Voici la suite du commentaire dont le début figure dans le message précédent. On a ici tout le dialogue entre la femme samaritaine et Jésus en l'absence des disciples avec le thème de l'eau et de la soif, le thème du mari (et donc de la femme), le thème de l'adoration et du culte (avec la mention de l'Esprit)… et bien d'autres thèmes relevés par J. Pierron !

La présentation de l'ensemble figure dans le message précédent. Ceci est la transcription d'une série de cours qui n'a pas été relue par Joseph Pierron, il peut y avoir des erreurs.

Comme l'ensemble était copieux, il a été divisé en trois messages :

 

Deuxième partie

Commentaire du dialogue entre Jésus et la femme (Jn 4, 7-27)

Par Joseph Pierron

 

1) v. 7-9 : thèmes de la soif, de l'eau, du puits-source

 

Jn 4, la Samaritaine et Jésus, Berna Lopez7Vint une femme de Samarie puiser de l'eau. Jésus lui dit : "Donne-moi à boire" 8car ses disciples étaient partis vers la ville acheter des nourritures. (v. 7-8)

La fatigue de Jésus (v. 6) nous concerne. Jésus fatigué ouvre ici pour nous une parole qui est inaudible, une parole que je ne peux pas saisir et que je ne peux pas comprendre. « Donne-moi à boire » (v. 7) va traverser tout l'Évangile. C'est la parole qui nous est lancée.

La soif de Dieu est bien plus importante que tes petits désirs. C'est que Dieu attend, non pas que tu sois tourné vers tes petits désirs, mais que tu sois tourné vers ce qu'il veut de toi.

Il y a un extrême écartement entre ce qui est dit et ce qui est à entendre ; on est là dans l'entendre où entendre est certainement de l'ordre de la merveille.

« Donne-moi à boire » : tout le thème du chapitre est levé avec cette phrase. C'est le mot qui oriente la lecture. Qu'est-ce que la soif que Dieu a de nous ? qu'est-ce que la soif que j'ai de Dieu ? qu'en est-il de cette soif, où la trouve-t-on ?

 Il a envoyé ses disciples faire des courses, donc il se retrouve seul avec cette femme jusqu'à ce qu'ils reviennent (v. 27)

 

La femme samaritaine lui dit donc : "Comment toi qui es Judéen, me demandes-tu à boire à moi qui suis femme samaritaine ? "- car les Judéens ne se mêlent pas aux Samaritains (v. 9).

Elle le prend donc pour un Judéen (d'où viendra le mot juif) alors que lui en fait est un Galiléen. Il y a une différence entre les deux. Les juifs-Judéens, ceux qui appartiennent au petit royaume du Sud, prétendent détenir la vérité et pouvoir l'enfermer dans des commandements ; ils ont le savoir qui est un pouvoir. Là jecaricature, car il faut dire qu'à l'époque de Jésus il y a d'autres courants que les pharisiens, en particulier les saducéens, les esséniens, les baptistes, les zélotes… le judaïsme est loin d'être unifié. Cependant, quand saint Jean parle des Judéens, il s'agit généralement des pharisiens de Judée. Quant aux Galiléens, ce sont eux, des gens du Nord, des gens de passage, des gens du métissage, et c'est pour ça qu'ils sont tenus en mésestime par les juifs de Judée. Ceux-ci disent : « qu'est-ce qui peut sortir de bon de Nazareth ? Qu'est-ce qui peut sortir de ce pays qui est aux ombres de la mort ? » Et c'est là que l'évangile de Jean opère une première inversion : quand Jésus monte à Jérusalem, il ne monte pas vers la vérité, mais il monte à la mort ; et quand il descend en Galilée, il va vers la mission, vers l'ouverture aux frères. Donc Jésus inverse complètement le système d'interprétation des juifs-Judéens.

Jésus n'est pas Judéen, il n'est pas des écoles de Jérusalem, mais il est Galiléen. Mais en fait il ne s'agit jamais de demander sa carte d'identité à Jésus puisque ce n'est pas au moyen de l'histoire que je vais pouvoir l'identifier. Par contre je suis obligé d'identifier Jésus : « qu'est-ce qu'il est pour moi, aujourd'hui, au travers de cette parole qui n'est plus adressée à la Samaritaine ou aux disciples, mais à moi aujourd'hui ? » L'Évangile n'a pas de sens s'il ne m'est pas adressé à moi comme croyant dans une communauté de croyants.

Voyez la profondeur que prend la formule de la Samaritaine : Comment, toi… -  Elle n'a pas dit "pourquoi" - comment se fait-il que toi qui es Judéenmoi qui suis une femme Samaritaine. Et en répondant elle définit son identité à elle.

On voit que les questions vraies commencent à se dégager :

  • à propos de Dieu : « Comment peut-il être assoiffé ? Comment peut-il dire “j'ai soif ?” »
  • à propos de tout homme (ou toute femme) il y a deux questions : « comment j'identifie le chemin, comment est-ce que je m'ajuste à ce qui doit advenir » et aussi : « qu'est-ce qu'il en est d'être un homme (une femme) dans cette réalité qui est notre vie ?

Donc trois questions :

  • Comment Dieu peut-il dire « J'ai soif », quelle est donc la non-satiété de Dieu ? Je ne peux pas comprendre Dieu d'emblée comme étant dans un état de perfection, mais je dois le maintenir dans un mouvement.
  • Comment vais-je identifier le chemin ? Je suis toujours dans cette fameuse formule : « Je suis le chemin qui est la vérité et la vie » (Jn 14, 6). Cela veut dire que la vérité et la vie c'est un chemin, c'est un mode de "se diriger vers", c'est un mode de "se tourner vers", c'est le fondement même de ce qu'il en est de la prière.
  • Comment l'homme va-t-il s'identifier, quelle est sa vérité ? Si je dis que je suis "un être animé ayant la parole" – ce qui est la définition classique –, ça ne donne aucun sens à ma vie. Le sens, ça va être de marcher. Autrement dit : d'une part l'humanité doit viser l'union et la communion entre Dieu et les hommes, et d'autre part elle doit assurer la garde et la sauvegarde du propre de chacun.

 

2) Versets 10-15 : l'eau de Jésus, le puits-source donné par Jacob

La fameuse parole énigmatique "Donne-moi à boire" va être ré-dupliquée pour la compréhension de la femme, avant que l'on ait la parole de révélation.

