Dans ces deux textes Paul introduit des notions et des structures fondamentales. Ce ne sont pas nos structures, aussi il faut lire et relire ces textes. Rm 8, 29-39 est très court, ici il sert en quelque sorte d'introduction à la lecture de Ephésiens 1.Une première lecture continue de Ephésiens 1 figure déjà sur le blog,  (Lecture suivie d'Ephésiens 1. Deux moments du texte ; gisement de vocabulaire). Dans le présent message, c'est plus un survol du texte qui met en évidence les choses importantes. Cette lecture était faite dans le but d'approcher le pneuma (ce que nous appelons en général l'Esprit-Saint), c'est pourquoi il en est question tout à la fin. Le pneuma est en quelque sorte celui qui tient ensemble ce qui est dans l'espace nouveau.

Ces commentaires sont ceux de Jean-Marie Martin spécialiste de saint Jean et saint Paul. Il n'avait que le texte grec sous les yeux et donnait sa propre traduction proche du texte pour le travail, elle est donc approximative. Une traduction d'Ep 1, 3-23 en français plus courant est mise à la fin.

La structure caché/dévoilé mise en évidence dans ces deux textes est plus longuement étudiée ailleurs sur d'autres textes (par ex. Caché/dévoilé, semence/fruit, sperma/corps, volonté/œuvre...). La notion d'Église pré-existante sera reprise dans plusieurs des prochains messages[1].

 

 

Rm 8, 29-30

 

  • « 29Car ceux qu'il a pré-connus, il les a aussi prédéterminés à être conformes à l'image qui est son Fils, de sorte que lui fût premier-né parmi beaucoup de frères premier-né ne désigne pas l'ainé mais le plus originaire parmi de nombreux frères – 30ceux qu'il a pré-déterminés, ceux-là il les a aussi appelés ; ceux qu'il a appelés, ceux-là il les a aussi justifiés ; et ceux qu'il a justifiés, ceux-là il les a aussi glorifiés. »

Remarquez les deux mots en "pré" : préconnu ; prédéterminé. Ils disent une sorte d'antériorité qui n'est en fait pas chronologique. Il y a le mot "image" qui fait signe vers « Faisons l'homme à notre image » (Gn 1, 27), le mot "conforme" allant dans le même sens puisque "être conforme" c'est être de même morphê, et que le mot morphê a la même signification que le mot eikôn (image), on le trouve par exemple au début de Philippiens 2,6 au sens d'image.

Le mouvement du texte va de la pré-connaissance (pré-gnose) de Dieu, par la pré-détermination, jusqu'à l'appel et à la justification, et finalement jusqu'à la gloire, l'ultime présence.

Ce qui est intéressant, c'est de noter deux moments :

  • Les mots qui sont affectés du préverbe ou du préfixe "pré", ainsi que les mots image (éikon) et "morphê" font référence au moment de la délibération « Faisons l'homme à notre image » (Gn 1, 27). Cela désigne le moment du caché
  • Les autres mots appartiennent au deuxième moment qui va jusqu'à l'ultime présence, c'est le moment du dévoilé : l'appel (klêsis) quand il est effectivement entendu ; la justification ; le salut et la glorification…

Donc nous sommes conduits à distinguer structurellement déjà ce que nous appelons provisoirement deux moments.

Dans ces versets il est question de "ceux qui", mais c'est un mot qui n'est pas partitif, il est situé dans un mouvement. Ce n'est pas « il y en a des qu'il a choisis, et d'autres qu'il n'a pas choisis », mais ce n'est pas le contraire non plus. Autrement dit, « les hommes que Dieu a choisis » c'est tous, probablement…

 

Ephésiens 1, 3-23

Structure et notions essentielles

 

 

1) Les deux moments du texte : délibération jussive / résurrection.

