La question de la prédestination a fait couler beaucoup d'encre. Elle est abordée ici à partir de deux extraits de rencontres animées par Jean-Marie Martin qui se complètent :

  • dans la 1ère partie elle surgit à partir de la lecture de deux versets de saint Jean qui reposent sur la distinction entre ceux qui sont nés du monde et ceux qui sont nés du Père ; cela amène à la remise en cause de la conception monolithique de la personne.
  • dans la deuxième partie elle surgit à propos d'une sentence que J-M Martin donne souvent : "L’on entend véritablement quand il nous est donné d’entendre". Cela amène à la prise en compte d'un "avoir-à-être".

Le deuxième texte figure aussi dans un message précédent intitulé "Penser le temps bibliquement". Les notions de base qui interviennent ici sont traitées plus longuement dans Semence de christité et semence du diable chez st Jean ; lecture qu'en font les 1ers gnostiques et dans Caché/dévoilé, semence/fruit, sperma/corps, volonté/œuvre....

 

Comment entendre le mot "prédestination" dans le cadre du NT ?

 

I – Ceux qui sont nés du monde / ceux qui sont nés du Père

 Extrait d'une session où Jn 17 a été lu

 

Dans la grande prière du chapitre 17 de saint Jean, au verset 9, à propos des disciples, Jésus dit : « Je prie pour eux… », puis au verset 20 : « Je ne prie pas seulement pour ceux-ci mais aussi pour ceux qui croient en moi par leur parole. » Jésus est en charge d'abord de l'apostolique, puis de toute l'humanité.

Dans la première mention du v. 9, Jésus parle aussi du "monde" : « Je prie pour eux, je ne prie pas pour le monde ». Donc ce qui caractérise le mot "monde" ici, et souvent chez Jean (contrairement à notre usage du mot "monde"), a posteriori, c'est ce qui n'a pas reçu. Or, pour Jean, ce qui n'a pas reçu, c'est ce qui n'avait pas à recevoir, ce qui est incapable de recevoir, incapable de recevoir parce que ça ne lui est pas donné : « Personne ne vient vers moi si le Père qui m'a envoyé ne le tire. » (Jn 6, 44)

Cela semblerait dire que nous sommes "prédestinés", un mot que saint Paul emploie[1].

 

Mais le mot prédestination a trois sens qu'il faut bien distinguer :

  • dans le langage courant, le mot "prédestination" désigne souvent un tempérament ou un sentiment fataliste ;
  • dans la théologie classique, ce mot désigne le fait que le destin final d'un homme est en rapport avec l'initiative divine. Entre ces deux choses, il y a l'infaillibilité qui n'exclut pas la liberté : c'est là la doctrine classique de la prédestination ;
  • dans le Nouveau Testament et surtout chez saint Paul, il est question de la "pré-destination" (et d'autres mots en "pré") à propos de la klésis (de l'appel). Or ce terme n'est pas là pour répondre à la question de la destinée d'un individu ; il a une autre fonction positive et il ne faudrait pas que les deux problématiques antécédentes nous en offusquent la vision.

J'ai voulu faire cette petite énumération pour marquer une fois encore qu'un mot ne signifie que dans une question porteuse. Comme nous avons vu, il a partie liée avec une attitude questionnante, et le même mot de prédestination qui, dans un contexte, connote la peur, l'angoisse, dans un autre contexte dit l'immense raison de la joie de Paul, et c'est parce que ce n'est pas porté par la même question et le même sens.

 

visagesLa question de la prédestination a occupé beaucoup la théologie occidentale pendant des siècles, depuis Pelage, Augustin, le baïanisme, le jansénisme, les protestants, les jésuites contre les dominicains, etc. Cependant il faudrait bien voir l'origine de cette question.

Il est un peu simpliste – mais cela a tout de même un sens provisoire –, de dire que les termes de l'Écriture qui ont été utilisés par cette théologie en fonction de la prédestination individuelle parlaient de la prédestination de l'humanité ; autrement dit que l'humanité est destinée à être "le Fils", et c'est quelque chose qu'on peut voir chez saint Paul.

