Le grand discours du chapitre 6 est marqué par des formulations qui rythment le texte. C'est ainsi que dans les versets 41-51 on a un triple «Je suis le pain» concernant Jésus. Le premier est dans la bouche des Judéens : «Je suis le pain, celui qui descend du ciel», et ils contestent surtout le "descendu du ciel", et après avoir fait un topo sur la nécessité d'entendre ce qui vient du Père, vers la fin Jésus leur dit : «Je suis le pain de la vie » qu'on avait déjà v. 35, et quelques phrases après : «Je suis le pain vivant qui descend du ciel », et pour finir il leur assène : « le pain que je donnerai, c'est ma chair… » Il faut reconnaître qu’effectivement les paroles de Jésus sont difficiles à entendre et qu'un chemin est sans doute nécessaire pour entrer dans l'intelligence du symbolisme mis en jeu !

C'est ce à quoi nous aide Jean-Marie Martin dans un commentaire qu'il a fait en 1996 à Saint-Bernard-de-Montparnasse, quelques extraits d'autres interventions ayant été ajoutés.

Messages du blog sur le chapitre 6 :

 Pour lire, télécharger, imprimer, c'est ici en fichier pdf : Jn_6__41_51.

 

Jn 6, 40-51

Par Jean-Marie Martin

 

Nous en sommes au verset 41.

  • Jésus« 41Dès lors, les Juifs se mirent à murmurer à son sujet parce qu'il avait dit: «Je suis le pain qui descend du ciel». 42Et ils ajoutaient: «N'est-ce pas Jésus, le fils de Joseph? Ne connaissons-nous pas son père et sa mère? Comment peut-il déclarer maintenant: "je suis descendu du ciel"»?

    43Jésus reprit la parole et leur dit: «Cessez de murmurer entre vous! 44Nul ne peut venir à moi si le Père qui m'a envoyé ne l'attire, et moi je le ressusciterai au dernier jour. 45Dans les prophètes il est écrit: “Tous seront instruits par Dieu.” Quiconque a entendu ce qui vient du Père et reçoit son enseignement vient à moi. 46C'est que nul n'a vu le Père, si ce n'est celui qui vient de Dieu. Lui, il a vu le Père. 47En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit a la vie éternelle.
    48Je suis le pain de vie. 49Au désert vos pères ont mangé la manne, et ils sont morts. 50Tel est le pain qui descend du ciel, que celui qui en mangera ne mourra pas. 51Je suis le pain vivant qui descend du ciel. Celui qui mangera de ce pain vivra pour l'éternité. Et le pain que je donnerai, c'est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie». (TOB)

Ce passage est structuré de la façon suivante :

  • les versets 41-43 interrogent sur l'origine de Jésus.
  • les versets 44-47 sont des versets qui mettent en évidence "entendre" par rapport au pseudo-voir dont il était question auparavant, c'est-à-dire que tout est suspendu à l'entendre. Mais que veut dire cet "entendre" et que veut dire "être tiré par le Père" ?
  • les versets 48-51 reprennent le mot "pain", en particulier dans les deux affirmations : «Je suis le pain de la vie » et «Je suis le pain vivant qui descend du ciel ». Sont opposés ce qui donne la mort et ce qui donne la vie, puis le verbe "manger" est introduit. À la fin le mot "chair" intervient, et c'est lui qui ouvre la suite.

 

1°) Versets 41-43. Questions sur l'origine de Jésus.

« 41Les Judéens murmuraient au sujet de ce qu'il avait dit : “Je suis le pain, celui qui descend du ciel”. » Désormais il n'est plus question de pain apparemment, et les Judéens ont bien compris que ce qui était à débattre dans ce que dit Jésus c'est : Qu'est-ce qui vient du ciel, qu'est-ce qui vient de l'insu ? Pour eux la manne était donnée par cet insu. Jésus dit non : c'est moi qui descends du ciel. C'est pourquoi ils se mettent à murmurer à son sujet quand il dit « Je suis le pain descendu du ciel ». Ils ne murmurent pas parce qu'il dit « Je suis le pain », ils murmurent parce qu'il dit « Je suis le pain descendu du ciel ». Les mots se reprennent constamment, il faut savoir à chaque fois lequel il faut accentuer. C'est le problème de la lecture : dans des phrases apparemment semblables qui rassemblent à peu près tous les mots essentiels, ici, à tel moment, quel est celui qu'il faut accentuer ?

