre" est la façon la plus aiguë de "manger", nous verrons que le pain c'est la parole, autrement dit le pain c'est l'homme,.

 

3) Versets 27 : Il y a nourriture et nourriture

 « 27N'œuvrez pas la nourriture périssable – c'est-à-dire l'élément est l'aliment de la vie corruptible comme telle – mais la nourriture qui demeure (ménousan) en vie éternelle (en vie nouvelle) –  Jésus a le désir de faire passer de la "nourriture au sens grossier" à la "nourriture au sens plus subtil" qui est la nourriture essentielle de l'homme. Nous avons dit que pain et parole c'est la même chose, au sens eucharistique du terme.

Ce qui est dit ici était déjà contenu dans le récit comme récit (au début du chapitre), mais cela n'a pas été vécu comme tel par les participants du récit. Eux ils ont mangé, c'est tout ! Vous avez donc le souci de Jésus de faire passer d'un regard à un autre regard.

Par ailleurs nous avons ici une opposition entre ce qui est corruptible et ce qui est du côté de la vie incorruptible, de la vie éternelle. Chez Jean, vie tout court et vie éternelle, c'est la même chose. Retenez bien cela : Jean appelle "vie" la vie éternelle. Mais vie éternelle est quand même une très mauvaise expression parce que notre conception de l'éternité dans tous ses modes est déficiente. C'est une vie éonique, de l'aïôn, de l'âge qui est en train de venir. La vie éternelle n'est pas le prolongement de ce que nous appelons la vie, ce n'est pas l'intemporel qui serait la simple négation de la temporalité. Ce n'est pas une vie après la vie, c'est aussi maintenant. Nous aurons un bienheureux souci avec ce mot de vie. On ne devrait presque pas dire vie éternelle tellement le mot est compromis négativement dans le discours à cause de la faiblesse de notre réflexion sur le temps dans son rapport à l'éternité.

Ici c'est ouvert par la distinction entre une "vie corruptible" et une "vie qui demeure". Le mot ménousan (qui demeure), c'est le verbe méneïn (demeurer) qui est un maître mot chez Jean. On arrive à apercevoir quelque chose de ce que veut dire Dieu chez Jean quand on perçoit l'identité des deux verbes majeurs : demeurer et venir. Ces deux verbes sont identiques, ils disent le même. Ils sont deux aspects, ils s'empruntent mutuellement leur nécessité. Et l'unité secrète entre demeurer et venir est probablement le verbe le plus important chez Jean, le verbe "donner" qu'on trouve juste après. Il y a un parcours à faire ici qui n'est même pas esquissé pour l'instant.

…que le Fils de l'Homme vous donnera – dont Jésus se détermine ici comme le Fils de l'Homme essentiel qui donnera une nourriture essentielle. Et cette mention nous fait découvrir qu'à la fin du chapitre, on ne sait pas si c'est le pain, la parole, la vie ou si c'est Jésus lui-même.

► Est-ce qu'on peut revenir sur cette idée que la nourriture c'est la parole ?

J-M M : « La nourriture qui demeure en vie éternelle. » Pour nous la nourriture est un moyen pour garder la vie. Or ce dont il s'agit ici n'est pas un moyen mais pourrait presque être un nom de la même chose que la vie. Nous voyons cela en ce que le Christ dit : « Je suis la vie », et de même dit : « Je suis le pain » dans notre chapitre, c'est-à-dire que la vie est toujours pensée dans son relationnel d'entretien.

Que veut dire "œuvrer la nourriture" ? Souvent on traduit "travailler pour une nourriture", ce qui est plausible, mais puisque nous travaillons sur ce texte-là (ce n'est pas un texte à proclamer) en essayant de nous approcher de la difficulté même du texte, j'ai gardé l'expression « Œuvrer […] la nourriture qui demeure en vie éternelle. » On me dit : c'est la parole. Qu'est-ce qui nous permet d'entendre cela ?

Nous avons une sorte d'indication ici, car le thème du "pain de la vie" a des sources dans l'Écriture. Il y a en effet une référence à l'invitation de la Sagesse : c'est la Sophia (la Sagesse) qui invite à venir manger le pain, le vrai, pas celui qui périt. C'est en rapport avec de nombreuses traditions sapientielles dans lesquelles la Sagesse est comparée à l'or, à l'argent, mais aussi au sel qui donne le pain qui n'est pas le pain (j'allais dire le pain ordinaire, mais l'expression ne serait pas bonne).

