Dans son livre, La théologie de l'Église suivant saint Paul, Cerf, 1965 Lucien Cerfaux (qui était professeur à l'Université de Louvain) met au jour l'origine de certaines conceptions de l'Eglise. Par exemple il dit que « le courant d'idées venu de l'Ancien Testament nous explique deux traits principaux de la description de l'Église céleste : elle est la cité céleste, elle est figurée par une vierge-épouse. » Ce qui figure ici vient du chapitre XV (Le mystère de l'Église) et du début du chapitre XVI (Les sources du ministère de l'Église). Il y est question d'apocalyptique.

Comme le disait Jean-Marie Martin à qui est dédié ce blog :

  • « L'apocalyptique, chez Jean et chez Paul, considère parmi les premières choses constituées, l'Église céleste. C'est très étonnant. On trouve par exemple la mention de “l'Église créée avant le soleil et la lune”[1] dans une homélie du IIe siècle, la seconde épître de Clément. Dans l'Écriture elle-même nous avons : « avant la création du monde » (Ep 1, 3 ; Ap 13, 8), et ici c'est « avant le soleil et la lune ».
      Parler d'Église céleste, si l'on prend l'Église pour le club des gens qui ont la même opinion sur Dieu, évidemment c'est invraisemblable ! Mais ce qui est visé par "Église céleste", c'est la réalité mystique, la réalité mystérieuse de l'Église qui est considérée comme préexistante et venant se dévoiler à un certain âge.
      Il ne faut pas confondre cela avec ce que nous appelons "l'Église du ciel" qui est une portion, si l'on peut ainsi parler, de l'ensemble des fils de Dieu, cette Église étant contre-distinguée de "l'Église de la terre" par exemple. Or ce n'est pas un rapport de portion à portion qui est envisagé ici, c'est un rapport de totalité préexistante à totalité manifestée »

 Le rapport de ce qui est préexistant à ce qui est manifesté fera l'objet des deux messages suivants, il a déjà fait l'objet de plusieurs messages (en particulier Caché/dévoilé, semence/fruit, sperma/corps, volonté/œuvre...)

Par ailleurs lors de la lecture de Ep 2, 11-22 (voir le message précédent du blog), J-M Martin a fait explicitement allusion au livre de L. Cerfaux à propos de ce que dit Paul :

  • « Saint Paul traite du rapport entre les nations et Israël mais il ne traite pas la question du rapport entre les nations et les juifs, car les juifs sont une réalité raciale, une réalité proprement historique, alors qu'Israël est une réalité mystique. Cette distinction, qui peut paraître surprenant au premier abord, a été très nettement mise en évidence par Mgr Cerfaux dans La théologie de l'Église suivant saint Paul où dans les premières pages il étudie les différentes désignations du judaïsme avec la nuance préférentielle de telle ou telle désignation.
    Or l'unité en question ici n'est pas le simple rassemblement historique par alliance de deux peuples au sens où l'on passe un traité d'alliance entre des peuples. Il s'agit d'une réalité eschatologique, de l'accession de tous à la citoyenneté profonde qui s'appelle mystiquement Israël. C'est en ce sens que saint Paul dira en substance : “Nous sommes l'Israël de Dieu”. »

Dans ces textes de Lucien Cerfaux, on ne trouve pas exactement la pensée de J-M Martin, mais cela donne de très nombreuses références sur lesquelles lui-même s'appuie. Il faudrait en particulier préciser les mots Église, mystère, spirituel …. car chez Paul ces mots n'ont pas le sens courant. Par exemple Eglise (Ekklêsia) est à prendre au grand sens du mot qui est "l'humanité convoquée", et donc ce qui est dit concerne tout homme et pas seulement ceux qui se disent chrétiens. Notez qu'à quelques endroits la traduction du texte de Paul a été ajoutée ou modifiée.

 

 

L'Église céleste, épouse du Christ et gloire de Dieu

Lucien Cerfaux

 

Extraits du chapitre XV : Le mystère de l'Église

 

I – Symboles de l'Église.

