« Nous ne nous réduisons pas à l'idée que nous avons de nous, Dieu merci ! Le "je" humain est aussi un "je" qui participe au mystère du "Je christique"…» L'homme n'est pas enclos en soi. En chacun il y a une volonté profonde, une volonté insue ("je ne sais pas"), et l'évangile nous révèle que la volonté de Dieu et cette volonté profonde c'est la même chose.

Cette méditation de Jean-Marie Martin est extraite de la retraite de 7 jours sur le thème "Obéissance et liberté" qui a eu lieu à l'espace Sainte-Bernadette de Nevers en juillet 1998. Suite à une question d'une participante dans la séance de questions de fin d'après-midi du 3e soir, il a répondu en reprenant des thèmes fondamentaux dont il parle souvent.

 

La volonté profonde de tout homme

 

Dans le Notre Père nous disons « Que ta volonté soit faite » mais le verbe "faire" n'est pas dans le texte, il y a simplement « Que ta volonté soit », ou plus exactement d'après le grec : « Soit ta volonté ». Disant cela, je ne demande pas à Dieu de faire des choses conformément à sa volonté, je demande : « Laisse venir ta volonté ». De quelle volonté s'agit-il ? Il s'agit de la volonté déjà révélée de Dieu : que nous vivions !

« Que ta volonté soit… » signifie : « que ce que tu révèles du secret de ton cœur (ta volonté) se révèle encore davantage et s'accomplisse en nous et pour nous »

L'Évangile est le dévoilement du cœur de Dieu, et celui-ci est le dévoilement de l'agapê. L'Évangile est la manifestation de ce que le plus secret se dévoile comme amour… La volonté en Dieu c'est le secret, ce qui est mystérieux et qui se donne à voir dans le Christ.

Il ne faudrait pas croire que nous sachions clairement ce qu'il en est de notre volonté d'homme. D'une certaine façon notre volonté c'est notre identité, mais cela ne correspond pas simplement à ce que nous savons de nous-même. Il y a plus mystérieux et plus intime en nous que ce que nous savons de nous. Nous ne nous réduisons pas à l'idée que nous avons de nous, Dieu merci ! Le "je" humain est aussi un "je" qui participe au mystère du "Je christique".

 

Il ne faut pas confondre la volonté constitutive profonde de l'homme et les multiples vouloirs, les multiples désirs qui le poussent. Notre "je" n'est pas un je monolithique ; nous disons "je" à plusieurs niveaux de nous-même. Et notre "je" plonge dans quelque chose de mystérieux. Ce quelque chose de mystérieux, c'est sans doute le nom secret que Dieu nous a donné (Réjouissez-vous de ce que vos noms sont inscrits dans les cieux, Lc 10. 20). Nous ne connaissons pas notre propre nom, nous connaissons le nom qui nous suffit pour appeler et être appelé dans le cours de notre quotidien ; et cependant, ce qu'il en est de nous n'est pas épuisé par cela. Nous sommes en semence, en caché, quelque chose de nous-même n'est pas encore révélé et est dans la connaissance de Dieu.

Nous sommes "créé", ça ne signifie pas du tout que nous avons été "fabriqué", mais ça veut dire que nous sommes de toute éternité "voulu", "appelé" : nous avons un nom.

"De toute éternité" : c'est le moment du vouloir de Dieu, le moment secret. Il n'est pas révélé encore à nous-même ce que nous serons, et saint Jean le dit explicitement : « Nous sommes déjà enfants de Dieu, mais n'a pas encore manifesté ce que nous serons. » (1 Jn 3, 2).

 

Et ceci me paraît être une chose essentielle, je vais vous dire pourquoi. Nous héritons d'une conception de la personne qui en fait une substance d'autant plus sûre qu'elle est plus compacte, plus solide en elle-même, c'est-à-dire que nous imaginons que l'homme est quelque chose comme une pierre. En effet, rien n'est plus compact apparemment qu'une pierre. Or l'homme n'a jamais une substance définie une bonne fois pour toutes. L'homme est constitué essentiellement par l'ouverture, ouverture à soi-même et à autrui.

Et du reste, plus je me crispe par rapport à autrui et plus je suis crispé sur moi-même. Tout se passe aujourd'hui comme si ce que nous appelons un homme était essentiellement une crispation… et nous croyons que c'est ça l'homme !... alors que, quand je dis "moi-même", il faut déjà deux mots pour le dire.

Le "je" profond est le "tu" que me dit Dieu. Ce "je"-là n'est pas sans rapport avec les multiples tentatives que nous avons mises en œuvre pour nous connaître. Simplement, il s'agit de passer de "je crispé sur soi" à "je sereinement ouvert, exposé".

Nous croyons que nous sommes ou bien en nous-mêmes ou bien à autrui. Et du reste la plupart des choses de notre vie sont construites ainsi. Par exemple vous dites : il y a le moment où je prie et où je suis à moi-même ; et puis il y a le moment où j'agis et je suis à autrui. Cette distinction-là est mortelle !