J'ai dit : c'est la Sagesse. La Sagesse c'est également le Logos (la Parole). Quand Jean commence en disant : « Dans l'arkhê était la Parole » il a une structure de pensée qui est une pensée sapientielle : « Le Seigneur m'a constituée comme arkhê (principe, tête) de ses chemins vers ses œuvres. » dit la Sagesse. Donc nous avons ici tout un contexte.[2]

Par ailleurs il y a “la nourriture périssable” (corruptible). "Corruption" est un mot important parce qu'il désigne la condition mortelle de l'homme, et que l'autre condition est un nom de la résurrection. Donc nous n'avons pas ici une différence de l'intelligible et du sensible, mais une différence entre un monde qui est régi par la mort, la corruption, et "un monde qui vient" qui est régi par la vie, la résurrection. C'est dans ce contexte qu'il faut laisser tinter chacun de ces mots.

► Est-ce que la nourriture qui périt, ce n'est pas aussi le mode hébraïque de la manne ?

J-M M : Attends, nous n'en sommes pas là, la manne va venir après. Mais c'est intéressant de le noter. Nous avons au moins les deux sources suivantes :

– une source qui est une méditation sur le thème de la manne.

– une source sapientielle ; quand nous lisons bonnement, nous ne sommes pas tentés de faire référence à cette source et pourtant elle est très importante.

Nous avons encore d'autres sources. C'est difficile d'être exhaustif, car si on fait résonner, il y a plusieurs registres qu'il ne faut pas mêler, et pourtant il faudrait tout tenir en mémoire.

 « Car c'est lui que le Père a scellé. sphragis (le sceau) est en rapport avec la signature ou bien avec le sceau qui scelle, qui marque. Ça a à voir avec l'onction et dans les premiers siècles c'est un mot qui a été utilisé dans le champ sacramentaire pour dire notamment l'onction. En tout cas le Christ est marqué, c'est la marque de son avoir à être, c'est le mandat qu'il a reçu d'auprès du père, « la disposition que j'ai reçue d'auprès du père ». Cela désigne son avoir-à-être qui est de donner la vie éternelle, de donner la nourriture essentielle, mais pas de nourrir immédiatement au sens grossier du terme.

Le Fils de l'Homme fut "scellé" où donc ? Dans le mot « Faisons l'homme à notre image ». C'est Adam du chapitre 1er de la Genèse, qui n'est pas Adam des chapitres 2 et 3, car ce n'est pas le même.[3] Cela correspond au " én mustériô (dans le secret) " de Paul : « Nous parlons une sagesse de Dieu [qui est] en secret (én mustériô), celle que Dieu a prédéterminée (proorisén) avant les éons (les âges) pour notre gloire[4] ». (1 Cor 2, 7) ; cette Sagesse de Dieu c'est Adam de Gn 1, il est "scellé", fermé, dans le secret. Et le Fils de l'Homme est cet Adam du chapitre premier. Voici que maintenant ce sceau est brisé, que cette dimension de l'homme, de son élément, de son aliment, se dévoile en Jésus pour l'humanité.

 

4) Versets 28-29 : La question de l'œuvre

28Ils lui dirent donc : "Que ferons-nous pour œuvrer les œuvres de Dieu ?" –Le mot "œuvrer" a été introduit par Jésus lui-même dans l'acception assez complexe de « 27N'œuvrez pas la nourriture périssable. ».

 29Jésus répondit et leur dit : "C'est ceci l'œuvre de Dieu, que vous croyiez à celui qu'il a envoyé". – "Celui qu'il a envoyé" et "celui qu'il a marqué du sceau" ont à voir l'un avec l'autre.

L'œuvre de Dieu c'est croire, c'est-à-dire laisser que le Christ œuvre l'œuvre du Père en nous et en autrui. Et ce "laisser que" n'est pas passif. Pour "laisser" il faut souvent faire un gros travail de dégagement. En allemand le mot lassen (laisser) a un sens actif. L'homme ne se sauve pas par ses œuvres, il se laisse sauver par celui qui œuvre l'œuvre de Dieu. De même, l'homme ne s'acquitte pas, il acquiesce à son acquittement.

