Dans ce passage du grand discours sur le Pain de vie, les Judéens demandent un signe et Jésus va analyser cette demande. Ce sont eux qui introduisent la référence à la manne donnée par Dieu lors de l'Exode, épisode relu par le psaume 78 : “Il leur a donné à manger un pain venu du ciel”. Et ce sont les mots de ce psaume qui vont initier la suite du récit.

Jean-Marie Martin, ancien professeur de l'Institut Catholique de Paris a abordé plusieurs fois le chapitre 6 de saint Jean, cela a même fait l'objet d'une session retranscrite sur le blog. Ce qui est mis ici provient essentiellement de ce qu'il a dit lorsqu'il a commenté ce chapitre à Saint-Bernard-de-Montparnasse en 1996-97, mais certains passages viennent d'ailleurs.

Messages du blog sur le chapitre 6 :

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Jn 6, 30-40

Par Jean-Marie Martin

 

Au début du chapitre nous avions le récit de la multiplication des pains, puis deux épisodes maritimes, ensuite il y a plusieurs débat entre Jésus et la foule qui se révèle être composée de Judéens (v.41). Il faut savoir que l'écriture de saint Jean est généralement ainsi : il y a d'abord un épisode qui peut être lu en pleine écoute et alors tout est accompli. Le pain distribué au début du chapitre est le pain le plus eucharistique de tous les pains : il lève les yeux… et ayant eucharistié… C'est bien la formule de l'eucharistie qui est employée. Ensuite il y a une reprise où tout devient une autre lecture, le commencement de quelque chose qui se poursuit.

Nous en avons un exemple avec l'aveugle-né au chapitre 9. À la fin du premier récit l'aveugle est guéri, mais ensuite il y a tout un parcours pour qu'à la fin de ce parcours il fasse une véritable confession de foi, c'est-à-dire qu'il y a la reprise d'un cheminement.

Chez saint Jean le dialogue qui suit un récit n'est jamais seulement une suite, c'est-à-dire que tout n'est pas développé dans le récit. Pour ce qui concerne le chapitre 6, ce qui est dit lors de la multiplication des pains n'est pas développé pour ceux qui ont effectivement mangé puisqu'il leur dit après : « ce n'est pas parce que vous avez vu un signe (un sêméion) que vous me cherchezsêméion, c'est le signe de la résurrection, c'est la signature de la résurrection – mais c'est parce que vous êtes rassasiés. » (v.26). Dans le premier récit il y a l'histoire complète de l'humanité et cela raconte une méprise – les apôtres eux-mêmes se sont mépris, et à plus forte raison ceux dont Jésus dit qu'ils se sont mal pris à la nourriture –, donc cela ouvre la question de la recherche qui est très importante et que nous avons aperçu dans ce texte et à laquelle Jésus répond à la question : « pourquoi me cherchez-vous ? » Chercher est une question majeure, la question du "pourquoi" est à entendre non pas au sens de finalité mais au sens de : quelle est la qualité de la recherche ? Est-ce que vous cherchez pour manger au sens banal du terme pour être rassasiés, ou bien est-ce que vous cherchez pour accéder à la résurrection ? C'est ce débat qui est ouvert depuis le verset 25 et dont nous avons la suite ici.

  • Jésus avec la foule«30Ils lui dirent alors : "Quel signe fais-tu donc, pour qu’à sa vue nous te croyions ? Quelle œuvre accomplis-tu ? 31Nos pères ont mangé la manne dans le désert, selon ce qui est écrit : Il leur a donné à manger du pain venu du ciel." 32Jésus leur répondit : "En vérité, en vérité, je vous le dis, non, ce n’est pas Moïse qui vous a donné le pain qui vient du ciel ; mais c’est mon Père qui vous le donne, le pain qui vient du ciel, le vrai ; 33car le pain de Dieu, c’est celui qui descend du ciel et donne la vie au monde." 34Ils lui dirent alors : "Seigneur, donne-nous toujours ce pain-là."

    35Jésus leur dit : "Je suis le pain de vie. Qui vient à moi n’aura jamais faim ; qui croit en moi n’aura jamais soif. 36Mais je vous l’ai dit : vous me voyez et vous ne croyez pas. 37Tout ce que me donne le Père viendra à moi, et celui qui vient à moi, je ne le jetterai pas dehors ; 38car je suis descendu du ciel pour faire non pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé. 39Or c’est la volonté de celui qui m’a envoyé que je ne perde rien de tout ce qu’il m’a donné, mais que je le ressuscite au dernier jour. 40Oui, telle est la volonté de mon Père, que quiconque voit le Fils et croit en lui ait la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour." » (Bible de Jérusalem)

 

L'expression "voir et croire" se trouve à trois endroits stratégiques de notre discours : versets 30, 36 et 40. Elle est en lien avec la thématique du signe. Ils demandent un signe et ils vont dire : « Nos pères ont vu un signe ».

Dans ce texte, nous trouvons la référence à la manne. Ce n'est pas Jésus qui l'introduit, ce sont les interlocuteurs (v. 31), et ils l'introduisent par une citation. Quand il y a une citation, il y a de grandes chances pour que les éléments de la citation se suivent dans un certain ordre repris dans le débat qui est inauguré par là.

 

1) Verset 30. La question des Judéens.

Les gens de la foule introduisent d'abord la problématique juive contemporaine : le signe. Jésus vient de demander foi en lui, il s'est déclaré être celui que le Père a marqué et envoyé, tel que de croire en lui sauve, donne de vivre. Donc 30Ils lui disent : “Quel signe fais-tu pour que nous voyions et croyions en toi ? Qu'œuvres-tu ?”

Comment faut-il entendre la demande : « afin que nous voyions et croyions en toi » ? D'une certaine façon il faut entendre le "afin que" deux fois c'est-à-dire « que nous voyions afin que nous croyions ». Ce n'est pas la structure grammaticale qui l'oblige, c'est l'intelligence du contexte, parce que nous allons trouver le binôme "voir et croire" dans un autre sens au chapitre 20 à propos du disciple bien-aimé : « Il vit, il crut », et là ça dit la plus haute perception de la résurrection, car « Il vit, il crut » ce n'est pas « il vit pour croire »[1] on a un hendiadys, c'est-à-dire deux dénominations de la même chose. Et d'ailleurs le texte ajoute : « Car auparavant ils ne savaient pas que, selon l'Écriture, il fallait que Jésus ressuscitât » (Jn 20, 9). C'est donc d'entendre la parole de l'Écriture qui donne au disciple de voir, ce n'est pas le voir qui lui donne de croire. Je vous l'ai souvent dit, c'est entendre qui donne de voir, qui ouvre l'œil. En saint Jean, entendre, voir, et croire sont un seul.