Mais en plus, chez saint Jean, il faut bien voir le mouvement. En effet, saint Jean est un de ceux qui insistent le plus sur ce fait que personne ne vient vers Jésus si cela ne lui est donné, etc. Nous avons parlé de cela à propos de différents types de semence : le monde est un type de semence ; le Père est un autre type de semence ; et je suis de toujours ou bien né du Père ou bien né du monde. Cela faisait extrêmement difficulté à la mesure où cela introduisait dans notre pensée apparemment des classes ou un certain racisme, tout ce que nous avons en horreur dans ce domaine ! Et c'est ainsi en particulier que certaines théologies du IIe siècle avaient effectivement traduit : il y a trois catégories d'hommes, à savoir les hommes qui sont par nature sauvés, les hommes qui sont par nature perdus, et puis d'autres qui peuvent peut-être par ailleurs s'en tirer.

 

Mais en réalité, saint Jean ne parle pas de cela. Et pour bien voir en quoi il ne parle pas de cela, c'est assez difficile pour nous parce que c'est ce qui introduit une mise en cause de ce qu'il y a peut-être de plus constitutif chez nous, à savoir la personne.

En effet, quand aujourd'hui nous disons "le monde" (ceux qui sont nés du monde), nous pensons à une catégorie de gens. Or chez saint Jean il ne s'agit pas d'une catégorie de gens, il s'agit d'une "façon d'être au monde" (au sens moderne du terme), d'une façon d'être :

  • Il y a une façon d'être qui est "le monde", et cette façon d'être qui est le monde est d'une certaine façon en quiconque.
  • Il y a une autre façon d'être qui concerne "ce qui est né du Père", et cette façon d'être est d'une certaine façon en quiconque.

Par exemple, c'est ce qui fait que Jean a l'air de se contredire lorsqu'il dit dans sa première épître : « Celui qui est né de Dieu ne pèche pas parce que la semence de Dieu demeure en lui ; et il ne peut pécher, parce qu'il est né de Dieu. » (1 Jn 3, 9) ; et simultanément dans la même épître : « Si quelqu'un prétend qu'il ne pèche pas, il est un menteur » (d'après 1 Jn 1, 8).

Pour les Anciens, il n'y a jamais des individus qui sont des individus, il y a toujours des réalités qualifiées. Autrement dit, en quelque sorte, c'est aussi bien "quiconque en tant qu'il ne reçoit pas" qui est le monde, et éventuellement "quiconque en tant qu'il reçoit" qui est le fils.

Vous voyez à quel point nous sommes éloignés de textes de ce genre, et comment cela peut être le sujet des pires contresens et justifier les pires erreurs. C'est pourquoi il est important de ne pas lire approximativement un texte.

 

Ce que nous voulions dire en plus est ceci : de la même façon que ce que nous pensons être des personnes est ici une réalité qualifiée appartenant à des personnes, de la même façon les choses que nous appelons des choses sont, elles, désignées comme personnes, par exemple la Sagesse de Dieu. Et les exégètes peuvent discuter pendant des années pour savoir si la Sagesse de Dieu à telle époque, royale ou post-exilique, est une façon de parler, ou bien si ça désigne une personne, la seconde Personne de la Trinité… Ils peuvent discuter indéfiniment car ce n'est ni l'un ni l'autre ! En effet la distinction entre "une façon métaphorique de parler de la personne" et "la désignation de la personne proprement dite" ne structure absolument pas ce type de pensée.

 

II – Nous sommes "pré-destinés", nous avons un avoir-à-être

Extrait d'une rencontre sur le Pain de vie (Jn 6)

 

► Tu dis souvent à propos de l'Évangile, que "l’on entend véritablement quand cela nous est donné d’entendre"… mais qu’est-ce que ça veut dire au juste ?

J-M M : Au moment où on entend, ce qui nous est donné, c’est finalement notre avoir-à-être. En disant cela, je tiens un discours qui est à rebours de notre mode natif d’entendre, c’est à rebours même de la pensée médiévale et, a fortiori, de la pensée des Lumières et de ce dont nous héritons.