Derrière cela il y a la question de l'identité de Jésus : d'où est-il ? Eux-mêmes prétendent savoir d'où il est : « 42Ils disaient : "N'est-il pas Jésus le fils de Joseph donc il n'est pas descendu du ciel, il est issu de Joseph – dont nous savons le père et la mèrec'est "nous savons" et pas "nous connaissons" puisque le verbe "connaître" n'est employé en général que dans le bon sens et que très souvent chez saint Jean le savoir est dénoncé. Tous les manuscrits ne portent pas « et la mère » qui peut être un ajout, mais il est possible que « le père et la mère » soient dans le texte d'origine et que des manuscrits aient supprimé la mention de la mère en pensant que ce n'était pas pertinent puisqu'il est seulement question d'origine paternelle. Ce n'est pas très important. –

Comment donc dit-il : "Je suis descendu du ciel" ?" – Quand nous avons commenté les versets 30-40, je vous avais dit que "descendre du ciel" était une façon de dire son "venir". Et chez saint Jean la venue de Jésus, ce n'est pas sa naissance[1] mais c'est quand il vient aux siens et qu'il est reconnu dans sa dimension de résurrection, étant du même coup Ressuscité et faisant vivre celui qui le reçoit. Bien entendu ce venir christique s'accompagne d'un venir à la méprise, à la non-identification plénière de sa dimension (les siens ne le reçoivent pas encore), et par ailleurs le venir christique s'accompagne d'un venir à la mort. Il y a donc trois modalités donc deux modalités négatives. Les deux moments du venir à la méprise et du venir à la mort sont deux moments qui ne sont pas disjoints du venir à la résurrection car ces choses ne sont pas disjointes chez Jean.

43Jésus répondit et leur dit : "Ne murmurez pas entre vous. – cette réponse paraît étrange. C'est peut-être un clin d'œil au texte de l'Exode puisqu'à plusieurs reprises le peuple murmure dans le désert, en particulier la manne lui est donnée parce qu'il murmurait contre Moïse.

 

2°) Verset 44-47.

Tout le contexte explique le mot "croire" par le verbe "entendre".

44Personne ne peut venir vers moi nous avons déjà rencontré deux fois l'expression "venir vers" (v.35 et 37). Il est important de voir que les divers passages du chapitre comportent des rappels circulaires. Ce discours n'est pas conforme à notre manière de parler, il est pourtant d'une très grande rigueur. Le verbe "venir" est très important, c'est ce qui permet de dire que l'Évangile est un avènement ou un événement. Ici c'est nous qui allons vers le Christ mais le plus souvent c'est le Christ qui vient vers nous.

Par ailleurs personne ne peut venir vers le Christ… si le Père qui m'a envoyé ne le tire – "Le Père qui m'a envoyé" : quand nous lisons ça, il faut exclure tout imaginaire de distance car, quand le Fils vient, le Père vient et l'Esprit vient, c'est tout à fait conforme à la pensée johannique puisque que « le Père et moi nous sommes un », et que « Philippe, qui me voit, voit le Père » (Jn 14, 9)…

 – et moi je commence à le relever dans le dernier journous avons déjà entendu ça deux fois (v. 39 et 40), c'est un refrain qui ponctue, mais pas nécessairement au bon endroit du point de vue du sens. Je vous avais expliqué le pourquoi de ma traduction [relever et non ressusciter et un présent progressif et non un futur[2]]

«Personne ne peut venir vers moi si le Père qui m'a envoyé ne le tire» : Le Père a pour fonction de tirer, d'attirer. En effet il y a quelque chose qui accomplit la proximité en se montrant, et il y a quelque chose qui accomplit la proximité en se retirant. Ce qui est en retrait se manifeste comme retrait en ce qu'il attire, ce qui constitue le "venir auprès".