Voici un texte extrêmement très difficile de premier abord. Nous allons d'abord entendre les versets 3-14. Nous verrons ensuite que la clé du double moment que nous avons décelée en Rm 8,29 – moment du caché et moment du dévoilé – nous aide à entrer dans la structure de ce texte. Donc d'abord une première lecture de ce qui constitue en fait une seule grande phrase [puisque les "en lui" sont en fait des "lui en qui"].

  • « 3Béni soit le Dieu et Père de notre Seigneur Jésus Christ qui nous a bénis en toute bénédiction spirituelle dans les lieux célestes, dans le Christ, 4selon qu'il nous a choisis en lui avant le lancement du monde pour que nous soyons saints et sans tache devant lui, dans l'amour 5prédéterminant que nous serions pour lui fils par Jésus le Christ selon l'agrément de sa volonté, 6pour la louange de gloire de sa grâce dont il nous gratifie dans le Bien-aimé.
     7En lui nous avons la rédemption, au travers de son sang, la levée des transgressions, selon la richesse de sa grâce 8qu'il a fait abonder sur nous en pleine sagesse et prudence, 9nous ayant fait connaître le mystêrion (le moment caché) de (qui est) sa volonté selon l'eudokia (l'agrément) qu'il avait pré-disposée en lui  10pour l'économie de la plénitude des temps – pour que ce mystêrion soit manifesté quand les temps seraient accomplis – pour récapituler la totalité dans le Christ, soit les choses qui sont au ciel, soit les choses qui sont sur terre.
    11En lui nous avons été mis à part, ayant été prédéterminés selon la prédisposition de celui qui œuvre la totalité selon le "conseil délibérant" de sa volonté, 12pour que nous soyons pour la louange de sa gloire, nous qui avons espéré d'avance dans le Christos (dans le Messie).
    13En lui, vous aussi - ayant entendu la parole de la vérité, l'Évangile (l'annonce) de votre salut. En lui aussi vous avez cru, vous avez été marqués du sceau (de l'appartenance) du Pneuma de la promesse, le Saint, 14qui est gage de notre héritage, pour la rédemption de la possession, en louange de sa gloire. »

 

Dans ce texte nous avons une suite de mots que nous avons l'habitude d'entendre, mais que nous n'avons sans doute jamais interrogés profondément pour eux-mêmes.

  • Remarque : dans ce texte Paul a tendance à multiplier les mots qui ont à peu près le même sens. Par exemple "pour la louange de la gloire", il faut entendre "pour la louange qu'est sa gloire", il y a ce qu'on appelle un génitif subjectif. On a ça en français dans l'expression "la ville de Paris", qui désigne la ville qu'est Paris.

 

a) Premier éclairage sur les deux moments.

Voyons comment ce texte est structuré par le double moment de la délibération et de la résurrection qui se donne déjà à entendre comme le caché et le dévoilé de la même chose.

Le second moment c'est ici eulogia (bénédiction), c'est le début même du texte où Paul dit : « Béni soit Dieu… qui nous a bénis » sorte d'action de grâces pour la grâce.

Paul dit que c'est en toïs épouranios (dans les lieux célestes) que nous avons été bénis, et cela fait signe vers l'exaltation du Christ au-dessus de toutes choses, et donc vers la résurrection. En effet, « est monté aux cieux » est une des premières façons de dire la résurrection du Christ. De plus la résurrection du Christ est sa seigneurie, c'est-à-dire son intronisation céleste comme ce sera dit clairement au verset 20 : « en le ressuscitant des morts, en le faisant asseoir à sa droite dans les lieux célestes. » Paul nous dit que dans le Christ nous sommes introduits là..

