Où est le lieu de la parole ? Cette question a été posée en 2004 lors d'une session par Jean-Marie Martin, spécialiste de saint Jean et saint Paul, et grand lecteur de Heidegger (cf. Qui est Jean-Marie Martin ?). Pour répondre à cette question il a lu des passages de la conférence où Heidegger commente ce poème de Trakl, "Un soir d'hiver". En effet, quand nous lisons un récit (par ex. un passage d'évangile), nous nous posons souvent la question : « Est-ce que ça c'est bien passé comme ça, ou est-ce imaginé ? » Or ce n'est pas raconté comme ça s'est passé, et ce n'est pas imaginé ! Justement, le lieu de la parole est à trouver en dehors de cette alternative.

Acheminement vers la parole, Heidegger

Comme J-M Martin a fait allusion à ce texte dans d'autres circonstances – en particulier il disait souvent : "la parole parle" – ce qui est mis ici déborde la simple lecture qu'il a faite lors de cette session.

Les remarques de J-M Martin sont ajoutées en retrait du texte de Heidegger et dans une autre police ; le texte provient d'un recueil de conférences traduit en français en 1976 sous le titre Acheminement vers la parole[1], Tel/Gallimard, 1990.

 

 

 Introduction de J-M Martin lors de la session.

Ce matin nous avons lu le texte de la rencontre de la Samaritaine et de Jésus (Jean 4) et vous avez posé la question : « Est-ce que ça c'est bien passé comme ça, ce qui est raconté, ou est-ce que c'est imaginé ? » J'ai alors fait allusion à une conférence d'Heidegger sur la parole, je vais vous en lire un passage. Ce que je vais lire c'est une partie de la conférence la plus simple, mais c'est en même temps très difficile ! Vous en ferez ce que vous voudrez. Si ça ne vous dit rien vous laissez tomber, il faut avoir cette liberté-là.

C'est simplement à titre d'analogie que je lis ça, pour vous faire pressentir que lorsque j'entreprends d'essayer de penser d'où parle, qui parle et comment parle un texte de saint Jean ou saint Paul, je ne suis pas un huluberlu qui n'aurait pas de répondant analogue dans des recherches qui existent. C'est un petit peu une carte de visite. En soi cela ne prouve rien, ceci, mais c'est pour vous dire que je ne suis pas tout seul !

Dans cette conférence Heidegger commente un poème qui est apparemment très simple, sauf trois vers qui sont très étranges. Cela se trouve dans la 1ère conférence "La parole" du recueil Acheminement vers la parole[2].

 

Extraits de "La parole"

Martin Heidegger

 

Acheminement vers la parole, Hedegger, Telp. 13 L’être humain parle. Nous parlons éveillés ; nous parlons en rêve. Nous parlons sans cesse, même quand nous ne proférons aucune parole, et que nous ne faisons qu’écouter ou lire ; nous parlons même si, n’écoutant plus vraiment, ni ne lisant, nous nous adonnons à un travail, ou bien nous abandonnons à ne rien faire. Constamment nous parlons, d’une manière ou d’une autre. Nous parlons parce que parler nous est naturel. […] L’enseignement traditionnel veut que l’homme soit à la différence de la plante ou de la bête, le vivant capable de parole. Cette affirmation ne signifie pas seulement qu’à côté d’autres facultés, l’homme possède aussi celle de parler. Elle veut dire que c’est bien la parole qui rend l’homme capable d’être le vivant qu’il est en tant qu’homme. L’homme est homme en tant qu’il est celui qui parle […] Pourtant reste entièrement à penser ce que cela veut dire : l’être humain.

Quoi qu’il en soit, la parole a sa place au plus près de l’être humain. Partout se rencontre une parole. C’est pourquoi il ne faut pas s’étonner que l’homme, dès qu’il promène le regard de sa pensée sur ce qui est, trouve aussitôt la parole, et aussitôt entreprend, dans une perspective décisive, de l’accorder sur ce qui se montre d’elle. La réflexion tente de se pourvoir d’une représentation de ce que peut bien être la parole en général. Le général, ce qui vaut pour toute chose, cela se nomme l’essence. Représenter en général ce qui vaut universellement, tel est, à ce qu’on pense couramment, le trait fondamental de la pensée. Traiter de la parole en pensant, cela signifie donc : proposer une représentation de l’essence de la parole et délimiter comme il faut cette représentation par rapport à d’autres représentations. C’est bien ce qu’a l’air de faire présentement notre conférence. Toutefois, le titre, aujourd’hui, n’est pas « De l’essence de la parole ». C’est seulement « La parole ». Nous disons « seulement » – et pourtant, avec ce titre, nous donnons à notre projet une mesure bien plus exigeante que de nous restreindre à fixer quelques points de repère sur ce sujet. Cependant, parler de la parole est sans doute plus scabreux encore qu’écrire sur le silence. Nous ne voulons pas nous jeter sur la parole pour la capturer et la réduire à l’aide de représentations déjà fixées. Nous ne voulons pas ramener son essence à un concept afin que ce dernier livre, sur la parole, un avis universellement utilisable, une idée qui calme les esprits.