 « 45Il est écrit dans les prophètes : "Ils seront tous théodidactes (enseignés de Dieu)" Dieu désigne le Père ici. Puisque Dieu ne dit rien, être "enseigné de Dieu" c'est être tiré par le Père pour qu'on entende la parole qu'il donne, le Fils. Autrement dit, venir vers le Christ ce n'est pas se référer à un individu de l'histoire, mais c'est avoir un rapport d'être-tiré et d'entendre eu égard à ce qui demeure le plus insu, le Père. Pour ce qui est en question ici, de façon effective il n'y a pas aucune médiation que ce soit.

Ce thème est un thème johannique, il surgit en quelques endroits très précieux et assez rares qui ne sont jamais commentés ! Par exemple dans la première lettre de Jean, au chapitre 2 : « 21Je ne vous écris pas de ce que vous ne savez pas la vérité, mais de ce que vous la savez. […] 27 Et vous n'avez pas besoin que quelqu’un vous enseigne.  » Et déjà au chapitre 1 : « Ce que nous vous avons entendu, vu […] nous vous l'écrivons pour que vous ayez koinônia (communion) avec nous, mais notre koinônia c'est la koinônia que nous avons avec le Père et le Fils », pas avec des intermédiaires. Ceci situe la signification profonde de l'aller vers le Christ dans quelque chose qui est tout à fait antérieur à la reconnaissance ou à la connaissance sociologique de Jésus qui vécut jadis. Il y a là la révélation de ce que la parole en son fond précède toute médiation.

Il faudrait savoir ensuite quelle est la fonction des nombreux témoins. Le mot "témoin" lui-même est traité par Jean de façon très attentive : chez lui, les témoins sont partie prenante de l'événement, ils ne sont pas seulement à l'extérieur de l'événement. Je dis souvent qu'un événement est "l'intrication de protagonistes et de témoins". Néanmoins ces témoins ne sont pas des intermédiaires, c'est-à-dire qu'ils ne restent pas comme écran entre Dieu et l'homme. Ils ont une fonction de témoin qui ne se substitue pas au rapport propre des deux protagonistes que sont Dieu et chacun des hommes ; cette fonction ne se met pas en écran par rapport à l'événement qui est la rencontre affective de ces deux protagonistes. La fonction de témoin est une fonction majeure, mais elle ne doit pas être pensée sur le mode de l'intermédiaire.

On trouve cela aussi à propos de la Samaritaine. Certains Samaritains croient à Jésus « 39à cause de la parole que la femme avait témoigné disant : "Il m'a dit tout ce que j'ai fait". » Puis Jésus reste deux jours auprès d'eux, et à la fin ils disent : « 42Ce n'est plus à cause de ton discours que nous croyons car nous-mêmes nous avons entendu». Cette femme a été indispensable, et néanmoins elle s'efface.

Et ici je ne parle même pas de l'écran ou de l'intermédiaire que représenterait l'Église dans son histoire, dans son enseignement, dans ses discours. Il s'agit de beaucoup plus que cela.

Par ailleurs les Évangiles sont une parole témoignante, mais la parole témoignante écrite n'est pas un inter-médiaire au sens de quelque chose qui serait entre. Pour moi, la parole évangélique écrite est le corps même du Logos aussi vraiment que l'apparence eucharistique est le corps même du Christ. Pour moi, c'est également sacramentel. Cependant, ça c'est au terme, on ne peut pas dire à quelqu'un : vous allez ouvrir la parole de cette façon-là. On y acquiesce ou on n'y acquiesce pas d'ailleurs.

 Tout homme qui entend d'auprès du Père vient aussi comme disciple auprès de moi. Les traductions en général disent : « Celui qui entend d'auprès du Père et qui est son disciple vient près de moi » alors que c'est « il vient comme disciple auprès de moi ».