Il nous reste à voir pourquoi le terme d'eulogia est employé à propos de la résurrection. Pour cela il nous faut tenir compte de deux choses. D'une part on peut référer cette bénédiction à l'attitude par laquelle, à l'époque, le père bénit son fils, et c'est ce qui le déclare fils ; c'est ce qui le déclare officiellement fils, lui donne droit à l'héritage... Cette bénédiction est très attestée en milieu vétéro-testamentaire et elle est reprise implicitement dans la parole « Tu es mon fils ». D'autre part, d'après le discours de Paul à Antioche de Pisidie en Actes 13, 33, cette parole est adressée au Christ au moment de la résurrection : « il fut ressuscité selon ce qui est dit dans le psaume 2 : “Tu es mon fils, aujourd'hui je t'ai engendré”. »

Et remarquez que pour Paul, ce qui est dit du Christ à propos de la résurrection concerne l'humanité, nous concerne, il dit bien que nous avons été bénis dans le Christ.

 

Le premier moment, lui, est celui de l'élection (eklogê), on a ça au verset 4 : « selon qu'il nous a choisis en lui avant le lancement du monde ». Cette proposition est introduite par kathos (selon), un petit mot qui indique le rapport existant entre la résurrection et le moment de l'eklogê : l'un est "selon" l'autre. C'est cela qui va apparaître dans la suite du texte.

Nous avons vu que la bénédiction se situait "dans les lieux célestes", ce qui se référait à la résurrection du Christ conçue comme exaltation. Pour l'eklogê (l'élection) le texte nous dit que c'est "pro katabolês kosmou", "avant le lancement du monde".

La structure fondamentale que nous mettons en évidence ici a de multiples noms : elle va du caché (mustêrion) au dévoilé (apocalupsis), elle va du sperma (de la semence) au fruit (ou à la moisson), elle va aussi de la volonté à l'œuvre. Et justement au verset 5 nous avons « selon l'eudokia de sa volonté ».

Ce mot "volonté" est à entendre dans le contexte de l'époque. Par exemple dans la première moitié du IIe siècle, saint Justin écrit que le Christ n'est pas né selon la nature de Dieu mais par volonté. Ce qui est le contraire de ce que dit la théologie. Mais le sens n'est pas le même ! Il veut dire par là qu'il ne s'agit pas d'une naissance matérielle mais d'une naissance par un désir spirituel, un désir propre. Et dans la structure fondamentale de dévoilement, ce mot de volonté (thélêma) dit le moment séminal où la chose est présente séminalement, en rapport à son dévoilement accomplissant qui s'appelle l'œuvre. Chez Jean "faire la volonté" c'est la même chose que "conduire à son terme l'œuvre" : « Ma nourriture est que je fasse la volonté de celui qui m'a envoyé et que j'achève son œuvre. »

 

b) Précisions sur les deux moments.

Reprenons plus en détail les deux moments qui ont été progressivement entendus par les premiers chrétiens dans le rapport extrêmement original du caché et du manifesté.

  1. Il y a d'abord thélêma (la volonté) de Dieu sur l'humanité qui est quelque chose de caché.
  2. Le second moment de la bénédiction se situe, pour nous aussi, à la résurrection du Christ : elle dévoile ce caché.

Nous allons voir (ou revoir) que ces deux moments sont :

  1. la délibération jussive : « Faisons l'homme à notre image » (Gn 1, 27)
  2. la résurrection du Christ.

 

Création ; Faisons l'homme à notre imageLe premier moment est en effet situé par Paul avant le lancement du monde (pro katabolês kosmou) – dans katabolê il y a l'idée de jeter (bolê) en bas (kata), ce n'est pas exactement la création du monde. Évidemment cette antériorité est à prendre dans un sens assez difficile à expliciter, aussi difficile que ce qui concerne l'eschatologie – ce qui nomme les premières choses comme ce qui nomme les dernières.

Ce premier moment se réfère à « Faisons l'homme à notre image », c'est cela le thélêma (la volonté) caché de Dieu, et c'est ce que Paul appelle  le moment du choix (eklogê) au verset 4.

La mention de Paul : « pour que nous soyons devant lui… » se réfère à cela car "être devant lui" traduit ici "être à son image". Et il faut voir que le mot eïkôn (ou morphê) – qui traduit l'hébreu tselem – dit l'image plénière, l'image pleinement accomplie, la venue à visibilité. Le Christ lui-même est l'image de l'invisible c'est-à-dire le visible de l'invisible, la venue à visibilité de l'invisible qui reste invisible à d'autres égards : « eïkôn tou théou tou aoratou (image du Dieu invisible) » (Col 1, 15).

