Guidé par les Pères de l'Église Jean Daniélou nous invite à voir le rôle des anges lors du baptême et de la célébration eucharistique.

Jean-Marie Martin à qui est dédié le présent blog en a parlé plusieurs fois à propos du Sanctus de la liturgie. En particulier il pense qu' « il faudrait faire signe vers l'idée d'une louange pré-existante, d'une louange "consistante", le consistant étant chez les Hébreux la gloire, kavod en hébreu, mot qui signifie "consistant", solide. Et d'une certaine manière, la prière n'est pas tant que le "je" individuel produise une parole de gloire, que de faire qu'il accède à cette région de la gloire ». Voir L'origine du Sanctus de la liturgie. Lecture de Is 6, 1-5, Ap 4, 6-8 et Jn 12, 13.

Le texte mis ici est le chapitre VI du livre Les anges et leur mission, Desclée 1990, livre épuisé.

 

Les anges et les sacrements

Par Jean Daniélou

 

Anges, émail de Limoges, 1170-80 environ, The Metropolitan Museum, New YorkSi le mystère du salut est accompli substantiellement à l'Ascension quand le Verbe introduit l'humanité qu'il s'est unie dans la maison du Père au milieu des louanges des anges, il doit déployer ses effets jusqu'à la Parousie par l'édification de l'Église. À cette édification, les anges sont associés.

Les plus antiques traditions chrétiennes nous montrent l'Église confiée à un ange, comme l'était le peuple de Dieu dans l'Ancien Testament. L'Ascension d'Isaïe parle de "l'ange de l'Église chrétienne" (III, 15) et Hermas désigne l'ange Michel comme « celui qui a pouvoir sur l'Église et la gouverne » (Sim. VIII, 3, 3)[1].

Quoi qu'il en soit de cette question de l'ange de l'Église, qui paraît bien un héritage du judaïsme et ne s'accorde pas entièrement avec l'unique présidence du Christ, il est sûr que, de façon plus générale, la tradition nous montre les anges veillant sur l'Église et la servant.

C'est déjà le sens de l'épître aux Hébreux (1, 14). Hippolyte, dans une allégorie où il compare l'Église à un navire, écrit : « L'Église a aussi ses nautonniers, à bâbord et à tribord, à savoir les anges assistants (parédrous). Elle ne cessa jamais d'être gouvernée et protégée par eux (De Antichr. 59)[2].

 

Ce rôle des anges commence avec le baptême. Le baptême est la continuation des grandes œuvres de Dieu dans les deux Testaments. C'est une nouvelle création. C'est une résurrection. C'est aussi l'anticipation du jugement eschatologique. Aussi les anges qui assistent la Trinité dans l'accomplissement de ses œuvres admirables, y assistent-ils à la fois comme témoins pleins de stupeur et comme serviteurs pleins de zèle.

C'est ainsi déjà que le Pasteur d'Hermas nous les montre travaillant à la construction de la Tour bâtie sur l'eau, c'est-à-dire de l'Église, qui s'édifie par le baptême : « La Tour que tu vois, c'est l'Église. Elle est construite sur l'eau, parce que votre vie a été sauvée par l'eau. Les six jeunes gens sont les saints anges créés par Dieu les premiers : c'est à eux que Dieu a confié toutes les créatures, pour les faire prospérer, les organiser et les gouverner ; c'est donc par eux que sera effectuée la construction de l'Église » (Vis., III, 3, 3-4, 2) ; voir aussi Sim. IX, 12, 7-8). Comment les anges, qui sont associés à toutes les œuvres de Dieu, ne le seraient-ils pas à cette œuvre par éminence qu'est l'Église ?