Je pense que vous vous rappelez que les passages précédents étaient commandés par l'expression "voir et croire", à trois reprises nous avions cette expression (v. 30, 36 et 40). Jean récuse l'idée qu'il faille voir pour croire. Il y a maintenant cette idée que c'est entendre qui donne de voir, c'est pourquoi dans notre verset, ce qui est mis en évidence c'est "entendre". Venir vers le Christ c'est la seule possibilité de voir Dieu. Au chapitre 14, à la question de Philippe : « Montre-nous le Père » Jésus a répondu « Qui me voit, voit le Père » (Jn 14, 9).

Il est donc question d'entendre, mais en fait, ce n'est pas entendre des voix, entendre une parole articulée. Entendre d'auprès du Père, c'est venir "à mon écoute", c'est venir « comme disciple auprès de moi ». Et il ne faudrait pas comprendre ici qu'il faut d'abord entendre d'auprès du Père pour venir au Christ. Non ! C'est plutôt le fait que je vienne au Christ qui atteste que j'ai entendu. Donc ce n'est ni une cause ni un critère, c'est l'entre-appartenance de ces deux expressions. Mon geste de venir au Christ n'est pas de ma simple initiative, il est précédé de quelque chose.

J'ai dit qu'il n'y avait pas de parole articulée. En effet, dans la parole il y a l'audible et l'in-audible mais le cœur de l'écoute n'est autre que "se tourner vers", et le cœur de la parole c'est héler, appeler, mais appeler sans son. Parce que le Logos (le Fils) est l'articulation de la parole, celui qui est attiré (ou tiré) par le Père entend le Fils, entend le Logos. Le Logos est la part audible de l'inaudible, de même qu'il est « le visible de l'invisible » comme le dit Paul explicitement. Nous avons une sorte d'explication de l'unité indéfectible du Père et du Fils : il y a deux éléments pour ainsi dire indissociables pour qu'il y ait écoute, et donc "venir vers".

Donc le rapport du Père et du Fils se trouve indiqué ici comme l'inaudible et l'audible de la parole. L'inaudible est dans la parole, il  porte le dit de la parole.

et moi je commence à le relever dans le dernier journous avons déjà entendu ça deux fois (v.39 et 40), c'est un refrain qui ponctue, mais pas nécessairement au bon endroit du point de vue du sens. Chez saint Jean le mot "jour" dit une qualité d'espace différente de celle du "monde au sens johannique". En effet le monde tel que régi par le prince ou le principe de la mort et du meurtre est plus ou moins considéré comme une nuit. Donc « Je commence à le relever dans le dernier jour » signifie que je commence à le relever pour le second âge c'est-à-dire pour qu'il entre dès maintenant dans le "royaume qui vient" et qu'il soit détaché du prince de ce monde.

 « 46Non pas que quiconque ait vu le Père sinon celui qui est auprès de Dieu, celui-là a vu le Père. – "Voir" est la caractéristique du Christ (c'est lui qui est auprès de Dieu), c'est-à-dire qu'il voit le Père et qu'il est le visible du Père, de telle sorte que, qui le voit dans sa véritable dimension, voit le Père. C'est la réponse que Jésus avait faite à Philippe. Le Christ voit et donne de voir. Seul le Christ voit le Père, car s'il nous est donné de le voir, ce n'est que partiellement. Car "voir" est aussi un chemin, il n'est pas encore à son accomplissement. Notre voir pour l'instant est un "avoir en vue". C'est pourquoi il est important de fréquenter la parole, d'écouter le texte articulé. Il faut demeurer dans la parole car la parole entendue une fois n'ouvre pas un champ tel que, oubliant la parole qui a ouvert, je pourrais m'y mouvoir. C'est-à-dire que, si je ne reviens pas constamment à la parole, je ne peux prétendre à voir et à toucher. Seule la parole ouvre ce champ, mais ce champ est, à chaque fois, à rouvrir.

Notre langue elle-même constitue un champ ouvert, et nous demeurons dans ce champ ouvert même sans réentendre explicitement la parole. Ce n'est pas le cas pour ce que le texte nous propose. C'est une des raisons pour lesquelles, en particulier, je dis que l'Évangile n'est pas une culture, c'est-à-dire que ça n'est pas une parole ouvrante et acquise qui permette de constituer quelque chose comme ce que nous appelons aujourd'hui une culture. Il ne faut pas souhaiter qu'il le devienne. Les cultures sont natives, c'est-à-dire que nous naissons dans une culture. Or accéder à l'Évangile, c'est naître de plus originaire que notre naissance comme le dit Jésus à Nicodème.

