« L'évangile ouvre un espace dans lequel on n'est régi ni par la loi ni par le droit ni par le devoir, mais par la gratuité du don. Cependant ceci nous n'arrivons pas à le penser parce que, pour nous, si ce n'est pas selon les régulations d'une certaine justice, d'une certaine égalité, nous pensons tout de suite que c'est selon l'arbitraire : “selon notre bon plaisir”. Eh bien non, la notion de grâce, de gratuité, que nous n'avons pas fini de méditer, de fréquenter, implique un espace neuf tel que ce ne soit ni nécessaire ni arbitraire, et pourtant librement donné. »

Plusieurs extraits d'interventions de Jean-Marie Martin, spécialiste de saint Jean et saint Paul ont été réunis sur ce sujet :

 PLAN et références
1) Le mot "grâce" chez saint Paul (au b/ extrait de Masculin féminin chez saint Paul (Thèmes d'une symbolique))
2) Le don de Dieu se distingue du droit et du devoir, et de l'arbitraire (extrait de Homélie sur Ga 3, 1-5 et Lc 11, 5-13 : le don de l'Esprit)
3) Le désir de Dieu : prédestination ou prédétermination ?
a/ La volonté (le désir) de Dieu d'après 1 Cor 15, 38 (extrait de 1 Cor 15 : la résurrection en question)
b/ Quel est le "bon plaisir" de Dieu d'après Ep 1, 4-5 ?  (extrait de Caché/dévoilé, semence/fruit, sperma/corps, volonté/œuvre...)
N B – Le message qui sera publié ensuite complètera ce mini dossier : Se tenir devant l'apparence d'arbitraire de Dieu. Le "Veux-tu être guéri ?" de Jésus

 

Dieu serait-il injuste, arbitraire ?

Extraits d'interventions de J-M Martin

 

roses1) Le mot "grâce" chez saint Paul.

a) Le double sens du mot grâce.

Le mot charis, (grâce) a le double sens de gratus (agréé) et de gratis (gratuit), deux sens qui sont constamment impliqués. C'est la gratuité du don qui est surtout mise en évidence dans l'épître aux Romains puisque le thème c'est celui de la justification non par le mérite des œuvres, mais par la gratuité de la foi. En Romains 4 il dira : la justification est "selon la foi pour être selon la grâce", donc le mot de charis est même ce qui justifie radicalement le mot de "foi".

 

b) La grâce dénonce notre mode d'être à l'éthique, à la loi. (extrait d'un article)

Chez Paul rien ne précède la grâce, donation de l'imprenable. Les mots majeurs de Paul doivent être approchés avec circonspection, car la méprise du meilleur donne lieu au pire. Ces mots demandent à être entendus à partir d'où ils sont dits, à partir de la Nouveauté qui travaille son texte et qui doit travailler notre écoute.

Le mot majeur est "grâce" – « rendre grâce pour grâce » –, il ouvre l'espace des prétendues « parties morales » de ses épîtres. Or la grâce y dénonce la revendication du "salaire" et l'urgence de la "dette", autant dire la secrète violence du droit et du devoir, et donc de notre mode d'être à l'éthique, à la loi.

Quand on a prêché le droit, fût-il droit de l'homme, et le devoir, fût-il devoir conjugal, on n'a pas encore entonné le premier mot de l'Évangile.

Malheureusement, la seule alternative au droit est trop souvent pour nous l'arbitraire en sa violence pire, jeu de la force qui séduit ou réduit, et les mots de Paul se perdent aussi dans l'acception psychologique de l'érotique et du pouvoir.

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2) Le don de Dieu se distingue du droit et du devoir, et de l'arbitraire (extrait d'une homélie)

  • « Moi, je vous dis : Demandez, vous obtiendrez ; cherchez, vous trouverez ; frappez, la porte vous sera ouverte. Celui qui demande reçoit ; celui qui cherche trouve ; et pour celui qui frappe, la porte s'ouvre. Quel père parmi vous donnerait un serpent à son fils qui lui demande un poisson ? ou un scorpion, quand il demande un œuf ? Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père céleste donnera-t-il l'Esprit Saint à ceux qui le lui demandent ! » (Luc 11)

Le texte de Luc ici poursuit la lecture du Notre Père et il porte sur la prière.

Il nous est proposé de découvrir le propre du don, de découvrir que la prière est l'attestation que le don fait son lit en nous pour y venir, et que la prière en est le prodrome. La prière est déjà donnée pour que nous puissions recevoir le don. Cela donne une importance considérable à nos réunions de prière, à nos célébrations.