Comme ils étaient à la fois les instruments des préparations et les témoins des accomplissements dans le mystère du Christ, ainsi apparaissent-ils dans le baptême. Ils jouent un rôle actif dans ses préparations. Comme les apôtres sont envoyés visiblement vers les nations païennes, ainsi sont-ils invisiblement envoyés vers elles, pour les attirer à l'Église. « Il y a des anges qui rassemblent les fidèles dans toutes les nations. Considère en effet que, de même que dans une cité où il n'y a pas encore de chrétien de naissance, si quelqu'un survient et commence aussi à instruire, à travailler, à former, à amener à la foi, il devient aussi prince et évêque de ceux qu'il a enseigné, de même aussi les saints anges seront eux-mêmes, dans l'avenir, princes de ceux qu'ils auront rassemblés parmi les nations et qu'ils auront fait avancer par le travail de leur ministère » (Ho. Num., XI, 4). Nous retrouvons les anges des nations et leur rôle missionnaire[3]. Dès que le Christ est là, ils cherchent à lui amener les âmes qui leur sont confiées. Les anges des nations deviennent les anges des Églises (Ho. Num., XI, 5).

C'est en effet une tradition très antique que celle qui voit les anges préposés aux Églises particulières pour les édifier et les gouverner. Elle a son fondement dans les premiers chapitres de l'Apocalypse johannique, où il est question des anges des sept Églises d'Asie Mineure. À sa suite Origène peut écrire : « On peut dire, en suivant l'Écriture, qu'il y a deux évêques par Église, l'un visible et l'autre invisible, qui participent à la même tâche » (Ho. Luc, 13). Les Pères du IVe siècle continuent cette tradition. Saint Basile parle des anges saints à qui a été confié le soin des Églises (Co. Is., I, 46). Et saint Grégoire de Naziance partage sa pensée : « Le soin de cette Église a été confié à un ange. Et d'autres président à d'autres Églises, comme saint Jean l'enseigne dans l'Apocalypse » (Or, XLII). Et l'on sait l'adieu qu'il adresse à l'ange de l'Église de Naziance quand il quitte son diocèse, le priant de faire « qu'il n'y ait pas d'obstacle qui empêche le chemin de son peuple vers la Jérusalem céleste » (XXXVI, 492 B)[4].

 

Le rôle des anges des Églises commence donc lointainement avec leur mission auprès des âmes encore païennes. Plus immédiatement ce rôle prend toute sa signification avec la préparation au baptême, avec le catéchuménat. Nous retrouvons la relation des anges avec les préparations. Saint Chrysostome nous apprend que « le diacre invitait les catéchumènes à prier l'ange de la paix » (Serm. Asc., 1). Le sacramentaire gélasien présente une prière pour les catéchumènes, où il est demandé à Dieu « qu'il daigne envoyer son saint ange pour garder ses serviteurs et les conduire à la grâce du baptême »[5]. Origène développe ce thème avec sa manière vivante : « Viens, ange, reçois par la parole celui qui s'est converti de l'antique erreur de la doctrine du démon ; reçois-le comme un bon médecin ; réchauffe-le ; prends-le pour lui donner le baptême de la seconde naissance » (Ho. Ez., I, 7).

Origène, on le voit, n'associe pas seulement l'ange à la préparation du baptême, mais au passé lui-même. Cette idée, on le sait, est développée par Tertullien qui attribue à l'ange un rôle capital dans le sacrement : « Purifiés dans les eaux sous l'action d'un ange, nous sommes préparés pour l'Esprit Saint. L'ange qui préside au baptême prépare les voies du Saint-Esprit par la purification des péchés » (De Bapt., 6). Il semblerait, à lire ce texte, que le baptisé est d'abord purifié dans l'eau par l'ange, puis consacré ensuite par l'Esprit-Saint[6]. Nous n'avons cité cette étrange théorie que pour l'allusion qu'elle contient à l'ange du baptême[7].