Alors que voir peut être "voir dans la perspective", ici "voir" et "être auprès", c'est la même chose parce qu'il s'agit d'un "voir accompli", et ceci prépare le dernier terme qui est le verbe "manger", qui est l'indice ultime de la proximité.

 « 47Amen, amen, je vous dis, celui qui croit a vie éternelle. – Ça ne veut surtout pas dire que si quelqu'un à la bonne opinion, plus tard qu'il aura la chance d'aller au paradis pour l'éternité ! Croire c'est entendre, et entendre c'est avoir cette ouverture d'écoute qui ne me laisse pas a priori dans le champ du meurtre de la mort qui est de mon expérience. "Avoir la vie" ici ne signifie pas d'abord que j'aurai la vie plus tard, et d'autre part ça ne signifie pas que c'est quelque chose qui de quelque manière s'ajoute au fait que j'entende (que je crois). Entendre c'est vivre, mais "vivre de vie éternelle", donc entendre de plus loin, de plus originaire.

Le verbe "croire" est tout seul ici car il est pris dans sa plénitude qui est d'être un entendre qui donne de voir et qui donne d'être auprès.

 

3) Versets 48-51. Manger le pain descendu du ciel.

C'est le mot "pain" qui maintenant est accentué alors qu'il ne l'a pas été depuis le début, et c'est désormais le mot important ainsi que le mot "vie". Nous revenons à la thématique initiale du pain et même de la manne dont il n'a plus été question non plus.

« 48Je suis le pain de la vie. 49Vos pères ont mangé la manne dans le désert et ils moururent. – Ce verset veut expliquer le retour au "pain de la vie" par opposition à la mort.

« 50Tel est le pain descendu du ciel que si quelqu'un en mange il ne meurt pas. 51Je suis le pain vivant descendu du ciel, si quelqu'un mange de ce pain il vivra de vie éternelle. – Tous les mots sont ressaisis et nous voyons dans quelle articulation. Le mot qui intervient pour la première fois à deux reprises, c'est le verbe "manger". Il était juste dans la citation du psaume : « Nos pères ont mangé la manne dans le désert selon ce qui est écrit : “Il leur a donné un pain venu du ciel”. » (v.31), mais il n'a pas été médité encore.

 Je vous invite à faire une équation :

– vous lisez : « Amen, amen, je vous dis, celui qui croit a la vie éternelle » (v. 47) ;
– puis : « Si quelqu'un mange de ce pain il vivra éternellement » (v. 51).

On a :

  • croire c'est vivre ;
  • manger c'est vivre.

donc croire c'est manger.

Disons autrement. Le mot "croire" intervient après une méditation sur "l'entendre d'auprès du Père" ; donc on peut remplacer "croire" par "entendre" dans ce qui précède, d'où :

  • entendre c'est vivre,
  • manger c'est vivre,

donc entendre c'est manger.

"Manger" est un autre nom de l'entendre, un autre nom de la foi, c'est même le nom qui dit le plus accompli de la foi ; la foi part de l'entendre, donne à voir, s'accomplit en venir vers, en toucher, en manger. Nous revenons ici à la thématique de la sensorialité.

Cela vous paraît peut-être un peu difficile parce que dans cette symbolique fondamentale de nos textes, des choses vont de soi mais ne nous sont pas familières, je parle ici de la parole et du pain qui vont ensemble tout au long des Écritures, ce qui n'est pas le cas chez nous sauf exception.

Pour nous aider nous avons un mot français comme "entretien" : on s'entretient par la parole et la vie est entretenue par la nourriture. Ce rapprochement n'a pas de source étymologie dans l'écriture, mais notre langue nous le permet.

Nous avons dit que la parole fait naître, que la parole fait venir au monde. On peut dire aussi que la parole entretient cette vie : notre vie est entretenue de paroles, de paroles authentiques si possible.