Ce premier moment correspond à ce que Paul appelle :

  • la délibération qu'on trouve avec le mot "conseil" (boulè) au verset 11,
  • le caché qu'on a au verset 9 : le "caché de sa volonté" (mystêrion tou thélêmatos).

L'expression "avant la création du monde" crée une difficulté, car pour le monde, il n'y a pas d'autre avant que ce qui est caractérisé par la temporalité, alors de quel “avant” s'agit-il alors si ce mot désigne quelque chose comme “avant que cela soit” ? Mais cela se dit ici, et si cela se dit, c'est que le mot avant a une autre signification, puisque c'est un mot du temps et qu'il veut désigner quelque chose qui n'est pas, si on peut dire, dans le temps.

« Il nous a choisis en lui avant le lancement du monde (pro katabolês kosmou) » : c'est le moment du choix, et il y a un rapport entre ce choix (eklogê) et l'Ekklêsia (l'humanité convoquée) qui est l'appel ensemble. Ce moment du choix, de l'appel sera pour le premier christianisme le moment où s'enracine l'Église. C'est là qu'est "l'Ekklêsia d'avant la création du monde". Cela correspond à une très belle expression qui se trouve dans une homélie du IIe siècle : "l'Église d'avant le soleil et la lune". Bien entendu ce n'est pas à entendre comme le simple projet d'une Église à réaliser. Pour vous faire comprendre, je prends l'exemple donné à la fin de l'Apocalypse de Jean quand il parle de la Jérusalem nouvelle qui descend du ciel : il ne dit pas qu'elle est en train de se construire, il dit qu'elle est en train de venir : elle est et elle vient[2].

Par ailleurs cette antériorité est marquée dans le texte par le préverbe "pro". En particulier au v. 5 on a le mot pro-ôrisas (ayant pré-déterminé) : oros c'est la limite ou la détermination. On traduit généralement pro-ôrisas par "ayant déterminé d'avance", mais il faut prendre cela au sens fort. Trop souvent dans les traductions les mots glissent, ils n'ont pas leur poids. Ce "d'avance" n'est pas bien sûr une notion chronologique dans notre sens, mais la référence à un lieu désigné comme "antérieur" en un certain sens qui n'est pas chronologique. On retrouve ce verbe au verset 11 : prooristhentes (ayant été prédéterminés).

Cet emploi du préverbe "pro", nous l'avons déjà remarqué dans Rm 8,29 où nous avions la même expression pro-ôrisen (il a prédéterminé). Et dans ce contexte, cela se référait au vocabulaire de la morphê et de l'eikôn, le mot morphê ayant la même signification que le mot eikôn (image), : « Ceux qu'il a pré-connus, il les a prédéterminés à être conformes à l'image qui est son fils », où être "conforme" c'est être de même morphê, et où le mot éikon (image) signifie équivalemment "fils". Dans notre texte des Éphésiens, au verset 5 nous avons : « nous pré-déterminant pour que nous soyons fils » donc ici aussi on a le rapport entre l'éikôn et le fils. Cela sera ensuite lié aux considérations de saint Paul sur le premier fils, le premier-né (prôtotokos) dont il est fait mention dans Rm 8,29 et aussi dans Colossiens 1, 15.

 

Père FilsLe second moment c'est la bénédiction (eulogia). Et si ce texte commence par « Béni soit Dieu et Père », c'est que Paul reverse à Dieu la mention de cette bénédiction de Dieu sur nous.

Cette bénédiction de Dieu a lieu « dans les lieux célestes, dans le Christ », ce qui fait signe vers la résurrection du Christ[3] comme nous l'avons vu au début.