Situer la parole n’est pas tant la porter que nous porter nous-même au site de son être. Cela signifie : mise en marche pour un recueil, recueillement en l’Ereignis.

Nous n’aimerions penser que la parole elle-même ; nous voudrions seulement aller à sa suite. La parole elle-même est : la parole – et rien en dehors de cela. La parole même est la parole. L’entendement mis en condition par la logique, l’entendement qui calcule tout – ce qui le rend en général si sûr de lui – nomme une proposition de ce genre une insignifiante tautologie. Se borner à la répétition : la parole est parole, comment cela peut-il nous mener plus loin ? Mais il ne s’agit pas d’aller plus loin. Nous aimerions seulement tenter d’arriver une fois là même où déjà nous avons séjour. 

C'est pourquoi nous nous arrêtons pour penser à fond : qu'en est-il de la parole elle-même ? C'est pourquoi nous posons la question : comment la parole vient-elle à être en tant que parole ? Réponse : la parole est parlante.

[…]

 

p.18. La parole est parlante. Qu'en est-il de son parler ? Où trouver un tel parler ? Ne sera-ce pas là où a été parlé ? Là en effet parler s'est accompli. Où a été parlé, parler ne cesse pas. Où a été parlé, parler reste à l'abri. Où a été parlé, la parole rassemble la manière dont elle continue de se déployer, et cela qui continue de se déployer à partir d'elle – le perpétuel de son déploiement : son être. Mais ordinairement et trop souvent ce qui a été parlé ne nous rencontre que comme ce qu'il y a de passé (d'écoulé) dans une parole.

  • J-M M : Heidegger cherche évidemment l'essence de la parole. Dans le parcours qu'il suit ici, il pense que la parole poétique est la plus essentielle des paroles, et il entreprend le commentaire d'un court poème de Georg Trakl. La conférence consiste en une tentative d'aborder par le propre de la pensée, ce propre de la vérité qui se dit dans le propre du poème, parce que pensée et poème restent distincts mais en dialogue.

Si par conséquent il nous faut chercher le parler de la parole où a été parlé, nous ferons bien, au lieu de prendre au hasard n'importe quel parlé, au contraire de trouver quelque chose où soit purement parlé. Le parlé à l'état pur est tel qu'en lui la perfection de parler – celle qui sied au parlé – de par elle-même devient achèvement en initial. Le parlé à l'état pur est le Poème. Laissons pour l'instant cette affirmation à sa nudité. Nous en avons le droit, à condition de réussir à entendre, dans un poème, du parlé à l'état pur. Mais à quel poème demanderons-nous de s'adresser à nous ? Ici nous sommes réduits au choix – il est pourtant préservé de l'arbitraire. Par quoi ? Par cela qui déjà se pense et se destine à nous comme propre déploiement de la parole aussitôt que nous pensons en suivant comment parle la parole elle-même. Suivant ce lien, choisissons comme parlé à l'état pur un poème qui plus que d'autres peut, dans nos premiers pas, nous aider à éprouver ce qui, dans le lien au déploiement propre de la parole, lie et relie. Écoutons ce parlé. Le poème porte le titre :

                                Un soir d'hiver

                   Quand il neige à la fenêtre,
                  Que longuement sonne la cloche du soir,
                  Pour beaucoup la table est mise
                  Et la maison est bien pourvue.

                   Plus d'un qui est en voyage
                  Arrive à la porte sur d'obscurs sentiers.
                  D'or fleurit l'arbre des grâces
                  Né de la terre et de sa sève fraîche.

                   Voyageur entre paisiblement ;
                  La douleur pétrifia le seuil.
                  Là resplendit en clarté pure
                  Sur la table pain et vin.