 

Et le pain que je donnerai est ma chair pour la vie du monde. – quand Jésus dit cela, en fait il n'ajoute rien à ce qu'il a déjà dit puisque qu'il a dit « Je suis le pain », or "ma chair" est une façon hébraïque de dire "moi".

En effet la façon hébraïque de dire "je" c'est de dire "ma chair" ou "mon âme" ou "mon esprit" etc. cela ne dit pas des parties composantes du corps humain, ce sont des façons de dire "je" qui sont accentuées d'une certaine manière. Dans le magnificat vous avez « Mon âme glorifie le Seigneur, mon esprit tressaille en Dieu mon sauveur » et c'est le même "je", ce ne sont pas des parties composantes.

Par exemple "mon os", ça veut dire moi dans ma force tandis que "ma chair" désigne l'homme dans sa faiblesse, dans sa mortalité. Pour nous c'est la mort qui est impliquée dans le mot "chair", et c'est une mort qui nous est imposée : la vie, on nous la prend, alors que ce n'est pas le cas du Christ avec qui la mort change de sens.

Chez saint Jean, pour désigner le Christ, le mot "chair" n'apparaît que dans deux lieux : dans notre chapitre 6 et dans le prologue « et la parole fut chair ». Dans le prologue le mot "chair" désigne l'identité christique et n'a pas de rapport avec une quelconque incarnation. Il n'est pas "chair" au sens où nous le sommes puisque lui ne commet pas le péché, et que sa mort il la donne librement. Ce qui est nommé "chair" pour le Christ, c'est sa mort, sa passion, sa vie mortelle. Ça signifie rétrospectivement que la vie mortelle du Christ est pensée en dépendance et en relation avec ce qui est son heure, c'est-à-dire son essence, et qui est la mort donnée, mort qui inverse le sens de la mort car ce n'est pas une mort subie mais une mort donnée. On le met à mort mais c'est une méprise, une mauvaise prise puisque sa vie est déjà donnée d'avance. Autrement dit, la résurrection est inscrite dans son mode de mourir, inscrite dans sa chair. Le mot de chair implique toujours l'idée de la mort, cependant la chair donnée du Christ implique le caractère singulier de la mort christique qui est "pour la vie", et c'est cela le paradoxe, c'est-à-dire que c'est la mort du Christ qui fait vivre, elle est un pain qui nourrit, qui entretient.

Ici il est dit « le pain que je donnerai c'est ma chair pour la vie du monde », donc dans les deux cas (prologue et chapitre 6) le mot chair est mis en relation avec la donation.

Au fond, on a ici la révélation de ce que la donation est ce qui supprime la radicalité du mal, c'est-à-dire que sa mort n'est pas une mort pour la mort, mais une mort pour la vie. Mort et résurrection dans le Fils sont la même chose sous deux faces. La donation qu'il fait de lui-même sous l'aspect où il est un de plus que nous, l'effacement de cela le fait être le maintien de la totalité de ce que nous sommes.

Notre passage vise l'identification du Christ et donc ce que veut dire Dieu qui est nommé "Père" ou "celui qui envoie", et aussi cette circulation de donation qui constitue l'être même du Fils dans la mesure où, se donnant, il donne vie aux hommes.

Notez que dans ce verset le mot "monde" a un sens positif comme au chapitre 4 lorsque les Samaritains le confessent comme "sauveur du monde". Mais, chez saint Jean, dans presque tous les autres emplois, le mot "monde" désigne le monde en tant que soumis au meurtre et à la mort, il a donc un sens négatif. Ici il faut entendre "les siens qui sont dans le monde", les siens étant toute l'humanité.

 

Ouverture sur la suite du texte :

Les deux termes de "manger" et de "chair" sont prononcés ensemble ici pour la première fois, d'où la relance du texte, car ce verset étant inaudible pour les interlocuteurs, il va donner lieu aux deux paragraphes qui suivent :

  • d'abord (v.52-59) Jésus réagit devant le refus d'une telle parole par les Judéens ;
  • ensuite (v.60-66) Jésus esquisse une explication par rapport aux disciples, c'est-à-dire par rapport à ceux qui ont quelque chance d'entendre et de suivre ;
  • enfin (v.67-71) on a la profession de foi de Pierre et une allusion à Judas.