L'enseignement des Pères se contente de montrer les anges assistant au baptême. Ainsi Origène écrit-il : « Quand le sacrement de la foi t'a été donné, les vertus célestes, les ministères des anges, l'Église des premiers-nés étaient présents » (Ho. Jos., IX, 4). Grégoire de Naziance, de même, pense que « les anges rendent gloire au baptême, à cause de la parenté qu'il a avec leur éclatante blancheur » (Or., XI, 4). Et Didyme d'Alexandrie les montre assistant au sacrement : « Sur le plan visible, la piscine engendre notre corps visible par le ministère des prêtres ; sur le plan invisible l'Esprit de Dieu invisible à toute intelligence plonge (baptizeï) en lui-même et régénère à la fois notre corps et notre âme avec l'assistance des anges » (De Trinitate, II). Ainsi l'Église terrestre des prêtres et l'Église céleste des anges sont-elles l'une et l'autre ministres de la régénération opérée par l'Esprit-Saint.

Plus profondément dans d'autres textes est exaltée la joie des anges lors du baptême. Ainsi chez Cyrille de Jérusalem. Décrivant à l'avance aux catéchumènes les splendeurs de la veillée pascale où ils sont baptisés, après avoir évoqué la nuit lumineuse et le paradis rouvert, il écrit : « Élevez maintenant les yeux de votre esprit, représentez-vous les chœurs des anges, le Dieu souverain de l'univers sur son trône, le Fils monogène assis à sa droite et l'Esprit qui est présent à leur côté, les Trônes et les Dominations accomplissant leur ministère et chacun de vous obtenant le salut. Écoutez déjà avec vos oreilles. Désirez cette parole bienheureuse que les anges proféreront au moment où s'opérera votre salut : Beati quorum remissae sunt iniquitas, au moment où, comme les astres de l'Église, vous entrerez avec des corps éclatants blancheur et des âmes éblouissantes de lumière » (Procatech., 15)[8]. C'est un moment solennel de la nuit pascale qui est évoqué ici, celui où les nouveaux baptisés pénétraient dans l'église au chant des psaumes avec leurs tuniques blanches.

C'est ce même moment solennel, qui suit le baptême qui est l'entrée dans la Jérusalem céleste parmi les myriades d'anges, que célèbre Ambroise dans son traité Sur les sacrements : « Après le baptême, vous avez commencé à vous avancer. Les anges ont regardé, ils vous ont vu approcher et cette condition même, jadis souillée par la laideur obscure du péché, ils l'ont vu soudain resplendir. Aussi ont-ils demandé : Quae est ista quae ascendit  deserto dealbata ? (Cant., VIII, 5). Les anges sont dans l'admiration. Veux-tu savoir à quel point ils admirent ? Écoute l'apôtre Pierre dire qu'on nous a donné ce que les anges désirent voir » (De Sacr., IV, 2, 5). Voir aussi De Myst., 35-36). Ainsi l'éclat des nouveaux baptisés jette les anges dans la stupeur. Et Ambroise compare cette stupeur à celle qui fut la leur lors de l'Ascension du Christ. Le baptême est une participation à l'exaltation du Christ au-dessus des mondes angéliques.

 

La liturgie, la région de la gloire du Sanctus, la région inférieureSi les anges président au baptême, ils sont également présents à l'assemblée chrétienne. « Au sujet des anges, voici ce qu'il faut dire. Si l'ange du Seigneur circule autour de ceux qui le craignent, il est vraisemblable, lorsqu'ils sont rassemblés légitimement pour la gloire du Seigneur, que l'ange de chacun circule autour de chacun de ceux qui le craignent et qu'il est avec l'homme qu'il a charge de garder et de diriger, de sorte que, quand les saints sont réunis, il y a deux Églises, celle des hommes et celle des anges… Et ainsi on doit croire que les anges président aux assemblées des croyants » (Origène, De Or., 31, 5).