  Les deux derniers vers de la seconde strophe et la troisième strophe disent dans la première version (lettre à Karl Kraus du 13 décembre 1913) :

                   Sa blessure pleine de grâces
                   Soigne la douce force de l'amour.

                   O simple tourment de l'être humain.
                   Qui, muet, a lutté avec des anges,
                   Languit, vaincu par la douleur sacrée,
                   Sans bruit, après pain et vin de Dieu.[3]

Ce poème est de Georg Trakl. Qu'il en soit l'auteur n'a pas d'importance ; aussi bien ici que partout où un poème est superbement réussi. La grande réussite supporte même que puissent être reniés personne et nom du poète.

  • J-M M : Ce poème est de Georg Trakl, mais qu'il en soit l'auteur n'a pas d'importance. C'est la même chose que : Kant est né, il a travaillé et il est mort ; après la biographie passons à l'œuvre. Parce qu'ultimement pour Heidegger ce n'est pas essentiellement l'homme qui parle, c'est la parole qui parle.

Le poème est formé de trois strophes. Leur mètre et leur versification peuvent être exactement déterminés d'après les schémas de la métrique et de la poétique. Le contenu du poème est intelligible. Pas un mot qui, pris à part, serait inconnu ou difficile. À vrai dire, il y a bien quelques vers qui sonnent étrangement ; ainsi le troisième et le quatrième de la seconde strophe :

                   D'or fleurit l'arbre des grâces
                  Né de la terre et de sa sève fraîche.

De même, le deuxième vers de la troisième strophe peut surprendre :

                    La douleur pétrifia le seuil.

Mais les vers que nous soulignons ainsi frappent par la singulière beauté des images. Cette beauté augmente l'attrait du poème et renforce la perfection esthétique de cette œuvre d'art.

 

Le poème décrit un soir d'hiver. La première strophe montre ce qui se passe au-dehors : la neige tombe, la cloche du soir sonne. Ce qui est au-dehors va jusqu'à effleurer l'intérieur de la demeure humaine. La neige tombe à la fenêtre. La cloche se fait entendre jusque dans chaque maison. À l'intérieur, tout est bien disposé et la table est mise.

La seconde strophe fait naître un contraste. Distincts de tous ceux qui sont attablés chez eux, quelques-uns voyagent, étrangers, sur d'obscurs sentiers. Pourtant, de tels sentiers – peut-être sont-ils des chemins pénibles – mènent parfois à la porte d'une maison qui les abrite. Cela n'est toutefois pas expressément décrit. Le poème nomme plutôt ici : l'arbre des grâces.

La troisième strophe invite le voyageur à venir de l'obscur dehors et à pénétrer dans la clarté. La maison de chacun et la table des repas quotidiens sont devenues Maison de Dieu et Sainte Table.

On pourrait analyser encore plus en détail le contenu du poème, cerner plus exactement sa forme ; procédant ainsi, nous resterions cependant tout à fait prisonniers de la représentation qui, depuis des millénaires, est de mise pour la parole. D'après cette représentation, la parole est l'expression, par l'homme, de mouvements psychiques internes et de la vision du monde qui les régit.

  • J-M M : Par exemple, aujourd'hui si on demandait : qu'est-ce que c'est que la parole ? On répondrait : la parole c'est la communication. Seulement, pour communiquer, il faut que celui qui parle se serve d'autre chose que de sa propre pensée, donc il a à sa disposition des signes qui sont les mots. Il utilise les mots qui sont des signes codés. L'interlocuteur connaît le code, il décode les signes et il connaît ainsi ce qui est pensé imaginer par le poète. Voilà le processus tel que nous pouvons l'analyser aujourd'hui. Vous ne me direz pas le contraire, c'est comme ceci que la pensée est pensée. C'est même le fait que la pensée soit pensée comme ceci qui permet l'existence d'un ordinateur. C'est parce que l'homme s'auto-pense d'abord comme ordinateur. Du reste c'est ainsi qu'il a commencé par penser Dieu comme le grand Programmateur, et ceci au Moyen Âge déjà. Et puis il s'est lui-même instauré ordinateur et c'est la raison pour laquelle il a pu produire un ordinateur. Ça c'est une déchéance terrible de la parole.

La contrainte que cette représentation fait peser sur la parole peut-elle être brisée? Pourquoi doit-elle être brisée? La parole elle-même n'est pas plus expression qu'elle n'est une activité de l'homme. La parole est parlante. Nous cherchons à présent le parler de la parole dans le poème. Ainsi donc ce qui est cherché doit être dans le poétique de la parole parlée.