 

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Les verbes de réception chez saint Jean

Je profite de ce passage pour parler des verbes de réception qu'on trouve en abondance dans ce chapitre.

Dans les versets 30-40 nous avions l'expression "voir et croire" à trois endroits (v.30, 36 et 40), et on retrouve ces deux verbes dans notre passage.

Les mots "voir" et "croire" sont deux verbes de réception, mais il y en a d'autres puisqu'on a "venir vers moi" qui se trouve deux fois dans le passage précédent (v.35, 37) et qu'on retrouve deux fois dans notre texte (v. 44, 45). On a également "entendre" : « tout homme qui entend d'auprès du Père » (v.45)  et au v.46 "être auprès". Enfin il y a un autre verbe de réception : manger (v.51).

Nous avons donc ici un vocabulaire qui demande à être regardé de près parce que ces mots jouent les uns sur les autres – ou s'accomplissent mutuellement ou se dénoncent mutuellement – dans la réponse qui est faite à la demande de signe, à propos du rapport entre voir et croire. Il est bon de se demander comment ces verbes sont traités chez saint Jean quand il prend le soin explicite de les confronter de façon un peu plus systématique. Donc nous allons nous retirer provisoirement de notre texte.

D'un mot je rappelle que nous traitons ici de l'essence même de l'Évangile. L'Évangile c'est quelque chose qui vient – venir – c'est l'avènement lui-même ou l'avènement annoncé ou l'annonce de l'avènement. Ce qui vient suppose un accueil, un recevoir.

Quels sont les noms du recevoir ?

– Il faut distinguer le nom le plus traditionnel qui est commun à tous, qui précède Jean, dont les traces sont dans les premières épîtres de Paul, le mot de croire (pisteueïn).

– Le nom peut-être le plus basique est celui de recevoir (lambaneïn). Recevoir est un mot important chez Jean puisqu'il structure le Prologue lui-même : « à ceux qui l'ont reçu, ceux qui ont cru en son nom – voilà un exemple où le mot basique recevoir est posé comme équivalent du verbe le plus traditionnel croireà ceux-là il a été donné de naître (de devenir enfants de Dieu) » : croire est en outre une naissance.

Ce "recevoir" se module chez Jean dans une série d'expressions comme nous venons de le remarquer : entendre, voir, toucher, manger, venir vers (ou être auprès). Tous ces verbes disent la même chose, ils disent le sens plénier du mot "croire" et disent le "recevoir" qui constitue l'être christique, l'être au Christ. Ce sont tous des verbes du corps, de la sensorialité. Ce sont des modes différents pour dire la même chose, et cependant ils ne s'emploient pas dans n'importe quel ordre, et n'ont pas forcément, quand ils jouent deux à deux, la même signification.

Je vous invite donc à voir l'énumération qui est la plus référentielle sur cette question, elle se trouve au début de la première lettre de Jean : «Ce qui était dès le principe, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont palpé au sujet du Logos de la vie (au sujet de l'affaire de la résurrection) » car la vie est toujours la résurrection. Donc ce qui est en question, c'est la venue du Christ qui est la résurrection, sa venue dans son identification pleine. Les verbes d'accueil sont entendre, voir, contempler, toucher.

Or, si nous pensons qu'une capacité de recevoir doit se mesurer à ce qui vient, comme ce qui vient ici c'est la résurrection, ces verbes de la sensorialité doivent s'ajuster à recevoir ce qui vient. L'oreille ordinaire n'entend pas la résurrection, n'a pas contact avec. Donc nous avons bien des verbes sensoriels, mais d'une sensorialité ressaisie, ajustée à ce qui vient.