Nous venons à la messe pour rendre grâce et aussi pour demander. La prière de demande et la prière d'action de grâces sont d'égale valeur. Elles sont toutes les deux l'attestation du sens du don. Si je demande c'est que je sais que ça n'est pas quelque chose qui est à portée de ma prise, mais qui est plus grand que ma capacité de prendre, qui est autre, qui est d'autres qualités, qui ne peut que se donner.

Le verbe "donner" est très fréquent chez saint Jean, et il a son équivalent chez saint Paul où le mot le plus fréquent, le mot qui domine c'est le mot de charis, c'est-à-dire de donation gratuite, de gratuité. Jean et Paul s'ingénient à marquer en quoi cette chose précieuse se différencie des procédures qui nous sont habituelles.

En Ga 3, 1-5  Paul nous dit que le don de l'Esprit ne peut pas être remplacé à nouveau par la pratique de la Loi. Ça, c'est le grand thème paulinien : nous ne sommes pas sauvés par la pratique de la Loi, nous sommes sauvés par le don gratuit de la foi.

 

●  D'après Jean 10, l'espace du don se distingue de deux autres types d'espaces.

Ce même thème du don est repris chez saint Jean. Pour bien manifester de quoi le don se distingue, prenons le chapitre du bon berger (Jn 10). En effet le bon berger est celui qui se donne pour ses brebis. La culmination du don c'est de se donner soi-même, et aussi la culmination du don c'est aussi le par-don, c'est-à-dire que le par-fait du don c'est le par-don.

Le bon berger se donne, et il se distingue en cela de deux autres types de relations. En effet l'espace du don se distingue de deux autres types d'espaces qui nous sont beaucoup plus familiers, qui nous sont usuels et qui sont en un certain sens plus ou moins nécessaires à notre vie quotidienne.

– Le premier n'est pas tellement nécessaire, c'est l'espace de la violence. L'espace de la violence dans ce chapitre 10, se trouve sous deux figures : d'une part c'est le violent qui entre non pas par la porte, mais par ailleurs, dans le refuge des brebis, dans la bergerie : et d'autre part c'est le loup qui saisit et déchire : il déchire chaque brebis, mais aussi il déchire le troupeau dans son unité.

– Qu'on soit contre la violence est quelque chose d'assez banal à professer, mais le don se distingue encore d'autre chose puisque le bon berger se distingue du mercenaire, c'est-à-dire du salarié. Le deuxième espace est donc le champ du droit et du devoir, il concerne le gain, le salaire, la dette, tout ce qui régit ce que nous appelons le droit, la législation. Et on ne voit pas très bien comment une culture pourrait vivre sans législation, sans tribunaux. Mais pourtant l'Évangile dit : « Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés. » (Lc 6, 37).

C'est que l'Évangile ouvre un espace au cœur de l'humanité qui n'est pas là simplement pour régir les choses courantes. Les hommes sont capables de tenter de le faire, c'est leur tâche. Il y a donc un autre espace qui est ouvert, et dans lequel on n'est régi ni par la loi ni par le droit ni par le devoir, mais par cette gratuité du don. Mais ceci, nous n'arrivons pas à le penser parce que, pour nous, si ce n'est pas selon les régulations d'une certaine justice, d'une certaine égalité, nous pensons tout de suite que c'est selon l'arbitraire : « selon notre bon plaisir ». Eh bien non, la notion de grâce, de gratuité, que nous n'avons pas fini de méditer, de fréquenter, implique un espace neuf tel que ce ne soit ni nécessaire ni arbitraire, et pourtant librement donné.

Très souvent les choses de la grâce heurtent nos facultés de penser. Elles sont à la limite de ce que nous pouvons entendre. Nous avons remarqué cette limite à propos d'autres choses. Alors il ne faut pas faire comme si on avait compris, et il ne faut pas non plus claquer la porte tout de suite parce qu'on ne comprend pas immédiatement. Il faut frapper à la porte, il faut y insister, essayer, demander qu'il nous soit donné d'apercevoir quelque chose de cet espace neuf, nouveau, ouvert par la Bonne Nouvelle.

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3) Le désir de Dieu : prédestination ou prédétermination ?

a) La volonté (le désir) de Dieu d'après 1 Cor 15, 38 (extrait de l'étude de 1Cor 15)

  • « 35Mais quelqu'un dira : “Comment ressuscitent les morts ? Avec quel corps viennent-ils ?” 36Insensé ce que tu sèmes n'est pas vivifié s'il ne meurt,  37et ce que tu sèmes, ça n'est pas le corps à venir, mais une graine nue, comme par exemple de blé ou de quelque autre chose semblable 38et Dieu lui donne le corps selon qu'il l'a voulu, et à chacune des semences, son corps propre. »