La synaxe comprend d'abord les lectures et l'homélie. Déjà à cette première partie les anges assistent. Ils sont attirés, nous dit Origène, par la lecture de l'Écriture et y prennent plaisir (Hom. Nos., XX, 1). Celui qui fait l'homélie ne doit pas oublier qu'ils l'entendent et la jugent : « Je n'hésite pas à dire que dans notre assemblée aussi les anges sont présents, non seulement de façon générale à toute l'Église, mais aussi individuellement, eux dont le Seigneur a dit que “leurs anges voient sans cesse la face de mon Père qui est dans le ciel”. Ainsi il y a ici une double Église, celle des anges et celle des hommes. Si ce que nous disons est conforme à la pensée et à l'intention des Écritures, les anges se réjouissent et prient pour nous. Et parce que les anges sont présents dans l'Église, dans celle qui le mérite et qui est du Christ, il est prescrit aux femmes qui prient d'avoir un voile sur la tête à cause des anges. Quels anges ? Ceux qui assistent les saints et se réjouissent dans l'Église et que nous, parce que nos yeux sont obscurcis par les souillures du péché, nous ne voyons pas, mais que voient les apôtres de Jésus, à qui il a dit : “Amen, amen, je vous le dis, vous verrez les cieux ouverts et les anges montant et descendant vers le Fils de l'homme”. Si j'avais cette grâce, de voir comme les apôtres, je verrai la multitude des anges qu'Élisée voyait et que Giézi, qui était à côté de lui, ne voyait pas » (Ho. Luc, 23).

Mais plus encore, c'est au sacrifice eucharistique proprement dit que les anges sont associés. La messe est en effet une participation sacramentaire à la liturgie céleste, au culte officiellement rendu à la Trinité par le Plérôme de la création spirituelle. La présence des anges introduit l'Eucharistie dans le ciel même. Elle contribue à l'entourer d'un mystère sacré : « Les anges entourent le prêtre, écrit saint Jean Chrysostome. Tout le sanctuaire et l'espace autour de l'autel sont remplis des puissances célestes pour honorer celui qui est présent sur l'autel » (De Sac., VI, 4). Et ailleurs : « Représente-toi dans quel chœur tu vas entrer. Revêtu d'un corps tu as été jugé digne de célébrer avec les puissances célestes le commun Seigneur de tous » (Sur l'Incomp., 4). Et encore : « Voici la table royale. Les anges servent à cette table. Le Seigneur lui-même est présent » (Ho. Ephes., I, 3).

Érik Peterson a montré dans Le livre des anges que la participation des anges au culte chrétien manifestait le caractère officiel de celui-ci. Il n'y a qu'une seule action sacerdotale, qui est celle de Jésus-Christ. C'est par elle que la création tout entière glorifie la Trinité. C'est cette même action qui est offerte par les anges dans le ciel et par les saints sur la terre. Cette participation apparaît dans le Nouveau Testament. La liturgie de l'Église y est présentée comme une participation à la liturgie des anges. Ainsi dans L'épître aux Hébreux : « Vous vous êtes approchés de la cité du Dieu vivant, qui est la Jérusalem céleste, des myriades qui forment les chœurs des anges et du sang de l'aspersion qui parle plus éloquemment que celui d'Abel » (XII, 22-24). Quant à l'Apocalypse elle est toute entière la vision du culte chrétien dominical que le visionnaire voit comme prolongé dans la liturgie céleste.

Les anges sont associés aux différents moments du sacrifice[9]. Théodore de Mopsueste nous les montre figurés par les ministres qui disposent les oblats sur l'autel : « Par le moyen des diacres, qui font le service de ce qui s'accomplit, nous contemplons en esprit les puissances invisibles en service qui officient à cette liturgie ineffable » (Ho. Cat., XV, 24). Et plus loin : « Il te faut considérer que c'est l'image des invisibles puissances en service que tiennent les diacres, maintenant qu'ils apportent du dehors la parcelle pour l'oblation… Et quand ils l'ont apportée, c'est sur le saint autel que les anges placent l'oblation pour le parfait achèvement de la Passion. Les diacres qui étendent les nappes sur l'autel présentent la similitude des linges de l'ensevelissement et ceux qui, lorsqu'il a été déposé, se tiennent des deux côtés et agitent l'air qu'il y a au-dessus du corps sacré, figurent les anges qui, tant que le Christ fut dans la mort, demeurèrent là en son honneur, jusqu'à ce qu'ils aient vu sa résurrection » (Ho. Cat., V, 25-27).

