S'il y a un mot biblique qui n'est pas compris, c'est le mot "gloire". Certains se demandent par exemple pourquoi il est si important que Jésus montre sa gloire au Noces de Cana en donnant aux gens de quoi faire la fête, et pensent qu'il aurait mieux fait de guérir des malades !

C'est Jean-Marie Martin, spécialiste de saint Jean et saint Paul qui nous aide à nous approcher de ce mot piégé. C'est ainsi que nous verrons la signification que la "gloire" a en hébreu et en grec sous les mots kavod et doxa, mais aussi en contexte, chez Paul et chez Jean, avec quelques plongées dans l'Ancien Testament.

Les cinq paragraphes mis ici sont puisés soit à des sessions transcrites sur le blog, soit à des rencontres à Saint-Bernard de Montparnasse. Il manque donc leur contexte, aussi les notes renvoient à d'autres messages. Du fait qu'il y a plusieurs origines, il y a des redites.

Un dossier a déjà été publié sur la gloire chez saint Paul et saint Jean (Le mot "gloire" chez saint Jean et saint Paul). Celui-ci en reprend certains éléments, mais donne pas mal de compléments. Les prochains messages mis sur le blog compléteront encore le dossier "gloire" et plusieurs reprendront des thèmes qui émergent ici : le rapport caché/dévoilé ; l'espace de la gloire : la liturgie céleste…

 

La GLOIRE de Dieu chez Paul et Jean

 

 

Tente de la rencontre1) La gloire comme présence.

L'étymologie du mot gloire n'est pas du tout la même en hébreu et dans le monde grec, et elle a peu de chose à voir avec ce que signifie gloire en français.

– En hébreu, la kavod (la gloire) c'est ce qui a du poids, un poids de présence ; parce que ce qui est lourd peut être dans une symbolique négative par rapport au subtil, mais peut être dans une symbolique positive par rapport à l'évanescent. Dans l'Ancien Testament le mot kavod désigne la présence de Dieu, c'est-à-dire les entours de Dieu, l'irradiation, le rayonnement de Dieu. Au désert, la gloire de Dieu apparaît dans la "tente de la rencontre" où seul Moïse peut entrer.

– Ce rayonnement est aussi souligné par l'étymologie grecque du mot doxa (gloire) qui signifie en premier la brillance, le resplendissement. C'est la luisance qui entoure la présence.

La gloire c'est la présence invisible de Dieu au milieu de son peuple. C'est une présence itinérante quand le peuple est itinérant, puis une présence qui se fixe au lieu central, au Temple de Jérusalem, et constitue et tient symboliquement la totalité du peuple.

Cette gloire de Dieu se manifeste éventuellement comme lumière, comme luminosité, mais aussi sous la forme de la colonne de nuée à l'Exode. La nuée est aussi une manifestation de l'Esprit, et à la Transfiguration c'est la nuée qui recouvre ; dans l'épisode du Baptême c'est la naissance de la lumière sous forme de la colombe[1].

 

●   Parenthèse sur la double naissance du Christ[2].

La naissance du Christ-lumière est en effet lue par les premiers chrétiens dans le "Fiat lux" de Genèse 1. C'est la théophanie christique. Comme le dit saint Paul : « Le Dieu qui dit : "Lumière luise", c'est lui qui fait luire dans nos cœurs, pour la reconnaissance de la gloire de Dieu (c'est-à-dire la présence de Dieu) dans le visage du Christ. » (2 Cor 4, 6). Le visage du Christ est pensé, médité, à partir du Fiat lux.

Dans la toute première pensée chrétienne, le verbe naître – qui désigne le surgir christique – ne s'emploie que de deux naissances :

–  Le "Fiat lux" est la première naissance de Jésus ; c'est le fait que le Verbe de Dieu soit proféré au-dehors, comme le dit par exemple Tertullien : « “Dieu dit : 'Fiat lux', et la lumière fut”, c'est-à-dire le Verbe » (Adversus Praxeas XII). Ensuite intervient la création qui ne se réduit pas à une fabrication du monde par un Dieu.

–  Et il y a la seconde naissance de Jésus qui a lieu à la résurrection[3]. Paul dit déjà au début de l'épître aux Romains que le Christ est « déterminé fils de Dieu de par la résurrection d'entre les morts » Que le Christ soit engendré à la Résurrection, c'est dit dans le discours de Paul à Antioche : « Nous vous annonçons une bonne nouvelle : Dieu a pleinement accompli sa promesse faite aux pères, pour nous les enfants quand il a ressuscité Jésus comme il est écrit dans le Psaume 2 : “Tu es mon fils, moi aujourd'hui je t'engendre” » (Ac 13, 32-33). Bien entendu cet "aujourd'hui" n'est pas un instant du passé, mais c'est l'aujourd'hui de Dieu.

