C'est un grand texte de l'évangile de Jean, et Joseph Pierron nous fait bien voir qu'il est écrit pour nous aujourd'hui. Il est relativement long et comporte le thème de l'eau et de la soif, le thème du mari (et donc de la femme), le thème de l'adoration et du culte (avec la mention de l'Esprit), et le thème de la moisson (avec semeur et moissonneur)… Ce n'est pas pour rien que ce texte figure depuis très longtemps dans la préparation des futurs baptisés. Aujourd'hui c'est l'évangile du 3e dimanche de Carême (15 mars en 2020), il correspond au premier scrutin[1] pour les catéchumènes qui seront baptisés à Pâques (De la soif à la source).

J. Pierron (1922-1999), ami de J-M Martin, a été professeur d'Écritures Saintes en étant spécialiste de la période IIe siècle avt JC – IIe siècle après. Dans les dernières années de sa vie il était prêtre à Saint-Merry (Paris). Une douzaine de fois dans l'année il faisait un cours d'environ une heure sur des textes de saint Jean et saint Paul le dimanche avant la messe de la communauté, messe pas classique comme il l'a réfléchi dans un article (cf. Célébrer pour faire Église). Les autres messages publiés sur lui sont dans le tag Joseph Pierron.

À noter qu'un commentaire de ce texte a été fait par J-M Martin : La rencontre avec la Samaritaine, Jn 4, 3-42, texte de base.

 

De janvier à mai 1998 J. Pierron a pris cinq séances pour lire Jn 4, 1-42. Ce qui est mis ici est la reprise d'une transcription faite en partie par M. Darbois (2 séances) et en partie par C. Marmèche (3 séances). Par ailleurs Xavier de Chalendar (1923-2015) collègue de J. Pierron à Saint-Merry avait réalisé un polycopié reprenant l'essentiel de ce que J Pierron avait dit  sur Jean 1-5 de 1996 à 1998, et certaines choses viennent de lui. Plusieurs paragraphes ont été déplacés et quelques notes ajoutées.

C'est donc une transcription écrite d'une parole orale légèrement modifiée pour publication. J. Pierron ne l'a pas relue, il est donc probable qu'il y a eu des erreurs de transcription.

Comme l'ensemble était copieux, il a été divisé en trois messages :

 

Première partie

Introduction au récit de la Samaritaine et scène initiale (Jn 4,1-6)

par Joseph Pierron

 

Avant d'aborder le chapitre 4 de l'évangile de Jean, je vous rappelle ce que nous avons déjà vu. Nous avons laissé le Prologue de côté car ce n'est probablement pas un prologue. Au chapitre 1 nous avons vu le témoignage de Jean-Baptiste, c'était l'ouverture de l'événement Jésus Christ. Au chapitre 2 nous avons vu une sorte d'épiphanie avec deux grands épisodes : les Noces de Cana et les vendeurs chassés du temple. Au chapitre 3 nous avions trouvé l'enseignement de Jésus et le premier grand discours ouvert par la rencontre avec Nicodème, nous avions touché à certaines questions qu'il faudra reprendre. Vous sentez bien que ce cours n'est pas le traitement complet du texte, de Jean bien au contraire. Cette fois-ci nous prenons le texte de la Samaritaine qui est complexe.

Nous ne pouvons pas diviser un texte de Jean comme on diviserait un texte grec car ce n'est pas basé sur un langage déductif, ce n'est pas basé sur un alignement d'arguments. Le discours de Jean est à base de symbolisme et donc de rapprochements où il y a des mots phares, des mots qui sont déplacés volontairement et qui posent question. Mais par le fait même, je ne peux pas avoir des distinctions bien nettes.

 Je dirai quand même que dans ce chapitre il y a d'abord une présentation, une sorte de petite scène qui se joue, qui paraît complètement anodine, stupide, mais qui contient en fait la question fondamentale qui va être posée.

Ensuite on a un discours-dialogue entre Jésus et la femme ; il a déblayé le terrain, il a envoyé les disciples faire des courses, donc il se retrouve seul avec cette femme qui est samaritaine. Et ce n'est pas un hasard si ce récit est présenté de la sorte. Rappelez-vous que la visée de Jean n'est jamais anecdotique, elle a toujours pour thème la révélation et la théologie. La vérité ne se situe pas au niveau de l'histoire historienne, mais au travers d'une histoire où celui qui en est l'acteur à l'heure actuelle, c'est nous. C'est la communauté qui écoute cette parole qui est maintenant l'acteur de cet événement.