Paul a posé la question « avec quel corps viendront-ils ? » et dans sa réponse il dit : « Tu sèmes une graine nue […] 38et Dieu lui donne le corps selon qu'il l'a voulu. » On traduit souvent : « et Dieu lui donne le corps qu'il veut » Mais pas du tout, parce qu'il y a deux œuvres de Dieu : l'œuvre de la déposition des semences lors des six jours ; et le septième jour commence l'œuvre de la croissance. Et nous sommes dans ce septième jour. « Je le ressusciterai au dernier jour » signifie : « Je suis en train de le ressusciter dans ce septième jour dans lequel nous sommes. »

Nous apercevrons des choses de ce genre-là en parcourant l'évangile de Jean. Cela est fortement développé dans les débats au chapitre 5. Dieu a deux activités : l'activité de déposer les semences, et l'activité de faire la croissance des semences, les faire croître jusqu'à ce qu'elles viennent à leur corps propre, leur accomplissement, leur fructification dernière.

« Selon qu'il l'a voulu ». Nous avons dit que semence et désir disaient la même chose. Donc la volonté (le désir) dit le moment germinal, spermatique puisque semence se dit sperma en grec. On voit la signification que cela peut avoir s'il s'agit du corps : c'est le rapport au corps comme sperma accompli ; ou s'il s'agit de la semence : c'est le rapport au fruit s'il s'agit de l'exemple végétal ; et le fruit est selon la semence. Le “selon” est extrêmement important, il rejoint la formule des Synoptiques selon laquelle un bon arbre porte de bons fruits, un mauvais arbre de mauvais fruits. L'équivalence ici, c'est qu'une graine (un gland) de chêne ne donne pas un peuplier.

Donc il y a ici une détermination qui est plus riche, mais correspond un peu à ce qui, dans l'Occident, sera la détermination de l'espèce. « Selon son espèce » (Gn 1) : seulement cette détermination a la souplesse de la symbolique que le concept de “spécifique” ne garde pas dans la logique occidentale.

« Et à chacune des semences, [il donne] son corps propre » : un corps, c'est-à-dire la fructification (la venue à corps) qui est propre à ce qui est secrètement dans la semence. Donc c'est la manifestation et l'accomplissement. Rappelez-vous ce que nous avons dit sur l'accomplissement : rien ne se fabrique, ça s'accomplit à partir de la semence.

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aveugle-né, fresque, détailb) Quel est le "bon plaisir" de la volonté de Dieu d'après Ep 1, 4-5 ? (extrait du thème semence/fruit)

  • « Il nous a choisis en lui avant le lancement du monde 5nous ayant prédéterminés pour la filiationpour que nous soyons filspar Jésus Christos et vers lui, selon le bon plaisir (l'agrément, eudokia[1]) de sa volonté… »

Dans la suite du texte des Éphésiens, les verbes qui disent la "prédétermination" sont très nombreux. On pourrait dire "prédestination" mais ce mot a pris un sens qui n'est pas conforme à ce qui est évoqué par le texte, donc je dis plutôt "prédétermination". Ça veut dire qu'à chacun est donné un nom et un avoir-à-être, et cette semence, cette détermination, c'est notre semence la plus intime de laquelle nous naissons de seconde naissance, ce n'est pas la naissance de notre natif. C'est cela qui est naître de cette eau-là qui est le pneuma.[2] Là est donné notre nom, notre nom qui est notre essence intime et, par suite, notre avoir-à-être.

Donc la bénédiction est la venue en clair, ici la parole en clair, de ce qui était "selon" la volonté de Dieu. Autrement dit nous sommes nés de la volonté de Dieu, nous sommes la volonté voulue de Dieu. Je dis “volonté voulue” parce qu'on peut prendre volonté chez nous comme désignant une faculté. Ici ce n'est pas le cas, c'est plutôt comme dans l'expression française “les dernières volontés” : ce n'est pas le dernier acte de volonté, ce sont les choses que je veux comme choses ultimes, choses dernières. Donc nous sommes volonté voulue de Dieu.

 « Que ta volonté soit faite » signifie donc : que j'arrive au plus intime et au plus authentique de moi-même. Nous avons là une expression qui est souvent entendue dans un tout autre registre et avec une tout autre tonalité : « Pff... catastrophe, mais que ta volonté soit faite ». Mais pas du tout, la volonté de Dieu c'est mon désir le plus profond : « Parce que la volonté de Dieu est le plus authentique de mon avoir-à-être, que cela soit. »  Ceci donne un sens différent.



[1] Eudokia : bon plaisir de Dieu. Cela a à voir avec le thème de la rétribution qui court au long de la pensée juive et qui est mis en échec par l'expérience. (cf Job à qui Dieu répond à la fin : "ce n'est pas toi qui as fait tout ça, t'as qu'à la fermer" et c'est ce qui est repris en Rm) donc est-ce que Dieu est injuste, arbitraire ?