On voit ainsi comment le déploiement de la liturgie terrestre est comme un reflet visible, un symbole efficace, de la liturgie céleste des anges. Cette unité de deux cultes, la liturgie elle-même l'exprime dans la préface où elle invite la communauté ecclésiale à s'unir aux Trônes et aux Dominations, aux Chérubins et aux Séraphins, pour chanter l'hymne séraphique, le Trisagion : « Réfléchis auprès de qui tu te tiens et avec qui tu vas invoquer Dieu ; avec les Chérubins. Représente-toi dans quel chœur tu vas entrer. Que personne ne s'associe avec négligence à ces hymnes sacrés et mystiques. Que personne ne garde de pensée terrestre (sursum corda), mais que, se dégageant de toutes les choses terrestres et se transportant tout entier dans le ciel, comme se tenant à côté du trône même de la gloire et volant avec les Séraphins, il chante l'hymne très saint du Dieu de gloire et de majesté » (Chrysostome, Incomp., 4).

Ailleurs Chrysostome remarque que le Gloria in excelsis est le chant des anges inférieurs. Aussi les catéchumènes peuvent s'y associer. Mais le Sanctus est celui des Séraphins, il introduit dans le sanctuaire même de la Trinité, aussi « est-il réservé aux seuls initiés, aux baptisés » (Ho. Col. 3, 8).

Théodore de Mopsueste souligne lui aussi cette participation à la liturgie angélique dans le Trisagion. On remarquera à ce sujet que cet aspect est particulièrement cher à la tradition d'Antioche : « Le prêtre mentionne certes tous les Séraphins, qui font monter vers Dieu cette louange que, par une révélation divine, le bienheureux Isaïe apprit et qu'il transmit par l'Écriture. C'est cette louange que nous tous, rassemblés, faisons à haute voix, de sorte que, cela même que disent les natures invisibles, nous aussi nous le disons… Par là nous montrons la grandeur de la miséricorde qui s'est répandue gratuitement sur nous. La crainte religieuse remplit notre conscience, soit avant de crier : "Saint…", soit après » (XVI, 7-9). On remarquera que le chant des Séraphins est l'expression de la crainte sacrée. Il décrit l'effroi ressenti par les créatures les plus hautes en présence de l'infinie excellence divine. Et cela fait mieux comprendre la sainteté de l'Eucharistie qui nous introduit avec les Séraphins, en présence du Dieu très saint, voilé seulement par la fragile espèce du pain et du vin.

Enfin la présence des anges dans l'Eucharistie apparaît dans l'acte même d'offrande du sacrifice. Ici c'est la liturgie romaine elle-même qui en témoigne, quand elle demande à Dieu que « les offrandes soient portées par les mains de ton saint Ange jusqu'à ton autel sublime »[10]. Déjà l'Apocalypse nous montre les anges dans la liturgie céleste offrant “les prières des saints”, figurées par “les coupes d'or pleines de parfum” (V. 3). Ce rôle d'intersession apparaît dans la prière par excellence, l'acte central du culte, l'action sacerdotale du Christ. Aussi Chrysostome peut écrire : « Ce ne sont pas seulement les hommes qui élèvent ce cri rempli de terreur sacrée, mais les anges se prosternent devant le Seigneur, les archanges le prient. Comme les hommes, ayant coupé des rameaux d'olivier, les agitent devant les rois pour les rappeler à l'amour et à la pitié, ainsi les anges à ce moment présentent en figure de rameau d'olivier le corps même du Seigneur et le prient pour la nature humaine » (Incomp., 3)[11].

