baptistère au VIe siècle, AjaccioLe baptême dont il est question ici est celui des quatre premiers siècles, où la préparation et les rites du baptême étaient plus grandioses que ceux d'aujourd'hui. Les rites les plus importants avaient lieu lors de la nuit de Pâque, d'abord là où se trouvait la piscine baptismale, puis à l'église attenante pour l'eucharistie. Voici quelques-uns des éléments : une large place était donnée aux exorcismes et à la renonciation à Satan; il y avait la sphragis, c'est-à-dire l'imposition du signe de croix sur le front ; il y avait le passage dans la piscine baptismale, à savoir que, en tenue d'Adam, les adultes descendaient par un côté, professaient leur foi en la Trinité au cours de la triple immersion, puis remontaient de l'autre côté…

Pour ce qui concerne l'Exode (ch. 12-15), plusieurs des événements de la traversée de la Mer Rouge sont évoqués ici : le rite de la Pâque le soir de la sortie d'Égypte avec la manducation de l'agneau pascal et le sang mis sur les portes des maisons pour que l'ange exterminateur épargne les nouveau-nés de ces maisons ; la figure de Moïse qui fend la mer et passe en premier ; Dieu qui accompagne sous forme d'une colonne de nuée le jour et d'une colonne de feu la nuit ; le passage de la mer à pied sec (qui commence par une descente et finit par une remontée) ; la poursuite des Égyptiens qui périssent à la fin dans la mer ; le cantique de Myriam (Marie), la sœur de Moïse…

Voici le chapitre V de Bible et liturgie (Cerf, 1951, p. 119-135), livre épuisé depuis longtemps (la présentation a été modifiée par endroits, les notes ne sont pas mises). Il est traité du Déluge au chapitre IV, et donc de tout ce qui est destructeur. Conformément à ce que dit souvent J-M Martin, il n'y a pas de vie nouvelle sans que l'ancienne façon de vivre s'éteigne : « Il faut entendre tout ceci dans un langage de relation : on meurt à quelque chose et on vit à autre chose, mais ces deux actes ne sont pas différents puisque pour autant que je me tourne vers quelque chose, je me détourne de ce vers quoi j'étais tourné.[1] »

Quand il enseignait à l'Institut Catholique de Paris, Jean-Marie Martin à qui est dédié ce blog, renvoyait parfois aux livres de Jean Daniélou, car ils donnent beaucoup de textes de référence sur un thème donné.

 

La traversée de la Mer Rouge comme figure du baptême

par Jean Daniélou

 

Avec le déluge, la traversée de la mer Rouge est l'une des figures du baptême que nous rencontrons le plus fréquemment. Le thème central en est d'ailleurs analogue. Il s'agit des eaux destructrices, instrument du châtiment de Dieu, mais dont le peuple de Dieu est préservé. Mais nous nous trouvons dans un autre cadre biblique, celui de l'Exode.

Le récit tout entier de la sortie d'Égypte est une figure de la rédemption. Déjà les prophètes annoncent un Nouvel Exode pour la fin des temps, dans lequel Dieu accomplira des œuvres plus grandes que celles qu'il avait accomplies pour son peuple dans le désert. Le Nouveau Testament – et en particulier l'Évangile de Matthieu – nous montrent ces œuvres de Dieu accomplies dans le Christ. C'est par lui que la véritable "libération" est accomplie. Et cette libération, c'est le baptême qui l'applique effectivement à chaque homme.

Il faut reconnaître qu'ici l'Évangile et la liturgie rendent particulièrement frappante cette relation avec la sortie d'Égypte. En effet c'est au temps de la Pâque, qui constituait pour les juifs la commémoration de la sortie d'Égypte, que le Christ a accompli par sa mort la rédemption. Par ailleurs, c'est dans cette même nuit de Pâque que le baptême était d'ordinaire conféré. Ainsi cette coïncidence de date souligne de façon éclatante la continuité entre ces différentes actions. Dans la sortie d'Égypte, la mort et la résurrection du Christ, le baptême, c'est une même action rédemptrice qui s'accomplit sur les différents plans de l'histoire, celui de la figure, de la réalité et du sacrement. Il était normal que les textes de la liturgie de la synagogue sur la Pâque soient ainsi transposés à la Résurrection du Christ et au baptême.

