En hommage à Maurice BELLET qui nous a quittés il y a trois ans, voici quelques-unes de ses paroles. Elles sont tirées de trois de ses livres : Minuscule traité acide de spiritualité, Bayard 2010 ; Incipit, DDB 1992 ;Translation, Bayard 2011. D'autres textes de lui figurent dans le tag Maurice BELLET.

 

À l'écoute de Maurice Bellet

 

1°) Minuscule traité acide de spiritualité, p. 55, 68, 80, 86, 87

Maurice Bellet, Miniscule traité acide de spiritualitéIl y a deux sortes de gens sur qui l’on ne peut pas compter :
- Ceux qui ne savent pas : ils ne savent pas
- Ceux qui savent : ils n’apprendront rien.
Sur qui donc peut-on compter ?
Sur ceux qui savent qu’ils ne savent pas.

                        *°*°*°*

Il y a un moralisme qui ressemble
à la chimiothérapie du cancer à ses débuts :
pour tuer un désir suspect,
il préfère tuer tout désir.

                       *°*°*°*

Quand la chose devient sérieuse
qui n'est plus possible d'être sérieux,
reste encore la possibilité d'en parler de biais
et comme pour rire.

                       *°*°*°*

Certains, et certainement par bonnes intentions,
ont mis les grandes vérités au congélateur
pour qu'elles ne pourrissent pas.
Elles se sont conservées,
mais elles sont immangeables

                      *°*°*°*

La seule chose impérissable, dans l'Église,
c'est agapè,
l'amour fidèle et tendre
que nous goûtons entre nous.
C'est d'ailleurs par cela, disait Jésus,
que tous connaîtront
que vous êtes mes disciples.

 

 

2°) Première méditation de Incipit

Maurice bellet, IncipitLongtemps j’ai attendu, longtemps j’ai espéré. Quelque chose devait surgir. Quelqu’un parlerait, nous serions à nouveau portés par le courant.
J’approche de la mort et j’attends encore.
Il me semble du moins que j’entends enfin ce que j’essaye de dire depuis trente ans, depuis toujours.
Et c’est une chose simple, absolument simple.
Qu’est ce qui nous reste quand il ne reste rien ?
Ceci : que nous soyons humains envers les humains, qu’entre nous demeure l’entre nous qui nous fait hommes.
Car si cela venait à manquer, nous tomberions dans l’abîme, non pas du bestial, mais de l’inhumain ou du déshumain, le monstrueux chaos de terreur et de violence où tout se défait.

Cette mutuelle et primitive reconnaissance, c’est en un sens le banal et l’ordinaire de la vie.
C’est ce qui s’échange dans le travail partagé, dans les gestes simples de la tendresse, dans les conversations au contenu peut-être dérisoire, mais où pourtant l’on converse, face à face, présent pour s’entendre.
C’est ce qui subsiste et ressurgit dans les situations extrêmes : quand quelqu’un va mourir, quand quelqu’un par l’âge ou accident est réduit à l’hébétude, ou qu’il se trouve noué dans l’angoisse, ou quand une mère regarde pour la première fois l’enfant qui vient de sortir d’elle.

Alors il arrive qu’un presque rien, la lumière d’un visage, la musique d’une voix, le geste offert d’une main, tout d’un coup disent tout ; et que par exemple cet épuisé qu’on croyait noyé par l’absence de signe, d’un mouvement presque invisible, la présence de la présence.

Parole, primordiale parole où se désigne l’humain de l’humain. Elle peut être sans mot, dans l’aube impalpable du langage. Et si des mots la disent, ils sont chair et esprit, pétris d’une substance qui les exhausse au-dessus du langage ordinaire.

***

 

3°) Translation p. 71

Maurice Bellet, Translation,Un homme s’est levé parmi les humains qui osa risquer le tout pour le tout. Il crut l’impossible, il crut que l’obscure puissance où gît le destin des humains, elle était en lui, qu’elle le traversait de part en part et qu’elle donnait la vie. Il a cru qu’il était le vivant et que l’homme, en tout homme, n’est pas né pour la mort, mais pour la vie. Il a cru que l’obscure puissance était en vérité lumière, un amour passant tous les amours, la donation irrésistible qui pouvait tout transfigurer, même l’intolérable, l’abject, l’en-bas. Il a cru pouvoir passer par l’en-bas sans s’y détruire, sans que son esprit soit détruit, ce souffle qui faisait de tout son corps la parole vive où pouvaient se nourrir les affamés – la faim est le fond de l’homme.

Il est mort.

Quelques-uns ont affirmé que sa mort n’était pas sa fin. Le souffle tombait sur eux comme un feu du ciel et le grand Serviteur des humains revivait en eux. Ils se sentaient le don et la force d’aller jusqu’aux confins du monde pour porter la nouvelle inouïe ; nous sommes saufs de la mort, cette mort qui emplit la vie elle-même, qui corrompt tout, qui fait des humains les meurtriers des autres et d’eux-mêmes. La destruction n’est pas le dernier mot. Quelque chose commence aujourd’hui, dans l’éternel aujourd’hui du Fils de l’homme, où tous les dieux partent en fumée, où tous les pouvoirs sont subvertis, où la sagesse avoue sa folie et où les hommes pieux sont bouleversés, quelque chose où le Dieu créé par les humains se défait dans cette apparition inimaginable : le fascinant et terrifiant s’est résolu en ce Visage d’homme où tout visage humain peut être reconnu, en cette Parole où toute parole peut être entendue, où le moindre des humains, enfin, a la dignité du Dieu par-delà tous les dieux.

Ainsi naît une humanité délivrée de l’enfer.
Et de cette semence que je dis a crû un arbre gigantesque, porteur du meilleur et du plus effroyable. […]
Mais l'arbre va-t-il mourir ? La sève est-elle tarie ?
L'homme de l'inouï va-t-il rejoindre, comme disait Renan « le linceul de pourpre où dorment les dieux morts » ?
Sommes-nous enfin à la fin des fins de ce qui s'est appelé le christianisme ?
Ou, sinon – quoi ?