[…] Nous choisissons le mot "symbole" pour ses relations intimes avec le mystère. Un mystère, en effet, se révèle dans un langage symbolique.

[…]

 

 

fresque, Église Saint-Theudère de Saint-ChefC) Jérusalem céleste, ou temple céleste

Jérusalem céleste, ou temple céleste ? L'Église est les deux à la fois. Le passage de Ep 2, 19-22 combine les deux figures. «19Ainsi donc, vous n'êtes plus des étrangers ou des hôtes de passage, vous êtes concitoyens des saints, et des gens de la maison de Dieu, 20étant construits sur le fondement des apôtres et des prophètes, le Christ Jésus lui-même étant la pierre de faîte (la clé de voûte) 21lui en qui toute la construction bien co-ajustée croît en un temple saint, dans le Seigneur, 22dans lequel vous aussi, vous êtes co-construits en vue de l'habitation de Dieu, dans l'Esprit. » [Traduction modifiée]. Au début se lève l'image de la cité céleste dont "les apôtres, les prophètes" sont les fondements. Mais l'image se transforme sous nos yeux, qui voient maintenant toute la construction croître en temple saint dans le Seigneur, pour devenir sanctuaire de Dieu dans l'Esprit. Le glissement d'une image à l'autre s'explique par l'intérêt accordé au culte dans le judaïsme postérieur et chez les chrétiens.

Le Christ est plutôt, dans le temple, la clé de voûte. Aux expressions dont il se sert, on remarque que saint Paul a relevé un parallélisme entre l'image du Temple et celle du Corps du Christ […] Tête et clé de voûte se correspondent dans leurs positions et leurs offices, étant toutes deux forces de cohésion de l'ensemble ; le plan du temple et celui du corps se superposent. […]

Dans la Jérusalem céleste (dont les fondements précieux sont aussi les 12 apôtres) il n'y a pas de temple matériel. « Et je ne vis pas de temple en elle : car le Seigneur Dieu tout-puissant est son temple, ainsi que l'Agneau » (Ap 21, 22). […] Saint Paul transfigure toute la cité en temple. […]

 

D) L'épouse du Christ.

L'exhortation de Ep 5, 22-23 place sous nos cieux le symbole d'une vierge, épouse du Christ. Le symbole de la vierge ou de l'époux ou de la veuve, représentant la nation à la joie de ses fiançailles, ou dans sa fidélité, ou dans ses deuils, est chose bien connue pour l'ancienne communauté israélite. […] La même figure, appliquée à l'Église locale, nous était connue par 2 Cor 11, 2 : « J'éprouve à votre égard une divine jalousie, car je vous ai fiancé à un seul homme, pour vous présenter au Christ comme une vierge pure. » […]

Lorsque, dans le développement de la comparaison de l'épître aux Éphésiens, Paul en arrive à l'application de Gn 2, 24 [« Voici donc que l'homme quittera son père et sa mère pour s'attacher à sa femme, et les deux ne feront qu'une seule chair : ce mystère est de grande portée ; je veux dire qu'il s'applique au Christ et à l'Église. » (Ep 5, 31-32) traduction ajoutée], la vierge fiancée, l'Église, revêt les traits d'Eve. […]

L'Ancien Testament connaît deux réalités qui revêtent le même symbole d'une vierge-épouse […] la nation (Sion ou Jérusalem) et la Sagesse.

 

E) L'Église, manifestation du mystère du Christ.

[…] En Ep 2, 4-7, « Il nous a ressuscités (avec le Christ) et nous a fait asseoir avec le Christ Jésus dans les cieux, pour montrer dans les siècles à venir la richesse éminente de sa grâce par sa bonté à notre égard dans le Christ Jésus. » […] C'est déjà cette Église céleste dont nous trouvons la description classique dans l'Apocalypse de Jean et dont la fonction consiste à célébrer liturgiquement la gloire de Dieu. […] Cette manifestation de la gloire est destinée "aux siècles à venir". Mais tout, présent et futur, terre et ciel, se trouve présent, à la fois et dans un sur le regard, auprès de Dieu. […]

 

Conclusion.