Il s'agit ici d'une réalité si centrale qu'elle rassemble le mystère chrétien en son entier : celui-ci est vraiment le "mystère pascal". Mais dans cet ensemble plusieurs aspects peuvent être distingués.

D'une part le récit de l'Exode comprend des épisodes successifs. Nous laisserons pour le moment de côté le premier de ces épisodes, celui de l'agneau immolé et des premiers-nés épargnés, qui constitue proprement la Pâque. Nous en parlerons à propos de l'eucharistie, encore qu'il contienne des éléments baptismaux. Nous nous arrêterons seulement au passage de la Mer Rouge et aux circonstances qui l'entourent immédiatement. Par ailleurs nous insisterons surtout sur les aspects de l'Ancien Testament qui sont en rapport plus direct avec les rites baptismaux eux-mêmes, c'est-à-dire sur la traversée de l'eau.

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La signification typologique de la traversée des eaux de la Mer Rouge apparaît l'Ancien Testament et comme toujours avec un sens eschatologique.

- Dans Isaïe, Dieu annonce qu'« il tracera un chemin à son peuple dans le désert, un sentier dans les eaux arides » (Is 43, 19).

- La traversée de la Mer Rouge est en même temps la figure de la victoire de Dieu sur Rahab le monstre marin qui est la figure de l'Égypte (Is 11, 10). Nous voyons ainsi s'ébaucher tout un thème où la traversée de la Mer Rouge apparaît comme une nouvelle victoire de Dieu sur le Dragon de la mer, celui-ci étant plus spécifiquement identifié ici avec l'idolâtrie égyptienne.

Au-delà de sa signification historique, la traversée de la Mer Rouge s'élargit aux proportions de la figure de la victoire future de YHWH sur les puissances du mal.

Chagall, La traversée de la mer rougeNous avons un écho de cette typologie eschatologique dans le Nouveau Testament. L'Apocalypse de saint Jean compare en effet la victoire des élus sur la mort à la traversée de la Mer Rouge et met sur leurs lèvres le cantique victorieux de la sœur de Moïse : « Je vis alors quelque chose qui ressemblait à une mer de verre, mêlée de feu. Sur le bord de cette mer de verre, les vainqueurs se tenaient debout, libérés désormais de la bête et de son image et de la marque de son nom. Leur chant est le chant de Moïse, le serviteur de Dieu, le chant de l'agneau » (Ap 15, 3). On reconnaît dans la bête le Pharaon, figure du démon, qui a été détruit par l'eau du jugement tandis que les serviteurs de Dieu, vainqueurs, se trouvent sur l'autre rive, ayant franchi sans dommage la mer de la mort.

Mais nous sommes encore dans la typologie eschatologique. Le Nouveau Testament va nous montrer cette traversée de la Mer Rouge réalisée déjà dans le rite baptismal de la traversée de la piscine. Nous trouvons cela dans un texte célèbre de l'Épître 1 aux Corinthiens, l'un des plus importants pour le fondement biblique de la typologie : « Nos pères ont été cachés sous la nuée et ont traversé la mer. 2Ils ont tous été baptisés, par le ministère de Moïse, dans la nuée et dans la mer…6 C'est nous qui étions préfigurés dans ces choses[2] » (1Cor 10). On ne saurait souligner plus fortement la relation de la traversée de la Mer Rouge et du baptême. Les deux réalités ont une même signification. Elles marquent la fin de la servitude du péché et l'entrée dans une existence nouvelle.