Il est bien vrai que nous pouvons accentuer diversement des moments dans notre journée, mais ce ne sont que des accentuations diverses de la même chose. Plus je suis ouvert à autrui et plus je suis accompli en mon propre parce que le propre de l'homme c'est d'être ouvert à.

 

Et j'aimerais, si vous entendez cela pour la première fois et que cela vous étonne, que vous ne vous fermiez pas à cette perspective. Bien sûr nous avons nos propres usages de pensée, mais la parole d'Évangile est telle que, si elle ne nous trouble pas quelques peu au niveau de nos usages de pensée, elle ne dit rien. Cette Parole jette le soupçon sur notre "suffisance", ça c'est un mot de Paul. Il s'agit de la suffisance dans les deux sens : pas seulement d' "être suffisant", mais aussi de "se suffire à soi". L'homme ne se suffit pas. Il est de l'essence de l'homme d'être insuffisant à tel point que Paul dit que notre vie n'est pas en nous mais "en Lui". Cette parole de Paul – qui peut être infiniment dangereuse – est en fait une parole infiniment prometteuse. L'homme n'est jamais quelque chose d'enclos en soi. En moi il y a cette volonté profonde, cette volonté insue, et il est révélé que la volonté de Dieu est ma volonté profonde… c'est le même vouloir.

Ceci veut dire que "se haïr soi-même" (Jn 12) n'a de sens que si c'est "s'aimer soi-même plus originellement". "Se haïr soi-même" est une parole scandaleuse si on l'entend sans égard. Mais entendu dans le bon sens, "se haïr soi-même" c'est haïr ce que je crois savoir de moi, et ce que je crois vouloir, et c'est ultimement m'en remettre à "un plus profond moi" que moi-même. Et je ne peux me remettre à un "plus profond moi que moi-même" que s'il y a un "je" qui me vide, qui m'expulse. Quand on dit "se vider", on pense à ce qui est vidé, mais si "je me vide" c'est que "mon vrai je" vide l'autre, ce "vrai je" n'est pas mort, au contraire c'est lui qui vit fortement.

Christ mille visagesJe ne sais pas qui est "je", et c'est parce que l'homme n'est pas un sujet absolu (c'est-à-dire délié de tout et en soi). Et c'est précisément pour cela que le Christ a un sens, parce que la christité c'est l'unité unifiante des hommes. Le Christ est séminalement au cœur de tout homme… Si vous voulez, le Christ est un autre que moi mais il n'est pas autre que moi sur le mode sur lequel vous et moi nous somme autres.

À propos du Christ, ce qui est le plus étrange et qui est la chose la plus essentielle de la foi, ce n'est pas de dire "je" mais de dire "il" : de dire « il est ressuscité ». A priori, « il est ressuscité » est une bonne nouvelle "pour lui". Or, ce n'est pas ça ! Cela signifie que le Jésus qui était perçu comme un autre au sens où vous et moi nous somme autres, par sa mort efface ce mode de relation pour pouvoir introduire une relation plus intime.

Jésus ressuscité est au cœur des hommes. C'est la parole de Jean : « Il vous est bon que je m'en aille car si je ne m'en vais le pneuma ne viendra pas ». Et le pneuma, c'est l'Esprit, et c'est la dimension ressuscitée de Jésus. C'est-à-dire que si Jésus ne mourrait pas, il ne pourrait pas être présent au cœur de tout homme dans sa dimension de résurrection. C'est ça le "Je plus grand".

Vous avez des phrases étonnantes : « Celui qui croit en moi fera les œuvres que je fais, il en fera même de plus grandes » (Jn 14, 12). C'est que le Christ dit "je" à double dimension puisqu'il dit "Je" d'un "Je majeur" qui est son "Je de résurrection", et que nous sommes englobés dans ce "Je de résurrection".

Arrêtons de penser les hommes comme des individus rangés sur une étagère… Les hommes ne sont pas des individus.

Les personnes de la Trinité sont d'autant plus une qu'elles ne se ne gardent pas pour elles-mêmes, mais elles sont la circulation permanente, le don permanent. Aucune ne pourrait être elle-même si elle n'était pas dans cette circulation par laquelle d'une certaine manière le Fils se vide par rapport au Père, et l'Esprit se répand par rapport au Fils.

L'homme est constitué par "entendre", c'est-à-dire par "tendre à". Il est d'autant plus en lui-même qu'il est hors de lui-même ; il est d'autant plus accompli qu'il se donne. Cette chose-là, vous pouvez la reprendre de mille manières. C'est ce qui est au cœur de l'Évangile et c'est toujours la même chose. C'est ce qui fait l'unité profonde de ce texte. C'est ce qui donne sens à la mort du Christ qui est une mort pour la vie alors que nos morts sont des morts pour des exclusions.

Dans notre façon habituelle de parler c'est : « ou bien toi ou bien moi » ; « c'est d'autant plus vous que c'est moins moi, et d'autant plus moi que c'est moins vous… Mais en Dieu c'est d'autant plus le Père que c'est le Fils…