Par chacun de ces attributs ou symboles que nous venons d'analyser, l'Église est transportée au ciel. Elle se dresse au-dessus des principautés auxquelles elle manifeste la sagesse de Dieu. Plérome du Christ, identifiée avec son corps spirituel glorieux, sa place n'est qu'au ciel. Elle est une construction qui atteint le ciel-temple, sanctuaire de Dieu. Personnifier au titre de Jérusalem céleste, épouse du Christ, elle n'est plus une chose de la terre.

Et cependant, elle n'a pas quitté la terre. […]

 

II – Sens et fonction des symboles.

La fonction du symbole religieux n'est pas de se substituer aux définitions ou explications théologiques. C'est dans le mystère et pour le mystère qu'il joue son rôle, et ce rôle est irremplaçable. […]

 

Un usage inédit du terme Église apparaît dans les épîtres de la captivité, puisque désormais l'Église est l'Église universelle céleste […] Trois groupes de textes représentent le nouvel usage :

  • ceux qui semblent définir l'Église par son identité avec le Corps du Christ. Tels sont Ep 1, 22s. : « … l'Église qui est son corps, le plérôme de celui qui achève tout en tous » ; Col 1, 24 : « son corps qui est l'Église » ; Col 1, 18 : « … du corps de l'Église ».
  • Deux textes, Ep 3, 10 et 3, 21 présentent l'Église dans son rôle de manifestation de la gloire de Dieu. [Note : J-M Martin voit déjà cela dans la triple mention de "pour la louange de sa gloire" en Ep 1, voir le message précédent sur Ep 1, 3-23]
  • Six passages du chapitre 5 des Éphésiens parlent de l'Église comme épouse du Christ.

[…] dans Ep 5, 23-33 passage consacré à l'Église-épouse, les rapports entre le Christ et l'Église évoquent ceux de Dieu avec son peuple. […]

La vocation des Gentils, leur appel, conjointement aux Juifs […] était une convocation aux biens célestes. Elle était même encore plus : elle donnait, dès maintenant, part à la résurrection du Christ… « 5alors que nous étions morts par suite de nos transgressions, il nous a co-vivifiés-avec le Christ – c'est par grâce que vous êtes sauvés, – il nous a ressuscité avec lui et nous a fait asseoir avec le Christ Jésus dans les hauts cieux » (Ep 2, 5-6, traduction modifiée.) ; « Il nous a fait passer dans le royaume de son fils bien-aimé » (Col 1, 13). « Votre vie est maintenant cachée avec le Christ en Dieu » (dans une gloire qui existe déjà au ciel… et qui n'a plus qu'à se manifester) (Col 3,3). […]

L'Église possède une existence céleste cachée : c'est son secret. Dans cette réalité secrète :

  • L'Église manifeste aux Puissances la gloire de Dieu, sa sagesse réalisée, étant elle-même réalisation de sagesse, on pourrait presque dire hypostase de la sagesse.
  • Elle est cité céleste, Jérusalem céleste (comme Sion était la Vierge fiancée à Dieu), aimée du Christ et, à titre d'épouse, sa chair et son corps.
  • Elle est le corps du Christ, son plérôme, son achèvement et son épanouissement mystique.

 

La formule la plus fréquente est celle qui lie notre sort spirituel à celui du Christ. Nous sommes vivifiés avec lui, placés avec lui au-dessus des cieux, nous ressusciterons avec lui ; notre vie est cachée avec le Christ en Dieu.

Et voici une autre série de formules où l'on voit la vie du Christ nous investir et nous transformer en elle, puisque nous devenons lui. Nous sommes créés en lui en homme nouveau. Nous revêtons l'homme nouveau (et c'est la vie du Christ). Le Christ est notre vie, il est tout en tous. Le Christ habite par la foi dans nos cœurs.

 

Chapitre XVI : Les sources du mystère de l'Église

 

  • Introduction : Isaïe et Ézéchiel ont idéalisé la Jérusalem messianique ; c'est au ciel même que le judaïsme postérieur a placé la communauté du Messie et la cité sainte des derniers temps. Par ce dernier courant d'idées s'expliquent la plupart des textes des épîtres de la captivité de Paul...