Dans notre texte ils demandent un signe afin de voir pour croire, et c'est donc une mauvaise question.

Cette question-là, nous l'avons déjà abordée dans les versets qui précédent les nôtres, c'est la question de la demande de signe à propos de laquelle j'ai dit que le signe est dénoncé par Jean s'il est demandé comme une preuve pour croire. Mais le mot de "signe" a un autre sens et un sens plein : c'est le cas lorsque, d'avoir entendu et acquiescé à la parole, nos yeux sont ouverts pour voir quelque chose qui ne se voyait pas au premier coup d'œil. C'est cela qui constitue le signe dans le sens plein. Le signe n'est pas fait pour croire, le signe est la donation de voir à celui qui croit, la donation de voir à celui qui entend.

► Il y a quand même quelque chose qui frappe parce que ça paraît incompréhensible : ils lui demandent un signe et ils viennent d'en voir un !

J-M M : Précisément ils n'ont pas vu de signe dans le bon sens du terme, d'ailleurs Jésus explicitement le leur dit. C'est nous aussi sans doute qui lisons en cinémascope ce qu'ils ont vu ! Ce qui se passe dans le récit de la multiplication des pains, fondamentalement, c'est que donner multiplie les choses à donner : c'est la révélation de la donation féconde. C'était cela qui était à percevoir, mais ils n'ont rien aperçu, ils ont mangé, ils étaient même contents de manger. La façon même dont ces pains sont arrivés là ne les préoccupe pas : Jésus est le nourricier pour eux. Or Jésus n'est pas le nourricier. Ils l'ont vu comme nourricier et non pas comme celui que le Père envoie pour nourrir le monde, c'est-à-dire pour que le monde ait la vie.

C'est étrange en effet : ils viennent de voir ce que nous considérons comme un miracle fastueux, et ils se permettent de demander un signe. C'est très intéressant d'ailleurs à la mesure où cela peut rétrospectivement nous aider à lire ce que signifie le récit de la multiplication des pains. Il n'est pas le récit du miraculeux sensationnel que nous pensons au premier abord, puisque ceux qui ont mangé n'ont pas vu ce qui était à voir. Nous encore moins !

 

2) Versets 31-34. Le don. Le pain qui descend du ciel

Ce passage est dominé par le verbe "donner", on le trouve 5 fois : « 31…Il leur a donné à manger un pain venu du ciel”… 32non pas Moïse vous a donné le pain (venu) du ciel mais mon Père vous donne le pain (venu) du ciel, le véritable…33le pain de Dieu est celui qui descend du ciel et donne vie au monde… 34Seigneur donne-nous toujours de ce pain"» Nous verrons que dans la suite, les versets 38-40 sont dominés par le mot "volonté" (4 fois).

 

●   Verset 31 : La référence aux Pères de l'Exode, les mots importants.

Les Judéens ont donc réduit l'œuvre à sa signification basique, et maintenant ce sont eux qui vont introduire une référence biblique.

Ceci nous pose la question de la relecture que le Nouveau Testament (la nouveauté christique) fait des thèmes de l'Ancien Testament. C'est un problème général qui a ici un lieu précis d'application sur lequel nous venons. C'est même un point tout à fait essentiel : dans quelle mesure le texte que nous lisons est un texte « selon les Écritures » ? Que veut dire « selon les Écritures » ? Ce mot, « selon les Écritures », vous l'avez à l'oreille : il est dans le « Je crois en Dieu » et il est au cœur du Credo qui se trouve au chapitre 15 de la première lettre aux Corinthiens de Paul. C'est vraiment très archaïque : « Ressuscité le troisième jour selon les Écritures». Quel est le rapport des Écritures juives et de la nouveauté christique ?

Lorsque nous avons lu les versets précédents nous avions dit que la référence biblique était celle de textes sur la Sagesse[2], et ici c'est le récit de la manne. La citation fournira la plus grande partie des mots importants des paragraphes suivants,

« 31Nos pères ont mangé la manne dans le désert selon ce qui est écrit : “Il leur a donné à manger un pain venu du ciel”– c'est une citation explicite concernant la manne, elle vient du psaume 78 qui reprend l'épisode d'Exode 16.

Dans la suite du texte Jésus dira : « pas du tout, vos pères n'ont pas mangé le pain venu du ciel, le vrai pain venu du ciel, c'est moi. » À ce sujet, vous avez peut-être en mémoire un autre passage où saint Paul dit : « Nos pères étaient tous sous la nuée, tous ils passèrent à travers la mer et tous furent baptisés en Moïse dans la nuée et dans la mer. Tous mangèrent la même nourriture spirituelle, et tous burent le même breuvage spirituel ; car ils buvaient à un rocher spirituel qui les suivait : ce rocher, c’était le Christ. » (1 Cor 10, 1-4). C'est-à-dire que la manne est lue par saint Paul comme étant authentiquement spirituelle. Voyez la différence avec ce que nous trouvons ici !

De façon générale, nous savons que le travail induit par la résurrection – c'est-à-dire l'expérience christique de la première communauté chrétienne lisant l'Écriture à la lumière de la résurrection – donne lieu à des interprétations et réinterprétations diverses.

Ici il y a une raison particulière à ce que la manne ne soit pas lue comme authentiquement spirituelle, c'est que cette parole de l'Écriture est dans la bouche de ceux qui n'entendent pas, alors que chez Paul elle est dans sa bouche à lui. Jamais il n'est question de dire quelque chose de l'Écriture dans le Nouveau Testament qui ne dise simultanément quelque chose sur le mode d'être à l'Écriture de celui qui parle. Il m'arrive de dire qu'il n'y a pas de monde sans "être au monde", qu'il n'y a pas de Dieu sans "être à Dieu". Ici c'est la même chose : il n'y a pas d'Écriture sans "être à l'Écriture" et c'est cela qui est visé dans notre texte.

En effet ce texte de psaume :

  • d'une part il est utilisé par les interlocuteurs de Jésus dans une sorte de revendication identitaire et suffisante,
  • d'autre part il n'est pas pensé dans le sens neuf que lui donne la résurrection.

Nous allons rencontrer cela très souvent chez saint Jean.

