Annoncer la nouveauté christique n'est pas réellement possible avec les mots de notre langage courant. Donc, par moments, Paul "rature" c'est-à-dire constate ouvertement que son discours n'est pas adéquat : « Voilà que je parle selon l'homme (ou selon la chair) ».

Cette pratique paulinienne de la rature est bien mise en évidence par Jean-Marie Martin spécialiste de saint Jean et saint Paul, et il en tire des conséquences pour nous-mêmes puisque ce qui concerne le Christ n'est pas disjoint de nous.

Ce qu'il dit n'est compréhensible que si on connaît la distinction néotestamentaire des deux espaces référés aux deux Adam : Adam de Gn 1 est le Christ et correspond à l'espace du pneuma (de l'Esprit) ; Adam de Gn 2-3 est l'homme adamique et correspond à l'espace de la chair. Et il faut savoir que ces deux espaces sont deux espaces antagonistes : on est selon la chair ou selon le pneuma. Bien entendu il faut entendre les mots "chair" et "pneuma" au sens hébraïque où c'est tout l'homme qui est concerné par l'un ou par l'autre (cf. Les distinctions "corps / âme / esprit" ou "chair / psychê / pneuma" ; la distinction psychique et pneumatique (spirituel) ; "Ce monde-ci" / "le monde qui vient" : espace régi par mort et meurtre / espace régi par vie et agapê)

Ce qui figure ici est une sorte de petit dossier fait à partir de trois interventions de Jean-Marie Martin éloignées dans le temps, d'où des répétitions.

 

La rature chez Paul

 

Paul écrivant, St Gallen, vers 800Plusieurs structures soutiennent le discours de Paul. En particulier il y a ce que j'appelle la pratique paulinienne de la rature : Paul énonce quelque chose, puis il dit : « Voilà que je parle selon l'homme (ou selon la chair) » – c'est-à-dire qu'il constate qu'il parle selon l'humanité faible –, puis il reprend son discours comme s'il n'avait pas raturé, parce qu'il n'a pas d'autre langage.

 

1) L'exemple de Rm 6, 19.

En Rm 6, 19 il dit : « Je parle à la manière d'un homme en raison de la faiblesse de votre chair ». Ce mot vient à propos d'un passage dans lequel saint Paul a mis en œuvre la fonction fondamentale de subordination ou d'assujettissement : « libérés du péché, vous avez été asservis à l'ajustement » :

  • « 17Grâces soient rendues à Dieu parce que, après avoir été esclaves du péché, vous avez obéi de tout cœur à qui vous avez été livrés comme imprégnation d'enseignementallusion au baptême – 18ayant été libérés du péché, vous avez été asservis à la justification –vous êtes sous le règne de l'ajustement19Je parle à l'humaine en raison de la faiblesse de votre chairen raisonde votre faiblesse native - car de même que vous avez présenté (offert) vos membres [comme] esclaves à l'impureté et à l'illégalité pour l'illégalité, de même présentez maintenant vos membres [comme] esclaves à l'ajustement pour les consacrer. »

 

Paul dit : « Je parle à l'humaine en raison de la faiblesse de votre chair » (v. 19) et il y a  ici une espèce de pléonasme à trois termes. En effet :

- « à l'humaine (anthrôpinon) » : ici le mot homme (anthrôpos) désigne Adam de Gn 3 (et non pas Adam de Gn 1), donc cette posture d'homme qui, par la prise, se met en dehors de l'espace du don alors qu'Adam de Gn 1 c'est le Christ dont l'essence est de se donner ;

- « à cause de l'asthénéia (la faiblesse) »

- « de la chair » : la chair c'est l'homme sous l'aspect de la faiblesse…

La région de la chair est la région où l'homme est asservi à l'avoir-à-mourir, et c'est la région antithétique du pneuma (de l'Esprit de Résurrection). Donc Paul ne reconnaît pas avoir commis une bévue occasionnelle  puisque son discours ressortit au vocabulaire de la région antagoniste. Il a parlé selon la chair. Son discours est un discours humain, pas humain au sens de la nature humaine, mais humain au sens de l'adamité pécheresse.