 

Jésus et la femme samaritaine, Jn 4Dans ce discours avec la femme seule, il y a trois thèmes qui apparaissent complètement détachés, et pourtant nous verrons qu'ils vont s'imbriquer les uns dans les autres.

  • Le premier thème est celui de l'eau vive (de l'eau vivante) qui va déboucher sur l'identité : qui es-tu, toi la Samaritaine ? Qui est-il celui-là ? C'est une question de la vie.
  • Le deuxième thème est introduit par la question du mari. En fait il ne s'agit pas de la Samaritaine et de son mari, mais il s'agit de l'humanité en tant qu'épouse du Christ.
  • Le troisième thème est celui du culte : où faut-il adorer ? Qu'en est-il de l'adoration ?

C'est à ce moment-là que la femme s'en va, repart dans son village, et que les disciples de Jésus reviennent.

  • au premier plan nous avons alors la question : qu'en est-il du message de Jésus ? À qui s'adresse-t-il ?
  • il y a un autre thème avec la question : pourquoi parles-tu à une femme, et surtout à une Samaritaine ?
  • ensuite il y a le thème de la moisson.

Et le chapitre se termine par deux dialogues :

  • d'abord un dialogue qui est commun à la Samaritaine et aux disciples, c'est celui où les deux groupes convergent : ou a la Samaritaine, Jésus et ses disciples
  • ensuite on a les Samaritains, la femme et Jésus, et ce sera la fin.

 Nous allons tâcher d'écouter ce texte qui n'est pas très facile, il faut essayer d'aller droit au texte et savoir qu'il est écrit pour nous. C'est à nous qu'est adressé ce texte pour que nous en fassions la Parole. Je n'ai pas à me soucier de ce que les disciples de Jésus ont compris, ni de ce que les disciples de saint Jean ont bien pu en comprendre.

 

Sur l'ensemble du texte on a une constante qui est le Christ, et pour aborder le thème du Christ il nous faut être soucieux de voir les titres qui lui sont successivement attribués. Le premier titre qui apparait est celui de Judéen, ensuite on a Prophète, puis Messie, et finalement Sauveur du monde.

La rencontre avec la Samaritaine se fait sur un plan qui est distancié, et cette rencontre se fait à un double niveau. D'une part le Christ est d'emblée au plein de la rencontre, c'est lui qui est le révélateur, le révélé et la révélation, il est les trois à la fois. Au départ la Samaritaine est beaucoup plus distancée, et donc le dévoilement se fait par une progression diagonale, au travers de malentendus, de méprises, au travers d'étapes et de progressions. Pour finir, ils vont se rencontrer.

Ce qui est premier pour nous, c'est de comprendre que, dès le point de départ, on est dans un fondamental malentendu. C'est là que je dois me situer quand j'aborde un texte comme celui-là : je commence par me dire que je l'ai encore mal entendu et qu'il ne peut pas en être autrement. Pourquoi ? Parce que la vérité n'est pas de l'ordre du jugement, parce qu'elle n'est pas de l'ordre des propositions, parce qu'elle n'est pas de l'ordre de la doctrine. Avant d'être des hommes du voir, nous sommes d'abord des hommes de l'écoute, des hommes de la parole, des hommes de l'oreille. Les Grecs, eux, partent du voir (ideïn) et donc ils vont avoir des idées. Nous on est des hommes de l'écoute et on est ajusté à une voix, ajustés à une démarche. Il faut bien saisir que entendre – c'est ça la foi – c'est quelque chose qui est de l'ordre de la merveille. Et on est continuellement obligés de jouer sur un décalage puisqu'on n'a jamais fini d'entendre.

La rencontre entre Jésus et la Samaritaine n'est donc pas symétrique. En effet on a deux niveaux de compréhension : d'un côté il y a celui qui connaît, qui a bien écouté le Père, et de l'autre côté au contraire on est dans les malentendus dont il faut se débarrasser.

À Cana Jésus avait déjà rencontré une femme sous les traits de sa mère et il lui avait dit : « Femme, qu'est-ce qu'il y a entre toi et moi ? » C'est-à-dire qu'à cette époque-là il n'y avait encore rien, Pour qu'elle soit véritablement sa mère, il faudra qu'elle soit debout au pied de la Croix. Mais quand même, à Cana, elle a vaguement entendue quelque chose. Tandis qu'ici on a une femme qui est Samaritaine et qui n'a pas de mari.