Par exemple au chapitre 4, dans sa marche successive vers l'identification de qui est Jésus, la Samaritaine pense d'abord qu'il est un prophète – or il n'est pas prophète au sens où la Samaritaine entend le mot de "prophète", c'est-à-dire au sens samaritain du retour de Moïse ; ensuite elle pense qu'il est peut-être le Roi Messie attendu par les Judéens – or il n'est pas le Messie au sens où on l'attend et où on l'entend… Nous avons un chemin de malentendu qui est néanmoins la façon d'entendre progressive et cheminante de la Samaritaine. Ce qui est en question, c'est tout un chemin d'habitation progressive des mots. Un mot n'est rien. Jamais un mot n'a de sens sinon dans le tenant qui le porte. Pour la Samaritaine le malentendu est néanmoins une première façon d'entendre, et peut-être n'avons-nous pas d'autre manière d'entendre que de progressivement corriger le malentendu. Jésus gère très attentivement ce malentendu, c'est ce qui permet à la fin à la Samaritaine de célébrer le nom propre de Jésus : il est "sauveur du monde".

Dans notre texte nous avons affaire à une foule en tant que foule, mais pas au sens que le mot "foule" dit à notre oreille. Ici il s'agit des "multiples sans unification comme telle", donc sans capacité d'entendre, et du même coup leur parole est récusée : « vos Pères n'ont pas mangé… »

●   La citation du psaume 78.

Par ailleurs cette citation(« Il leur a donné à manger un pain venu du ciel») est choisie à cause de sa plénitude, et parce que le psaume appelle la manne "un pain". Nous y trouvons des ressources de vocabulaire qui vont donner lieu à développement :

  • le mot de "pain"
  • l'expression “venu du ciel” qui donne lieu à des éléments de débat dans le texte qui va suivre,
  • il leur a donné” : c'est le verbe "donner" qui va être important dans le texte ;
  • « à manger » c'est le verbe manger qui va venir à partir du verset 48 et sera ensuite développé à propos du débat avec les Judéens au verset 52.

Nous avons donc la référence à la bienheureuse époque des Pères de la sortie d'Égypte, de la pérégrination dans le désert relue par ce psaume 78 :

  • « 12Devant leurs pères, il avait fait le miracle, en terre d’Égypte, au pays de Tanis. 13Il fendit la mer pour les faire passer, dressant les eaux comme une digue. 14Le jour, il les guidait par la nuée, et chaque nuit, par la lumière d’un feu. – C'est une chose qui est relue par le monde chrétien plutôt en relation avec le baptême, et aussi avec la veillée pascale – 15Il fendait des rochers au désert, pour les faire boire comme la source du grand Abîme. 16Du roc il fit jaillir des ruisseaux et couler l’eau comme des fleuves. – Ceci est repris par saint Jean, et l'eau n'est pas alors l'eau baptismale, c'est l'eau de la vie, l'eau que l'on boit qui alimente la vie et qui est eucharistique. Mais c'est une symbolique qui n'est pas gestuée dans la célébration eucharistique elle-même puisque ne sont gestués que le pain et le vin. Même l'agneau reste au niveau verbal puisque, même si on dit « Voici l'agneau de Dieu », il n'y a pas d'agneau… En effet, vous présentez du pain et en plus vous dites que ce n'est pas du pain, vous dites que c'est l'agneau de Dieu !
    17Or ils continuèrent à pécher contre lui, se rebellant dans la steppe contre le Très-Haut 18Sciemment, ils mirent Dieu à l’épreuve et demandèrent de manger selon leur appétit. 19Ils s’en prirent à Dieu en disant : « Dieu est-il capable de dresser la table dans le désert ? 20Oui, il a frappé le rocher, l’eau a coulé en torrents abondants, mais peut-il aussi fournir le pain et préparer la viande pour son peuple ? » 21Alors, entendant cela, le Seigneur s’emporta : un feu s’alluma contre Jacob, la colère monta contre Israël, 22car ils ne s’étaient pas fiés à Dieu, ils ne croyaient pas qu’il les sauverait.
    23Il commanda aux nuées d’en haut, il ouvrit les portes des cieux. 24Pour les nourrir, il fit pleuvoir la manne, il leur donna le blé des cieux : 25chacun mangea le pain des Forts ; il leur envoya des vivres à satiété. 26Dans le ciel, il éloigna le vent d’est ; par sa puissance, il amena le vent du sud. 27Il fit pleuvoir sur eux de la viande, abondante comme la poussière, des oiseaux nombreux comme le sable de la mer. – Ce sont les cailles . »

Nous avons déjà dit qu'un même verset peut donner lieu à lectures diverses, puisque dans la première lettre aux Corinthiens Paul fait une lecture quelque peu différente de la manne que celle qu'on trouve chez saint Jean. C'est pourquoi je n'entreprends pas pour mon compte la lecture directe de l'Ancien Testament, jamais. On peut le faire. L'Ancien Testament pour moi n'a sens que dans la relecture qu'en fait le Nouveau. D'ailleurs, même à l'intérieur de l'Évangile, il y a des lectures diverses du même verset. Ce qui m'intéresse c'est de voir comment la lumière de résurrection est à l'œuvre par rapport à un texte antérieur – ce qui est le cas ici –, comment elle s'y prend, et de quelles différentes manières.

► Pour nous il est difficile d'imaginer cette manne tombant du ciel. Comment la manne était-elle pensée à l'époque de Jésus ?

J-M M : Pour les Judéens de l'époque de Jésus la manne représente une référence identificatrice. Elle appartient bien sûr au souvenir de l'époque fondatrice, de l'époque bienheureuse des Pères, c'est-à-dire de l'époque de l'Exode. Mais ensuite on trouve des représentations de type apocalyptique où il y a des choses étonnantes. Par exemple dans certaines de ces symboliques, le ciel est essentiellement le grenier des réserves divines. Mais les Apocalypse distinguent bien le grenier de la manne et le grenier de la grêle, c'est-à-dire le grenier des bénédictions et le grenier des malédictions. La manne est pensée effectivement comme désignant le principe vital fondamental.