 

●   La gloire c'est l'habitante.

En hébreu habiter se dit shakan, et dans la mystique juive, la Shekinah c'est la présence active de Dieu qui s'installe, qui demeure, et son nom vient du verbe shakan.

Habiter est d'ailleurs, pour les Anciens, une façon d'emplir l'espace. Nous pensons, nous, qu'habiter, c'est être posé en terre quelque part ; mais habiter, c'est emplir l'espace qui est atteint par le regard, et par le regard prolongé, c'est-à-dire venir sur terre mais sous le ciel. Habiter un espace, c'est l'emplir.

La kavod c'est donc cette présence qui a les traits de l'habitation : le Dieu habite dans la tente puis habite dans le Temple. Cette symbolique est de toute première importance parce qu'elle est le lieu d'une confirmation et d'une subversion de cela dans le Christ. En effet le Christ est le nouveau Temple, et la destruction du Temple – Temple qui est l'attestation de la kavod – a à voir avec la mort et la résurrection du Christ[4].

C'est aussi ce qui est repris en Jn 1, 14 à propos du Christ : « Le Verbe fut chair, il a habité parmi nous. » De plus le verbe qui est traduit par "il a habité" c'est eskênosen (il a planté sa tente), il a pour racine le mot "tente" (skênê), donc il évoque la Présence dans la tente du témoignage, et du coup celle du Temple.

Par ailleurs "habiter" est un verbe de l'Esprit : « l'Esprit habite dans nos cœurs »[5], il habite en nous.

 

On peut dire de la gloire ce qu'on peut dire originellement du sacré : le sacré est la présence du Dieu. Je pense que, pour s'approcher du mot "gloire", on pourrait prendre le mot "présence" ou le mot "présenter", ou mieux encore "présentifier".

 

2) La gloire comme espace de présence

Vision d'IsaïeLa gloire on la trouve en Isaïe 6 : « Je vis le Seigneur assis sur un trône très élevé. Les pans de son manteau remplissaient le Temple. 2Des séraphins se tenaient au-dessus de lui. Ils avaient chacun six ailes : deux pour se couvrir le visage, deux pour se couvrir les pieds et deux pour voler. 3Ils se criaient l'un à l'autre : " Saint, saint, saint, le Seigneur, le Tout-Puissant, sa gloire remplit toute la terre ! " » La gloire est ici caractérisée comme "les pans du manteau". La gloire est donc aussi une atmosphère, ce qui entoure.

Et quand le Christ dit : « Je t'ai glorifié sur terre » (Jn 17, 4), cela veut dire que j'ai manifesté ton espace d'être, j'ai apporté ta présence. En effet, là où est le Christ, est le Père. Le Père envoie le Fils mais ils ne sont pas disjoints, l'envoi est un des modes de donation de l'œuvre.

Il est important de méditer l'espace de relation.

 

=> Accéder à la région de la gloire ?

► Est-ce que quand on chante « Le ciel et la terre sont remplis de ta gloire », la gloire a un lien avec la louange ?

J-M M : À propos de la louange en général, il faudrait même faire signe vers l'idée d'une louange pré-existante, d'une louange "consistante", le consistant étant justement chez les hébreux la gloire, la kavod en hébreu, mot qui signifie "consistant", solide. Et d'une certaine manière, la prière n'est pas tant que le "je" individuel produise une parole de gloire, que de faire qu'il accède à cette région de la gloire.

 

3) La glorification en Jean 17.

En Jean 17, la demande que Jésus adresse au Père, c'est « Glorifie ton fils » c'est-à-dire “manifeste-moi comme étant ton fils”. La gloire est la manifestation de la présence révélée, c'est la venue de l'heure. Or "mon heure" c'est la mort/résurrection, les deux étant pensés l'un dans l'autre. C'est le moment de l'accomplissement, de la manifestation ; c'est la manifestation de mon être essentiel. La gloire désigne cette Présence rayonnante.