Et c'est cela qui est appelé bénédiction (eulogia) par référence à cette attitude par laquelle un père bénit son fils[4].

Or ce qui fait l'essence de la filiation dans le monde biblique, ça n'est pas la biologie, mais c'est le père qui reçoit sur ses genoux l'enfant et qui lui dit « Tu es mon fils ». Qu'est-ce qu'il en sait ? En fait c'est sa parole qui le constitue fils, et c'est pourquoi l'Évangile s'ouvre ainsi. L'Évangile c'est l'ouverture des cieux, et une parole est dite : « Tu es mon fils », c'est la parole de bénédiction paternelle. On distingue les paternités dans l'ordre de la nature et les paternités dans l'ordre de l'adoption, et nous pensons que les paternités dans l'ordre de l'adoption sont de moindres paternités, mais c'est le contraire.

Pour le Christ, l'Évangile s'ouvre sur la bénédiction dite par la voix du ciel : « Tu es mon fils, aujourd'hui je t'ai engendré ». Nous savons que cet "aujourd'hui je t'ai engendré" désigne la résurrection (cf. Ac 13, 33) ; et nous savons que nous avons été bénis dans cette bénédiction qui marque notre accession à la filiation et qui est le dévoilement ou l'accomplissement de l'image, c'est-à-dire de la délibération « Faisons l'homme à notre image ».

Vous vous rappelez aussi comment cette parole du Père attestant le Fils ou bénissant le Fils, se retrouvait dans les épisodes glorieux de la vie mortelle de Jésus :

  • la bénédiction sur la montagne (la Transfiguration) : « Celui-ci est mon fils, écoutez-le » ;
  • l'épisode sur le fleuve (le Baptême) : « Tu es le fils de ma complaisance (ou mon fils bien-aimé) ».

Et la mention du "bien-aimé" comme tel se retrouve du reste dans notre texte : « 6pour la louange de la gloire de sa grâce qu'il nous a donnée libéralement dans le bien-aimé. »  "Dans le bien-aimé" (en te agapéméno),c'est-à-dire "dans la bénédiction qui le déclare fils bien-aimé", donc dans la résurrection du Christ comme intronisation, et où a lieu la reconnaissance de l'humanité comme fils du Père en Jésus. Du reste, l'expression "fils de Dieu" dans l'Ancien Testament est premièrement dite du peuple comme peuple, et c'est cette conception d'une certaine identité entre l'Oint (le Christos) et le peuple qui permet d'entendre « Tu es mon fils bien-aimé » dit à Jésus-Christ comme immédiatement adressé à l'humanité.

« … bien-aimé 7dans lequel nous avons la rédemption par son sang, la levée des transgressions selon la richesse de sa grâce 8qu'il a fait découler pour nous en toute sagesse et prudence, 9nous ayant fait connaître le mystêrion de sa volonté... – "faire connaître" – la notion de "faire voir" est en un certain sens plus fondamentale dans ces textes que la notion de "voir". Pour nous, il faut deux mots : faire et voir. Oh ! Ce n'est qu'un indice, mais qui montre comment la notion de dévoilement, c'est-à-dire de "faire voir" est combien originelle, combien fondamentale. Vous avez donc un vocabulaire qui est de l'ordre de la connaissance ou du voir, et nous verrons ensuite (au 2°) qu'il y a aussi un vocabulaire qui est de l'ordre de l'activité et du faire. Ces deux vocabulaires sont indissociables c'est pourquoi nous parlons de "dévoilement accomplissant", comme la croissance d'une plante par rapport à sa semence est un dévoilement accomplissant : elle accomplit ce qui est secrètement dans la semence en le donnant à voir. La distinction entre donner-à-voir et donner-à-être n'existe pas, car venir-à-être c'est venir-à-visibilité. En un certain sens la notion de dévoilement serait très dangereuse si nous la considérions sans précision faite de cet aspect, elle risquerait de nous donner un certain christianisme en dehors de la réalité des choses.