Un soir d'hiver, tel est le titre du poème. De ce poème, nous attendons la description d'un soir d'hiver comme c'est en réalité. Mais le poème ne représente pas un soir d'hiver ayant lieu quelque part et à tel moment. Il ne veut ni simplement décrire un soir d'hiver préexistant, ni donner à un soir d'hiver qui n'a pas lieu l'apparence d'être là, en nous en procurant l'impression.

  • J-M M : Ce qui va suivre c'est ce qui est énoncé par Heidegger, mais c'est ce qui est à critiquer, il faut le savoir car sinon on se trompe trop facilement : là, il ne parle pas en son nom.

Tout le monde sait bien qu'un poème, c'est de la poésie. C'est de la poésie même là où il a l'air de décrire. Écrivant son poème, le poète imagine quelque chose qui peut être, il en figure la présence. Devenu poème, le poème évoque en nous l'image de ce qui a été ainsi figuré.

  • J-M M : Donc intérieurement le poète imagine, figure, et le poème en tant qu'entendu évoque en nous l'image de ce qui a été ainsi figuré.

Dans la parole du poème, c'est l'imagination poétique qui ressort. Dans le poème, ce qui est parlé, c'est ce qui, prenant issue de lui, est prononcé par le poète. Ce qui est ainsi prononcé parle dans la mesure où il énonce son contenu. La parole du poème, à plus d'un titre, parle dans un mouvement d'extériorisation. Décidément, la parole s'avère bien être expression.

  • J-M M : Au fond tout se passe comme ceci - et Aristote lui-même analyse la parole ainsi- : l'homme pense ou éprouve des sentiments qui sont intérieurs, il les extériorise ; ces impressions il les ex-pressionne, il en fait expression. Il y a donc cette idée de sortir hors de, et sortir pour communiquer.

Mais ce qui est à présent avéré prend le contre-pied de notre point de départ : la parole est parlante – si du moins nous admettons que parler, dans sa vérité, ne soit pas exprimer.

  • J-M M : D'un point de vue pratique cela éclaire la question que nous nous posions à propos du texte de Jean sur la Samaritaine : « Est-ce que ça c'est bien passé comme ça, ce qui est raconté, ou est-ce que c'est imaginé ? » Or ce n'est ni raconté comme ça s'est passé, et ce n'est pas imaginé ! Et justement, le lieu de la parole est à trouver en dehors de ce qui fait la seule alternative pensable quand nous abordons un texte.
  • Ce qui est dit ici de la parole poétique par Heidegger peut par analogie se dire de la parole instauratrice des grandes cultures, et donc singulièrement entre autres de la parole biblique, qui est prophétique plutôt que poétique dans le langage, et qui ne joue pas non plus la même fonction dans la structure de culture dans un cas et dans l'autre.

Même quand nous tentons de comprendre le parlé du poème à partir du dire poétique, le parlé se montre toujours et exclusivement – sous quelle contrainte ? – comme parole qui prononce et énonce. La parole est expression. Pourquoi n'en prenons-nous pas notre parti ? Parce que ce qu'il y a de juste, ce qu'il y a d'usuel dans cette représentation de la parole ne suffisent pas pour qu'on puisse fonder sur eux la situation de la parole en sa manière d'être à elle. Comment prendrons-nous mesure de cette insuffisance ?

[…]

La parole est parlante. Cela veut dire aussi et d'abord : la parole parle. La parole ? Et non l'homme ? Ce qu'exige à présent de nous notre leitmotiv, n'est-ce pas encore plus insoutenable ? Voulons-nous aussi nier que l'homme soit l'être qui parle ? Nullement. Nous le nions aussi peu que nous ne nions la possibilité de ranger les phénomènes linguistiques sous la rubrique de l' « expression ». Et cependant nous demandons : dans quelle exacte mesure l'homme parle-t-il ? Nous demandons : qu'est que parler ?