 

Jésus et la Samaritaine, sculptureJésus répond et lui dit : "Si tu savais le don (l'acte de donner) de Dieu, et quel est celui qui te dit "Donne-moi à boire", c'est toi qui lui demanderais et il te donnerait l'eau vive (l'eau vivante) (v. 10)

Nous sommes ici devant une image que l'on peut prendre pour une métaphore, c'est-à-dire une image dont le sens est déplacé. Cette distinction entre sens direct et sens métaphorique a connu son développement jusqu'à Saint Thomas d'Aquin : distinguer entre un sens direct (littéral) et un sens qui ne serait qu'une métaphore. Je sais que Paul Ricœur parlera de "métaphore vive" pour se distinguer.

Pour moi personnellement, je pense qu'on est en plein langage symbolique et que c'est là au contraire que se trouve indiquée la réalité. Ce n'est pas une image mais c'est là qu'est désignée la réalité. Je vais donc essayer d'approcher ce verset en me disant : mais qu'est-ce qui est visé là ? Quelle est la réalité ?

Au premier abord cette phrase semble être une question de fréquentation. Et on sent que Jésus dit : « Toi la Samaritaine et moi le révélateur, ce n'est pas en déclinant nos identités que l'on va se rencontrer. » Donc ce qui va identifier, c'est l'eau.

La première remarque l'on peut faire, c'est que pour répondre à la question de la femme : « comment me demandes-tu à boire… » Jésus dit : « si tu savais le don de Dieu… »

Pour les juifs, à l'époque du Christ, l'eau la plus précieuse c'est la Torah (la Loi), c'est ce qui donne d'être. Pour Jésus l'eau de la Samaritaine est insuffisante. Il s'agit pourtant d'un puits, et d'un puits qui est profond, qui est aussi une source, donc il s'agit d'un puits en tant qu'il est distingué des citernes. Au XIe siècle on a inventé le ciment à citernes, et puis on a le moyen de garder l'eau dans des puits cimentés. Mais pour eux, ce n'est pas un vrai puits. Un vrai puits c'est celui qui est creusé et qui débouche sur une source souterraine, avec de l'eau vive qui passe dessous. En effet le puits de Jacob est sur un cours d'eau intermittent. Donc il s'agit vraiment d'un puits.

 

La question du puits-source.

La Samaritaine, broderie de Nicole RenardC'est « notre père Jacob qui nous a donné le puits, et lui en a bu et ses fils et ses troupeaux ?» (v. 12).Pourquoi insiste-t-il sur cette question du puits ? Parce que c'est là qu'est la question de l'appartenance. Ici le puits est celui donné par Jacob.

On peut se demander pourquoi il se réfère à un puits qui vient de Jacob et non à un puits d'Abraham, car on en connaît des puits d'Abraham, il y en a un peu partout. Je pense que s'il s'agit de Jacob c'est parce que c'est lui qui a lutté avec Dieu toute la nuit (Genèse 32), il a lutté contre celui dont il avait tendance à se faire une idole. À la fin Jacob est touché à la hanche (v. 25) et il en restera boiteux, et il dit à l'autre : « je ne te laisserai pas aller que tu ne m'aies béni », et quand il s'arrête de parler, la voix céleste lui demande son nom qu'il donne, mais la voix divine reprend : “ton nom ne sera plus Jacob, mais tu seras appelé Israël car tu as lutté avec Dieu et avec des hommes, et tu as été vainqueur.” (v. 28). Ce nom d'Israël, on l'interprète donc comme voulant dire "fort contre Dieu". Autrement dit, tu es fort contre Dieu mais tu es quand même boiteux !

Donc le mot de Jacob est introduit ici référence à la religion patriarcale, on saute par-dessus Moïse et on se réfère au moment où le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob n'a pas encore de nom. Le nom "Yahvé" sera donné que dans les événements du Sinaï. Jusque-là c'est un Dieu anonyme, le Dieu des Pères, le Dieu proche mais qu'on ne peut pas enfermer.

Dans Livre des Jubilés, ce puits de Jacob est appelé Beershéva, mot qui est traduit par "puits du serment" ou encore "puits des Sept[1]" (il appartenait à sept clans). C'est le puits de la promesse, le puits où Dieu est engagé. Pour eux, le puits c'est la promesse de Dieu, ce n'est pas d'abord la Loi.

Et ce qui est annoncé comme promesse à Jacob se réalise dans la rencontre de Jésus et de la Samaritaine : sans que la Samaritaine le sache, le serment, la promesse est en train de se réaliser par cette rencontre.

 

À propos du puits (béer en hébreu), on a un très beau poème en Nombres 21, 16-18.

« De là ils allèrent au puits (à Béer). C'est ce puits dont Yahvé dit à Moïse : “Rassemble le peuple, et je leur donnerai de l'eau.”
17Alors Israël chanta ce cantique :
Monte, puits, chantez pour lui
18Puits qu'ont creusé les princes,
Qu'ont foré les chefs du peuple,
Avec le sceptre, avec leurs bâtons! »

C'est donc le thème du puits qui a été donné par Dieu, le puits charismatique. Ce sont les princes qui le creusent, les chefs du peuple qui le forent, et c'est ce qui donne l'orientation vers Dieu. Le puits n'est donc pas simplement la réalité matérielle, c'est ce qui donne le sens de la marche.

Ce texte a été repris à Qumran. Quand ces juifs qui étaient des sadducéens, des prêtres, ont quitté le Temple de Jérusalem et sont allés sur le bord de la Mer Morte à Qumran – Qumran c'est ce qui avait pour nom "Gomorrhe" (vous connaissez Sodome et Gomorrhe) – ils se sont donnés une règle, le code de l'alliance que l'on possède. Là ils parlent du puits qu'ont foré les princes, et on retrouve ce qu'est pour eux le puits : c'est l'interprétation que l'on donne pour que la parole reste vivante, c'est la parole qui les maintient en état d'éveil, c'est la parole qui les fait vivre et qui ne les laisse pas s'installer dans des rites et des sacrifices.

Je ne peux pas tout passer en revue…

On a donc une tradition nette : le puits ne peut être limité à sa réalité de puits. La réalité du puits de Jacob, il faut la maintenir du fait qu'elle indique une autre réalité qui est la volonté de faire vivre. Il y a là quelque chose de l'ordre du don, et l'ordre du don se trouve dans celui qui dit à la Samaritaine qu'il va donner de l'eau.

 

11Elle lui dit : "Tu n'as même pas d'instrument pour puiser, et le puits est profond, d'où auras-tu l'eau vive ?" 12Es-tu plus grand que notre père Jacob qui nous a donné le puits, et lui en a bu et ses fils et ses troupeaux ?" (v. 11-12).