Paul ne se ravise donc pas petitement car c'est très grave de ne pas parler apparemment à partir de la région d'où il a à parler… Et une fois que Paul a dit cela il continue à utiliser son vocabulaire de servitude comme si de rien n'était puisqu'il continue à utiliser le vocabulaire de de la subordination (de l'hypotaxe) : « de même que vous avez présenté vos membres comme esclaves à l'impureté…, de même présentez maintenant vos membres comme esclaves à l'ajustement pour les consacrer. » Donc il ne ravise pas, d'autant que la structure d'hypotaxe sera surtout développée dans les épîtres de la captivité qui sont plus tardives.

 

Que fait saint Paul en raturant ?

Assez souvent saint Paul éprouve le besoin de cette correction, ce n'est pas la seule fois où vous trouverez ça dans le texte de Paul.

 

1. D'une part il faut bien voir que la situation dans laquelle Paul se trouve implique quelque chose de décisif. En effet il s'agit de dire la chose essentielle puisqu'il s'agit de nommer l'appartenance à la nouveauté christique sous sa double forme :

  • de renonciation à l'ancienne région (la région où l'homme est asservi à l'avoir-à-mourir, au meurtre, à l'exclusion),
  • et d'appartenance commençante à la nouvelle région, à la nouveauté christique, à l'espace de résurrection (espace de vie et d'agapê).

C'est la chose même qui consiste :

  • à dire "Jésus est ressuscité", donc le cœur de la foi, où "il est ressuscité" m'implique et me concerne ,
  • et à confesser simultanément mon péché dont je me détourne.

 

2. D'autre part, la façon dont il juge sa formule n'est pas une petite excuse, puisque c'est ce qu'il peut dire de pire à propos de sa formule. En effet il y a deux choses :

  • ce qui est selon le Pneuma (l'Esprit de la Résurrection)
  • ce qui est selon la chair au sens paulinien du terme.

Dès lors dire les choses de l'Esprit de la Résurrection dans un langage qu'il caractérise comme étant "selon la chair" c'est parler selon l'ennemi même de ce qui est à dire… Paul atteste par là que pour dire la nouveauté christique nous n'avons rien d'autre que les mots de la vieillerie.

Alors, vous pourriez me dire : parmi les mots de la vieillerie, il pourrait choisir au moins ceux qui, par leur douceur, s'approchent le plus… Au contraire, l'intelligence symbolique a toujours postulé que le plus grand écartement était susceptible de susciter le sens symbolique et de ne pas se méprendre.

Par exemple au lieu de dire "être esclave" il pourrait dire "s'attacher à" ou bien "aimer"... Pourquoi au verset 17 choisit-il le mot d'obéissance qui chez nous résonne mal, et aussi au verset 18, le mot de servitude ? Là il y a une grande acuité chez Paul car même nos mots doux sont régis par le fait que, nativement, tout est rapport d'exclusion et rapport de force.

La Rochefoucauld, Nietzsche le redisent. Je vois des rapports étonnants entre Nietzsche et Paul et il n'y a pas de plus grands ennemis. Il y a des pages de Nietzsche que je n'aimerais pas lire ici tellement elles sont sordides. Mais justement, il y a un même regard sur ce qu'il en est de notre natif, une même façon de gérer gaillardement les mots.

 

J'aimerais faire prendre conscience de ce que cela implique. C'est une espèce de parallèle que je vais faire. La bonne façon de vivre chrétien, c'est de raturer le péché. Et la bonne façon d'entendre chrétien c'est de raturer le discours. Il y a un rapport subtil entre les deux, peut-être pas si subtil que cela, mais qui évacuerait à la fois cette idée qui nous guette toujours de façon négative, idée que nous avons de la perfection comme "sans tache", et aussi l'idée du discours parfait ou de l'écoute parfaite. En particulier, prétendre entendre… alors qu'entendre c'est la gestion la meilleure du malentendu, le malentendu étant notre premier mode d'entendre. On s'étonne de ce que nous ne communiquions pas, moi je m'étonnerais de ce qu'il arrive malgré tout que quelquefois peut-être, ça communique un tout petit peu, et c'est ça la merveille !