  • J-M M : "La parole parle" dit Heidegger : dès l'instant qu'il s'agit de tenter une pensée qui ne soit pas articulée à l'ego tel qu'il nous advient spontanément, il n'y a pas d'autre issue que de parler ainsi. Là nous trouvons quelque chose qui peut vous apparaître comme une espèce de cercle un peu élastique duquel on ne peut rien tirer. C'est vrai, cela ne permet pas d'entrer dans le cercle. Mais, quand on y est, cela parle. Dans l'Évangile on peut dire aussi : Qui vient ? Le venir vient. Ceci, c'est un maître mot chez saint Jean : « celui qui vient ». Mais qu'est-ce qui vient ? Le venir vient. Autre chose : Qui pèche ? Nous sommes habitués à dire : je pèche, tu pèches, il pèche, nous péchons. La réponse ici c'est : "le péché pèche". Alors j'invente, là ? Je me sers abusivement d'une attitude de type phénoménologique pour introduire cela ? Mais saint Paul lui-même le dit explicitement : « De sorte que ce n'est pas moi qui pèche, c'est le péché qui pèche en moi. » (d'après Rm 7, 17). Il faudrait méditer cela encore, mais vous voyez que la crispation sur l'ego, comme sujet ultime de tout, fait que l'homme se met sur le dos, en pensant qu'il doit y répondre, quelque chose à quoi il n'est pas capable de répondre. Il y a une angoisse propre qui correspond à la crispation égotique de notre héritage.

                

                Quand il neige à la fenêtre,
                 Que longuement sonne la cloche du soir,

Ce parler nomme la neige ; tard, le jour s'évanouissant, alors que sonne la cloche du soir, ses flocons tombent sans bruit contre la fenêtre. Quand il neige ainsi, tout ce qui remplit le temps dure plus longtemps. C'est pourquoi la cloche, qui jour après jour fait retentir la sévère limitation de son temps, sonne alors longuement. Le parler nomme le temps du soir d'hiver. Ce "nommer", quel est-il ? Ne fait-il qu'affubler de mots des objets et événements connus et représentables – neige, cloche, fenêtre ; tomber, sonner ? Non. Nommer, ce n'est pas distribuer des qualificatifs, employer des mots. Nommer, c'est appeler par le nom. Nommer est appel. L'appel rend ce qu'il appelle plus proche. Sans doute, cet approchement ne fait-il pas venir ce qui est appelé pour le déposer au plus proche dans le cercle du déjà présent et l'y mettre en sécurité. L'appel appelle bien pourtant à venir. Ainsi mène-t-il à une proximité la présence de ce qui auparavant n'était pas appelé. Mais, appelant à venir, l'appel a d'avance fait appel à ce qu'il appelle. Dans quelle direction ? Au loin, là où séjourne, encore absent, l'appelé.

L'appel à venir appelle à une proximité. Mais l'appel n'arrache pourtant pas ce qu'il appelle au lointain ; par l'appel qui va vers lui, ce qui est appelé demeure maintenu au loin. L'appel appelle en lui-même, et ainsi toujours s'en va et s'en vient ; appel à venir dans la présence – appel à aller dans l'absence. La neige qui tombe et la cloche du soir qui sonne : maintenant, ici, dans le poème, les voilà qui sont adressés à nous dans une parole. Ils viennent en présence dans l'appel. Pourtant ils ne viennent aucunement prendre place parmi ce qui est là, ici et maintenant, dans cette salle. Quelle présence est plus haute, celle de ce qui s'étend sous nos yeux, ou bien celle de ce qui est appelé ?

                 Pour beaucoup la table est mise
                 Et la maison est bien pourvue.

Ces deux vers parlent comme le feraient des énoncés, comme s'ils constataient un quelconque état de choses. Tel semble le ton du « est » catégorique. Et pourtant il parle en appelant. Les vers portent la table mise et la maison bien pourvue dans cette présence qui est maintenue face à l'absence.

  • J-M M : La notion d’appel : chez nous, normalement, il y a un appelant qui appelle, mais ici, l’appelant qui appelle n’est précisément pas un étant. Alors, pour entendre cela, il faudrait percevoir que, pour Heidegger, la parole précède l’homme et l’homme n’est que le lieu-tenant de l’Être : l’Être requiert pour être qu’il soit reçu dans cette lieutenance. Autrement dit, l’homme est  « le berger » ou « le gardien de l’Être » - autre expression de Heidegger. Cela est pour nous, pour notre langage, très difficilement accessible. Il a l’air, dirions-nous, de personnaliser quelque chose qui n’est pas du tout une personne. C’est une problématique qui est constante.