Ici on trouve le thème du "plus grand". Chez saint Jean c'est le thème de ce qui est le plus originaire, le plus sourciel. On l'avait déjà vu à propos du Baptiste : « celui qui vient après moi est plus grand que moi. » Il faut être du plus grand pour aller vers plus grand. Et pour Jean, le plus grand que c'est toujours la résurrection. Le lieu d'identification du l'eau qui va être donnée, c'est du côté de la résurrection qu'il faut le chercher.

Vous vous rappelez ce que dit Jésus : « Le Père est plus grand que moi » (Jn 14, 28) et en même temps « Le Père et moi nous sommes un » (Jn 10, 30). On est donc dans le thème du "plus grand" qui n'est pas de l'ordre de la comparaison des hommes, qui n'est pas de l'ordre de la comparaison des puits, c'est la comparaison de toute la réalité avec ce qu'il en est de la résurrection. C'est ici qu'apparaît l'ouverture grande à savoir le thème de la filiation : le Père est plus grand que moi parce que seul le Père est le Père, et lui et moi nous sommes un, c'est-à-dire que le Fils est lié au Père.

On est donc obligé de se tourner vers la résurrection pour essayer d'interpréter ce qu'il en est du Christ. Je ne peux me satisfaire du serment et de la promesse. C'est la parole du Christ qui donne son sens plein à la question du puits de Jacob – c'est donc l'inverse du mouvement qu'on fait habituellement où on part de l'Ancien Testament pour interpréter le Nouveau.

 

l'eau vive, Berna Lopez13Jésus répondit et dit : “Celui qui boit de cette eau (la tienne) aura soif à nouveau, 14mais celui qui boit de l'eau que je lui donnerai n'aura plus soif pour l'éternité, mais l'eau que je lui donnerai deviendra en lui source d'eau jaillissant en vie éternelle.” (v. 13-14)

Nous allons essayer d'approcher un peu cette eau que donne Jésus C'est eau n'est pas Jésus, mais c'est lui qui la donne. On a le thème du don, c'est l'ordre de la gratuité, cependant le mot "donner" n'est pas clair. Jésus va donner, mais en fait il ne va pas donner quelque chose ; il va donner l'eau mais l'eau n'est pas quelque chose. De même il va donner sa vie, mais ce n'est pas du tout comme le soldat qui donne sa vie.

Au cœur même de l'évangile de Jean qu'on a un point d'interrogation. Que peut signifier le mot "donner" ou bien le mot "livré pour vous" ? C'est la même question.

Les théologiens du Moyen Âge voyaient dans cette eau la grâce sanctifiante, mais ce concept de grâce sanctifiante est basé sur une distinction grecque entre la substance et accident c'est-à-dire l'aléatoire. En effet à côté de la distinction de la matière et de la forme le Grec avait une autre distinction première entre la substance et l'accident, c'est-à-dire il y avait la sub-stance, quelque chose qui était en-dessous, quelque chose qui demeurait, qui soutenait, qui portait, quelque chose d'essentiel. Et il y avait donc une grâce sanctifiante, substantielle à côté de la grâce qui advenait ensuite et qui était accessoire. Heureusement pour nous cette distinction de substance et d'accident ne joue pas. Par exemple certains disent que dans le péché originel, le péché n'est pas substantiel mais accidentel, et moi je dis que l'auteur qui dit cela n'a certainement pas pensé aux catégories grecques car lorsque je dis que le péché est accidentel, je dis simplement que c'est l'homme qui en est responsable. Celui qui dit cela c'est donc pour en débarrasser Dieu. Or Dieu n'a pas besoin de nos justifications, il n'a pas besoin d'être lavé de nos soupçons. Il est préférable de prendre le texte tel qu'il est où Dieu est impliqué dedans.

Je ne me réfugierai donc pas derrière la grâce sanctifiante pour comprendre ce qu'est l'eau donnée par Jésus. Une autre distinction qui est courante et qui est déjà plus proche de notre texte, c'est de dire : ou bien l'eau vive renvoie à la révélation que Jésus donne aux hommes, ou à l'Esprit que Jésus donne aux hommes. Mais en disant cela peut-être que je cède à la tentation de faire de l'eau une espèce de causalité, ce qui signifierait que je me réfugie de nouveau vers un principe qui aurait des conséquences. Donc ce n'est pas là que je dois chercher le sens de l'eau vive.

Personnellement je pense que le lieu le plus explicite qui nous permet d'aborder l'eau vive, c'est le texte de Jean 7, 37-39. Il s'agit du dernier jour, du huitième jour de la fête de Soukkot (fête des huttes, fête des cabanes). C'est la dernière fête, celle de la récolte qui est en même temps la fête de la royauté de Dieu et la fête de la supplication pour l'eau puisqu'il va falloir que la pluie tombe afin qu'on puisse semer. Le dernier jour de la fête qui est le grand jour solennel, les juifs se rendaient tous à la source de Gihon, la source qui est au pied de l'Ophel, la vieille citadelle. C'est une source intermittente, j'y suis passé : on peut y passer à pied quand il y a peu d'eau, c'est un peu étroit vers la fin mais on peut traverser. C'était là que les juifs allaient parce que l'eau était en mouvement, elle bougeait. Donc on prenait de l'eau et on brandissait des branches de citronniers avec des citrons au-dessus des palmes et on remontait au Temple. Quand on arrivait au Temple, l'eau était répandue sur le parvis comme une immense libation pour obtenir la bénédiction de Dieu.

Or ce dernier jour de la fête, Jésus est là, il se tient dans le parvis du Temple et il se met à crier – remarquez que, chaque fois qu'on a le thème du cri, c'est qu'on est à un sommet de révélation. Par exemple sur la croix il criera « j'ai soif » et d'après l'épître aux Hébreux, il a prié avec un grand cri[2]. Ici, lors de la fête, il crie : « Que celui qui a soif, qu'il vienne à moi et qu'il boive, car, comme dit l'Écriture, de son sein jailliront des fleuves d'eau vive. » Et Jean ajoute après : « Il dit cela de l'Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui; car l'Esprit n'était pas encore donné, parce que Jésus n'avait pas encore été glorifié c'est-à-dire ressuscité. » L'eau et l'Esprit sont donc liés.

On trouve ce même lien dans des textes de Qumran, par exemple le premier rouleau de la Règle p.4, ligne 21 : « Dieu nettoiera toutes les œuvres d'un chacun… et pour le purifier par l'Esprit de sainteté de tous les actes d'impiété, il fera jaillir sur lui l'Esprit de vérité comme de l'eau lustrale (comme de l'eau qui purifie). » On a le même courant d'idée, à savoir que la foi vient du don de l'Esprit, elle vient de ce qui jaillit et qui ne vient pas de nous. Le lieu de la parole qui jaillit, c'est donc l'Esprit de résurrection qui suscite, qui fait tenir debout et qui communique la vie.