 

Versets 1-6. Scène initiale.

 

Comme Jésus savait que les pharisiens avaient entendu dire que Jésus faisait de plus nombreux disciples et qu'il baptisait plus que Jean… (v. 1).

Pour le début de ce verset il y a des difficultés du point de vue textuel, car dans certains manuscrits - et ils sont nombreux -, on a "Seigneur" : « comme le Seigneur savait » alors que les autres ont « Jésus savait ». J'ai préféré garder "Jésus" et non pas "Seigneur" parce que c'est plus difficile à maintenir : Seigneur (kurios) c'est le titre de Jésus en tant qu'il est ressuscité donc mettre "Seigneur", c'est interpréter. D'ailleurs cette interprétation est bonne parce que ce texte doit être lu dans le tenant de la résurrection, il faut le tenir ainsi pour que ce soit un événement de salut. Or qu'est-ce qu'il y a ? Il y a le fait que « Jésus  sait  », et c'est le verbe egnô qui signifie plus précisément "connaître". Est-ce que Jésus sait ce qui se passe parce qu'il a des nouvelles spéciales, parce qu'il a une connaissance spéciale ? Non. Le verbe "connaître" tel qu'il est utilisé ici est à entendre au sens hébraïque, il veut dire "être à", "être en proximité de". Quant un Hébreu connaît, c'est qu'il est dans la bonne présence, c'est quand il ne met pas de distance. Et si Jésus sait, c'est parce qu'il est dans la proximité du Père et qu'il est orienté vers un destin qui est pourtant sa liberté. Donc lui ne va pas du tout être étonné de se trouver dans un débat.

Retenez bien ceci : dans l'Ancien et le Nouveau Testament, il n'y a pas de vérité qui soit dans le jugement. La vérité est toujours dans le combat, elle est toujours dans le débat, elle est très souvent dans l'entre-deux de deux affirmations, on verra en particulier apparaître cela avec l'Esprit Saint. L'Esprit, c'est celui qui est au neutre, celui qui est entre le Père et le Fils, celui qui est le grand silence de la Croix. Le Père a abandonné le Fils, il ne peut quand même pas le condamner à mort. Le Fils a laissé tomber le Père, il a opté pour les hommes. Dans l'entre-deux de ces deux vérités, il y a le silence de l'Esprit. Là on se trouve véritablement dans ce qu'il en est de la vérité au point de vue biblique : la vérité n'est pas une proposition du jugement, la vérité ne vient pas de moi, la vérité advient comme un événement et comme un avènement, la vérité est dans ce qui se produit, dans ce qui se manifeste.

Donc saint Jean situe son récit dans l'avènement de la Parole aujourd'hui, dans l'événement de la Parole aujourd'hui. On sait pour nous que Jésus est dans le droit-fil, qu'il est celui qui va vers la manifestation de Dieu, celui qui est orienté vers la vérité, cela c'est le point de départ.

 

 « Les pharisiens avaient entendu dire… » Le texte fait état d'une rumeur qui est en train de monter.

N'oubliez pas que dans l'évangile de Jean, il n'y a pas de récit de l'enfance ni de récit de la naissance. Rappelez-vous que l'évangile de Jean n'est pas bâti sur ce qu'on appelle l'incarnation. L'Évangile de Luc est bâti sur l'incarnation, celui de Matthieu un peu moins. Chez Luc il y a l'Annonciation, la Visitation, la naissance à Bethléem etc. et ça a de l'importance.

Pour l'évangile de Jean le point de départ n'est pas la naissance à Bethléem, le point de départ, l'origine, c'est la mort et la résurrection du Christ. Rappelez-vous ce grand verset du prologue « et la parole s'est faite chair, elle a planté sa tente parmi nous, et nous avons vu sa gloire, gloire comme celle du monogène (de l'unique engendré) plein de grâce et de vérité. » Ce sont cinq stiques qui sont au cœur :