Qu'appelle cette première strophe? Elle appelle des choses, leur dit de venir. Où ? Non pas de venir comme présentes parmi ce qui déjà est présent ; comme si la table que nomme le poème avait à prendre place au milieu des rangées de sièges que vous occupez. Il y a, dans l'appel même, un site qui est non moins appelé. C'est le site pour la venue des choses, présence logée au cœur de l'absence. C'est à une telle venue que l'appel qui les nomme dit aux choses de venir. Il le leur dit en une invite. L'invite convie les choses à se tourner, en tant que choses, vers les hommes, pour être ce qui les regarde. La neige tombante porte les hommes sous le ciel qui entre dans l'obscurité de la nuit. Le son de la cloche du soir les porte comme mortels face au divin. La maison et la table lient les mortels à la terre. Ainsi venues en appel, toutes ces choses rassemblant auprès d'elles le ciel et la terre, les mortels et les dieux[4]. Les Quatre sont, dans une originale unité, mutuellement les uns aux autres. Les choses laissent auprès d'elles séjourner le Cadre des Quatre. Laisser ainsi séjourner en rassemblant, tel est l'être-chose des choses (das Dingen der Dinge). Ce cadre uni de Ciel et Terre, Mortels et Divins, ce cadre qui est mis en demeure dans le déploiement jusqu'à elles-mêmes des choses, nous l'appelons le « monde ». Lors de leur nomination, les choses nommées sont appelées et convoquées dans leur être de choses. En tant qu'elles sont ces choses, elles ouvrent à son déploiement un monde au sein duquel chacune trouve séjour et où toutes sont ainsi les choses de chaque jour. Les choses, en même temps qu'elles déploient leur être de choses, mettent au monde. La vieille langue allemande nomme ce « mettre au monde » : bern, bären, d'où viennent les mots gebären (être en gestation, enfanter) et Gebärde (le geste, les gestes, la contenance). Déployant leur être de choses, les choses sont les choses. Déployant leur être de choses, elles portent un monde à sa figure. (p. 24)



[1] Cf.  http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Tel/Acheminement-vers-la-parole. Traduction de l'allemand par Jean Beaufret, Wolfgang Brokmeir et François Fédier. Voici la quatrième de couverture. Cette œuvre de Martin Heidegger constitue l'étape ultime d'un long itinéraire de pensée. Commencé en 1916 (Doctrine des catégories et de la signification), il s'est révélé de plus en plus distinctement, au cours des années et des œuvres, comme orienté vers la relation qu'entretiennent, depuis leur origine, être et parole. Six textes jalonnent cet acheminement : La parole, La parole dans le poème, D'un entretien de la parole, Le déploiement de la parole, Le poème, Le mot, Le chemin vers la parole (quatre conférences, un essai et un dialogue). Le titre nomme une insigne expérience de la parole. Comprenons d'abord : l'expérience que fait la pensée face à la parole. « Faire une expérience, dit le livre, c'est atteindre quelque chose en passant par un chemin. » Ce qui est atteint dans cet acheminement de la pensée à la parole, c'est une vue de la parole. En cette vue, la parole ne se distingue plus de son déploiement, de la manière dont elle vient à être. Acheminement vers la parole, dès lors, ne signifie plus l'itinéraire emprunté par la pensée pour venir en face de la parole, mais, à proprement parler, le " mouvement " dont la parole est l'aboutissement. Tout le livre culmine dans la tentative de dire la nature de ce " mouvement ", autrement dit : comment s'appelle cela, qui chaque fois et toujours s'achemine vers la parole.

[2] Ce qui est mis ici vient de la première moitié du texte. ensuite Heidegger reprend le poème pas à pas.

[3] Cf. la nouvelle édition suisse des Poésies de Georg Trakl, par Kurt Horwitz, 1946

[4] Ici on a le Quadriparti. Dans un autre message du présent blog, il est fait allusion à une autre conférence, "La cruche" où sont citées des remarques de Joseph Pierron, un ami de Jean-Marie Martin. « Il y a une liaison dans cette cruche entre la terre dont elle est faite, entre le festin sacré qui est le ciel, entre le Dieu qui accueille, et les mortels que nous sommes. Il y a symbole dans un récit quand je peux faire intervenir à la fois la terre, le ciel, Dieu et le mortel que je suis. Vous en avez un magnifique exemple à la fête de Noël : il y a les cieux qui sont déchirés, la voix des anges, les hommes de la terre qui sont concernés, et il y a la terre elle-même qui est là en attente. Donc vous retrouvez les quatre éléments. Noël c'est un mystère à vivre, ce n'est plus une anecdote. » ("La cruche" de Heidegger : approches de J-M Martin et J. Pierron. Enigme, parabole, symbole.)