 

vitrail,●  Qu'est-ce que la vie éternelle ?

« L'eau que je lui donnerai deviendra en lui source d'eau jaillissant en vie éternelle » : L'Esprit nous communique la vie, mais de quelle vie s'agit-il ?

Le mot "vie" est un mot qui nous est d'autant plus familier qu'il est plus obscur, c'est un des faux-amis. Vous savez que dans la définition grecque qui vient d'Aristote, l'homme est un être animé doué de parole, il se trouve donc dans la catégorie des êtres animés. Mais ce sont des catégories qui ne sont pas celles de la révélation. Chez saint Jean le mot vie (zoê)[3] apparaît comme une manifestation pure, comme quelque chose qui est irréductible à ce qu'il en est des manifestations du monde. C'est une révélation originelle qui n'est pas la révélation d'autre chose. C'est une manifestation qui ne dépend de rien d'autre que d'elle.

En Jn 14,6 Jésus dit : « Je suis le chemin qui est la vérité et qui est la vie. » Autrement dit la vie dont il est question ici est un autre nom de la vérité, elle est de l'ordre de l'inouï.

Et quand nous, nous pensons à la vie, nous pensons très souvent à la maladie alors que saint Jean, quand il pense à la vie, il pense à la guérison, et cette guérison n'est pas du tout le fait de prendre des médicaments, c'est de retrouver ce qu'il en est de la bonne orientation.

Si bien que le terme de vie telle que je rencontre au travers de saint Jean et de la Bible en général, c'est quelque chose qui est de l'ordre de la phénoménologie, c'est quelque chose qui se manifeste, qui apparaît, c'est quelque chose qui doit me situer dans une vérité que la biologie elle-même ne peut pas me donner…

Ici il est précisé « la vie éternelle ». Le mot aïônios qu'on trouve 12 fois dans saint Jean ne désigne pas l'éternité au sens des Grecs car celle-ci est la platitude d'un temps indéfini, ou bien c'est le fait que le temps n'en finit pas de redevenir le même. Mais ici, si on parle d'éternité, c'est que c'est maintenant et c'est toujours neuf. Une caractéristique de la vie telle qu'elle nous est présentée dans l'Évangile, c'est qu'elle est toujours nouvelle, c'est un tournant continuel pour retrouver l'orientation vers Dieu.

 

Samaritaine, ivoireLa femme lui dit : “Seigneur donne-moi de cette eau que je n'aie plus soif et que je ne vienne plus ici pour puiser." (v. 15)

Vous voyez que la femme continue de rester dans l'ambiguïté, dans la non-compréhension. Mais elle introduit un élément nouveau qui va faire que le thème de l'eau va s'éclipser : elle parle de "puiser" l'eau. Nous verrons qu'il ne s'agit plus de puiser mais qu'il s'agit au contraire de recevoir. C'est donc le thème de la parole qui ne vient pas à la force du poignet et qui vient au contraire par l'écoute la plus attentive et la foi.

 

C'est là que se termine le premier passage qui n'a pas beaucoup avancé : la femme n'en sait toujours pas plus, elle est déstabilisée, mise en question, elle reste dans l'indécision. Il n'y a aucune déclaration sur ce qu'il en est de Jésus et sur ce qu'il en est d'elle. On rejoint ici le fait que le croyant est celui qui n'a jamais réussi pleinement à faire l'identification.

 

3) Versets 16-19 : le thème du mari.

Alors qu'ils sont en train de parler de puiser de l'eau, brutalement il lui parle de son mari… c'est un passage assez étonnant.

16Jésus lui dit : "Va, appelle ton mari et viens ici". 17La femme répondit et dit : "Je n'ai pas de mari". Jésus lui dit : "Tu dis bien, que tu n'as pas de mari 18car tu as eu cinq maris, celui que tu as maintenant n'est pas ton mari, en cela tu dis vrai." (v. 16-18)

Le thème du mari semble apparemment impliquer un changement total du discours. C'est quelque chose de typiquement johannique, ce fait d'introduire à un moment donné une rupture qui doit nous donner la capacité de nous s'étonner, de nous interroger de façon renouvelée.

N'oubliez pas que les questions qui étaient posées au travers de la question de l'eau, c'étaient : 1/ « qui est donc celui-là ? 2/ « qu'en est-il de l'homme ? » 3/ la question de la rencontre.

De nombreux commentateurs ont essayé de trouver des pistes pour interpréter ce passage (la question du nom du mari, le recours à des textes comme Osée 2 où la femme court après ses amants…).

Personnellement je pense qu'avec le thème de l'eau et du puits, saint Jean regarde du même côté que dans le thème de l'eau changée en vin, à savoir le thème nuptial. La question est : quel est l'époux de l'humanité ? Cette confrontation de l'époux et de l'épouse, de l'eau qu'il faut puiser et qui sera répandue, c'est un débat qui est beaucoup plus originaire dans la pensée johannique.

À la question de Jésus : « Appelle ton homme », la femme juge au premier degré, elle cite un point qui est une opposition : « je n'ai pas d'homme ».

C'est un manque qui apparaît en parallèle au « j'ai soif » de Jésus, il y a un double appel, celui qui monte de Dieu « j'ai soif » et celui qui monte de l'humanité « je n'ai pas de mari ».

 

Jésus lui dit « tu n'as pas de mari… mais tu as eu cinq maris » et il faut voir que le mot "mari" est utilisé cinq fois dans ce texte, façon de souligner que le mot "cinq" n'est pas écrit par hasard. C'est un procédé johannique qu'on retrouve ailleurs, par exemple au chapitre 6 les questions de cinq pains et de deux poissons, or le mot "pain" est répété cinq fois et le mot "poisson" deux fois.

Pourquoi ce chiffre cinq ? Voici une éventuelle interprétation. Quand Samarie est détruite par Salomon en 722 avant Jésus-Christ, les juifs du Nord seront emmenés en déportation – ce sont les Athéniens qui ont inventé les déportations de peuples, il fallait leur faire perdre leurs racines, leurs dieux – et à la place des Samaritains ce sont cinq peuples qui ont été établis en venant avec leurs dieux. On peut penser qu'ici le cinq vise une révélation qui a été inaccomplie.

 

Lorsque nous lisions le verset 9, je vous disais : la Samaritaine croit qu'elle est une simple femme et qu'elle est une Samaritaine, et ce sont deux choses que Jésus va démolir.