 

Des réflexions s'imposent concernant l'eschatologie réalisée qui définit essentiellement le mystère de l'Église céleste[2].

En premier lieu, l'eschatologie chrétienne des épîtres de la captivité transpose l'apocalypse juive suivant les principes du christianisme ; c'est dans l'apocalyptique que l'eschatologie paulinienne trouve ses premiers modes d'expression, cependant que les formules "plérôme" et "corps du Christ" ont des accointances étroites avec l'hellénisme. D'autre part, l'eschatologie de l'Église céleste s'encadre dans l'eschatologie chrétienne proprement dite, conservant le thème de la parousie finale du Christ tout en s'orientant vers l'eschatologie individuelle.

 

1) Transposition de l'eschatologie juive.

 

1. La conception paulinienne d'une Église céleste, temple céleste, épouse du Christ, épanouissement du Christ résidant dans le ciel, gloire de Dieu, c'est, fondamentalement, la variation chrétienne du thème juif de la Jérusalem céleste.

L'épître aux Galates met déjà sur la voie de cette identification en écrivant : « La Jérusalem d'en haut est libre et c'est elle qui est notre mère » et en citant à ce propos la prosopopée d'Isaïe 54, 1 (Ga 4, 26 s).

La ville qui descend du cielLa figure de la Jérusalem céleste nous est familière grâce à l'Apocalypse de Jean. C'est la ville Sainte, la Jérusalem nouvelle qui descend du ciel, préparée comme une fiancée pour son époux (Ap 21,2). C'est la fiancée de l'Agneau (Ap 21, 9 s ; 19, 7 s) et le tabernacle où Dieu habite avec les hommes, où « ils sont son peuple et lui leur Dieu » (Ap 21, 3). C'est évidemment une cité spirituelle, comme le démontre toute la description, spécialement dans ces traits : « Et je ne vis pas de temple en elle, car le Seigneur, le Dieu tout puissant est son temple, avec l'Agneau. Et la ville n'a pas besoin du soleil pour l'éclairer, car la gloire de Dieu l'a éclairée et sa lampe c'est l'Agneau » (Ap 21, 22 s).

On n'en peut douter, c'est bien l'Église chrétienne que le voyant décrivait ainsi en se rattachant par ses citations de l'Ancien Testament, surtout d'Is 60, aux descriptions de l'avenir messianique.

L'épître aux Hébreux parle, elle aussi, de « la ville aux fondements dont l'architecte et le créateur est Dieu » (11, 10) et de « la montagne de Sion et la ville du Dieu vivant, la Jérusalem céleste, les myriades d'anges, la panégyrie et l'Église des premiers-nés inscrits dans les cieux » (12, 22 s).

Il y a là un thème qui a son point de départ dans les prophéties messianiques et qui envahit tout le judaïsme, et très particulièrement les apocalypses. L'idéalisation – elle existe toujours à quelque degré, même dans la conception nationale du messianisme, – du peuple messianique y est poussée au point de détacher celui-ci de la terre et de le transporter au ciel : on le conçoit, à la fin, comme réalité divine et céleste, qui ne sera présente sur terre que si Dieu l'y fait descendre[3].

Saint Paul, dans Ga 4, 27 a rattaché le thème à Is 54, 1. C'est en effet un des endroits prophétiques les plus suggestifs. Il y a encore Is 60, 1 : « Lève-toi et resplendis, Jérusalem ! car ta lumière paraît et la gloire de Yahvé s'est levée sur toi », etc. La prosopopée est transparente : la ville nouvelle, ou plutôt l'Israël des temps messianiques, identifié avec Jérusalem, est décrit avec toute sa gloire et les nations marchant à sa lumière, etc. On l'appellera la ville de Yahvé, la Sion du Saint d'Israël (v. 14). La grande description de Jérusalem d'Ézéchiel 60, qui a inspiré en particulier l'Apocalypse de Jean, présente aussi des traits si idéalisés que la ville n'est plus de cette terre.

