Sans nous en rendre compte nous vivons sur des distinctions comme la distinction entre théorie et pratique (theoria et praxis), et quand nous lisons la Bible, nous la lisons avec nos lunettes. Or la Bible n'est pas structurée de cette façon et Jean-Marie Martin nous aide ici à entendre la Bible pour ce qu'elle dit. En effet, comme il le montre, il n'y a par exemple pas de différence entre garder le jardin de la Genèse et le travailler.  Par ailleurs, le verbe "faire", nous le pensons comme un "fabriquer", or ce n'est pas son sens premier dans la Bible. Voilà donc dissoute une des distinctions qui nous régissent complètement..

 

Orthopraxie et orthodoxie

La garde et le faire

 

Certains ont tenté de situer le christianisme dans une région qui n'aurait rien à voir avec la pensée, mais qui serait essentiellement une pratique comme contre-distinguée de la pensée. Par exemple l'expression "faire la vérité"[1] qui se trouve chez saint Jean a été utilisée dans le sens d'une orthopraxie par opposition explicite à une orthodoxie.

Le Bon Berger, Berna LopezJe ne dis pas que le terme d'orthodoxie, sous cette forme-là, dise quelque chose de l'essence du christianisme, je dis qu'on ne se sort pas de la question en provoquant de façon purement réactive et enchaînée à un prétendu contraire qui serait l'orthopraxie, et qui laisse jouer l'opposition théorie et pratique, qui est de notre présupposé et qui n'est nullement une opposition qui appartiendrait au texte néotestamentaire.

J'en viens rapidement à la critique de cette opposition entre :

  • "la garde" qui est passive, qui veut dire "conserver", qui est de l'ordre conservateur et peut-être même réactionnaire,
  • "le faire qui serait forcément actif.

Mais tant que vous posez cette opposition à l'intérieur du vocabulaire johannique, vous n'écoutez pas ce qu'il dit. Cette opposition-là ne joue pas chez lui.

Autrement dit, il faut que nous nous acheminions

  • à entendre "le faire" autrement que actif,
  • à entendre "la garde" autrement que passive.

Il faut bien voir que la structuration qui dirige l'actif et le passif, qui joue un rôle considérable et prioritaire de par son introduction dans la grammaire, cette structure politique – car les grammaires sont les premières structures politiques – n'existe pas chez saint Jean.

 

J'indique un premier exemple fondamental.

En Genèse 2, 15, il est dit que Dieu mit l'homme dans le jardin de l'Éden « pour qu'il le gardât et le travaillât ». Nous retrouvons à nouveau ici cette éventuelle dualité. Mais en fait elle n'existe pas, dans les deux cas, garder et travailler (œuvrer), il s'agit du même soin.

Il faut voir que chez nous, le verbe "faire" a pris une priorité de par le présupposé de l'attitude technologique, c'est-à-dire que le monde est un matériau ou un réservoir d'énergie à partir de quoi il faut construire, il faut "faire". Or l'expérience du végétal et du pastoral sont des expériences tout à fait différentes du technologique.

Le végétal : "vous ne faites pas" un jardin. Dans un jardin il y a le phueïn, il y a la poussée, la poussée qui n'est pas une énergie neutre, la poussée qui est telle que vous avez à soigner.

Phueïn c'est le mot grec qui a donné phusis (physis), que nous traduisons par "nature", mais le mot nature a une histoire complexe. La première origine de phueïn, c'est le pousser végétal. Et c'est cela qui est à soigner, c'est-à-dire qu'il faut garder la direction du phueïn, la garder avec soin. En effet, la poussée sauvage, c'est la forêt, ce n'est pas le jardin. Et garder avec soin, c'est cela qui est œuvrer le jardin, le laisser devenir œuvre. Il n'y a pas d'opposition entre garder et faire.

 

 Nous trouverions la même chose dans un autre contexte où le terme se trouve fréquemment dans le Nouveau Testament, le contexte pastoral. Là, ce n'est pas forcément téreïn, c'est plutôt phulax, un autre mot grec qui signifie "garder" le troupeau. Mais enfin, avez-vous déjà vu ce que c'est que la garde, le soin d'un troupeau de brebis ? Même dans l'agriculture exploitante, c'est-à-dire qui tend à se technologiser pour l'éleveur (il n'y a pas de pâtre, il y a des exploitants en brebis, des éleveurs) la garde et la mise en œuvre du troupeau, c'est quelque chose qui ne se pense pas à partir du fabriquer ou du faire technologique !