Il faut savoir aussi que dans l'évangile de Jean le terme d'œuvre désigne deux choses :

– L'œuvre dit la mort/résurrection de Jésus car c'est cela qui accomplit la volonté du Père, le mot "volonté" étant synonyme du moment où les choses sont dans le secret. Tout avènement à quelque chose qui se manifeste, qui se révèle provoque deux choses : d'une part cela dévoile son absence pour moi antérieurement et d'autre part cela montre sa secrète présence d'avant le moment du dévoilement. Le mot "dévoilement" n'a pas de sens s'il ne conserve l'idée de voiler, ce ne sont pas de simples contraire comme si je suis habillé ou dévêtu. Ceci demande à être bien médité. Donc pour Jésus l'heure de l'œuvre c'est la mort/résurrection, et c'est aller vers le Père.

– L'œuvre c'est aussi porter l'humanité jusqu'au terme de son accomplissement, l'humanité tout entière. En effet l'œuvre qu'il accomplit en mort/résurrection, dans son aller vers le Père, il l'accomplit chargé de la totalité de l'humanité que « le Père lui a remise entre les mains » et « dont il n'a perdu aucun ».

Donc à leur question « Qu'œuvrerons-nous faire ? » Jésus répond : « Ceci l'œuvre de Dieu que vous croyiez à celui qu'il a envoyé ». Quel rapport ? Comment vient à nous l'œuvre du Christ ? Par l'oreille : entendre car le mot "croire" a pour équivalent un certain nombre de verbes dont le verbe "entendre". Nous verrons dans la suite du texte que manger c'est la même chose que croire, que boire c'est la même chose que croire… mais la première acception qui sera explicitement méditée dans notre texte c'est à partir d'entendre.

Donc comment l'œuvre du Christ nous atteint-elle ? Il n'y a rien à faire, juste entendre ! Autrement dit, le sens de tout cela concerne pour chacun des hommes sa capacité d'écoute non révélée ou endormie, ou morte en lui mais qui peut être éveillée, réveillée, re-suscitée : entendre cela la réveille.

À supposer que cela ait un sens, ça signifie en premier que la parole essentielle qui dit « Jésus est mort et ressuscité », cela en nous qui entend cette parole ne le reçoit pas comme quelque chose qui l'informe sur une nouvelle, sur un épisode qui s'est passé  jadis, mais cette parole fait que s'accomplit en nous ce qui s'entend : en quelque sorte, quand je dis « il est ressuscité » je parle de moi.

 

Nous avons donc repéré ici des choses qui sont de l'articulation fondamentale de ce que veut dire la parole christique. Entendre cette parole nous ressuscite. Accomplir l'œuvre du Père, c'est entendre celui que le Père a envoyé en tant qu'envoyé… mais l'envoyé c'est la présence propre de celui qui l'a envoyé. L'envoyé est l'extension de celui qui l'a envoyé et apporte sa présence. Qui voit l'envoyé voit l'envoyant, c'est-à-dire ici le Père. « Le Père et moi nous sommes un » c'est une chose à ne pas oublier.

 



[2] Références de l'A T sur la Sagesse : Pv 8, 22-31 (c'est la Sagesse qui parle) «1YHWH m'a faite sienne, principe (archê) de ses voies, en vue de ses œuvres […] Quand il fixa les cieux, j'étais là, moi […]Et j'étais près de lui toute petite, et j'étais son plaisir jour après jour, jouant devant lui tout le temps, jouant sur le sol de sa terre, mon plaisir étant avec les fils des hommes. » ; Pv 9,1-5 « … 5Venez, mangez de mon pain, buvez du vin que j'ai préparé. ». Manger et boire sont synonymes de l'instruction donnée par la Sagesse. Pv 9, 13-17 la Sagesse est opposée à la folie qui se place à la porte et invite ceux qui passent. Voir aussi Livre de la Sagesse 6-10 et Is 55, 1-3.

   Et en Siracide 24, la Sagesse, avant d'inviter ses disciples à se rassasier de ses produits, rappelle qu'elle était auprès de Dieu, qu'elle est descendue s'installer en Jacob et que son autorité est à Jérusalem. Baruch 3, 9 demande : « Qui monta au ciel pour la saisir et la faire descendre des nuées ? Qui passa la mer pour la faire découvrir ? », c'est le thème de la descente et de la montée de la Sagesse.

[4] La Sagesse correspond au Christ. La traduction, calquée sur le grec, est de J-M Martin.