En Jn 17, 5 le Christ demande de retrouver la gloire qu'il avait auprès du Père : « Glorifie-moi de la gloire que j'avais auprès de toi… » et ça semble être un retour au même. Mais non, car cette demande il la fait « en tant que je suis l'accomplissement de la totalité de l'humanité » (d'après le v. 2), c'est-à-dire en tant que « tu m'as remis d'accomplir la totalité de l'humanité ». Il dit aussi : « Tu as remis la totalité dans mes mains », autre expression de Jean. Et en Jn 17, 12 il dit : « De ceux que tu as mis dans mes mains, je n'en ai perdu aucun. »

C'est très précisément en tant qu'il est en charge de la totalité de l'humanité qu'il demande cette glorification pour qu'il soit accompli et qu'ainsi se trouve accomplie la parole : « Faisons l'homme à notre image » (Gn 1, 26), c'est-à-dire « Faisons l'homme comme notre Fils, ou comme notre présence, ou comme notre gloire », tous ces mots s'égalent. Cette parole n'est pas citée ici mais elle est sous-jacente dans beaucoup de lieux chez Jean et chez Paul.

C'est pour cela que Jésus dit ensuite : « 10Et tout ce qui est mien est tien et tout ce qui est tien est mien. Et j'ai été glorifié en eux. » "J'ai été glorifié" c'est-à-dire j'ai été reçu en présence et dans mon identité propre. Quand Jésus est reçu ainsi, s'accomplit sa gloire, sa résurrection. "En eux" : la résurrection ne sera pleinement accomplie que précisément lorsque la gloire du Christ sera reçue par chacun.

 

4) La gloire de Dieu, c'est nous. Jn 11, 4 et Ep 1, 6.12.14

Dans le chapitre 11 de la résurrection de Lazare, au début il est dit que la maladie est « pour la gloire de Dieu » et ça peut sembler un calcul bizarre ! En fait, il faut bien entendre ce que dit Jésus.

« Cette maladie n'est pas vers la mort à certains égards la maladie de Lazare est bien une maladie qui conduit à la mort puisqu'effectivement il mourra ; cependant on peut l'entendre comme une mort qui n'est pas pour la mort, mais pour la vie. Il y a deux niveaux de dialogue, et le mot de "mort" n'est pas univoque – mais (elle est) vers la gloire de Dieu – le pauvre Lazare, il meurt pour la gloire de Dieu ! En fait, la gloire de Dieu c'est Lazare vivant, évidemment, puisque la gloire de Dieu c'est l'homme vivant[6], l'humanité vivante, donc il ne faut pas se tromper sur le sens de cette phrase. Et Jésus précise que c'est –, afin que soit glorifié le Fils de Dieu par elle. » Ici est noté le rapport du Père et du Fils dans le moment de la gloire, c'est-à-dire dans le moment de la résurrection.

 

louange consistanteTout ça c'est facile à comprendre puisque la gloire de Dieu, c'est nous. C'est ce que Paul dit au chapitre premier de l'épître aux Éphésiens.

En effet, l'expression : « Pour la louange de la gloire (éïs épaïnon doxês) » revient trois fois (v. 6, 12 et 14). Or au verset 6 on a : « … 6pour la louange de gloire de sa grâce qui nous est gracieusement donnée dans le Bien-aimé. » ; au verset 12 : « pour que nous soyons à la louange de sa gloire » Notez qu'on a eïs avec l'accusatif, donc il faudrait presque traduire « pour que nous soyons la louange qu'est la gloire ». Être la louange.

Le Christ est la gloire, et nous accédons à être ce qu'est le Christ ; en lui nous accédons à être la louange. Autrement dit le salut de l'homme c'est cela qui est la gloire de Dieu.

Être la gloire (la louange) de Dieu, c'est d'ailleurs ce que saint Paul est en train de faire dans ce passage du début des Éphésiens qui n'est pas un passage dissertant, mais un passage hymnique, un passage de bénédiction : « Béni soit Dieu qui… » (v. 1). Paul est précisément en train d'être cette louange de la gloire. Ceci est très important pour la structure du discours chrétien qui a toujours, ou doit toujours avoir, de par soi, cette dimension d'être non seulement dissertation mais aussi prière. Il faudra entendre un jour que l'être vivant de l'homme, c'est cela qui est la gloire de Dieu, c'est cela qui établit sa présence et son reflet lumineux dans le Christ. La louange de la gloire c'est notre accomplissement plénier. Nous avons vocation à être le rayonnement de cette Présence, les entours de cette Présence.

Et pour autant que cette présence est poème, nous sommes les syllabes à venir du poème qui est la gloire qui chante la présence. Autrement dit, l'homme est un poème chanté, et le chant est le lieu de la présence de Dieu. Seulement les syllabes sont disjointes, le chant n'est pas accompli. Il y a une trentaine d'années c'est un thème qui revenait très souvent dans mes poèmes, le fait que nous soyons membres de syllabes décousues d'un chant inconnu, d'un chant à venir.