En effet, comme elle le dit elle-même et comme Jésus le confirme, elle n'a pas de mari, ce n'est pas une simple femme. En effet dans ce récit, elle représente toute la communauté de l'humanité réunie. Pourquoi est-ce une femme qui est prise comme modèle et non pas un homme ? Parce que la femme c'est celle qui traverse la patience du temps, et en même temps c'est celle qui enfante, c'est celle qui fait surgir. Et donc quand saint Jean parle de la femme comme il en a déjà parlé aux Noces de Cana et à la fin du discours inauguré par le dialogue avec Nicodème, il faut entendre qu'il parle de la communauté humaine tout entière : c'est l'humanité tout entière qui est appelée.

Elle va s'apercevoir qu'elle ne peut plus être samaritaine car c'est une catégorie cantonale, régionale, ce qui n'est pas suffisant. Il faut qu'elle aille jusqu'au bout et qu'elle arrive à son propre à elle, ou bien au contraire qu'elle disparaisse en tant que simple Samaritaine. Et c'est ce qui va se passer à la fin du dialogue où les Samaritains disent : « Tu es le Sauveur du monde », autrement dit : tous et chacun seront saufs.

 

La femme lui dit : "Seigneur je constate que tu es prophète". (v. 19)

Il faut savoir que, pour les Samaritains, c'est un prophète comme Moïse qui doit revenir.

À la différence de la parole de l'enseignement qui est distante, la parole du prophète est celle de la proximité, elle est de l'ordre de la parole assistante, de la parole qui se rend présente. Ici c'est même de l'ordre de l'événement.

Dans la suite de l'évangile de Jean le thème du prophète, de la parole assistante, prend de l'épaisseur. À la fin du chapitre 15, il parle en effet du Paraclet – mot qui dans le grec courant signifie "avocat" –, c'est-à-dire de l'Esprit en tant que parole assistante. Et c'est à ce propos qu'il dit que l'Esprit « vous rappellera toutes choses et vous donnera de faire des choses plus grandes. »

Une des premières données de cette parole assistante, c'est que c'est une parole qui parle au cœur. Comme le dira la Samaritaine : « Il m'a dit tout ce que j'ai fait » (v. 29), il lui a dévoilé ce qu'il en était de sa recherche.

Au début du chapitre 2 de la première lettre de Jean c'est Jésus qui est appelé "Paraclet". La communauté fait l'expérience d'avoir un Paraclet, il y a quelque chose qui vient et qui va auprès du Père : « Si quelqu'un pèche nous avons un Paraclet, c'est Jésus Christ le juste (le bien ajusté), il est propitiation …», c'est-à-dire qu'il est le lieu[4] où se dévoile le don total de Dieu au sujet de toutes les fautes que le monde a commises.

Le pardon c'est ce qui laisse être ce qui est, c'est ce qui permet à la parole semée (à l'appel qui a été donné) de venir à jour. Quand il s'agit du Christ dans sa parole assistante, le pardon c'est le fait que le premier appel qui m'est adressé (ce qui est ma différence originelle) puisse venir à manifestation. Le pardon c'est dans l'être même de Dieu et de l'homme que cela continûment se trouve.

Par cette formule du prophète Jésus est en train de bousculer toutes les formules qui étaient celles des Samaritains et celle des Judéens pharisiens ; et je ne dis pas de tous les juifs puisque les baptistes étaient beaucoup plus proches de la révélation de Jésus que ne l'étaient des pharisiens ; et je ne parle pas non plus des esséniens qu'il n'a jamais attaqués dans l'Évangile.

Donc le prophète indique le lieu d'une présence active, d'une parole assistante. Et les mots de prophète et rabbi vont se trouver réconciliés par Marie-Madeleine lorsque Jésus lui apparaîtra. Ayant entendu son nom "Myriam", elle dit : « Rabbouni » le désignant ainsi comme le petit maître, celui qui est à la fois le prophète et celui qui enseigne.

Le mode même de connaître est transformé par la résurrection. C'est là qu'est la nouveauté : on ne peut plus entendre la Torah comme étant un commandement.

Chez Paul on retrouve cette catégorie du prophète dans les institutions chrétiennes à côté du presbyteros (l'ancien), celui qui dans d'autres cas est l'épiscopos (l'évêque), celui qui essaie de maintenir et d'administrer la communauté. À côté il y a le docteur, mais aussi le prophète, celui qui rappelle que le péché est complètement dépassé. C'est donc l'idée d'une parole d'espoir, d'une parole qui ouvre une vérité.

 

●   Mini-résumé de ce qui a déjà été lu.

Nous avons lu les 19 premiers versets de ce chapitre et nous allons aborder un nouveau thème. Voyez comment procède la communauté johannique. Dans les versets 1 à 19 il s'agit de la rencontre entre l'humanité et Dieu avec deux thèmes qui pointent : « J'ai soif » du côté de Dieu, et « donne-moi de cette eau », et puis le thème « je n'ai pas de mari ». Ce thème du mari avec le thème du mariage va vers la filiation divine, c'est le thème de la marche vers la résurrection et vers la nouveauté parce que, lui, il est le prophète, la parole assistante.

La suite nous entraîne un peu plus loin, c'est d'abord le thème de l'adoration.

 

4) Versets 20-26 : le culte (montagne ou… )

 

Samaritaine, Ashton gardenNos pères ont adoré sur cette montagne et vous (Judéens) vous dites que c'est à Jérusalem le lieu où il faut adorer. (v. 20)

Jusqu'ici c'est Jésus qui avait conduit le dialogue en disant « Donne-moi à boire », « Va chercher ton mari », cette fois c'est la femme qui pose la question. Une fois de plus l'objet du dialogue semble brutalement changer.

Vous voyez que la femme n'est pas prise dans la rumeur, elle n'est pas dans cette espèce de dévalement où les gens se mettent à suivre Jésus. Elle a été prise dans l'étonnement et la stupeur, et par le fait même elle est entrée dans la zone du soupçon.

Vous remarquez que le texte passe au "nous", on passe du singulier au pluriel (nos pères…). C'est voulu par l'évangéliste pour nous dire : attention, attention, c'est à tous et à chacun des croyants que cette formule est adressée, c'est à tous et à chacun de chercher où est la montagne de la rencontre.

 

La femme interroge celui qu'elle pense être le prophète sur le lieu de l'adoration.

Le verbe "adorer", proskuneïn, signifie "se courber en avant" et correspond à peu près à six mots hébraïques.