  • et nous avons vu sa gloire : la gloire c'est celui qui est mort et qui est ressuscité
  • le Verbe s'est fait chair : la chair c'est quand il est sur la Croix, c'est là qu'il est révélé pleinement, c'est là que Dieu se révèle véritablement comme Dieu, c'est là qu'on peut atteindre le mieux ce qu'il en est de l'essence de Dieu.
  • il a planté sa tente, c'est-à-dire qu'il n'est pas venu en passant, ce n'est pas le visiteur, c'est celui qui est vraiment à la base.
  • en tant que monogène, c'est-à-dire en tant qu'il est le seul véritablement engendré. Nous, nous naissons de la Parole, c'est cela qui nous distingue du judaïsme, c'est pour cela qu'il y aura le grand conflit. Les juifs pensent être nés par génération, ils pensent être fils d'Israël parce qu'ils descendent d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, alors que nous on dira qu'on est fils d'Israël non pas par généalogie, non pas par génération mais parce qu'on est nés de la Parole. Et la parole c'était : « toutes les nations se béniront en toi » (Gn 12, 3), c'est au cœur même de la promesse à Abraham que se trouve situé le fait que nous soyons Israël. On peut me dénier le droit d'être juif, comme le fait Lévinas, mais il ne peut pas me dénier le fait que je sois fils d'Israël, Israël étant le nom que Dieu a donné à Jacob. Ce n'est d'ailleurs pas par hasard que Jacob est mentionné dans notre texte.

 

Plusieurs thèmes apparaissent dans ce verset 1.

Le premier thème est celui de la rumeur qui monte et qui voltige autour de Jésus. C'est un mélange d'interrogations, de suspicion, de confiance. C'est quelque chose qui se produit surtout au travers de ce monde remuant qui était le monde baptiste. Dans le judaïsme, il y avait les sectes baptistes, elles étaient plus ou moins issues des esséniens tout en étant séparées d'eux. Il n'y avait pas que Jean-Baptiste, il y avait des séries de baptiseurs qui étaient là pour la purification d'Israël. Ils disaient : « Retournez-vous ! Tournez-vous ! Changez ! Vous êtes pardonnés ! » Ils annonçaient le pardon de Dieu, ils n'annonçaient pas le salut par les mérites, mais ils annonçaient le pardon de Dieu. C'est ce que fait Jean Baptiste au début de notre Évangile, c'est lui qui ouvre le témoignage de ce qu'il en est de l'événement de Dieu. Cette rumeur qui est là au point de départ, c'est bien la même rumeur que celle qui nous a été transmise. Nous ne sommes pas plus avancés que ces gens-là et nous sommes obligés de nous dire : « qui est Jésus pour moi ? On m'a transmis son nom, je l'ai reçu de mon père, de ma mère, de ma communauté. C'est déjà quelque chose qui concernait leur vie, ils ne l'exprimaient pas comme moi mais l'événement était déjà là, la rumeur était déjà là qui demandait à prendre parole. » C'est donc à nous que s'adresse ce texte.

L'histoire semble se terminer par la mort, ça semble mal barré, c'est plein d'ambiguïté dès le point de départ. Ce qu'il en est de la mort et de la vie, c'est cela qu'il faudra expliquer de près. Par exemple dans les Actes : « celui que vous avez condamné et mis à mort… Dieu l'a rendu à la vie » (cf. Ac 2,23-24 ; 3,13-15). Mais "rendu à la vie", ce n'est pas simplement le fait qu'il l'ait rendu vivant comme il avait rendu vivant Lazare. La résurrection est de l'ordre de l'inouï. Le message tel qu'il est transmis est d'une simplicité terrible : « il est mort ! Dieu l'a relevé (ou "Dieu l'a réveillé") ! » C'est ça la rumeur, c'est ça qui peut nous mettre debout et qui peut constituer une Église. Bien sûr il y aura le dévoilement mais aussi la déchéance de la parole…

 Ici le on-dit qui court, c'est qu'il fait des disciples plus que Jean-Baptiste et qu'en plus il baptise.

Le deuxième thème est donc celui du disciple. Ce thème est repris continuellement au travers de l'évangile de Jean, en particulier il y a la figure du disciple qui est le bien-aimé. Est-ce que c'est Jean l'apôtre ? Le texte ne le dit pas, et cela me paraîtrait bizarre que Jean parle de lui-même comme étant le disciple bien-aimé, donc je ne pense pas. J'ai l'impression que le disciple bien-aimé c'est le disciple idéal, c'est l'horizon de la communauté.