Chez Philon d'Alexandrie, un contemporain de Jésus, il y a des pages magnifiques sur la manne. Par exemple, dans le texte hébreu, quand ils aperçoivent cette matière sur le sol, ils sont très étonnés et disent « Man hu (Quoi, ça) ? », donc quelque chose d'encore jamais vu. Or Philon d'Alexandrie traduit tout naturellement cela en grec par "ti" qui signifie "quelque chose" mais aussi "le plus grand genre", c'est-à-dire ce qui est indéterminé par surabondance et d'où tout le reste découle. C'est ce qui nourrit la nourriture, c'est la nourriture de la nourriture. Pour le poète que je rêve d'être parfois, c'est pouvoir dire quelque chose comme cette espèce de lac qui est je ne sais où et qui est tellement principiel qu'il n'est ni du lait ni du miel ni du vin… mais qui est tout cela, n'étant pas seulement ceci ou cela. Pour la manne c'est ce qui est le nourrir même, ou aussi le donner à boire. Cette structure de pensée est très connue des écrivains contemporains de notre texte.

Par exemple, dans un autre domaine il faut être attentif quand on dit des choses sur le Temple car pour les Judéens c'est le centre du monde, et toucher au Temple c'est dire que deux et deux ne font pas quatre. Toucher au sabbat c'est la même chose. Ce sont des bouleversements fondamentaux.

Et dans notre texte, ce qui est touché c'est la revendication pour les Judéens d'avoir contact avec la source de la vie, avec la manne. Voici qu'ils sont déboutés de cela du fait que se révèle une source plus originelle, une nourriture plus originelle qui est l'entretien le plus sourciel de toute vie, et se révèle par là celui qui est chargé de conduire à son accomplissement la totalité de la vie. Voilà ce qui est en débat ici.

 

●   Verset 32. Le don du pain véritable.

 « 32Jésus leur dit : "Amen, amen, je vous dis, non pas Moïse vous a donné le pain (venu) du ciel (ek : venu de) mais mon Père vous donne le pain (venu) du ciel, le véritable ». Dans un premier temps nous voyons donc Jésus dénier l'interprétation qu'ils donnent de la manne venue du ciel, et la prendre à son compte en disant : « c'est mon Père qui donne le pain venu du ciel ». Intervient un tout petit mot qui s'ajoute au parallélisme : "le véritable". Ce mot ne sera pas repris immédiatement mais plus loin : « Ma chair est une véritable nourriture et mon sang un véritable breuvage » (v.55). Cela touche au mot vérité (alêthéia) qu'on trouve assez souvent chez Jean ainsi que les adjectifs, alêthinos ou alêthês.

L'apparition ici de ce mot signifie que ce que nous appelons, nous, couramment, le pain n'est pas "le vrai pain", et cela nous invite de façon anticipée à penser que le vrai pain n'est justement pas du pain.

De même que l'homme véritable est l'homme que les hommes ne sont pas encore – autrement dit : Jésus est l'homme vrai, c'est-à-dire l'homme que nous ne sommes pas encore[3] –, de même le pain véritable n'est pas un pain parmi les pains. Je vous signale aussi que l'agapê (l'amour mutuel, le soin mutuel) n'est pas un commandement parmi les commandements parce qu'il est "le" commandement.

 Le débat ici est un débat sur pain et pain, comme dans le dialogue avec la Samaritaine le débat était sur eau et eau : l'eau du puits ou « l'eau que je donnerai » c'est-à-dire le Pneuma. Le thème du partage des eaux[4], c'est-à-dire de la distinction entre telle eau et l'eau qui dit la donation christique, est un souci des premiers chapitres de Jean. Même chose à partir du pain. L'eau de la Samaritaine, ce n'était pas de l'eau banale, c'était la parole nourrissante des écritures du Pentateuque que lisent les Samaritains, c'était son eau identitaire. Ici nous avons également une dénonciation de ce pain qui est simplement le pain juif.

Ce pain est déterminé de plusieurs façons :

  • il est déterminé comme venant du ciel, ce qui est amené par le thème de la manne,
  • il est déterminé comme un pain donné.
  • il est déterminé comme étant le pain véritable : « le pain venu du ciel, le véritable ».

Vous prévoyez déjà, puisque nous avons un peu lu, une autre détermination importante qui va intervenir, qui est d'être « le pain de la vie » (v.35). Je dis « pain de la vie » parce qu'il y a l'article, mais dans la plupart des traductions courantes c'est « pain de vie ».

 

●   Versets 33-34.

 « 33Car le pain de Dieu est celui qui descend du ciel et donne vie au monde. » Il y a ici la reprise de "ek tou ouranou" qui était dans la citation. Et Jésus dit par là – puisque nous allons apprendre que le pain, c'est lui – qu'il est venu du ciel. Donc c'est d'abord une affaire christologique. Et c'est ainsi que vont l'entendre les Judéens à partir du verset 41. La chose est préparée, le débat aura lieu : les Judéens murmurent à son sujet de ce qu'il a dit « Je suis le pain descendu du ciel » et ils disent « N'est-il pas Jésus le fils de Joseph » (v. 42) donc cet homme n'est pas descendu du ciel. Et c'est le mot "descendu du ciel" qui va être repris et médité sous la forme de la question de la christologie essentielle : « D'où je viens ? » Nous entendons donc une petite note qui est oubliée au bénéfice d'autre chose mais qui va resurgir et se relancer en thème au verset 41. Voilà l'écriture johannique, c'est une écriture de type musical dont il faudrait examiner précisément le mode de composition.

Seulement ici s'introduit pour la première fois l'expression : « le pain de Dieu est celui qui descend du ciel et donne vie au monde. » Vous avez le verbe donner et le mot vie qui sont liés indissolublement car il est de l'essence de la vie d'être quelque chose qui se donne et qui se reçoit, non pas simplement dans sa venue mais aussi dans sa conservation, dans son maintien, dans son entretien. Ces deux mots « donne vie » préparent le verset 51 qui est « Le pain que je donnerai c'est moi-même pour la vie du monde ».

Nous avons ici une sorte de premier point d'arrêt. Nous avons acquis les éléments du vocabulaire. Cela donne lieu à une première intervention, mais elle ne rompt pas la suite.

 « 34Ils lui dirent donc : "Seigneur donne-nous toujours de ce pain"nous avons déjà vu cette requête chez la Samaritaine : « Donne-moi de cette eau, que je n'ai plus à venir puiser ici » (Jn 4,15), c'est le thème de la méprise sur ce qui est en question. Et cela concerne chacun de nous. Mais il est hautement probable que l'écoute de la parole libérante ne va pas sans susciter d'une certaine manière des fermetures, c'est-à-dire les rendre plus conscientes, ou en tout cas, plus puissantes.