D'ailleurs, la relation de la traversée de la Mer Rouge et du baptême chez saint Paul semble bien être dans une ligne d'interprétation qui était celle du judaïsme de son temps. On sait en effet qu'à l'époque de l'ère chrétienne, l'initiation des prosélytes à la communauté juive comprenait, en dehors de la circoncision, un baptême. Or ce baptême, comme l'écrit G. Foot-Moore, n'était « une purification ni réelle, ni symbolique, mais essentiellement un rite d'initiation ». Et le but de cette initiation était de faire passer le prosélyte par le sacrement reçu par le peuple lors de la traversée de la Mer Rouge. Le Baptême des prosélytes était donc une sorte d'imitation de la sortie d'Égypte. Ceci est important pour nous montrer que le lien du baptême et de la traversée de la Mer Rouge existait déjà sous le judaïsme et donc qu'il nous donne la vraie symbolique du baptême. Celui-ci n'est pas d'abord une purification, mais une libération et une création.

 

À partir des fondements scripturaires apportés par saint Paul, la tradition chrétienne va préciser la comparaison entre le peuple juif lors de la sortie d'Égypte et le catéchumène dans la nuit pascale.

Comme le peuple juif était sous la tyrannie du Pharaon idolâtre et a été libéré par la destruction de celui-ci par les eaux, ainsi le catéchumène était sous la tyrannie de Satan et est libéré par la destruction de celui-ci dans les eaux. C'est ce que nous trouvons partout. Tertullien écrit :

  • « Quand le peuple, quittant librement l'Égypte, échappa à la puissance du roi d'Égypte, en passant à travers l'eau, l'eau extermina le roi et toute son armée. Qu'est-ce qui pourrait être une plus claire figure du baptême ? Les nations sont libérées du monde, et cela par l'eau, et elles laissent le diable, qui les tyrannisait auparavant, anéanti dans l'eau » (De Baptismo, 9).

Baptême du Christ, mosaïque, église st Geaorges 5-7th , Madaba, Jordan, V-VIIe siècle

Nous sommes ici dans la perspective primitive du baptême et de la rédemption. La rédemption est conçue comme victoire du Christ sur le démon, victoire par laquelle l'humanité est libérée. C'est cette libération que le baptême applique à chaque chrétien. Dans le baptême, le démon est à nouveau vaincu, l'homme sauvé, et ceci par le signe de l'eau.

Nous avons souligné plus haut l'importance du thème du baptême comme lutte avec le démon. C'est cette théologie dont la sortie d'Égypte nous offre l'image : ce que Dieu opéra alors, par le sacrement de l'eau, pour libérer un peuple charnel d'un tyran charnel et pour le faire passer de l'Égypte au désert, il l'opère par le sacrement de l'eau également, pour libérer un peuple spirituel d'un tyran spirituel et le faire passer du monde au royaume de Dieu.

Dans le De Trinitate, Didyme l'aveugle est amené à parler du baptême à propos de la divinité du Saint Esprit. Il nous en donne les figures : sanctification des eaux par l'Esprit, déluge, enfin passage de la mer Rouge :

  • « La Mer Rouge également qui a reçu les Israélites, qui ne doutèrent pas, et qui les a délivrés des maux dont les poursuivaient les Égyptiens, et toute l'histoire de la sortie d'Égypte, sont le type du salut procuré par le baptême. L'Égypte, en effet, figurait le monde dans lequel nous faisons notre propre malheur en vivant mal ; le peuple, ceux qui sont illuminés (= baptisés) maintenant ; les eaux, qui sont pour le peuple moyen de salut, désignaient le baptême ; Pharaon et ses soldats, Satan et ses satellites » (II, 14).

Nous retrouvons le même ordre que chez Tertullien et les mêmes interprétations. Mais la chose n'est pas étonnante, puisque toute la partie du De Trinitate qui concerne le baptême est influencée par Tertullien.

Les grands docteurs grecs de la fin du IVe siècle insistent avec prédilection sur ce thème. Ainsi saint Basile :

  • « Ce qui concerne l'Exode d'Israël est rapporté pour signifier ceux qui sauvés par le baptême… La mer est la figure du baptême qui délivre du Pharaon comme le baptême (loutron) de la tyrannie du diable. La mer a tué l'ennemi : de même dans le baptême notre inimitié avec Dieu est détruite. Le peuple est sorti de la mer sain et sauf : nous remontons aussi de l'eau, comme des vivants d'entre les morts » (De Sp. Sancto, 14).