Donc la rumeur présente le thème du disciple, et cela veut nous dire : « Faites bien attention ! Dans le cours de l'évangile, le mot "disciple" sera à épingler. » On sera obligé de faire un conglomérat pour voir ce qu'il en est d'être disciple. En tout cas l'Évangile ne veut pas que Jésus ait des disciples comme en avaient les juifs ou comme en avait Jean-Baptiste. Qu'est-ce qu'il en sera d'être disciple ? Comment on le verra au chapitre suivant, être disciple c'est être capable de prendre son grabat, de prendre son poids d'humanité, d'être orienté vers sa destinée et en même temps de recevoir cela comme étant un cadeau, un don gratuit. Là on trouvera une définition étonnante de la liberté. C'est pourquoi le thème du disciple sera extrêmement important, surtout à partir du chapitre 10.

 

baptême de Jean-BaptisteL'autre thème qui est introduit c'est celui du baptême. Ne pensez surtout pas au baptême chrétien tel que nous le pratiquons. Dans ce texte, ce n'est pas cela qui est visé. Dans la primitive Église il y avait deux sacrements, le baptême et l'eucharistie. Bien plus tard l'Église en a trouvé sept, mais au XIe siècle par exemple certains pensaient qu'il en avait trente, d'autres qu'il n'y en avait que trois, et d'autres encore qu'il y en avait sept. Le sacre des rois a failli être un sacrement !

Le baptême dans l'Évangile c'est la même chose que le chrisma (l'onction) : le baptisma c'est le fait d'être teint par de la teinture, donc changé complètement au plus profond de soi par la rencontre du message. Rappelez-vous que pour Jean le commandement nouveau, c'est que déjà la nuit s'en va et que le jour se lève (cf. 1Jn 2,8), c'est que déjà on est dans la résurrection du Christ, on est déjà dans la dimension ressuscitée de Jésus.

On voit donc que ce premier verset n'est pas anodin, il soulève des questions sérieuses : qu'en est-il d'être disciple du Christ ? Qu'en est-il d'être plongé, teint, transformé dans le Christ ?

 

bien que Jésus ne baptisait pas, mais c'étaient ses disciples… (v. 2).

Cette remarque a été introduite par la communauté johannique, c'est une espèce de correction. Pourquoi la communauté a-t-elle ajouté cela ? C'est qu'elle veut bien souligner qu'il n'y a pas égalité de comparaison entre Jean-Baptiste et Jésus. Si cette remarque est donnée, ce n'est pas pour corriger l'anecdote, c'est pour orienter vers le sens. En effet, là où le Christ va être baptisé, là où il va devenir le Christ, c'est évidemment dans la mort-résurrection. On a ici un procédé typique, un questionnement qui est courant.

Chez les baptistes, on a l'habitude de dire que le baptême accorde le pardon des péchés et donne la garantie de l'ultime, de l'eschatologie, de ce qui est dernier. Et c'est là que la communauté johannique questionne le questionnement : « est-ce bien dans un baptême d'eau que se fait le véritable baptême ? » C'est cela qui est mis en question. Comme eux, moi aussi, je m'interroge à l'heure actuelle, par exemple je me demande : « qu'est-ce que c'est que baptiser un enfant ? » Je crois que c'est une question que nous avons continuellement à nous reposer. On ne peut pas se satisfaire d'une soi-disant évidence. Il est bien certain, par exemple, qu'à l'heure actuelle, si je m'interroge sur ce qu'il en est des ministères dans l'Église, je ne peux pas me satisfaire de ce qui a été défini à partir de la fin du Moyen Âge, je ne peux pas me satisfaire de l'ordre qui existe : le pape, les évêques, les curés. Rien à faire ! Je suis obligé de re-questionner : « Qu'est-ce qu'il en était véritablement du pouvoir et de la distribution du pouvoir dans l'événement de Jésus Christ ? » Il faut continuellement se réinterroger en retournant à l'origine. Pour autant, je ne suis pas contestataire, je ne retourne pas à l'origine pour détruire. Retenez bien cela : je parais contestataire, mais ce n'est pas vrai ! Il n'y a pas plus traditionnel que moi, j'en suis certain ! Je retourne à ce qui est l'origine pour essayer de voir ce qui a été laissé de côté par hasard, ce qui a été laissé de côté mais qui se trouve dans les textes.