 

5) La gloire aux Noces de Cana (Jn 2)

À la fin du récit des Noces de Cana, il est dit : « 11Ce fut l'arkhê (la tête, le premier) des signes que fit Jésus à Cana de Galilée. Et il manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui. »

À première lecture on peut entendre que Jésus a fait un miracle, que le miracle manifeste qu'il est glorieux et fort et que, par suite, on a de bonnes raisons de croire en lui. Mais en fait le terme de "gloire" ne dit rien de glorieux dans notre sens à nous !Alors que signifie la manifestation de la gloire ici ? Et, est-ce que, d'après le texte, le fait que l'eau soit changée en vin, cela se manifeste par un tour de force ?

Pour comprendre ce dont il est question, il faut voir que les véritables mariés, c'est Dieu et l'Ekklêsia c'est-à-dire l'humanité convoquée[7]. En effet le texte demande à être lu à partir de ce qu'il est, c'est-à-dire d'être le sêméion (le signe) de la gloire. Qu'est-ce que la gloire ? La gloire c'est le milieu sans quoi le divin n'est pas. Et le milieu sans quoi le divin n'est pas, c'est l'homme, c'est l'humanité : la gloire de Dieu c'est l'humanité accomplie.

Le fait que les mariés soient Dieu et l'Ekklêsia (l'humanité convoquée) c'est déjà un vieux thème biblique. En effet, dans l'Ancien Testament Dieu est le père de son peuple (le peuple est le Fils de Dieu), mais Dieu est également l'époux de son peuple : Israël est l'épouse de Dieu[8]. De nombreux textes de l'Ancien Testament portent sur ce thème. Il y a un petit opuscule gnostique du IIe siècle intitulé L'Exégèse de l'âme, qui rassemble ces textes et les médite[9].

► Tu dis que c'est Dieu l'époux, mais c'est aussi bien Jésus.

J-M M : Tout à fait. Par exemple, que le Christ soit appelé époux par rapport à l'Ekklêsia[10], c'est un thème constant chez saint Paul.

Vous avez ça en particulier dans l'épître aux Éphésiens où il est dit par exemple que «L'homme est la tête de la femme comme le Christ est la tête de l'Ekklêsia » (Ep 5, 23). Quand en Ep 5, 7 Paul dit que « la femme est la gloire de l'homme » du fait qu'elle a été "tirée de l'homme" (c'est la grande symbolique d'Ève tirée d'Adam),cela signifie qu'elle est l'accomplissement de l'homme, qu'elle est l'homme accompli, et dans ce passage il est question du Christ et de l'Ekklêsia. Et le "une seule chair" de Gn 2, Paul l'applique à Christ/Ekklêsia : « 31L'homme quittera son père et sa mère et s'accolera à sa femme et ils seront deux pour être une seule chair. 32Ce mustêrion (mystère) est grand et moi je le dis du Christ et de l'Ekklêsia. »[11]



[1] Dans le prologue de l'évangile de Jean, il est question de la lumière, or J-M Martin montre que ce prologue est tout entier dans le symbolisme du Baptême et que le Baptême n'est compris qu'à la mesure où on y lit la Résurrection inscrite (ou prophétisée si vous voulez) (cf. Jn 1, 1-18 Lecture suivie du Prologue de l'évangile de Jean)

[3] « Autrement dit, la théophanie de la Résurrection est la théophanie accomplie de la théophanie annoncée dans le "Fiat lux". »  (J-M Martin, Session Symbolique des éléments).

[5] Cela vient de la doxologie : « Rendons gloire au Père tout puissant, À son Fils Jésus Christ le Seigneur, À l'Esprit qui habite en nos cœurs. »

[6] Le mot d'Irénée c'est : « La gloire de Dieu c'est l'homme vivant, et la vie de l'homme c'est de voir Dieu. » (Contre les Hérésies, livre 4, 20:7). Il faut voir que « La gloire de Dieu c'est l'homme debout (ou l'homme accompli) », debout c'est-à-dire relevé, ressuscité.

[8] Le fait qu'Israël soit l'épouse de Dieu se trouve en particulier chez Osée et chez Isaïe. « Être à la fois le Fils et l'épouse, voilà une situation qui est étrangère à nos représentations. Mais aucune importance ici. Ce qui est le deux fondamental est plus archaïque même que ces deux assez premiers que sont pour nous la paternité (la génération) d'une part, et la conjugalité d'autre part. Ces deux dyades (Père/Fils et époux/épouse) qui sont premières dans notre expérience usuelle, sont elles-mêmes précédées d'une dyade sans doute plus essentielle et commune. » (Cycle Plus on est deux plus on est un le II 3) a) de 5ème rencontre : époux/épouse, la Trinité revisitée).