Comme nous l'avons vu lors d'autres rencontres, le Prologue récite trois venues de Jésus[5] : 1/ il vient vers le monde c'est-à-dire vers le rejet absolu, vers la mort ; 2/ il vient vers les siens c'est-à-dire ceux que le Père lui a donné, la Samaritaine, les disciples… là il vient au malentendu et à la méprise ; 3/ et enfin il y a ceux qui l'ont reçu, ceux qui ont cru en son nom, et là il vient alors à la résurrection.

Mais n'oublions jamais qu'il est sans intérêt d'essayer de déterminer des groupes qui seraient ceux-ci et ceux-là. Non seulement ce n'est pas pertinent, mais en plus c'est vraiment contraire à ce qui est en question dans l'Évangile. Ceux-là qui entendent, ceux-là qui restent dans la méprise le malentendu et ceux-là qui refusent font partie de la foule qui se trouve dans l'homme non-unifié c'est-à-dire en chacun de nous. Autrement le texte n'est pas utile. Il est écrit pour faire vivre, c'est-à-dire pour que s'éclaire cette capacité d'écoute qui est déposée en nous et qui est la christité en creux en nous. Et, quand je dis « il est écrit pour cela », ça ne veut pas dire que premièrement il est écrit et qu'ensuite il a cette utilité, ça veut dire qu'il n'y a pas de différence entre "faire vivre" et "écrire" dans cette affaire, il n'y a pas une finalité qui s'ajoute par surcroît.

Que ce texte soit écrit, c'est pour faire vivre, d'où l'invitation pour nous à entendre, c'est-à-dire à la fois à traverser des épaisseurs du malentendu qui proviennent d'une multitude de sources, qui peuvent provenir de notre propre histoire, qui peuvent provenir de ce qu'on nous a enseigné… De façon très générale ça provient de ce que ce texte est assez éloigné de ce que nous attendons et de ce que nous sommes capables d'entendre, ne serait-ce que par les structures de nos langues.

En fait il y a en nous "cela qui entend" – c'est la partie la plus unifiée de nous-même –, et puis il y a "une foule qui demeure dans le malentendu", et peut-être aussi une part de "foule hurlante et excluante" qui est plus ou moins silencieuse et cachée.

Cette parole n'est pas faite pour qu'on l'approuve ou qu'on la justifie, elle œuvre cela en nous.

 

3) Verset 35. Parole de révélation. « Je suis le pain de la vie ».

35Jésus leur dit cela prépare la première énonciation majeure – "Je suis (c'est moi qui suis) le pain de la vie (égô éimi ho artos tês zoês). » Il y a ici "égô éimi", le "Je suis" avec un attribut. Le "Je suis" a la signification de "C'est moi" et il y a « le pain de la vie », ce pain qui était nommé auparavant "le pain donnant la vie au monde" (v.33).

Nous avons ici la formule qui fera rythme : « Je suis le pain de la vie ». Cette formule se retrouve au verset 48. Entre-temps il n'est plus question du pain. Mais la première énonciation et la deuxième au verset 48, sous la même forme, font que le texte renoue avec la thématique initiale après avoir développé entre-temps d'autres thèmes. Donc il est important de voir ce verset 35b en rapport avec le verset 48 ; il réapparaît au verset 51 une troisième fois : « Je suis le pain vivant ».

 

●   Les « Je suis » ; la mention de la vie chez Jean.

Cette formule, sur laquelle nous nous arrêtons un instant, entre dans les nombreuses formules des "Je suis" de Jésus. Ce Je est évidemment le Je de résurrection, pas notre je empirique usuel ; c'est au titre de la résurrection qu'il est appelé "le pain de la vie". D'autre part il y a « Je suis le berger », « Je suis la lumière »… Cela nous amène à penser autrement les épithètes lumière, porte, vie, pain, berger... Ce sont des termes inégaux, certains ont l'air de désigner des choses, d'autres des personnes : une porte c'est une chose, un berger c'est une personne. La lumière, c'est quoi ? Je ne sais comment les répartir. Les répartitions usuelles de ces mots doivent s'effacer puisqu'ils sont employés de la même façon par le Christ.

Donc chacun de ces mots a besoin d'être repensé, et une façon de les repenser, c'est de s'aider de l'infinitif. Pourquoi ? Parce que, comme la grammaire l'indique, l'infinitif est la façon la moins définie, c'est-à-dire la moins articulée selon la conjugaison, selon les temps mais aussi selon les personnes, de désigner. C'est le moins défini.

  • « Je suis la vie » => "je suis vivre" ; et si je suis vivre pour vous => "je suis donner à vivre".
  • « Je suis la lumière » => "je suis donner à voir".

C'est ainsi que le Christ ressuscité est cette mise en œuvre de l'humanité que nous sommes. Il n'est pas un bonhomme en plus : il est l'unité de ce que nous sommes, et c'est là sa dimension de résurrection. Autrement dit, il est l'activité du Père en acte d'accomplir l'humanité : c'est pour autant que, par sa mort, il s'efface comme un en plus, qu'il vient comme l'unité de ceux qui étaient dispersés.

 

●   Référence à la Sagesse

Nous venons de lire  « je suis le pain de la vie » et puis il y a un ajout : « celui qui vient près de moi n'aura pas faim et celui qui croit en moi n'aura pas soif à jamais. le thème de la boisson (avoir soif) est introduit en plus du thème de la nourriture.

En fait c'est la reprise d'un texte de l'Ancien Testament qui semble dire le contraire, puisque la Sagesse proclame en s'adressant à tous les passants des rues : « Ceux qui me mangent auront encore faim ; ceux qui me boivent auront encore soif. » (Siracide 24, 21).

Le IIe siècle a beaucoup médité sur "le seul" car il ne faut pas confondre la solitude plénière avec la solitude malheureuse. Cela rejoint aussi la soif qui a un sens inverse suivant qu'elle désigne un manque ou au contraire la sortie hors de la réplétion.

Les symboles les plus fondamentaux doivent être lus très attentivement de ce point de vue parce qu'ils sont toujours susceptibles de ce double sens. Il faut considérer par rapport à quoi ils sont dits. Ce qui lève l'ambiguïté d'un mot, c'est de regarder le mot qui le jouxte, et non seulement le jouxté mais aussi la fonction – antithétique, par exemple. La solidité par exemple, a un sens positif par opposition à l'évanescent, mais peut être considérée comme la lourdeur par opposition à ce qui a la grâce et la légèreté. Le même mot.