Il nous faut noter à ce sujet également le refrain qui revient par trois fois dans ce passage (v. 6, 12 et 14) : pour la louange de sa gloire. Il y a un rapport entre l'image et la gloire. Et cette gloire qui est une réalité consistante, est un des noms de l'Esprit de Dieu dans la pensée hébraïque, nous y accédons lorsque nous sommes dans l'Esprit. Autrement dit, au verset 12, il nous faudrait traduire non pas seulement « pour que nous soyons à la louange de sa gloire » mais « pour que nous soyons le chant de gloire ». C'est ainsi l'humanité par le Christ, dans l'Esprit, qui est la gloire ou l'image. C'est donc là encore la résurrection du Christ qui réalise le « Faisons l'homme à notre image », la résurrection n'étant pas prise comme une anecdote singulière.

Le second moment était celui de la résurrection, mais c'est la résurrection recueillie, car ce qui la recueille est impliqué dans le terme même de résurrection. Et ce recueil modifie celui qui recueille, c'est pourquoi le vocabulaire de la mise en œuvre intervient : d'entendre la résurrection ressuscite, de l'entendre sauve.

 

Il faudrait relire le texte, en distribuant bien ces deux moments selon la façon que nous avons indiquée, en repérant[5] :

  • les mots qui se réfèrent au moment du choix (eklogê), dans le caché,
  • les mots qui se réfèrent au moment de la bénédiction, dans la résurrection.

 Notez cependant que le moment de la délibération et le moment de la bénédiction interfèrent et s'échangent des termes. Par exemple l'eklogê (le choix) peut être considérée comme la même chose que la klêsis (l'appel), mais peut aussi être distinguée comme étant un moment qui suit la klêsis. Autre exemple, la mention du "bien-aimé" peut être mise aussi bien au moment antérieur de la détermination qu'au moment de la bénédiction de la résurrection. Il s'agit toujours du même.

structure de base

2) Le monde nouveau mis en œuvre par la dynamis de résurrection

« 15 Pour cela moi aussi, ayant entendu votre foi dans le Christ Jésus, et l'agapé que vous avez à l'endroit de tous les consacrés, 16je ne cesse d'eucharistier pour vous, faisant mémoire dans mes prières 17Que le Dieu de notre Seigneur Jésus Christ, le Père de gloire, vous donne un pneuma de sagesse et d'apocalypsis (de dévoilement), dans la connaissance de lui-même, 18ayant les yeux de votre cœur éclairés, pour que vous voyiez :
quelle est l'espérance de votre appel – l'espérance ici est à entendre au sens objectif, c'est "la chose espérée originellement", ou autrement dit la réserve à quoi vous êtes appelés,
quelle est la richesse (ploutos) de la gloire de son héritage dans les consacrés – et L. Cerfaux a bien montré que les consacrés (les saints) ici, c'est primitivement l'Ekklêsia c'est-à-dire cette assemblée des bénis dans les siècles d'avant la création du monde.
19quelle est la grandeur suréminente de sa dynamis envers nous qui avons cru – cette dynamis (puissance) c'est l'activité du Père pour nous ou envers nous, en tant que nous croyons,
selon la mise en œuvre de la force de sa vigueur – c'est cette mise en œuvre qui est la foi. Et c'est dans ce verset que nous trouvons les quatre mots : dunamis (puissance), énergéia (mise en œuvre), kratos (force), iskhuos (vigueur), ces mots qui s'accumulent.

« Les yeux du cœur éclairés pour que vous voyiez… » Ce qui est important ici c'est que deux vocabulaires se mêlent : faire voir c'est en même temps accomplir. Il n'y a pas deux concepts l'un de signe et l'autre d'efficacité.
Le même geste dévoile ce qui était dans le caché et dénonce en même temps la mauvaise prise que nous avions avant le dévoilement.