 

2) Deux autres exemples : Rm 3, 5 et Ga 3, 15.

 

a) En Romains 3, 5-6.

  • « 5Si notre injustice c'est ce qui confirme la justice de Dieu – notre injustice est nécessaire pour que soit attestée la justice de Dieu – que dirons-nous ? Dieu n'est-il pas injuste, lui qui apporte la colère ? – si on est nativement menteur, et si en plus notre faute sert la cause de Dieu, pourquoi Dieu nous punit-il ? – Je parle selon l'homme. 6Pas du tout ! Autrement, comment Dieu jugerait-il le monde ? 7Et si la vérité de Dieu a découlé dans mon mensonge en vue de sa gloire, pourquoi suis-je moi-même encore jugé comme pécheur ? »

Ici Paul vient de poser une objection à propos de l'affirmation "notre injustice est ce qui confirme la justice de Dieu", et il fait une parenthèse : « Je parle selon l'homme (kata anthrôpon) », c'est-à-dire qu'il rature. Est-ce qu'il dit : "J'ai fait une bévue" ? Non, pour la bonne raison qu'après avoir dit cela il continue et au verset 7 il va redire la même chose.

"Je parle selon l'homme" : cela signifie que le raisonnement qu'il vient de faire ("mon injustice confirme la justice de Dieu") est un raisonnement qui paraît s'imposer selon notre mode ordinaire de pensée, c'est-à-dire "selon l'homme faible", c'est d'ailleurs la même chose que "selon la chair". Donc Paul rature, mais ayant raturé il continue à dire ce qu'il avait dit, c'est-à-dire qu'il atteste que ce qu'il dit est indicible : on ne peut le dire que de manière approchée et suspecte, à l'humaine. On n'a pas de meilleurs mots pour le dire.

L'enjeu de cela est énorme. C'est l'équivalent de ce qui deviendra la théologie négative qui est une part capitale de la théologie. En effet il n'y a pas d'une part une théologie positive et d'autre part  une théologie négative comme deux choses qui se seraient constituées de façon distincte... mais toute théologie est à la fois l'affirmation de quelque chose et sa négation. Rien de ce que nous disons de Dieu ne peut être satisfaisant, donc il faut le dire, et le dire avec la conscience que ce n'est pas ce qui est à dire !

 

b) Galates 3, 15-18.

  • « 15Frères, je parle selon l'homme : un simple testament humain, s’il est en règle, personne ne l’annule ni ne le complète. 16Eh bien, c’est à Abraham que les promesses ont été faites, et à sa descendance. Il n’est pas dit : « et aux descendances », comme s’il s’agissait de plusieurs, mais c’est d’une seule qu’il s’agit : et à ta descendance, c’est-à-dire Christ. 17Voici donc ma pensée : un testament en règle a d’abord été établi par Dieu. La loi, venue quatre cent trente ans plus tard, ne l’abroge pas, ce qui rendrait vaine la promesse. 18Car, si c’est par la loi que s’obtient l’héritage, ce n’est plus par la promesse. Or, c’est au moyen d’une promesse que Dieu a accordé sa grâce à Abraham