 

C'est particulièrement intéressant, parce qu'on peut dire que l'horticulture et le pastoral sont des réalités dépassées. Il y a cependant un lieu où se retrouve la même chose, mais un lieu petit parce qu'il est lui-même fortement méconnu de par la dominance technologique. Ce lieu petit, c'est l'œuvre d'art, c'est le poème. Il faut tenter de le mettre en œuvre pour savoir que le poème n'est pas une fabrication. Il est la garde difficile d'une chose ténue, mais une garde nullement passive, une garde qui demande beaucoup d'efforts pour être mise en œuvre. C'est un exemple de lieu où la docilité (ou la fidélité) et la liberté ne s'opposent pas, mais où le poète n'est libre qu'à condition d'être fidèle, et fidèle qu'à la condition seule d'être libre.

 

=> À propos du verbe "faire".

Le verbe faire est un verbe dont nous avons à dire beaucoup de mal car c'est à partir de la compréhension que nous avons aujourd'hui de ce verbe que nous pensons des choses aussi graves que la création, et c'est de ce verbe que vient aussi notre compréhension de ce qu'il en est d'être homme.

De plus il est ajouté dans certaines traductions en en faussant complètement le sens. Voici deux exemples :

  • Dans le prologue il est dit « le monde fut par lui », nous n'avons surtout pas « le monde fut fait par lui » ; il n'y a pas la moindre idée de création ici, en tout cas le verbe faire ne s'y trouve pas, pas plus qu'il ne se trouve dans « et le Verbe fut chair » ; chaque fois c'est le verbe égénéto (fut).
  • Dans le Notre Père : « genêthêthô to thélêma sou » a été traduit par« que ta volonté soit faite », mais le verbe faire ne s'y trouve pas.Ce n'est pas : « Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel », mais littéralement : « Soit ta volonté comme au ciel, de même aussi sur terre », Et du fait que le mot "volonté" est à entendre comme une semence, quand je dis cela, je demande que moi-même, dans mon insu, je sois accompli selon ma semence c'est-à-dire mon avoir-à-être que je ne connais pas.

 

=> Comment entendre le verbe "faire" ?

Chez nous, le verbe "faire" est devenu très manufacture, mais avant de devenir techniquement fabricateur, il signifie d'abord quelque chose comme “laisser être”. Les Allemands ont de la chance : le verbe lassen signifie à la fois "faire" et "laisser venir".

Il faut voir que poieïn (faire, en grec) donne chez nous poiêtês, poète. Un poète ne fabrique surtout pas, il laisse venir. C'est un gros travail que de laisser venir, mais ce n'est pas un travail qui fabrique.

Donc dans le Nouveau Testament le verbe faire n'a jamais le sens de fabriquer, il signifie : laisser venir ce qui a à être.

Il faudrait penser le laisser-faire (le grand, le vrai) comme la plus haute pointe de l'activité possible pour l'homme.

 

Brebis dans la main du bon berger=> Symbolique de la main.

Nous avons déjà eu occasion de signaler que la main, qui pour nous se réfère premièrement au verbe faire, est une image qui recouvre assez bien l'idée banale de création pensée à partir du verbe faire. Or il serait intéressant, à travers les textes primitifs qui parlent des mains, ou à travers la représentation iconographique de la main dans le premier christianisme, de montrer que la main dit tout autre chose que le verbe faire[2].

Et il faudrait éviter l'interprétation hâtive de la main par le faire pour au moins deux raisons :

  • d'abord l'œuvrer artistique ne se pense pas à partir de faire.
  • ensuite la main est aussi ce qui garde, ce qui maintient, ce qui protège, ce qui caresse, c'est tout autre chose que le simple faire.

 


[1] «Celui qui fait la vérité vient à la lumière, de telle sorte que ses œuvres sont manifestées, elles qui avaient été faites en Dieu » (Jn 3, 21).

[2] L'imposition  des  mains  ou la bénédiction en  sont  des  exemples. Voir aussi Osée 12, 1 1: « Je parlerai aux prophètes et je multi- plierai les visions, et par la main des prophètes je dirai des paraboles». Dans son article "Parole et geste", Henry Mottu donne aussi des exemples : « Prendre. Ouvrir la main pour recevoir. Tenir la main du mourant pour l'accompagner. Caresser pour rassurer. Saisir, non pour dominer, mais pour travailler. Prendre pour donner. Imposer les mains pour faire reprendre confiance. Tendre la main de communion ou d'association pour se reconnaître enfin, comme Paul et Pierre (Ga 2,9). Bénir en étendant les mains. “La main a aussi ses rêves...”, comme le disait Bachelard. La main est le symbole clef des actes prophétiques. N'est-ce pas avec la main que Dieu crée? N'est-ce pas la main du Seigneur qui se saisit d'hommes et de femmes pour en faire ses porte-parole? N'est-ce pas dans la main de Dieu que nous nous réfugions pour échapper aux mains des hommes? Et Jésus n'a-t-il pas accompli ce geste de prendre du pain pour donner à ses disciples le signe de son corps «quasi de main en main», comme disait Calvin? » (Revue de Théologie et de Philosophie, 1989, Troisième série, Vol. 121, No. 3/ 1989, pp. 291-306)