Les écrits du judaïsme renchérissent. Au temps du salut, Jérusalem est fondée à nouveau, miraculeusement, par Dieu, là où rien d'humain ne peut exister (IV Esdras, 8,50-54). Dieu la fait apparaître toute bâtie sur la terre (Henoch 90, 29 ; IV Esdras 13, 36). Elle s'élargit à l'infini pour recevoir la masse des hommes, et ses murailles atteignent les nuées (Sib., V, 250). Suivant une tradition rabbinique, elle s'élève même jusqu'au trône de gloire[4].

L'idée d'une ville terrestre s'estompe de plus en plus. Jérusalem s'identifie avec le paradis, cf. Tes. Dan. 5 […] On ne pense plus à un site déterminé : ville, paradis, communauté messianique (arbor vitae), c'est toujours la réalisation du salut[5].

On en arrive ainsi à une Jérusalem préexistante, céleste et future, que Dieu a préparée en même temps qu'il créait le paradis, qu'il tient en réserve près de lui, qu'il a montrée à Adam, à Abraham et à Moïse et qui se manifestera aux derniers temps (Ap. Bar. Syr. 4). Parallèlement, le séjour des élus est le ciel, ils deviennent comme des anges et des étoiles[6].

Tout le long de cette ligne de développement, Jérusalem apparaît fréquemment sous la figure d'une femme, épouse de Dieu. Tantôt, c'est une simple prosopopée : Is 54, 60 ; Sib. III, 785 ; V, 200 s. Parfois la personnification transparaît, le langage direct et le symbole se mélangent et on s'adresse à la ville comme si c'était une personne, Tob. 13, 16. Tantôt, le symbole littéraire se transforme en vision : Jérusalem apparaît sous la figure d'une femme, comme dans IV Esd 9,38 - 10,59. (Une femme en deuil se montre au voyant ; elle est glorifiée sous ses yeux, à sa place apparaît une ville bâtie. Un scénario du même genre se trouve dans le Pasteur d'Hermas[7]).

Cette femme, Sion ou Jérusalem, ou la nation personnifiée, est honorée par les prophètes du titre de fiancée ou d'épouse de Yahvé. Le judaïsme, qui conserve l'image et s'en sert dans des passages messianiques (Ps. Sal. 17, 21 s ; Sib. V, 420 s) ne fait cependant pas de l'hypostase de Sion l'épouse du Messie. Mais dans la littérature chrétienne, où le Messie glorieux reçoit la domination divine, et porte le titre de Kyrios comme Dieu lui-même, il est tout naturel qu'il soit l'époux du nouveau peuple de Dieu, l'Église.

 

Le courant d'idées venu de l'Ancien Testament nous explique ainsi deux traits principaux de la description de l'Église céleste :

  • elle est la cité céleste,
  • elle est figurée par une vierge-épouse.

Les modifications chrétiennes n'ont pas de quoi nous étonner. La Jérusalem céleste, qui était dans le judaïsme une réalité, puisqu'elle devait descendre sur terre toute bâtie, n'est rien de plus, désormais, qu'une figure, pure allégorie et symbole. En se détachant d'Israël, l'Église a perdu tout lien avec la Terre sainte et la cité temporelle : la cité nouvelle n'est plus que spirituelle et donc elle n'est plus "cité" que symboliquement. – Nous avons vu plus haut pourquoi la cité mystique et spirituelle pouvait s'identifier, chez les chrétiens, avec le temple[8] et nous venons de dire, à propos de la femme qui symbolise Sion ou l'Église, que son rôle d'épouse du Christ n'était que la transposition de son rôle d'épouse de Dieu.

 

2. Le rôle de manifester la gloire de Dieu, dévolu à l'Église, ne détonne pas dans ce courant d'idées. Et en effet, Jérusalem descendant du ciel, dans l'éclat de sa gloire, n'est-ce point une apparition de la gloire même de Dieu ?

Déjà, l'idée s'amorce dans Isaïe :

  « Voici que les ténèbres couvrent la terre,
     et une sombre obscurité, les peuples ;
     mais sur toi Yahvé se lève,
     et sa gloire se manifeste sur toi.
     Les nations marchent vers ta lumière
     et les rois vers la clarté de ton lever » (Is 60, 2 s).