  • Le mot le plus employé, shachah (שָׁחָה) indique le fait de trembler ou de faire trembler : par exemple les nuées qui se rassemblent devant Dieu font que Dieu est le cheval noir. Dieu est aussi le Dieu de l'éclair, et donc c'est celui qui fait trembler l'homme. Dans ce thème du tremblement apparaît une notion très importante, c'est la question du sacré.
  • Le deuxième sens c'est "plier le genou", en hébreu barak (בָּרַך), bérek étant le genou – "faire la révérence", c'est le geste de reconnaître celui qui est le seigneur.
  • Il y a un troisième sens avec une racine qui signifie "saluer".
  • Puis on a encore trois verbes qui veulent dire se prosterner, se courber profondément. On a ça dans Isaïe 44, 15 ; Dn 3,5-7 ; 97, 7.

Le mot proskuneïn n'a donc pas le sens technique a priori, mais recouvre une série d'attitudes humaines.

 

Mont Garizim, West BankLa femme dit que l'adoration est nécessaire en face de Dieu. Elle dit qu'il faut le faire ici sur la montagne, c'est-à-dire au Garizim. Devant Samarie il y a deux montagnes : l'Ébal à droite et le Garizim à gauche. Et on sait par l'histoire qu'il y a eu un temple au sommet de l'Ébal (Cf.  Dt 27, 4 et Josué 8, 30-32), mais on n'a jamais trouvé de temple au sommet de l'Ébal. Par contre au moment où les juifs rentrent en Judée et qu'ils se mettent à reconstruire le Temple de Jérusalem, les Samaritains se mettent à construire un temple sur le Garizim. Le vieux texte de Dt 27, 12-13 met un temple sur le Garizim  pour la bénédiction, et un temple sur l'Ébal pour la malédiction.

En 166 avant Jésus-Christ quand Antiochus Épiphane désacralise le Temple de Jérusalem, il y installe sa statue. Par ailleurs le sanctuaire du Garizim est profané et il est détruit par Jean Hyrcan, donc par celui qui prend le titre de "roi des juifs" en 129 avant JC, si bien qu'il n'y a plus de temple au-dessus du Garizim, mais on continue en particulier d'y célébrer la Pâque. C'est le lieu de l'adoration où les Samaritains célèbrent encore chaque année.

 

Jésus lui dit : "Crois-moi, femme, vient l'heure où ce n'est ni sur cette montagne, ni à Jérusalem vous adorerez le Père. (v. 21)

La femme a posé la question du sanctuaire et Jésus lui répond : « ni ici, ni là ». Et donc ce qui est intéressant, c'est qu'on change de lieu : l'axe de la recherche n'est plus le puits mais la montagne avec le thème de la rencontre de Dieu.

Dans ce texte, il y a certainement une allusion à la montagne où Jacob s'est endormi. C'est raconté en Genèse 28 (et rappelé en Jn 1,51). Au réveil Jacob dit : « Que ce lieu est redoutable. C'est ici la maison de Dieu (Béthel), c'est ici la porte des cieux ! » N'oubliez pas que le mot maqom (lieu) est un des titres que les juifs utilisent à l'époque du Christ pour désigner Dieu. En effet, pour éviter de prononcer "Yahvé", ils disent ou bien "Lui", ou bien "le Nom", ou bien "le Lieu".

Dans le verset 21 vous avez quelque chose qui est typique dans Jean, c'est lié au symbolisme de la femme. Pour saint Jean c'est le couple "mâle et femelle" qui est à l'image de Dieu, ce n'est pas l'homme (ou la femme) seul. C'est donc l'ensemble qui est l'image de Dieu. Mais chez saint Jean, dans cette dualité de l'homme et de la femme, la femme représente ce qui est collectif, ce qui est de l'ordre du progressif et du successif, elle représente le temps de l'enfantement et la grande patience dans le temps. Un des modèles est la Madeleine à qui Jésus dit : « Ne me touche pas mais va dire à tes frères… » Dans la symbolique féminine, la femme est celle qui traverse l'épaisseur du temps, alors que dans la symbolique masculine est celle de la rapidité et de l'eschatologie au risque de se tromper (comme saint Pierre), au risque de ne rien voir…

En tout cas, cette symbolique générale de la femme transparaît nettement du côté de la Samaritaine. Et c'est ça qui est neuf, c'est que la révélation n'est pas réservée aux seuls Judéens mais concerne aussi toutes les femmes et tous les païens.

 

Vous adorez ce que vous ne savez pas (ou "ce que vous n'avez pas vu"), nous adorons ce que nous savons parce que le salut est des Judéens (des juifs). (v. 22).

On tombe ici sur une phrase difficile, probablement une des phrases plus difficiles de l'évangile de Jean, et je ne sais pas exactement ce que je vais pouvoir en dire !

En effet généralement le Jésus de Jean ne veut rien avoir à faire avec les Judéens. Au plus il a affaire avec les prostituées, les pêcheurs, la Samaritaine, au plus il a affaire avec les Galiléens, ces hommes des marges, ces métèques, ceux qui ne sont pas des purs juifs. Le Jésus de Jean se tient à distance des Judéens, par exemple vous avez ça en Jn 8, 17 ; 10, 34 ; 13, 33.

« Nous adorons ce que nous savons… ». Il est difficile de ne pas penser que, quand ce texte est rédigé, ce "nous" ne désigne la communauté johannique. Je pense que le "nous" qui apparaît ici est une sortie de l'anecdote, que c'est une interrogation pour ceux qui lisent et qui entendent. Il faut sans doute rapprocher ce "nous" de Jn 3, 11 avec la grande formulation solennelle que Jésus dit à la suite de la rencontre avec Nicodème : « En vérité, en vérité, je vous le dis, ce que nous savons nous le disons, ce que nous avons vu nous en témoignons, et notre témoignage vous ne le recevez pas. » Vous voyez qu'ici il est fait allusion au mystère de la mort et de la résurrection du Christ, et donc il renvoie à l'inouï de l'événement de la résurrection, à ce qui n'a jamais été entendu, à quelque chose que nous approchons dans l'accueil de la parole et du message. Il me semble que c'est à mettre en liaison avec la révélation du pneuma (de l'Esprit) que nous allons trouver au verset 23.

Pour résoudre la difficulté de ce verset, beaucoup d'exégètes le considèrent comme inauthentique, que c'est une addition, que ce n'est pas de saint Jean.

Personnellement je pense que « nous adorons ce que nous ne connaissons pas » signifie qu'on est pris dans une aventure qui va faire la vérité, mais que nous en avons simplement une éclaircie, que nous sommes dans une clairière.

Quant à la première phrase « vous, vous adorez ce que vous ne connaissez pas », comme il s'agit des Samaritains, cela ne fait pas de difficulté. Il dit simplement : vous n'avez pas réalisé ce qu'il y avait dans votre cinquième article de foi. En effet chez les Samaritains cet article désignait la foi à "celui qui vient", à celui qui est le convertisseur, c'est-à-dire au Messie ; et c'est la même chose que "celui qui vient au tournant". Donc Jésus leur dit : vous l'adorez mais en fait vous ne le connaissez pas, vous ne voyez pas qu'il est là maintenant dans ma personne.