Cette participation des anges s'étend à toute la vie liturgique et spécialement à la célébration des fêtes chrétiennes. Les mystères du Christ sont célébrés par les puissances célestes en même temps qu'elles le sont par l'Église terrestre. Ainsi Grégoire de Naziance écrit à propos de la fête de l'Épiphanie : « Glorifie Dieu avec les bergers, célèbre-le avec les anges, forme un chœur avec les archanges. Que cette fête soit commune aux puissances célestes et terrestres. Car je suis persuadé que celles-là se réjouissent aujourd'hui et célèbrent la fête avec nous. Ne sont-elles pas amies de Dieu et amies des hommes, comme celles que David nous montre montant après la Passion avec le Christ et allant au-devant de lui et s'évertuant les unes les autres à lever le linteau des portes » (Or. XXXIX, 17). La dernière phrase est une allusion au psaume XXIII, où la tradition nous montre les puissances qui montent avec le Christ, lors de son Ascension, invitant les gardiens des portes du ciel à lever les linteaux pour laisser entrer le Roi de gloire. Comme ils ont participé à ces mystères, lors de leur accomplissement historique, les anges continuent de s'y associer par leur commémoration liturgique.

Mais c'est Chrysostome qui développe le plus largement cette idée. Il explique que, pour donner plus de splendeur à la fête de l'Ascension, il a invité les fidèles à la célébrer dans le Martyrium de Romanésie : « Les anges sont présents ici, les anges et les martyrs se rencontrent aujourd'hui. Si tu veux voir les anges et les martyrs, ouvre les yeux de la foi et contemple le spectacle. Si en effet l'air est rempli d'anges, combien plus l'église. Et si l'église en est remplie, combien cela est vrai spécialement aujourd'hui, où leur Seigneur est monté au ciel. Que tout l'air soit rempli d'anges, écoute l'apôtre qui te l'enseigne lorsqu'il invite les femmes à couvrir leur tête d'un voile à cause des anges » (Serm. Asc., 1). Et de même, à propos de la résurrection : « Ce n'est pas seulement la terre, mais le ciel qui participe à la fête d'aujourd'hui… Les anges exultent, les archanges se réjouissent, les Chérubins et les Séraphins célèbrent avec nous la fête d'aujourd'hui… Quelle place peut-il rester à la tristesse ? » (Serm. Res.)



[1] Voir Ap XII, 7 ou Michel apparaît comme le défenseur de l'Église. L'expression "ange de l'Église" se retrouve chez Grégoire d'Elvire, Trac. 16.

[2] « Le commandement d'entourer Sion est donné, je pense, aux puissances divines qui veillent sur l'Église de Dieu et sur le peuple saint qui est en elle » (Eusèbe, Co. Psalm, 47…

[3] Eusèbe remarque que la mission est aussi un combat contre l'idolâtrie, c'est-à-dire contre les démons qui tiennent les âmes captives, et que les anges participent invisiblement à cette lutte (Co. Psalm., 17). C'est cette lutte des anges contre les démons du paganisme que nous décrit l'Apocalypse de saint Jean. Voir aussi Eusèbe, Co. Is., 42).

[4] Voir aussi saint Hilaire : « Il y a des puissances spirituelles, appelées anges, qui président aux Églises » (Tract. Psalm., 129) ; Eusèbe : « Il y a des anges à qui sont confiées les Églises du Christ établies partout dans le monde » (Co. Psalm 90) et plus précisément encore : « Un ange déterminé est préposé comme gardien à chaque Église » (Co. Psalm. 47)

[5] Wilson, Sacramentaire gélasien, p. 48.

[6] Voir AMANN, L'ange du baptême chez Tertullien, Rev. Sc. Rel. 1921, p. 206sq.

[7] Saint-Thomas précisera que les anges ne peuvent être ministres du sacrement au sens propre du mot (III, 64, 7).

[8] Voir aussi Cat. I, 1. On observera que le psaume XXXI et encore chanté à ce moment dans l'Église orientale.

[9] Voir déjà Clément d'Alexandrie : « Les anges de Dieu servent les prêtres et les diacres dans la dispensation des choses terrestres » (Strom. VII, 1). Origène, Ho. Lev. IX, 8.

[10] Voir B. Botte, L'ange du sacrifice, Rech. Theol. Anc. Méd., 1929, p. 285-308.

[11] Pour saint Hilaire, l'Eucharistie et distribuée aux fidèles par le ministère des anges : « Ce ministère est sans aucun doute accompli par les cieux, c'est-à-dire par les anges » (Tract. Ps. 67).