C'est la gloire de Yahvé qui transparaît dans celle de Jérusalem.

Les formules postérieures annoncent davantage saint Paul. La gloire de Jérusalem est un sujet de joie pour les élus ; à sa vue, on bénit Dieu qui a fait ces merveilles (cf. Tob 13, 14 s). Les élus sont dans le paradis pour la glorification du Dieu éternel (cf. Test. Dan. 5). Le Messie construira Jérusalem, qu'il fera plus brillante que les étoiles, le soleil et la lune, avec un temple magnifique, et il y élèvera une tour immense qui touchera les nuages et sera visible à tous, de sorte que tous les croyants et les justes admireront la gloire du Dieu éternel, la vision désirée (cf. Sib. V, 420).

liturgie célesteDieu élèvera Israël jusqu'aux étoiles du Ciel, où il aura sa demeure ; de là il verra ses ennemis sur la terre ; ceux-ci le reconnaissent et se réjouissent et en louent le Créateur (Ass. Mos. 10, 8 s).

L'Église, dans l'Apocalypse de Jean célèbre une liturgie céleste et les anges et les élus chantent leur doxologie à la gloire de Dieu. Qu'est-ce, sinon l'Église exprimant au ciel, en parole et en action, ce qu'elle est en elle-même : gloire de Dieu réalisée dans le salut des élus ?

La modification chrétienne du thème, ici, est plus profonde. Entre l'Église et la gloire qu'elle manifeste, apparaît un intermédiaire introduit par la réflexion théologique : la gloire de Dieu se manifeste, au terme de la réalisation d'un plan divin mystérieux et varié, par la sagesse de Dieu qui l'a conçu (Ep 3, 10 ; 1 Cor 2, 6 s). Par suite, les formules de saint Paul nous invitent presque à identifier l'Église avec la Sagesse personnifiée (de même que celle-ci n'est pas loin de s'identifier avec le Christ, 1 Cor 1, 24). Sans doute, la pensée de Paul aurait suivi facilement cette pente. Mais nos textes restent imprécis. Ajoutons encore que l'identification de la Sagesse et de l'Église se ferait aisément par ce moyen terme qu'est la personnification de l'une et de l'autre sous la figure d'une vierge placée aux côtés de Dieu. En outre, dans le judaïsme, la Sagesse et la Loi s'identifient et on remplacerait sans peine la Loi par l'Évangile, qui conduirait à la communauté.

En tout cela, on ne dépasserait pas des spéculations sortant directement de la théologie juive. Rappeler ici Isis ou les Ameshas Spentas, c'est recourir à de simples analogies qui ne peuvent avoir exercé d'influence efficace sur la pensée paulinienne.

....



[1] « … l'Eglise primordiale, l'Eglise spirituelle, fut créée avant le soleil et la lune. » (2 Cor., XIV, 1)

[2] Nous parlons d'eschatologie quand il s'agit des doctrines concernant l'accomplissement dernier du salut. Le "mystère" décrivant l'anticipation des biens futurs peut s'appeler de "l'eschatologie réalisée". "L'apocalypse" où "l'apocalyptique" est le genre littéraire qui fournit à l'eschatologie ses modes d'expression.

[3] Voir encore Is 26, 1 s ; Zach 2, 5-9.

[4] Israël ou la communauté des derniers jours est engagée dans le même mouvement. Dieu élève son peuple qui a sa place parmi les étoiles du ciel.

[5] Le paradis lui-même est tantôt sur terre, tantôt dans le ciel, tantôt entre ciel et terre, exactement comme la nouvelle Jérusalem.

[6] Cf Hénoch, 96, 2 ; 51, 4 ; Ap. Bar., 51, 10.

[7] Passer de l'idée d'une ville à celle d'une figure allégorique de femme qui la symbolise (qui est sa déesse, dans le monde païen) est extrêmement faciles

[8] Le judaïsme, au contraire, devait laisser subsister le temple au milieu de la Jérusalem des derniers jours : Tob 14, 5 ; Jub 1, 17 ; 28 ; Sib III, 200, etc.