Nous avons ici dans ce chapitre du pain de la vie : « celui qui croit en moi n'aura pas soif à jamais», et de même au chapitre de la Samaritaine à propos de l'eau de la vie : « Celui qui boit de cette eau n'aura plus jamais soif » (Jn 4, 14), alors que dans Siracide 24, 21, c'est le contraire qui est dit : « Ceux qui boivent de cette eau auront encore soif ». Il y a un sens où n'avoir pas soif est positif et un sens où avoir soif est positif. En effet avoir soif est positif quand il s'oppose au sentiment de réplétion.

Par ailleurs vous remarquez que ce verset 35b est construit selon un parallélisme psalmique :

« celui qui vient près de moi n'aura pas faim
et celui qui croit en moi n'aura pas soif jamais. »

Autrement dit, "avoir faim" / "avoir soif", c'est le même dans la bonne différence ; et "celui qui vient vers moi" / "celui qui croit en moi", c'est dire la même chose avec la bonne différence. Venir vers (auprès) est un mode de dire la foi accomplie, de même que nous verrons que manger en est un autre. 

La soif est indiquée ici sans plus, mais pour la première fois nous avons l'expression « celui qui vient auprès de moi » qui jouera un grand rôle parmi les modes de dire les sensorialités diverses de la réception.

 

4) Versets 36-40.

●   Verset 36. Le voir qui n'est pas croire.

 « 36Mais je vous ai dit que vous m'avez vu et vous ne croyez pas. – L'expression "voir et croire" était de la demande initiale au verset 30 « pour que nous voyions et croyions en toi », ici : « vous m'avez vu et vous ne croyez pas », puis verset 40 : « tout homme qui voit le Fils et croit en lui… ». Voilà un fil. Dans notre verset c'est un voir qui n'est pas croire.

 

●   Verset 37. Venir auprès du Fils en étant donné par le Père.

 « 37Tout ce que le Père me donne viendra auprès de moi » : le verbe "donner" apparaît ici. Il consistait la part de base du tissu des versets précédents (v. 32-35) où il s'agissait du Fils qui donne le pain de la vie ou bien du Père qui donne le pain de la vie (pain de la vie qui est le Fils ici puisque Jésus dit « Je suis le pain »).

 Cette fois le Père donne à Jésus non pas le pain, mais la totalité : "tous", c'est-à-dire tous les hommes. On le voit puisque plus loin ou a : « tout qui voit le Fils » c'est-à-dire « tout homme qui voit le Fils ». Ici on a le thème qui se trouve à sept ou huit reprise dans le texte de Jean : « le Père lui a remis la totalité dans les mains ».

Donc le verbe "donner" n'a ni le même sujet ni le même complément que dans ce qui précède. Occasion pour vous signaler que le verbe "donner" est plus fort dans l'Évangile que toutes les articulations auxquelles il donne lieu. Ça donne de toute part et à tout. Il n'y a qu'un autre verbe qui soit semblable chez Jean, c'est le verbe "témoigner" : tout témoigne de tout. Le lieu où l'on peut s'assurer de cela, c'est le chapitre 17 où le verbe "donner" se trouve 17 fois, ça donne à tout-va. C'est intéressant à détecter parce que la visée sémantique (c'est-à-dire le sens) de ce que veut dire donner, l'emporte ici sur les articulations syntaxiques : la qualité d'espace déterminée par le verbe "donner" précède et donne lieu justement aux articulations verbales où il y a un sujet, un verbe, etc.

Pour vous faire comprendre, voici l'exemple du poème. En effet, dans le poème, du seul fait d'être prononcé, un mot a sa fonction indépendamment de ce qu'il dit grammaticalement, il est constitutif d'un espace. Un mot tout seul n'est pas signifiant, mais l'espace sémantique se détermine déjà par la simple proximité d'au moins deux mots, et ensuite par l'ouverture à la multiplicité des mots. Un poème n'est pas une dissertation. La dissertation a besoin de la grammaire. La grammaire introduit à la langue mais aussi fait obstacle à l'utilisation plénière de la langue. Les règles de lecture ne remplacent jamais la chose.

Justement ce qui est important dans l'évangile de Jean, c'est d'apercevoir des mots dont la fonction n'est pas limitée à ce que les grammairiens aperçoivent comme étant leur fonction grammaticale. La présence du mot, le nombre de fois où il est présent, jouent un rôle dans l'écriture de Jean[6].

Le verbe "donner" est un verbe circulant. L'important c'est : ça donne. Qui est le sujet, qui est le complément, c'est beaucoup moins important. Ce qui est important c'est l'ouverture d'un espace dont l'élément est le don. Nous sommes nativement dans un espace appelé par Jean "ce monde", qui est un espace régi par la prise violente ou bien par des rapports de droit et de devoir. Ce qui s'ouvre ici un propos du pain, et donc à propos de l'élément, de l'aliment, et de l'essence de l'homme, c'est que c'est de l'ordre du don.

« Tout homme vient auprès de moi » : "venir vers" est une expression qui commence à être employée et qui aura beaucoup de succès dans la suite du texte. "Venir vers" c'est la même chose qu'entendre, et c'est même probablement l'essence de l'entendre, car c'est se tourner, s'orienter, ouvrir une distance d'écoute ou laisser que s'ouvre une distance d'écoute. Venir vers, entendre, être disciple, marcher avec, suivre, voilà des verbes et des mots qui caractérisent la dimension de l'écoute dans l'évangile de Jean, la fréquentation de la parole, c'est-à-dire la posture du disciple.

Et si nous avions conscience de ce que nous sommes en train de faire en ce moment, nous saurions que c'est cela que nous faisons, c'est-à-dire tourner notre oreille vers une parole dont il est dit qu'elle donne de vivre.

« Et celui qui vient auprès de moi je ne le jetterai pas dehors…» "Jeter dehors" est un thème important dans l'évangile de Jean. Ce terme est employé non pas à propos des siens qui sont dans le monde, mais à propos du prince de ce monde c'est-à-dire du principe du meurtre et de l'exclusion. N'est jeté dehors que celui qui, comme meurtrier, exclue et donc s'exclue.

Il est possible que le "jeter dehors" déclenche une sorte de peur non dite qui obture notre capacité d'entendre quelque chose. En fait il s'agit de bien comprendre le "celui qui". Pour le dire de façon simpliste, il ne faut jamais entendre chez saint Jean "celui qui entend" et "celui qui n'entend pas" comme deux personnes différentes, mais il faut entendre : cela de nous qui entend est sauf, et cela de nous qui n'entend pas est déjà dans la mort et jeté dans la mort. Il faudrait le montrer, ce qui réclamerait beaucoup de temps.