Cela signifie la chose suivante : nul ne se fait, nous sommes donnés à nous-même, nous sommes précédés.

Symboliquement c’est ce qui se joue dans la notion de “nom”. Nous avons un nom, on nous donne un nom. Usuellement, c’est vrai : nos parents nous donnent un nom, un nom qui correspond à notre être-au-monde natif. Or l’Évangile se présente comme une autre naissance, pas comme une addition à ce que nous sommes nativement, mais comme une naissance plus originelle (cf. Jn 3, 3-8). Ultimement, nous sommes nés de Dieu.

Naître de Dieu, c’est la chose la plus cachée de nous-mêmes, mais c’est aussi la chose la plus essentielle. C’est à la première page de l’évangile de Jean : « Ceux qui sont nés, non pas du sang, ni du désir de la chair, ni du désir de l'homme, mais qui sont nés de Dieu » (Jn 1, 13). “Ceux” au pluriel... Donc nous naissons de Dieu et nous recevons notre nom, notre lot, notre héritage… Le mot de “vocation” dit l’appel du nom, la donation du nom...

Autrement dit, nous sommes « destinés »… ça, c’est le mot qui fait horreur parce que nous avons une certaine conception de la prédestination. Pourtant, c'est quelque chose qui, si on ne le présuppose pas, fait que nous n’entendons pas les textes construits sur ce présupposé-là.

 

homme enfantNous sommes "destinés", ça veut dire que nous avons un "avoir-à-être".

Le rapport qu’il y a entre “avoir à être” et “avoir été”, c’est cela qui constitue le prétendu présent. Il n’y a pas de présent qui ne soit l’instant simultané d’un "avoir été" et d’un "avoir à être". Ce n’est pas intéressant d’opposer le passé, le présent et l’avenir. En fait, passé, présent et avenir sont des moments constitutifs de la même chose quand ils sont pensés comme tels et bien habités relativement l’un par rapport à l’autre. Et si cette façon de voir critique notre temps usuel, cela ouvre aussi la capacité d’entendre le temps nouveau qu’on appelle parfois "éternité" et qui n’est pas du tout ce que nous imaginons.

“La vie”, chez saint Jean, c’est toujours la vie  éternelle, mais "la vie éternelle", ça ne dit pas des arrière-mondes rêvés ou futurs, ça dit tout autre chose. En effet, c’est un autre mode de vivre le présent, c’est-à-dire de pacifier le rapport de "l’avoir à être" et de "l’avoir été". Rien n’est plus inconsistant que le présent, et c'est ce qui fait sa richesse : il peut être le vide négatif mais il peut aussi être le vide le plus susceptible d’être empli, le beau vide ...

Quand je parle comme je viens de parler, je n’attends pas du tout que vous acquiesciez, ce n’est pas possible dans une première écoute, mais j'attends que vous soyez alertés à des dimensions de questions qui ne sont pas forcément usuelles et qui sont pourtant probablement les plus essentielles… alertés simplement.

► L’expression “avoir à”, que tu utilises dans “avoir à être”, c’est presque “il faut” quelque part...

J-M M : Voilà ! Seulement, le “il faut” – deï en grec, ou “khrê (χρή)” – peut être entendu dans la tonalité de l’injonction (“Tu dois…”), ou dans la tonalité de la donation ("Il t’est donné de pouvoir…").

Je viens de prononcer un autre mot qui est “la tonalité”, qui pourrait être aussi l’intonation. Le mot “tonos”, c’est la même racine que le “ten” de tendre et de tenir. Entendre la parole, c’est essentiellement l’entendre dans sa tonalité. C’est l’ultime. Il est important d’essayer d’entendre la teneur des mots, et très important d’entendre le tenant des mots car finalement, ils ne parlent qu’à la mesure où ils s’entretiennent déjà mutuellement dans le texte. Mais ce qui est décisif, c’est qu’il nous soit donné d’entendre le texte dans sa tonalité ou dans son intonation.