Dans notre langage nous distinguons des choses spirituelles et c'est notre esprit qui les reçoit, et des choses sensibles et ce sont nos sens qui les reçoivent. Ici il ne s'agit pas d'une répartition entre "des choses spirituelles" et "des choses vulgairement sensibles", mais il s'agit d'une double sensorialité, l'une pour les choses externes et l'autre, subtile, qui se dit dans le langage même de la première. La différence est énorme : en effet s'évacue cette distinction de l'intelligible et du sensible[3]. Ce "dire autrement" est très important parce qu'il n'entérine pas une rupture entre le sensible et l'intelligible mais entre deux modes ou deux degrés de la sensorialité fondamentale de l'homme.

Dans le début de la 1ère lettre de Jean que nous venons de lire, il faut voir que les verbes sont mis dans un certain ordre :

  • priorité de l'entendre. Tout est dans la parole, dans la parole qui dit « Voici » : vois ça, vois ci.
  • ensuite la parole donne de voir. "Voici" est un mot majeur, de même que "ceci".
  • en 3e lieu, le voir qui ouvre l'espace s'accomplit et s'achève dans la proximité. Les noms de la proximité sont divers. Autant entendre et voir sont deux mots constants, autant le troisième varie : venir vers, toucher, être auprès et venir auprès, manger, etc.

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Retour au texte : le chemin nécessaire pour entendre "manger ma chair"

 

À plusieurs reprises nous avons dit que ce qui est approché dans l'affaire de l'Évangile nous ne savons pas ce que c'est, car le Ressuscité c'est la dimension de Jésus qui n'est pas soumise à nos prises. Il suit de là que les verbes d'approche – entendre, voir, manger, s'approcher de, suivre – ne sont pas non plus de simples verbes usuels si bien que "manger la parole" est la condition première pour entendre quelque chose à "manger la chair" – expression qui viendra dans la suite du chapitre – parce qu' « il est la Parole (le Verbe) » d'après le prologue, et qu'il dit « Je suis le pain » (v.35)  et « le pain que je donnerai à manger c'est "ma chair", c'est-à-dire "moi-même dans ma dimension de chair" » (v.51).

Le rapport entre parole (verbe) et chair est donné dès le début du prologue : « 1Dans l'archê était la parole… 14Et la parole fut chair » si bien que le prologue de Jean est eucharistique. Un des indices de cela c'est que le mot "chair" n'est employé par saint Jean que dans son prologue et dans notre chapitre 6. Mais bien entendu le mot de "chair" dans le prologue (« et la parole fut chair » v. 14) n'a rien à voir avec une théorie de l'incarnation[4].

Ceci nous donne à penser que notre texte est très patient, il nous conduit par un cheminement lent depuis l'intelligence de cela que la parole est la véritable nourriture de l'homme en son essence, jusqu'à l'expression de "manger la chair". Hors de ce chemin l'expression "manger la chair" est inaudible. C'est pourquoi il nous faut tout le temps de cette conduite du Christ, de ce cheminement qu'il nous propose, pour accéder à l'expression : « que veut dire : "manger ma chair" ? » Bien sûr nous n'y sommes pas, et en plus nous ne sommes pas pleinement à l'endroit où nous pensons être. Néanmoins nous sommes prévenus de ce qu'il s'agit là d'une parole qui ne s'entend que dans son lieu et dans son chemin propre. La prononcer hors d'un chemin de pensée est inepte et faux.

Le problème c'est que nous pensons que la vérité tient dans des propositions, et que de toute façon, une proposition est vraie ou fausse. Et ça c'est depuis Aristote, même s'il n'est pas sûr qu'Aristote ait pensé ainsi, mais c'est lui qui est considéré comme l'introducteur du fait que le jugement c'est la proposition avec un sujet, un verbe et un attribut, et que c'est là le lieu de la vérité. Eh bien non ! Une série de propositions ne fait pas la vérité. Et ici je ne parle pas de la vérité dans un sens mystique quelconque, je parle de la vérité de tout discours, de ce qu'est un discours, de ce qu'est une parole : une proposition n'en rend pas compte. Si bien qu'une proposition toute seule est inepte. Par exemple : « L'Eucharistie c'est manger la chair du Christ », ça n'a de sens que dans un chemin. Et il ne s'agit pas d'édulcorer ou de rendre doux, il s'agit d'entrer dans le profond de ce qui est en question.