On remarquera la dernière phrase où la comparaison avec la résurrection du Christ affleure. Ailleurs Basile écrit :

  • « Si Israël n'avait pas traversé la mer, il n'aurait pas échappé à Pharaon ; ainsi, si tu ne passes par l'eau, tu n'échapperas pas à la cruelle tyrannie du démon » (P. G. XXXI, 425 B-C).

Même conception chez Grégoire de Nysse :

  • « La traversée de la mer rouge a été selon saint Paul lui-même, une prophétie en action (di ergôn) du sacrement du baptême. En effet, maintenant encore, quand le peuple s'approche de l'eau de la régénération en fuyant l'Égypte, qui est le péché, lui-même est libéré et sauvé, mais le diable et ses suppôts, les esprits de malice, sont anéantis » (P. G. XLIV, 589 D).

Dans La Vie de Moïse, l'armée des Égyptiens, dans une ligne plus allégorique, figure les passions de l'âme :

  • « Les passions se précipitent dans l'eau à la suite de l'Hébreu qu'elles poursuivent. Mais l'eau devient principe de vie pour ceux qui y cherchent un refuge et principe de mort pour leurs poursuivants » (P. G. XLIV, 361 C. voir Origène, Ho. Ex. V, 5).

 

Colonne de nuée à l'ExodeAutour de ce thème essentiel, d'autres vont se grouper. Le premier est celui de la colonne de nuée qui accompagnait les juifs durant leur Exode. Cette colonne était le signe visible de la présence de Dieu au milieu du peuple. Le thème de la nuée, comme signe de l'habitation de Dieu dans le tabernacle, se retrouve tout au long de l'Ancien Testament. Dans le Nouveau Testament, la présence de la nuée atteste que la demeure de Dieu (Jn 1, 14) est désormais attachée à l'humanité de Jésus :

- c'est elle qui repose sur Marie au moment de l'Annonciation (Lc 1, 35) ;
- elle apparaît dans la Transfiguration et dans l'Ascension, qui sont précisément des manifestations de la divinité de Jésus.

Plus particulièrement saint Paul met directement en relation la colonne de nuée de l'Exode et le baptême chrétien quand il écrit : « Nos pères furent baptisés dans la nuée et dans la mer ».

- La nuée désignait clairement l'Esprit Saint, puissance agissante de Dieu, dans la scène de l'Annonciation ;
- La présence de la nuée, unie à la traversée de la mer dans le récit de l'Exode, préfigurait ainsi l'union de l'eau et de l'Esprit Saint, comme les deux éléments du baptême.

 

C'est donc sur un solide fondement biblique que repose l'interprétation des Pères. Origène le premier précise cette interprétation. Commentant le récit de la sortie d'Égypte dans ses Homélies sur l'Exode, il renvoie à l'interprétation paulinienne et il ajoute :

  • « Voyez comme la tradition de Paul diffère de la lecture historique. Ce que les juifs estiment traversée de la Mer, saint Paul l'appelle baptême. Ce qu'ils croient être une nuée, saint Paul établit que c'est l'Esprit Saint. Et il veut que ce passage soit interprété dans le même sens que le précepte du Seigneur, disant : “Si quelqu'un ne renaît de l'eau et de l'Esprit Saint, il ne peut entrer dans le royaume des cieux” (Jn 3) » (Ho. Ex., V, 1 ; 184, 2).

Nous voyons ainsi comment l'union de l'eau et de l'Esprit, figurée par la colombe et par l'eau dans le Déluge et la Création est représentée ici par l'union de la nuée et de la mer.