 « [C'est cette énergéia] 20qu'il a mise en œuvre (énêrgêsen) dans le Christ en le ressuscitant d'entre les morts… » Cette dynamis est donc celle que le Père a exercée dans le Christ en le ressuscitant d'entre les morts, c'est la dynamis de résurrection, celle justement qui constitue le monde nouveau, car c'est celle qui fait la foi - il l'a mise en œuvre envers nous qui avons cru -, c'est-à-dire qui ouvre par la foi cet espace nouveau.

Ce texte indique que c'est la même dynamis de Dieu qui fait la résurrection et qui fait la foi, c'est un texte très fondamental sous ce rapport, qui nous oblige à lire en continuité la foi et la résurrection, non pas simplement la foi comme une opinion sur un fait, mais en continuité, donc à redistribuer le rapport de la foi et de ce qu'elle dit. Autrement dit ne pas nous contenter de la notion d'une connaissance et d'un objet de connaissance.

 

Cette dynamis de la résurrection est justement ici celle qui décrit cet espace qui constitue ce monde nouveau.

« … en le ressuscitant d'entre les morts et en le faisant asseoir à sa droite dans les lieux célestes… – toujours cette expression de la résurrection comme seigneurie – 21au-dessus de tout […] 22Il a placé toute chose à ses pieds – c'est emprunté au Psaume 110 et ça fait partie de la toute première pensée chrétienne, parce que c'est la traduction de la notion de résurrection qui est victoire sur l'ennemi, en particulier sur la mort – et il l'a donné comme tête au-dessus de tout à l'Ekklêsia (l'humanité convoquée) 23qui est son corps, l'accomplissement de celui qui s'accomplit totalement en tous. » Pour le v. 23 nous préférons cette traduction donnée par certains auteurs qui prennent pléroumenou pour un verbe au moyen, plutôt que la traduction courante : « … son corps, la plénitude de celui qui remplit toutes choses en tous ».

Nous avons là la mention de corps (soma) par rapport à ce qui est au-dessus de tout et de ce qui est tête.

Ces développements de Paul sur le Corps du Christ sont absolument dans la suite de la compréhension de la seigneurie, c'est-à-dire du premier kérygme. De Kyrios à képhalê, de Seigneur à tête du corps, il y a la plus grande continuité de pensée. Les historiens peuvent provoquer à des emprunts extérieurs survenus dans la pensée de Paul, cela ne nous avance à rien pour la compréhension de ce schème profond de sa pensée qui est dès le début et qui fait partie de l'essence même du kérygme qui est la profession de la seigneurie et qui implique déjà cette notion de corps.

Et il faut voir que corps et pneuma (Esprit) désignent la même chose, ce qui nous ouvre sur la question des rapports entre l'Esprit Saint et l'Église qui est le corps du Christ.

 

3) Le Pneuma et l'espace nouveau

Dans cette lecture d'Ep 1, nous avons donc retenu surtout deux choses.

– D'abord la mention de ces deux moments, d'une part celui de la délibération jussive (Faisons l'homme à notre image) et d'autre part celui de la résurrection du Christ.

– Puis nous avons considéré à partir du verset 19 la dynamis de résurrection et de foi qui est la même. Ce terme de dynamis nous a invité à composer avec l'imagerie spatiale, l'imagerie d'une énergétique. Cela fait signe vers le pneuma (l'Esprit) puisque l'un des termes les plus fréquemment employés à propos du pneuma est énergéia (ou dynamis).

En effet il ne faut pas que nous concevions l'espace nouveau comme un espace neutre dans lequel il se passe éventuellement des choses, car c'est l'espace qui contient, c'est le pneuma qui a l'activité de tout tenir ensemble. Et cela est assez conforme à la notion stoïcienne de pneuma, en tout cas divulguée dans la spiritualité hellénistique contemporaine du premier christianisme.

En Colosssiens 1, 17, on trouve un verbe employé couramment dans le stoïcisme à propos du pneuma, le verbe sunestêkeïn (tenir ensemble de façon active) : « En lui toutes choses consistent (tiennent ensemble) ».