Il reste la phrase encore plus difficile : « parce que le salut est des juifs ». Chez saint Jean, "être de" a toujours le sens rigoureux de la source profonde. Par exemple il fait la différence entre "être du monde" et "être dans le monde" et il n'a pas la formule "être au monde". La foi en Jésus-Christ n'est pas une recherche de l'être au monde. Ce n'est pas une recherche de ce qu'il en est de l'homme, mais il s'agit pour eux d'être dans le monde et en même temps de se poser la question « d'où je viens, d'où je suis, d'où j'entends ? »

Pourquoi le mot "les juifs" est-il introduit ? Je pense qu'il y a ici la volonté de l'école johannique de ne pas se séparer de la révélation de l'Ancien Testament. Ils interprètent différemment, cependant la source première qui est la résurrection du Christ est ce qui illumine l'acte fondateur qui s'est passé avec Moïse et qui a été renouvelé lors du retour d'exil, après le nouvel exode. Il est possible que ce soit ce sens-là que soit visé, mais je ne l'affirmerais pas, c'est la seule piste que j'ai trouvée.

J'ai toujours beaucoup de scrupules à supprimer un verset comme n'étant pas authentique. Je prends le texte tel qu'il m'est donné, tel qu'il a été reconnu par l'Église. Par exemple, peu importe si l'épisode de la femme adultère manque dans de très bons manuscrits, c'était certainement un texte qui courait dans la communauté johannique.

 

Mais l'heure vient et c'est maintenant, que les vrais adorateurs adoreront le Père dans l'Esprit qui est vérité. (v. 23a).

Il est question des "vrais adorateurs". Certains traduisent par les "adorateurs authentiques" mais le mot alêthinos ne signifie pas "authentique" chez saint Jean, je n'ai jamais trouvé chez lui l'idée d'authenticité. Ça ne signifie pas que ce sont des gens qui seraient plus concentrés que les autres, qui auraient une démarche spirituelle au sens où le mot "spirituel" a pris un sens chez nous. Le vrai adorateur c'est celui qui est situé dans le découlement de la vérité. La vérité n'est pas subjective, elle n'est pas dans le jugement, elle est dans l'avènement et dans l'événement. Il s'agit donc de ceux qui sont dans cette marche qui est initiée et manifestée dans le Christ Jésus, donc à partir du Père qui est l'insu jusqu'au Fils qui est l'inouï.

Jésus humanitéPourquoi est-il question du Père ici ? Je pense que cette parole assez énigmatique prolonge le secret qui est au cœur de tout le chapitre. C'est certainement le mot qui fait suite à l'eau vive d'une part et au mari d'autre part. Il ne s'agit pas d'adorer le Dieu qui serait l'Être, l'infini pourvu de tous les attributs portés à la puissance absolue. Le mot Père ici désigne le Dieu de Jésus-Christ, et il n'a rien à voir avec le dieu d'Aristote ou même avec le dieu de saint Thomas d'Aquin encore que Thomas d'Aquin ait des paroles pour maintenir le mystère de Dieu. Il ne s'agit pas d'un être tel qu'on ne pourrait en concevoir de plus grand. Non. Le Père, il faut le lier à la filiation. De quelle filiation s'agit-il ici ? Là il faut entendre un des filons majeurs de la pensée johannique, à savoir qu'il y a le Monogène (le Fils qui est un et unique) mais qui pourtant ne se manifeste que quand il nous rassemble en lui. Le chrétien est toujours "en dépendance de", "en suspens" entre l'insu de Dieu et l'inouï de Dieu. Dans la vérité de ce monde-ci tout homme est fils d'un homme et d'une femme sauf parthénogénèse. Mais dans la vérité de la Vie qui est la vie éternelle telle qu'elle est dévoilée ici, tout homme est fils de la Vie, c'est-à-dire de Dieu lui-même. Dans ce cadre-là je ne nais pas au travers d'une généalogie, je nais au travers de la parole. Le discours que le Christ tient sur lui-même fait voler en éclats l'interprétation mondaine de la naissance. Il a dit au chapitre 3 : « Il faut naître d'eau et esprit » comme il dit ici : « Il faut être des adorateurs dans l'Esprit qui est la vérité ». Donc ce à quoi saint Jean fait allusion, c'est que cette naissance consiste en la venue de chaque vivant à la Vie elle-même à partir de la Vie même. Là-dessus vous avez des grands textes : « Personne ne va au Père que par moi… Si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père » (Jn 14, 6-7).

 

Qu'en est-il de ce "pneuma qui est vérité" ? Pour Jean il ne peut y avoir de vérité de la Vie qu'au travers de la résurrection, donc le pneuma qui est vérité, c'est le pneuma de résurrection. C'est dans le corps de résurrection du Christ qu'est le nouveau temple.

Remarquez que quand je lis un texte comme celui-là et que je m'en tiens aux idées, que j'essaie d'en faire un discours théologique, si cela ne m'amène pas au corps du Christ, je ne suis pas au corps du texte. C'est pour cela que le site, le lieu où la révélation est véritablement parole pour nous, c'est dans l'Eucharistie, c'est là qu'est signifiée la valeur de ces paroles. Et c'est pourquoi entendre ou prier, c'est la même chose.

Et c'est ce qu'illustre l'échelle de Jacob où les anges montent et descendent. Ce n'est pas par hasard qu'ici Jésus fait allusion à la montagne, et à la montagne de Jacob, là où Jacob a vu l'échelle. Comme il le dit en Jn 1, 51 : « Vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu montant et descendant sur le Fils de l'Homme. » Il faut qu'au travers du Christ il n'y ait qu'un va-et-vient entre nous et la divinité que nous nous ne connaissons pas et qui pourtant est le lieu de sa manifestation.

Donc la vérité dont il est question ici est la réalité du Dieu invisible dans Jésus, on va être transplantés dans l'existence eschatologique. C'est pourquoi l'adoration en esprit et en vérité n'est pas une adoration où on se dispenserait des rites. Quand Jean fait allusion à l'Esprit, il désigne ce qui est eschatologique, ce qui est ultime. Donc ici il s'agit de l'ultime forme que doit prendre le culte, et c'est forcément lié à la résurrection c'est pourquoi il dit ici « l'heure vient et c'est maintenant ». Cette formule est fondamentale chez Jean où "venir" ne désigne pas simplement quelque chose qui arrive, mais où "venir" est la formule qui met l'accent sur l'heure présente comme étant eschatologique. C'est l'équivalent du maintenant eschatologique que l'on trouve surtout chez saint Paul. Vous retrouvez cette formule « l'heure vient et c'est maintenant » en Jn 5, 25.