C'est surtout Saint Ambroise qui développe ce thème. Dans le De Mysteriis, après avoir énuméré les autres figures du baptême – l'Esprit porté sur les eaux et le Déluge –, il en vient à notre épisode :

  • « La troisième attestation nous est donnée par l'apôtre : “Tous nos Pères ont été sous la nuée, etc.” Par ailleurs Moïse dit lui-même dans son cantique : “Tu as envoyé ton Esprit et la mer les a engloutis.” Tu vois que, dans la traversée des Hébreux, où l'Égyptien a péri et où l'Hébreu s'est échappé, la figure du Saint Baptême est déjà préformée. Qu'apprenons-nous d'autre en effet par ce sacrement, sinon que la faute est noyée et l'erreur abolie, tandis que la piété et l'innocence sont sauvées » (De Myst., 12).

Quant à la nuée, elle est la figure de la présence de l'Esprit Saint. « C'est elle qui est venue sur la Vierge Marie et la vertu du Très Haut l'a couverte de son ombre » (De Myst., 132).

Ambroise reprend le même thème avec de nouveaux détails dans le De Sacramentis. Il montre la supériorité des sacrements chrétiens sur les mysteria juifs.

  • « Qu'y a-t-il de plus important que le passage du peuple juif à travers la mer ? Pourtant les juifs qui ont passé sont tous morts dans le désert. Au contraire, celui qui passe par cette fontaine, c'est-à-dire des choses terrestres aux choses célestes, c'est là en effet le transitus, c'est-à-dire la Pâque, le passage du péché à la vie, celui donc qui passe par cette fontaine ne meurt pas mais ressuscite » (I, 12).

Ambroise, dont les liens avec l'exégèse alexandrine sont bien connus, interprète ici la Pâque au sens philonien de « passage des choses terrestres aux choses célestes ». Quant à la colonne de nuée, il lui donne le même sens que dans le passage précédent.

  • « La colonne de nuée, c'est l'Esprit Saint. Le peuple était dans la mer et la colonne de lumière le précédait, puis la colonne de nuée le suivait, comme l'ombre du Saint Esprit. Tu vois que par l'Esprit Saint et par l'eau, la figure du baptême est rendue manifeste » (I, 22).

 

Mais la nuée apparaissait seulement pendant le jour. La nuit elle avait l'apparence d'une colonne de lumière. Ceci amène une autre ligne typologique dont l'origine est également biblique et qui interprète la colonne de lumière du Verbe. Déjà le Livre de la Sagesse y voit l'image de la Sagesse (10, 17) :

    « Elle les conduisit par une route semée de merveilles
      et fut pour eux comme la lumière des étoiles la nuit. »

lumièrePhilon y voit la figure du Logos. Il semble bien que l'Évangile de Jean à son tour nous montre le Christ comme la colonne de lumière : « Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres. Je suis la lumière du monde » (8, 12). Plus précisément Clément d'Alexandrie appliquera la colonne de lumière de l'Exode au Verbe incarné (Strom. I, 24).

Ainsi n'est-il pas étonnant que nous trouvions cette interprétation dans nos catéchèses baptismales.

Si l'Esprit Saint, figuré par la nuée, montre la puissance de Dieu agissant dans le baptême, le Verbe, figuré par la colonne de lumière, manifeste que le baptême est illumination. On sait que ce mot (phôtismos) est un de ceux qui désignaient le baptême. Aussi Saint Ambroise écrit dans le même passage du De Sacramentis où il parlait de la nuée :

  • « Qu'est-ce que la colonne de lumière, sinon le Christ Seigneur, qui a dissipé les ténèbres du paganisme et a répandu la lumière de la vérité et de la grâce spirituelle dans le cœur des hommes » (I, 22).

Nous voyons apparaître ce thème dans les principales catéchèses du IVe siècle. Nous avons de Zénon de Vérone de petits sermons d'une dizaine de lignes sur l'Exode, qui sont de brefs commentaires de lecture de ce livre, faites durant le temps pascal. Dans le premier, après avoir, conformément à l'usage que nous atteste la Peregrinatio Etheriæ, brièvement rappelé le sens historique, il passe au sens spirituel : Quantum spiritaliter intelligi datur, Ægyptus mundus est ; Pharao, cum populo suo, diabolus et spiritus omnis iniquitatis ; Israël, populus christianus qui proficisci iubetur ut ad futura contendat ; Moyses et Aaron per id quod erant sacerdotium, per suum numerum demonstrabant duorum, testamentorum sacramentum ; columna viam demonstrans Christus est Dominus (P. L. XI, 510).. La colonne de nuée figure le Christ, conformément à la typologie johannique.