Ce n'est pas moi qui ai inventé l'équivalence de chrisma et baptisma, c'est dans la première lettre de Jean aux chapitres 2 et 3. Je n'invente pas ! J'ai cherché, j'ai peut-être pinaillé, mais cela c'est mon rôle ! Et je le garde !

 

3Il (Jésus) quitta la Judée et partit de nouveau vers la Galilée 4et il fallait qu'il passe à travers la Samarie (v. 3-4).

Carte,Nous retrouvons notre géographie théologique. Jésus laisse donc la Judée de côté. Il avait déjà quitté Jérusalem après la fête de la Pâque, il s'était arrêté en Judée – cela avait été mentionné – et là il quitte la Judée et passe dans la Samarie[2], il part pour la Galilée.

On retrouve donc notre schéma : il quitte Jérusalem - le lieu où ce qui l'attend c'est la mort - et il repart en Galilée.

Il doit passer en Samarie, or il sait bien qu'un vrai juif n'a pas de rapport avec les Samaritains. En effet les Samaritains sont les descendants de ces colons qui ont été transportés par les Assyriens après la prise de Samarie. Quand Samarie est détruite en 722 avant JC, la majorité de la population est déportée dans le nord de la Syrie. Plus tard d'autres seront déportés du côté de Babylone, mais ce sont des déportés de Jérusalem en 486. En 722 la majorité de la population de Samarie est déportée et à la place Sargon y fait établir des tribus qui viennent du côté du lac de Van, donc des tribus païennes avec leurs dieux. Ces tribus se sont mariées plus ou moins avec les juifs du Nord qui sont restés là, et pour finir les nouveaux venus vont se convertir, ce qui va donner une nouvelle forme de judaïsme : ils ne gardent que les cinq premiers livres de la Torah et c'est ce qui forme le Pentateuque samaritain. Ce Pentateuque samaritain est intéressant à étudier pour nous, voire à comparer avec le Pentateuque qui nous est parvenu dans la tradition juive et dans la tradition des Septante. En tout cas ces Samaritains sont considérés comme des païens, comme ceux qui ont tout mélangé, le pur et l'impur. À travers cette distinction, ce qu'on voit se lever c'est l'interrogation : « Qu'est-ce qu'il en est d'être juif ? » et il y a un processus d'identification ; « Qu'est-ce qui fait que je suis du peuple d'Israël ou non ? » Et dans l'évangile de Jean le débat va culminer au chapitre 8 quand Jésus dira aux juifs : « vous êtes fils du diable », c'est-à-dire fils de celui qui sépare, fils de ceux qui excluent : avec vos privilèges vous excluez les autres, donc vous êtes du côté du diable. C'est d'ailleurs un débat qui était extrêmement vivant dans le judaïsme de l'époque. Par exemple les prêtres de Qumran, donc les esséniens, avaient été excommuniés par les prêtres de Jérusalem.

Pour nous, la question qui nous est posée c'est : « Qu'est-ce qu'être chrétien ? » En effet, derrière la question « Qu'est-ce qu'être juif ? » se trouve la contre question « Qu'est-ce que c'est qu'être d'Israël ?» et « Qu'est-ce que c'est qu'être du Christ ? » La question qui nous sera posée à nous : « Si tu te définis en tant que chrétien, quels sont les critères que tu te donnes ? »

 

Alors ici il y a un mot important : « il fallait ». On peut se dire que c'est une nécessité géographique, à savoir que la route vers la Galilée passait obligatoirement par là. En fait non, il y avait une autre route pour aller en Samarie, il suffisait de prendre les bords du Jourdain, et arrivé à la hauteur de Beit Shéan, de repasser à l'intérieur du pays et de traverser la plaine d'Yzréel. Il y avait aussi un autre chemin qui passait le long de la côte et près de Megiddo.

Donc le "il fallait" (deï) : je soupçonne que c'est un mot de la destination, et même de la prédestination. Je pense qu'il faut le lire en fonction du destin : il faut que le Christ ait une résolution vis-à-vis de ces gens-là.