Pour donner une image simple : le jugement dernier met à droite et à gauche non pas des individus mais des moments ou des aspects ou des portions de chacun, en sorte que le jugement dernier traverse verticalement ce que nous appelons un homme. Le jugement dernier reçoit à droite ce qu'il y a de sauf en nous, et laisse dehors ce qui, de nous, est à gauche. Le bénéfice – je ne dis pas que c'est la raison – est que ça permet de ne pas entendre l'Écriture dans un préalable de peur, car la peur nous bouche les oreilles et ne nous permet pas d'entendre dans sa véritable tonalité la nouvelle heureuse qu'est l'Évangile.

 

●   Versets 38-40. Les thèmes de l'envoi par le Père, et de la volonté du Père.

 38Car je suis descendu du ciel – c'est une expression déjà entendue, qui était amenée par la citation du psaume : « il leur a donné le pain venu du ciel » que Jésus avait commenté en disant que c'était lui le pain « celui qui descend du ciel et donne la vie au monde » (v.33). Cette expression sera reprise pour elle-même à partir du verset 41, elle est donc ici gardée en réserve mais non développée. Aux versets 41 et suivants, l'expression "descendu du ciel" comme telle est mise en débat par les Judéens qui murmurent : « Jésus n'est pas descendu du ciel, on connaît son père et sa mère ». Ici on entend simplement la petite note de cela. L'expression "descendu du ciel" indique le rapport essentiel et constitutif de Jésus. Ceux à quoi il a rapport fondamental s'appelle "le ciel" ou s'appelle "le Père". Ces deux choses-là disent la même chose, c'est-à-dire rien… c'est-à-dire l'insu.

Donc ce thème est laissé de côté et un autre thème vient, celui de la "volonté" – non pas pour que je fasse ma volonté, mais la volonté de celui qui m'a envoyé. – Le thème qui arrive ici n'est pas celui d'un conflit de volontés, et le mot "volonté" n'a donc pas le sens qu'il a usuellement chez nous, puisque chez nous ce terme s'entend usuellement dans un conflit de volontés. Le mot a une histoire complexe. Chez Paul la "volonté" désigne le moment du désir secret qui vient à accomplissement, à dévoilement accomplissant, il s'entend donc dans le rapport de la semence et de l'accomplissement comme fruit. Et ce que Paul appelle fruit ou corps, Jean l'appelle l'œuvre.

Il faut voir que ce mot "volonté" régit notre passage, il intervient 4 fois dans nos versets 38-40 :   « 38car je suis descendu du ciel non pas pour que je fasse ma volonté mais la volonté de celui qui m'a envoyé. 39Et c'est ceci la volonté de celui qui m'a envoyé…. 40Car c'est ceci la volonté de mon Père »  alors que dans les versets 31-34 on avait le mot "donner".

Et le texte lui-même dit en quoi consiste cette volonté : « car c'est ceci la volonté de celui qui m'a envoyé… », il le dit deux fois (v.39-40). Pour l'instant nous allons nous en tenir à ces réponses.

Je vous signale en passant que dans le Notre Père, il y a un rapport entre la volonté et le pain. En effet, il y a un rapport de proximité entre « Que ta volonté soit faite » et « Donne-nous aujourd'hui notre pain ». C'est une chose que, très souvent, on n'aperçoit pas parce qu'on dit : les trois premières demandes concernent Dieu en lui-même et ensuite c'est nous (le pain, le pardon…). Or ce n'est pas la bonne répartition du Notre Père. La volonté dont on demande l'accomplissement dans le Notre Père, c'est celle que Jésus révèle, à savoir que le Père veut faire vivre tous les hommes, et donc précisément leur donner cette nourriture, ce pain de la vie qui est en question dans notre chapitre. Il y a toutes chances que l'expression « que ta volonté soit faite » soit un ajout de Matthieu, elle n'est pas dans Luc. C'est un ajout légitime qui a son sens par rapport au texte de Jean. C'est une petite demande qu'il importe de bien situer dans son contexte parce que ce n'est pas la tonalité ni la signification selon lesquelles le plus souvent on entend « que ta volonté soit faite »[7].

 

●   La question de l'envoi.

Par ailleurs il s'agit d'abord de « la volonté de celui qui m'a envoyé » et ensuite de « la volonté de mon Père », deux dénominations du même. La paternité et l'envoi sont deux façons de dire la même chose, ce qui se comprend très bien si le verbe "venir" (ou "être envoyé" ici) est quelque chose de propre au Fils. D'autre part il ne faut pas concevoir l'envoi comme la mise à distance. Il faudrait même méditer sur ce que veut dire chez nous "partir". Le premier sens de partir c'est "partager" : "avoir maille à partir", c'est n'avoir même pas un sou à partager en deux, ce qui donne lieu à chicane. Or celui qui part reste dans son point de départ sur un autre mode. Ça pourrait être une page de Heidegger.

On peut aussi penser que, chez les Anciens, même si on le dit en termes juridiques, le Nonce, c'est-à-dire l'ambassadeur, l'envoyé, est reçu avec les honneurs mêmes de celui qui l'envoie : il est une présence de celui qui l'envoie. Et envoyer, ce n'est pas se décharger d'une tâche pour la faire faire par un autre.

 

●   Versets 39-40. Le dernier jour, celui de la résurrection.

« 39C'est la volonté de mon Père (son désir secret) que, de tout ce qu'il m'a donné, je n'en perde aucun (rien) – l'expression « que rien ne se perde » se retrouve à plusieurs reprises chez saint Jean. Elle était à la fin du récit de la multiplication des pains, et il s'agissait des fragments (klasmata) qui restent après que tous eussent mangé. Il faut les récolter dans 12 corbeilles, le 12 désignant l'universalité, la division du cercle qui englobe le tout. en fait le 12 n'est pas un des chiffres majeurs dans la symbolique johannique, mais c'est la même symbolique que celle de Matthieu, Marc, Luc où il y a aussi 12 corbeilles (du moins pour Marc et Matthieu, dans la 1ère multiplication des pains). Nous avions dit que par là nous sommes rendus présents au miracle de la multiplication des pains, nous sommes partie prenante, nous mangeons de ce qui est en surabondance.