Quant à son double aspect, de nuée et de lumière, il correspond, nous dit Zénon, aux deux jugements, celui de l'eau qui a eu lieu, et celui du feu qui aura lieu. Nous avons ici sans doute une allusion au parallélisme du déluge et du jugement final, thème courant dans le christianisme ancien.

 

passage de la mer rouge, Doura EuroposNous voyons, avec le texte de Zénon, apparaître un nouvel aspect de notre typologie, celle de la personne de Moïse. Zénon nous montre en lui d'une part la figure du prêtre, ministre du baptême ; et de l'autre, de l'Ancien Testament. Mais il ne représente pas la tradition ordinaire. Pour celle-ci, Moïse est une figure du Christ. Cette typologie repose sur le Nouveau Testament. L'Évangile nous montre le Christ comme un nouveau Moïse, qui donne la Loi nouvelle, non sur le Sinaï mais sur une montagne de Galilée, et non aux douze tribus mais aux douze apôtres, préfiguration de l'Église universelle.

Or dans la traversée de la Mer Rouge, Moïse joue un rôle capital. C'est lui qui frappe les eaux de son bâton pour les faire s'entrouvrir, qui y pénètre le premier sans danger, précédant le peuple, et qui ensuite y engloutit le Pharaon et son armée. Ici encore et surtout le Nouveau Testament nous montre en lui une figure du Christ.

Nous trouvons le parallélisme avec le Christ indiqué par Grégoire d'Elvire à côté d'autres aspects de la typologie baptismale de la sortie d'Égypte :

  • « C'est une entreprise longue et presque gigantesque de parler de la descente du peuple en Égypte et de son esclavage… L'histoire, tous la connaissent et elle est claire. Mais ce à quoi il faut nous appliquer, frères très chers, c'est à exposer aussi le sens spirituel (rationem atque mysterium) de ce passage, selon l'intelligence spirituelle. C'est en effet ce qui contient une figure de la réalité future qui mérite d'être exposé, puisque aussi bien il n'y a rien dans les saintes et divines Écritures qui n'ait principalement valeur spirituelle, soit en manifestant les choses passées, soit en suggérant des choses présentes, soit en insinuant des choses futures. C'est pourquoi l'Égypte était la figure du monde, Pharaon du diable ; les fils d'Israël étaient à l'image du premier père, dont ils sont aussi descendus ; Moïse, envoyé pour les libérer, était le type du Christ » (VII, BATIFFOL, 76-77).

De ce rôle de Moïse, Aphraate va nous donner une interprétation plus approfondie, qui rattache le thème de la Mer Rouge à celui des eaux de la mort :

  • « Les juifs échappèrent à Pâque à l'esclavage du Pharaon ; nous, au jour de la crucifixion, nous sommes libérés de la captivité de Satan. Ceux-ci immolèrent un agneau et furent sauvés par son sang de l'Exterminateur ; nous, par le sang du Fils bien-aimé, nous sommes délivrés des œuvres de corruption que nous avions accomplies. Ils eurent Moïse pour guide ; nous avons Jésus pour chef et sauveur. Moïse divisa la mer pour eux et la leur fit traverser ; notre Sauveur ouvrit les enfers, brisa leurs portes, quand en descendant dans leur profondeur il les ouvrit et fraya la voie devant tous ceux qui devaient croire en lui » (APHRAATE, Dem. XII, 8).