Ces deux notions d'énergétique et de spatialité ne sont pas du tout à concevoir comme diverses mais au contraire doivent nous aider de façon concurrente, convergente, à pénétrer ce qui est en question dans, il faut bien le dire, l'un des mots les plus obscurs de la pensée ancienne, le mot de pneuma.

 

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ANNEXE : Traduction de Ep 1, 3-23 (TOB modifiée)

3Béni soit Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus Christ : Il nous a bénis de toute bénédiction spirituelle dans les cieux en Christ. 4Il nous a choisis en lui avant la fondation du monde pour que nous soyons saints et irréprochables en face de lui, dans l’amour.
5Il nous a pré-déterminés à être pour lui des fils par Jésus Christ, selon la bienveillance de sa volonté 6pour la louange de gloire de sa grâce dont il nous a comblés en son Bien-aimé : 7en lui, par son sang, nous sommes délivrés, en lui, nos fautes sont levées, selon la richesse de sa grâce 8que Dieu a fait abonder pour nous en toute sagesse et intelligence. 9Il nous a fait connaître le mystère de sa volonté, selon la bienveillance qu’il a d’avance disposée en lui-même 10pour mener les temps à leur accomplissement : récapituler la totalité dans le Christ, ce qui est dans les cieux et ce qui est sur la terre. 11En lui aussi, nous avons reçu notre part : nous avons été pré-déterminés selon la prédisposition de celui qui œuvre la totalité selon le conseil délibérant de sa volonté, 12pour que nous soyons à la louange de sa gloire nous qui avons d’avance espéré dans le Christ. 13En lui, encore, vous aussi, vous avez entendu la parole de vérité, l’Evangile de votre salut. En lui, encore, vous avez cru et vous avez été marqués du sceau de l’Esprit de la promesse, le Saint, 14acompte de notre héritage pour la délivrance de la possession, à la louange de sa gloire.

15Voilà pourquoi, moi aussi, depuis que j’ai appris votre foi dans le Seigneur Jésus et votre amour pour tous les saints, 16je ne cesse de rendre grâce à votre sujet, lorsque je fais mention de vous dans mes prières 17afin que le Dieu de notre Seigneur Jésus Christ, le Père de gloire, vous donne un esprit de sagesse et de dévoilement dans la connaissance parfaite de lui ; 18ayant les yeux de votre cœur illuminés, en sorte que vous sachiez quelle est l'espérance de votre appel, quelle est la richesse de la gloire de son héritage parmi les saints, 19et quelle est la grandeur suréminente de sa puissance envers nous qui avons cru ; selon la mise en œuvre de la force de sa vigueur, 20qu'il a mise en œuvre dans le Christ, en le ressuscitant des morts et en le faisant asseoir à sa droite dans les cieux, 21bien au-dessus de toute Autorité, Pouvoir, Puissance, Souveraineté et de tout autre nom qui puisse être nommé, non seulement dans ce monde, mais encore dans le monde à venir. 22Oui, il a tout mis sous ses pieds et il l’a donné, au-dessus de tout, pour tête à l’Eglise 23qui est son corps, la plénitude de celui que Dieu remplit lui-même totalement.



[1] En particulier l'Église céleste.

[2] En d'autres termes, entre l'Église céleste et l'Église terrestre au sens où nous l'envisageons ici, il n'y a pas désignation de partie et de partie, mais de l'état caché et de l'état patent d'une même réalité.

[3] D'autres fois J-M Martin dit que c'est au Baptême du Christ, mais ça revient au même puisque le Baptême est une anticipation de la résurrection. D'ailleurs très vite il parle de la parole du Père au Baptême : "Tu es mon fils".

[4] La bénédiction paternelle consiste premièrement, lorsque l'enfant est né, à le poser sur les genoux du père. Là il le reconnaît, il lui donne le nom et la promesse de l'héritage, au sens spirituel du terme compris puisque le mot héritage est très important – mais au sens spirituel surtout – dans le monde biblique.