Mais le mot "prédestination" est à bien entendre. Il ne faut pas prendre le préfixe "pré" au sens d'une anticipation dans le temps. Il n'y a pas de prédestination en ce sens-là, il n'y a pas un plan de Dieu qu'on ne ferait qu'exécuter, il n'y a pas de dessein de Dieu qui devrait se réaliser, on n'est pas sur une scène de théâtre. Donc il n'y a pas de prédéterminations au sens où il y aurait une volonté de Dieu qui devrait se réaliser et qui serait une sorte de contrainte. Le "pré" est à prendre dans un autre sens, c'est-à-dire qu'il désigne "celui qui domine", "celui qui règne". Quand on ouvre l'Évangile, la première question est celle du règne de Dieu, c'est-à-dire : « Qui règne ? Qui domine ? » Et là on ne peut que constater ce qui est de l'ordre de la ténèbre et ce qui est de l'ordre de la lumière. Cela ne vient pas de la faute de l'homme, c'est comme ça, c'est la situation. Mais alors, qu'est-ce qui va dominer ? C'est là qu'on peut parler du destin, de la destinée que se donne Jésus et qui est le sommet de la liberté. Il y a ce "il fallait"… il fallait parce qu'il ne peut pas en perdre un seul, parce qu'il ne peut pas en écarter un seul, parce qu'il ne peut pas en exclure. Il fallait qu'il les rencontre, il ne devait pas les éviter.

De même pour nous, il faudra que je réalise ce qu'il en est du désir de Dieu, et essayer d'arriver à la mesure du désir de Dieu sur moi… mais ça, je ne le sais pas - « tu ne sais ni d'où il vient ni où il va » - mais je sais très bien que le désir de Dieu est bien supérieur à tout ce qu'on peut désirer, et donc je peux dire « que ta volonté soit faite » car ça veut dire : « que la plénitude de ce que je suis dans ta pensée se réalise, que je devienne à la limite de toutes les capacités que tu m'as données, que ce qui est mon propre et que personne ne peut réaliser à ma place, que ce soit cela qui l'emporte. » On ne me demande pas de faire des commandements, on ne me demande pas de gagner mon ciel, on ne me demande pas de faire des choses pour avoir des mérites, on me demande simplement d'essayer de faire en sorte que se manifeste ce qu'il en est du désir de Dieu sur moi… et c'est beaucoup plus vaste, et c'est la vraie liberté !

La liberté comme la vérité, c'est de devenir véritablement et profondément ce qu'il en est de moi dans le désir de Dieu, et que personne ne peut manifester à ma place. Et c'est cela qui est le sacré. Le sacré est là, dans ce propre qui nous est donné et que personne ne peut jouer à notre place.

 

Il vint donc vers une ville de Samarie appelée Sychar qui était près du terrain que Jacob avait donné à Joseph son fils. (v. 5).

On trouve le mot "Sychar" pratiquement dans tous les manuscrits mais il y a un manuscrit syrien qui porte "Sichem", je pense que c'est un scribe qui ne connaissait pas Sychar et qui a mis Sichem. Donc il faut maintenir Sychar, mais on ne connaît pas ce nom dans toute l'onomastique palestinienne, dans tout le recueil des noms propres de la Palestine. Certains ont voulu l'identifier avec Askar, mais si vous passez par là, vous verrez que c'est un site qui est un établissement médiéval ; le mot askar désigne beaucoup plus un campement militaire qu'un village, donc ça ne doit pas être cela. Je renonce à savoir ce qu'il en était de Sychar !

C'était donc proche du domaine que Jacob avait donné à son fils Joseph (cf. Gn 48, 22 ; Josué 24, 32). La mention de Jacob n'est pas étonnante, parce que Jacob est le fils d'Isaac, et Isaac c'est l'homme du bûcher, l'homme du sacrifice raté (cf. Gn 22) tandis que Joseph est celui qui donne la nourriture (cf. Gn 41-55sq). Il y a ici une volonté de lier le chapitre 4 de Jean avec le chapitre 6 c'est-à-dire de lier l'eau vive avec "le pain, le véritable". Il y a certainement une double question : "Qu'en est-il du pain véritable ?" et "qu'en est-il de l'eau authentique ?" Déjà est introduit le thème du chapitre 6 : la nourriture, la vraie, ne s'achète pas. Et on rejoint Isaïe 55 : l'eau est donnée gratuitement : « Venez, buvez… » Le grand thème prophétique, c'est le thème de ce qui est donné.

 

Puits de Jacob, 1839, wikipedia… une ville de Samarie… près du terrain… 6Et il y avait là la source de Jacob.