Dans ce passage nous pouvons remarquer le rapprochement de la Mer Rouge traversée par Moïse et l'Abîme où Jésus est descendu. On sait que, pour la théologie ancienne, la descente aux enfers est l'épisode central de la rédemption, la victoire remportée par le Christ sur la mort dans son propre domaine, et la libération de l'humanité asservie à sa puissance démoniaque. C'est là le mystère pascal. D'autre part, la conception du fleuve ou de la mer comme demeure du dragon est un thème biblico-patristique. Nous avons vu que le baptême du chrétien était apparu comme une lutte avec le démon caché sous les eaux. Ici c'est de la descente aux enfers que le passage de la Mer Rouge apparaît être la figure ; mais le contexte implique aussi une référence au baptême.

 

Myriam tambourinSi Moïse figure le Christ, la sœur de Moïse à son tour est interprétée par certains comme un symbole de l'Église. Ce thème apparaît avec un sens baptismal chez Zénon.

  • « Nous devons voir dans la mer la fontaine sacrée dans laquelle ceux qui ne fuient pas, mais portent leurs péchés, sont purifiés par les mêmes eaux par lesquelles les serviteurs de Dieu furent libérés. Marie, qui frappe son tambourin avec les femmes, est la figure de l'Église (tupos Ecclesiæ), qui, avec toutes les Églises qu'elle a enfantées, conduit le peuple chrétien non dans le désert, mais dans le ciel en chantant des hymnes et en frappant sa poitrine » (P. L. XI, 509-510).

Ces lignes ajoutent des éléments nouveaux. La Mer Rouge est expressément identifiée à la piscine baptismale, dont l'eau enlève les péchés. Ainsi l'image se fait plus précise et épouse la liturgie. La traversée de la piscine baptismale est figurée par la traversée de la mer Rouge. Dans les deux cas, cette traversée amène la destruction des ennemis temporels ou spirituels. Enfin le thème de l'Église qui engendre de nouveaux enfants par le baptême est un thème important du christianisme primitif. Nous trouvons chez Cyrille de Jérusalem et surtout chez Zénon.

 

Un dernier trait intéressant du texte de Zénon est le parallélisme entre le cantique de Marie et des hymnes de l'Église. Déjà Isaïe décrivant l'Exode eschatologique écrivait : « C'est toi qui as fait un sentier dans les eaux profondes pour faire passer le peuple. Ils iront à Sion en chantant » (61, 10-11). L'Apocalypse à son tour nous montre ceux qui ont passé la mer, c'est-à-dire triomphé de la mort, chantant le cantique de Moïse et le chant de l'agneau (15, 2-4).

Zénon voit cette prophétie eschatologique réalisée déjà dans le baptême. Ceci s'exprimait liturgiquement par le chant des psaumes qui suivaient le rite baptismal durant la procession à l'église. Comme l'écrit Dom Winzen, le cantique de Marie est « l'heure où l'office divin est né ». Le chant des hymnes, dans la communauté chrétienne, accomplit la figure du cantique de l'Exode et préfigure la liturgie céleste.

Il faut ajouter que cet aspect liturgique apparaissait déjà dans l'Ancien Testament. Le cantique de Marie paraît bien en effet la trace de la célébration liturgique de la sortie d'Égypte dans le judaïsme qui s'est incorporé dans le récit. Ici encore la liturgie juive nous apparaît à l'arrière-plan de la liturgie chrétienne.

 

Ainsi la suite des épisodes de l'initiation a-t-elle été mise en relation avec la suite des événements de la traversée de la Mer Rouge. Ce parallélisme commence avec la renonciation à Satan comparée au début de l'Exode dans la catéchèse mystagogique de saint Cyrille de Jérusalem.

  • « Il faut que vous sachiez que le symbole du baptême se trouve dans l'histoire ancienne. En effet, lorsque Pharaon, le tyran âpre et cruel, opprimait le peuple libre et noble des Hébreux, Dieu envoya Moïse pour les libérer de l'esclavage des Égyptiens. Les montants des portes furent oints du sang de l'agneau, afin que l'Exterminateur sautât les maisons qui avaient le signe du sang. Ainsi, contre toute espérance, fut libéré le peuple hébreu. Passons maintenant des choses anciennes aux choses nouvelles, du type à la réalité. Là nous avons Moïse envoyé par Dieu en Égypte ; ici nous avons le Christ envoyé par le Père, dans le monde –, là il s'agit de libérer de l'Égypte le peuple opprimé ; ici de secourir les hommes tyrannisés dans le monde par le péché –, là le sang de l'agneau écarte l'Exterminateur ; ici le sang du vrai agneau, Jésus-Christ, met les démons en fuite –, là le tyran poursuivait le peuple jusqu'à la mer ; ici le démon impudent et audacieux le suit jusqu'aux fontaines saintes –, l'un est noyé dans la mer, l'autre anéantit dans l'eau salutaire » (P. G. XXXIII, 1068 A).