Vous me direz que dans le récit du début du chapitre il s'agit du pain, et dans notre texte il s'agit des hommes. Mais c'est la même chose : puisque Jésus a dit « Je suis le pain », les hommes sont des fragments du pain. Nous retrouvons donc la thématique du Monogenês (Fils un) et des tekna, des enfants de Dieu dispersés qu'il faut rassembler. Par ailleurs “que je n'en perde aucun” correspond au “ne pas jeter dehors” du verset 37.

et je commence à le relever dans le dernier jour. » : ce qu'il dit, à savoir qu'il n’en perdra aucun, est ici confirmé et attesté parce que ce n'est pas simplement une question d'initiative ou de volonté de sa part, mais c'est sa tâche donnée, c'est ce pourquoi il est envoyé.

Dans vos Bibles vous trouvez sans doute le verbe "ressusciter" et non pas "relever". En effet il y a deux mots grecs pour dire ce que nous traduisons par résurrection : anastasis qui correspond au verbe anistémi qui signifie "remettre debout", "relever"  (c'est celui qu'on a dans notre texte) ; et l'autre, celui qui est le plus utilisé lorsqu'il s'agit de la résurrection de Jésus lui-même, c'est égéireïn, qui signifie "réveiller".

D'autre part vos Bibles traduisent « et je le ressusciterai au dernier jour », mais il faut savoir que la pensée johannique est une pensée de structure hébraïque bien que s'exprimant dans un langage grec. Or en hébreu il n'y a que deux aspects pour les verbes et non nos trois temps (passé, présent, futur)[8] : il y a l'accompli qui se traduit en général par un passé, et il y a l'inaccompli qui peut se traduire par un présent ou un futur, on peut souvent le traduire comme un futur progressif (comme en anglais), donc ici : « Je commence à le ressusciter (relever)… »

D'autre part nous savons que chez saint Jean l'eschatologie (ce qui concerne le dernier jour) c'est maintenant. « Je commence à le relever dans le dernier jour » signifie que nous sommes dans le dernier jour, que nous sommes dans le moment où ce relèvement s'accomplit. Cette expression est reprise à la fin du verset 40 (donc les deux versets qui parlent de la volonté se terminent par cette expression), et nous nous attendons à la retrouver une autre fois. Il y a donc une petite musique de fond qui accompagne le texte du chapitre 6.

Il y a une autre chose à préciser : nous sommes dans le dernier jour et nous n'y sommes pas ! C'est que tout maintenant est le chiffre d'un passage, tout maintenant est le chiffre d'être une pâque, donc a ce double aspect du déjà là et du pas encore dont parle saint Jean dans sa première lettre : « la ténèbre est en train de passer et la ténèbre déjà luit. » Cela ne veut pas dire que jadis, du temps de Jésus la ténèbre s'en allait et que la lumière venait, et que nous serions censément dans la lumière ! Non… tout maintenant est le chiffre du passage.

On a une deuxième mention : – 40c'est ceci la volonté de mon Père que tout homme qui voit le Fils et croit en lui ait la vie éternelle et je commence à le relever dans le dernier jour –, ce qui était dit négativement au verset 39 est dit ici positivement : n'être pas perdu c'est avoir la vie. Et ne pas être jeté dehors c'est avoir la vie : « En lui était la vie, hors de lui rien » (Jn 1), c'est-à-dire la ténèbre, la mort.

Au milieu du verset 40 nous avons l'expression « celui qui voit le Fils et croit en lui », où nous retrouvons donc la mention "voir et croire" que nous avions au début. Ici il faut la comprendre en fonction du débat qui va venir par la suite sur la primauté de l'entendre (v.45). Dans le présent verset on a l'affirmation que voir et croire c'est la même chose, comme dans le le « il vit, il crut » de Jean au chapitre 20 où se trouve l'hendiadys, donc voir et croire disent le même et le plein. Et notez qu'ici le verbe "voir" est le simple verbe théoreïn que je traduis par "constater" quand il est en distinction d'avec le grand verbe "voir" (horân), par exemple en Jn 16, 16.

 

NOTE finale.

Nous avons vu que plusieurs expressions disent la même chose : descendu du ciel, envoyé du Père, Fils du Père descendu du ciel… Ciel et terre disent le même, à savoir l'insu. Le Fils est l'accomplissement de ce qui est en semence ou en désir dans le Père, et l'envoyé du Père est l'avènement de la présence de celui qui, dans cette présence même, reste insu. Nous sommes trompés très facilement par des images de distance locale.

Ce qui est en question ici, c'est le verbe "venir" sous la forme de "descendre". « Je viens » est un mot majeur de notre Évangile, mais rien ne vient, rien ne bouge et voyez en quel sens : rien ne se déplace au sens du mouvement local qu'Aristote appelait la phora (le mouvement selon le lieu : déplacement ou transport), qui pour nous est l'essence du mouvement, à tort.

Dans notre passage Jésus dit qu'il vient du "ciel" et appelle celui-là son Père, celui d'où il vient. C'est ce qui ouvre au passage suivant.

 

Remarque.

Nous avons ici l'exemple même d'un texte qui ne se survole pas. C'est un texte qu'il faut marcher dans une mémoire, mémoire de ce qui a été entendu mais laissé en réserve, de ce qui, tout d'un coup, s'annonce neuf, sans explication, mais se garde pour plus tard, avec un retour et un développement… La ligne mélodique se charge tout d'un coup d'un nouveau mot qui en change la tonalité etc. Ça s'écoute comme un développement de la forme sonate.



[1] C'est d'autant moins un "voir pour croire" qu'en fait il ne voit rien du tout, il voit le vide !

[2] Voir le message précédent du blog sur Jn 6, 6-29.

[3] L'écoute occidentale qui se fera au second siècle change le sens de ce mot (il est l'homme véritable) puisque la question qui sera posée c'est : « est-il vraiment homme ? » Alors que dans l'Évangile le mot "homme" est un mot qui indique des postures. Il y a deux postures archétypiques, et tous les mots prennent sens à partir d'une posture archétypique. L'homme véritable, c'est celui dont il est question au chapitre premier de la Genèse : « Faisons l'homme comme notre image » et ça c'est le Christ, alors qu'Adam du chapitre 2 (celui qui est tiré de la glaise) n'est pas le même, et Adam du chapitre 3, celui du péché n'est pas le même non plus. C'est la lecture qui se fait à l'époque du Christ, on la trouve chez Philon d'Alexandrie par exemple.

[7] Jean-Marie Martin a parlé des échos du Notre Père en saint Jean pendant toute une année, voir tag NOTRE PÈRE.

[8] Sur les temps en hébreu, voir Les verbes en hébreu et le problème de la traduction.