Cela veut dire qu'il n'y aura pas de plus haute manifestation, pas de plus haute révélation. Jésus est "celui qui vient" en ce sens-là. Pour autant ça ne désigne pas ce que nous appelons l'incarnation, ça ne désigne pas simplement son passage éphémère. Cela signifie que son événement est le fait qu'il est celui qui est l'ultime et qui donne sa vie.

Les vrais adorateurs ne sont donc pas ceux qui ont une meilleure conscience, ce ne sont pas ceux qui se pensent comme des spirituels, mais ce sont ceux qui se laissent saisir et qui marchent vers ce qu'ils ne connaissent pas parce que dans l'étonnement de l'inouï de Dieu est la réponse.

 

En effet le Père cherche de tels adorateurs de lui. (v. 23b)

C'est une phrase qui paraît anecdotique, dite en passant, mais elle est importante. En effet elle montre que le désir du Père est le même que le désir du Fils. Le Père cherche de tels adorateurs, il est en quête. Notre Dieu est un Dieu qui a soif, ce n'est pas un Dieu qui est satisfait, c'est un Dieu qui continue de venir pour être pleinement lui-même. Ça ne détruit pas du tout ce qu'il en est de l'infini de Dieu, personne d'autre que lui n'interviendra sur lui.

Et il va poursuivre cette idée.

 

Dieu est Esprit et ceux qui l'adorent, il faut qu'ils l'adorent en Esprit et en Vérité. (v. 24)

La formule « Dieu est Esprit » est intéressante car elle montre que ce n'est pas une définition de Dieu. On a des formules identiques, par exemple « Dieu est Lumière » (1 Jn 1,5) et aussi « Dieu est amour » (1Jn4, 8 et 16). Au premier abord, on peut prendre cela comme étant une définition au sens grec et mettre les trois que sont la lumière, l'amour et l'esprit comme étant quelque chose qui serait en dehors de Dieu, des qualités que je pourrais lui attribuer… Or il ne s'agit pas de cela dans notre texte. Les trois se réfèrent non pas à des sentiments, non pas à des vertus, encore moins à des commandements, mais indiquent une posture fondamentale qui se développe et se dévoile toujours dans une histoire.

Autrement dit, notre Dieu n'est pas un Dieu immobile, c'est un Dieu qui ne peut advenir qu'en lui-même, et advenant en lui-même il reprend dans son Fils la totalité de l'humanité. C'est par là que tout est renouvelé. C'est renouvelé non pas par le mérite de l'homme mais par l'attitude de Dieu puisque le pardon précédé le don. Pardonner est l'attitude fondamentale de Dieu… pardonner non pas au sens d'effacer le péché mais au sens de celui qui a la visée de la vie pour tous les hommes.

« Dieu est Esprit ». Le mot "Esprit" est un mot difficile. On a toujours tendance à se demander si ce n'est pas la troisième personne de la Trinité ! En fait, il faut voir que la Trinité a été posée du fait de la rencontre du christianisme avec le monde grec qui est le monde des étants, avec la nécessité de trouver un fondement, un sens sous-jacent, une substance… Or ce qui constitue Dieu et l'homme, ce n'est pas une substance mais c'est ce qui est de la posture exacte, donc de la relation. C'est là que l'homme se trouve constitué, qu'il est mis debout par la parole, et c'est cela qui est la vérité eschatologique.

« Il faut qu'ils l'adorent… » En effet, pour être authentiquement vivant, il est nécessaire qu'il y ait cette structure fondamentale que nous ne possédons pas et qui nous est donnée, à savoir la relation avec le désir, avec la parole et avec l'œuvre de Jésus-Christ. Le "il faut" (deï en grec) n'indique pas un commandement (il faut faire ceci pour avoir cela) mais il indique ce qui est de l'ordre de la destination : ce qui est planté en vous, la posture exacte, la destination qui est la vôtre, c'est vers elle qu'il faut vous tenir, mais en même temps elle est de l'ordre du don. Donc ce "il faut" ne conduit pas à une prédétermination, à quelque chose d'une existence antérieure. Le mot "prédestination" ne figure pas chez Jean, il est chez Paul, mais alors le "pré" n'a pas le sens d'antérieur du point de vue temporel, ça désigne ce qui régit, ce qui domine, ce qui commande (au sens où on parle de donner un ordre), ce qui pilote, ce qui produit – mais produit au sens non pas de produire des objets mais pro-ducere c'est-à-dire "conduire devant" – donc ce qui m'amène devant Dieu et en Dieu.

 

Samaritaine, église de la Voûte-Chilhac, Hte-Loire, VIe sLa femme lui dit : "Je sais que le Messie (Messiah) vient, celui qui est dit Christ (Christos), quand lui vient, il nous annoncera toutes choses". (v. 25).

La femme a entendu le mot pneuma (Esprit) et là elle parle du Messie[5]. Elle ne sait pas lui donner un nom, elle ne sait pas encore le reconnaître. Mais elle s'aperçoit que sa relation à lui n'est plus de l'ordre de la prophétie mais de l'ordre du définitif. Donc elle pense à ce qui va arrêter définitivement, ultimement.

 

Jésus lui dit : "Je suis  moi qui te parle. (v. 26).

Cela signifie « le Messie, je le suis » et en même temps « je suis » c'est-à-dire que c'est en moi que se reconnait ce qu'il en est d'être pour Dieu. Ce « je suis » n'indique pas une référence à l'existence au sens grec du terme[6], mais renvoie à la venue, à l'advenue de Dieu avec nous.

 



[1] Cf. Gn 21,25-32.

[2] « C’est lui qui, au cours de sa vie terrestre, offrit prières et supplications avec grand cri et larmes à celui qui pouvait le sauver de la mort, et il fut exaucé en raison de sa soumission » (Hébreux 5, 7)

[3] Le mot vie (zoê) se distingue du mot bios qu'on traduit aussi par "vie" mais qui relève de la biologie. Quand il est question de vie éternelle chez Jean c'est toujours le mot zoê, et dès qu'il y a le mot zoê, cela désigne la vie éternelle.

[5] Le mot "messie" vient de l'hébreu, il a été traduit en grec par Christ, et il signifie "oint", ici il est "oint de pneuma".

[6] Pour Joseph Pierron,  l'exégèse de « je suis celui qui suit » d'Exode 3 qu'on trouve dans la Bible grecque ne renvoie pas à l'être au sens grec du terme.