D’ailleurs, c’est la première chose que le bébé entend : il entend la tonalité affective avant de savoir le sens des mots, et la même phrase qui peut avoir  apparemment une teneur sévère n’est pas entendue de la même façon si c’est dit dans la voix de la mère dont il sait qu’il est aimé ou si c’est dit dans la tonalité d’une voix étrangère qui peut donner à entendre qu’il se sente rejeté. La voix affectueuse de la mère ne rejette pas.

Les paroles sévères de l’Évangile – car il y a des paroles sévères –, je ne les entends vraiment que si je les entends dans la tonalité première qui est une tonalité d’accueil.

L’Évangile s’ouvre par la parole adressée à l’humanité : « Tu es mon fils ». C’est une façon de dire « Bonjour », c’est un salut. Dieu salue le monde. C’est ce que les Anciens appellent la bénédiction, la bénédiction patriarcale qui donne le nom, l’héritage etc. La naissance dans le monde biblique a lieu lorsque le bébé est posé sur les genoux du père qui dit « Tu es mon fils. » C’est la parole qui donne le Nom, qui donne l’avoir-à-être. Essentiellement, dans ce qui est en question ici, c'est donc l’héritage spirituel, ce qui ouvre la question : En quelle tonalité fondamentalement je me reçois ?

► Ça permet de s’orienter plutôt que de comprendre.

J-M M : Ça donne l’essentiel. L’expression que tu dis est très belle puisque la question essentielle, c’est la question « où ? », et tu dis, « ça permet de s’orienter », c’est-à-dire de sortir du désarroi, de la désorientation ; c’est ce qui me constitue dans un lieu qui soit un lieu, et non pas dans l’effrayant d’un espace : ça me donne lieu, ça donne que j’aie lieu.

► En fait, ma question était en rapport avec la notion d’avoir-à-être, de ce qui nous est donné… par Dieu mettons ! Est-ce que cet avoir-à-être participe de la création divine ?

J-M M : Notre avoir-à-être, c’est notre semence – la semence est ce qu'une plante a à être–, et c’est ce que les Anciens appellent le moment de la “volonté”. Autrement dit la volonté ne s’oppose pas à l’intellect, la volonté (ou le désir) est la semence, et l’œuvre est le fruit de cette semence (de ce désir). Le mot "désir" ici n’est pas employé dans un sens proprement psychologique.

Le “Que ta volonté soit faite” du Notre Père n’est pas à penser dans la problématique de ma volonté contre ta volonté. Mais, puisque je sais que “ta volonté, c’est ma semence”, “Que ta volonté soit faite” ça veut dire : “Que ta semence vienne à fruit”. Autrement dit, “Que ta volonté soit faite”, ça signifie la même chose  que : “Que j’aie l’entretien de mon avoir à être”.

« Que ta volonté soit faite » et «  Donne-nous notre pain », ça va ensemble. On a cela dans la réponse de Jésus à une question des disciples qui se demandent si quelqu'un lui a donné à manger : « Ma nourriture est que je fasse la volonté de celui qui m’a envoyé et que j’accomplisse son œuvre » (Jn 4, 34). On a ici le rapport volonté-œuvre. Le pain ça désigne cela qui m’entretient, qui me constitue, qui me tient dans mon être... Ce qu'on demande c’est : « que ta volonté – qui est mon être le plus intime – vienne à œuvre. »



[1] Voici quelques versets : « Car ceux qu'il a pré-connus, il les a aussi prédestinés à être semblables à l'image de son Fils, afin que son Fils soit le premier-né parmi de nombreux frères ; et ceux qu'il a prédestinés, il les a aussi appelés; et ceux qu'il a appelés, il les a aussi justifiés; et ceux qu'il a justifiés, il les a aussi glorifiés » (Rm 8, 29-30) ; « Il nous a prédestinés à être pour lui des fils par Jésus-Christ, selon le bon plaisir de sa volonté » (Ep 1, 5). Voir comment les lire : Méditation à partir de Rm 8, 14-30 : INVOCATION et foi ; vocation ; espérance ; "au Père, par le Fils, dans l'Esprit" et Epître aux Éphésiens chapitre 1. Deux moments : "délibération en Dieu" et "résurrection". Gisement de vocabulaire.