L'intérêt de ce passage est que le début des rites baptismaux est mis en relation avec l'Exode. En premier lieu, le signe marqué avec le sang de l'agneau sur le linteau des portes et qui écarte l'ange exterminateur figure le signe de croix marqué sur le front des candidats et qui écarte le démon. Nous avons parlé longuement de ce rite (ch. III). Il est important de le voir ici figuré dans l'Exode. On remarquera qu'ensuite Cyrille fait allusion à la poursuite dont les Hébreux sont l'objet tandis qu'ils fuient vers la Mer Rouge. Il y voit la figure du démon poursuivant les candidats du baptême « jusqu'à la fontaine sainte ». Or nous avons vu que la conception de la préparation au baptême comme tentation et lutte avec le démon est fréquente chez les Pères. Ce n'est qu'après avoir dévoré les serpents que le cerf parvient aux eaux rafraîchissantes.

Nous avons déjà chez Origène ce thème des Égyptiens poursuivant les juifs comme figure des démons cherchant à détourner l'âme du baptême.

  • « Paul nomme ce passage "baptême accompli dans la nuée et la mer", pour que toi aussi, qui es baptisé dans le Christ, dans l'eau et l'Esprit Saint, tu saches que les Égyptiens te poursuivent et veulent te ramener à leur service, je veux dire les dominateurs de ce monde et les esprits mauvais que tu as servis jadis. Ils s'efforcent de te poursuivre, mais tu descends dans l'eau et tu deviens sain et sauf et, purifié des souillures du péché, tu remontes homme nouveau, prêt à chanter le cantique nouveau (V, 5 ; BAERHENS 190, 10-15).

Le même thème se retrouve chez saint Cyprien et cette fois avec une précision plus grande encore : il est mis en rapport avec des exercices préparatoires au baptême.

  • « La méchanceté obstinée du diable peut quelque chose jusqu'à l'eau salutaire, mais elle perd dans le baptême toute la nocivité de son poison. C'est ce que nous voyons dans la figure de Pharaon, qui longtemps repoussé, mais obstiné dans sa perfidie, a pu l'emporter jusqu'à la venue aux eaux. Mais quand il y parvint, il fut vaincu et anéanti. Or saint Paul déclare que cette mer fut la figure du sacrement de baptême… Cela a lieu encore aujourd'hui, quand par les exorcistes le démon est frappé et brûlé au moyen d'une voix humaine et d'une puissance divine, mais, bien qu'il affirme souvent qu'il va s'en aller, il n'en fait rien. Mais quand on en vient à l'eau salutaire et au baptême de sanctification, nous devons avoir confiance que le diable est anéanti et l'homme consacré à Dieu libéré par la grâce divine » (Epist., LXVIII, 15 ; CSEL, 764).

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Ainsi le parallélisme entre l'Exode et le baptême, s'il culmine dans la destruction par l'eau du monde du péché, s'étend-il à ce qui précède et à ce qui suit. Et ceci est important pour nous montrer que l'analogie ne porte pas sur tel détail, mais sur l'ensemble de deux réalités. Il s'agit dans les deux cas d'une œuvre éminente de libération accomplie par Dieu en faveur de son peuple, captif des forces du mal. Et c'est là ce qui donne son fondement incontestable dans le sens littéral de l'Écriture à la typologie baptismale de l'Exode.



[2] Littéralement au v. 6 : Ces choses sont devenues pour nous des typoï.