Ces mentions servent à la Samaritaine pour déterminer son lieu d'appartenance. Il y a une ville, il y a un terrain et une source qui est aussi un puits (v. 12) puis sera mentionnée une montagne (v. 20). En fait, le puits de Jacob que l'on connaît n'est pas un puits creusé dans la terre, ce n'est pas une citerne, ce n'est pas non un puits cimenté – le ciment à citerne a été trouvé vers 1200 avant Jésus-Christ, ça a été quelque chose d'extrêmement important pour la conquête de la Palestine et le développement des villes, et c'est un phénomène qui a fini par tuer la fraternité des tribus.

En tout cas, ce qui est mentionné ici, c'est que c'est un puits (v. 12) et en même temps une source, donc une source souterraine mais qui est accessible à partir de l'extérieur : c'était la source de Jacob.

La question qui va être posée c'est : « Qu'en est-il de la bonne source ? »

  

Jn 4, Jésus et la Samaritaine, Berna LopezJésus donc, fatigué par la dureté du chemin, s'assit ainsi près de la source. Il était comme la sixième heure. (v. 6b)

Que veut dire cette fatigue de Jésus ?

La sixième heure du jour, c'est midi. Il est certain qu'en Palestine il ne fallait pas aller chercher de l'eau à midi, il fait trop chaud. On y va le matin ou le soir. En indiquant qu'elle y va à midi, il y a la volonté de susciter l'étonnement.

On sait que Jean utilise la signification des chiffres. Dans le grand témoignage de Jean-Baptiste il y a six jours qui étaient recensés, ce qui ouvrait sur le septième jour qui était celui de la grande révélation. Au chapitre 20, celui de la résurrection, Jésus se sert de la semaine c'est-à-dire du 6 + 1 = 7 ; puis après, il se sert du jour octave qui est le jour de la répétition, le jour du renouvellement.

Ici le chiffre six est avancé pour marquer l'inachevé, pour marquer l'imminence de l'achèvement et de l'accomplissement. On est dans le maintenant où les vrais adorateurs vont être révélés. Il dira : « l'heure vient et c'est maintenant. » (v. 23).

Il y a autre chose : le Christ est fatigué – c'est un verbe au parfait grec – il est fatigué et il n'en peut plus, il ne peut plus faire le chemin. Je sais que nombre d'exégètes disent : cela prouve la nature humaine de Jésus et donc Jésus avait bien une nature humaine et nature divine. Laissez tomber cela. Jésus est totalement Jésus, et Dieu aussi peut se fatiguer. D'ailleurs, dans l'Ancien Testament, quand Dieu est fatigué il se met en colère, tandis qu'ici, quand Jésus est fatigué, il se trouve en état de manque.

Il y a la fatigue du chemin, mais le Christ est surtout continuellement assoiffé de l'humanité. C'est à la neuvième heure, l'heure de l'accomplissement, qu'il dira « J'ai soif » (Jn 19, 28) et il est dit expressément que c'est "selon les Écritures" qu'il fallait qu'il dise cela.

Il ne faut surtout pas se représenter Dieu comme étant d'une catégorie qui serait de l'ordre de l'insensible, du non-mobile et du non-changeant. C'est cela que Jean essaie de traduire : dès le début il montre que le chemin de Jésus est orienté vers, qu'il est ajusté, qu'il est conduit. Ce qui demeure, c'est son immense soif des hommes. « J'ai désiré d'un grand désir manger cette pâque avec vous » (Luc 22, 15). Jésus le révélateur est fatigué et sa fatigue est à l'ouverture de la révélation.



[1] « Dans l’antiquité chrétienne, la préparation au baptême, pendant le Carême, donnait lieu à un certain nombre de rites préparatoires, appelés "scrutins" : il s’agissait de "scruter" (du latin scrutinium, action de fouiller, de rechercher, de visiter) les intentions des catéchumènes, en s’assurant de leurs dispositions intérieures et en pratiquant sur eux des exorcismes. La discipline actuelle du baptême des adultes a maintenu trois scrutins fixés normalement aux 3e, 4e et 5e dimanches de Carême ; célébrés à la messe dominicale, après l’homélie, ils comportent une prière silencieuse, une prière commune pour les catéchumènes et un exorcisme. » (Dom Robert Le Gall – Dictionnaire de Liturgie. Source : site liturgie.catholique.fr)

[2] Le Royaume d'Israël (royaume du Nord) avait pour capitale Samarie, et cette ville a donné son nom à tout le territoire (cf. Osée 14, 1).