Vous avez ici une citation d'Écriture comme on le lit par exemple en Gn 12, 7 : « YHWH apparut à Abram, et dit: "Je donnerai ce pays à ta descendance (à ton sperma)". » Paul s'appuie sur cette citation pour dire que, puisque c'est un mot au singulier, cette descendance concerne le Christ. Du fait que "descendance" est un mot collectif, le raisonnement de Paul pourrait ne pas être tout à fait pertinent, mais ça ne le gêne pas du tout parce qu'en fait, c'est pertinent. En effet ce qui arrive au Christ n'a d'intérêt ou de sens pour être annoncé que parce que nous sommes inclus dans cela. C'est tout le thème des enfants dispersés, les dieskorpisména. Seulement, cela permet à Paul de dire à ses interlocuteurs que celui qui accomplit pleinement la promesse c'est le Christ, et que c'est "être dans le Christ" qui réalise et accomplit sa promesse. Le raisonnement rebondit puisque la loi est postérieure de 430 ans à la promesse, et la question juridique est alors : est-ce que la loi qui intervient par la suite efface le premier document ? Non car un décret écrit en bonne et due forme, on ne peut pas l'annuler et on ne peut rien y ajouter.

Ici il dit qu'il parle selon l'homme (v. 15), c'est-à-dire qu'il est en train de se servir de la législation dont se servent les hommes.

Cette expression est fréquente chez Paul : « Je parle selon l'homme ». Il veut dire par là que le langage qu'il emploie n'est pas adéquat à ce qu'il a à dire. Il dit quelque chose, il ajoute cela qu'il appelle une biffure c'est-à-dire qu'il raye, d'une certaine façon ce qu'il vient de dire. Mais après la biffure, il revient au même langage, c'est-à-dire qu'il n'y en a pas de meilleur. La seule façon de parler des choses de l'Évangile de Dieu, c'est de dire et de rayer simultanément ce qu'on dit, c'est-à-dire avec la conscience de ce que l'intelligence que nous prenons de ce qui est à entendre n'est pas à la mesure de ce qui est à dire.

 

En conclusion

Cette rature paulinienne signifie que l'indicible est le dicible raturé. Autrement dit, il n'y a pas de discours adéquat pour qui parle à partir de la résurrection (ou du pneuma). Tout notre discours – c'est-à-dire le vocabulaire mais aussi les structures, la compréhension des relations et des syntaxes – est lié à notre expérience de la vie mortelle et pécheresse, donc ce qu'il en est de la région du pneuma ne peut se dire que dans la religion de la chair mais raturé.

Cela correspond un peu à ce qu'on trouve dans le discours de saint Jean où l'essentiel de la parole est constitué par la tournure, par un être "tourné vers" donc par une conversion de la parole.

C'est ce qu'on trouve dans la grande théologie lorsqu'à propos de Dieu on parle de théologie négative. Cela ne signifie pas qu'il faut constituer un discours purement négatif, mais cela signifie que tout ce qui se dit de Dieu doit être dit dans un mouvement qui le nie et le dépasse.

Cela nous assure qu'il n'y a nulle part le discours sur quoi on peut se reposer. Certes notre discours néotestamentaire est éminemment référentiel, mais il est référentiel en tant qu'entendu et non pas en tant que répété, c'est-à-dire qu'il n'est entendu qu'à la condition que nous entrions dans un mouvement de rature et de tournure dans notre propre écoute. Il s'agit d'émerger à la région essentielle qui est montrée par l'Évangile et qui est la région de la non-imputation puisque "réconciliation" signifie "non imputation" c'est-à-dire "non jugement" et c'est ça qui constitue le salut, le "sauf".

Il y a là quelque chose de capital en quoi néanmoins nous ne pouvons pas nous tenir de façon ferme, si bien que, par ailleurs, il y a un rapport étroit entre la rature et la confession du péché. Cela n'apparaît pas d'entrée parce que, nous aujourd'hui, nous avons séparé ce qui est du discours et de la connaissance d'une part, et ce qui est de la pratique d'autre part. Cette distinction n'existe pas dans nos sources.

Et de même que le discours chrétien est un "discours de chair" raturé, de même la pratique chrétienne est une "pratique de péché" confessée. Et cela prend toute son ampleur dans le mot exhomologèse (confession) : confesser le Christ, c'est confesser ma distance au Christ, c'est confesser le péché.

Disant tout cela nous avons aperçu un rapport formel de choses formelles qui sont, dans nos mentalités, tout à fait disjointes, séparées.