À l'époque de Justin il y a cette idée que “tout homme participe du Logos (du Verbe)”, et il utilise l'expression de logos spermatikos (logos séminal). C'est quelque chose à entendre si on veut comprendre ce que disent saint Jean et saint Paul, et ce serait une source importante d'émulation pour inviter aujourd'hui les chrétiens à lire et à reconnaître les parutions du Logos (les parutions authentiques du Christ) dans des lieux assez inattendus.

En première partie figurent des réflexions de Jean-Marie Martin à qui ce blog est dédié (cf. Qui est Jean-Marie Martin ?). Ce qui est mis ici au I provient en grande partie deLa christo-théologie de saint Justin, et ce message contient d'autres éléments qui le complètent.

En deuxième partie figure un extrait du premier chapitre du livre de Jean Daniélou, Théologie du Judéo christianisme, Paris, Desclée et Cie, 1958. Le titre n'était pas "Justin et les semences du Logos", mais "Justin et les saints païens". Plusieurs ajouts ont été faits en note, ils viennent de l'article de Michel Fédou : "La doctrine du Logos chez Justin : enjeux philosophiques et théologiques"[1]. Une petite note finale évoque l'origine stoïcienne de la théorie des logoï spermatikoï.

Saint Justin (100-165) est un des premiers Pères de l'Église, il a écrit le Dialogue avec Tryphon et deux Apologies.

 

 Justin et les "semences du Verbe"

 

I – Le mot logos entendu par Justin au IIe siècle[2]

Jean-Marie Martin

 

saint JustinIl est intéressant de voir comment les premiers écrivains du IIe siècle entendent le mot logos. Il faut savoir que ce mot entre primitivement dans des énumérations de dénominations de Dieu qui pour nous sont étranges.

Par exemple Justin dit ceci :

  • « Comme principe (arkhê) avant toutes les créatures, Dieu a, de lui-même, engendré une certaine ‘puissance verbale’ (dunamin logikên) que l’Esprit Saint – c'est-à-dire l'Écriture – appelle également gloire du Seigneur, et aussi Fils, ou sagesse, ou ange, ou Dieu, ou Seigneur ou Verbe, et cette dunamis elle-même s'est appelée archi-stratège (chef d'armée) lorsqu'elle parut sous la forme d'homme à Josué. Elle peut recevoir tous ces noms, parce qu’elle exécute le vouloir du Père et qu'elle est née du Père par volonté » (Dialogue avec Tryphon 61,1).

Dans ce texte vous voyez que le même est nommé gloire, Fils, sagesse, ange, Dieu, Verbe… Pour nous cette énumération est insoutenable parce qu'elle mêle ce que nous appelons les trois personnes avec une série indéfinie d'attributs, et tout ça sur le même plan. Et progressivement on va distinguer des dénominations qui sont les dénominations d'hypostases différentes (Père, Fils, Esprit), et les dénominations qui sont des attributs[3].

Il y a de nombreuses méditations sur la polyonimie, sur le caractère polyonime du divin est, à savoir qu'il supporte une multiplicité de noms. Notre distinction claire entre Trinité et attributs d'une seule substance divine n'est pas développée alors, elle se développera au long du IIe siècle.

Le texte que nous avons lu montre aussi que, pour Justin, il n'y a pas seulement des mots de l'Ancien Testament qui sont perçus comme désignant le Logos, il y a aussi des personnages, et même des épiphanies de Dieu comme les visiteurs d'Abraham, qui sont considérées comme des présences partielles du Logos. En particulier la désignation des différents pneumata (esprits de force, esprit de sagesse…) qui caractérisent tel ou tel prophète est considérée par Justin comme la venue de certaines parties du Logos, et que lors du baptême de Jésus, la totalité de ces pneumata se ramasse, repose et demeure sur Jésus. C'est pour cela que la prophétie vétéro-testamentaire cesse, et qu'elle est tout entière contenue et saisie dans la réalité christique.

Chez Justin il y a aussi cette fameuse idée de logos spermatikos (logos séminal), très difficile à interpréter, mais selon laquelle, chez les non-juifs aussi, Dieu, par son Logos, s'est donné à connaître partiellement. Et même parfois Justin donne l'impression de privilégier ces théophanies partielles dans le monde des païens, en prétendant que les Juifs ont eu besoin de théophanies plus explicites simplement parce qu'ils avaient la tête plus dure. C'est une attitude assez courante de Justin et du IIe siècle dans la polémique contre le judaïsme de l'époque. Et Justin se réfère surtout à l'endroit où le mot logos a été prononcé : Héraclite, Socrate, Platon etc. D'après lui, ceux-ci ont reçu des révélations partielles de ce logos qui culmine dans le Logos qui est Jésus.

  • « Notre doctrine surpasse toute doctrine humaine, parce que nous avons tout le Verbe dans le Christ qui a paru pour nous, corps, verbe et âme. [2] Tous les principes justes que les philosophes et les législateurs ont découverts et exprimés, ils les doivent à ce qu'ils ont trouvé et contemplé partiellement du Verbe. [3] C'est pour n'avoir pas connu tout le Verbe, qui est le Christ, qu'ils se sont souvent contredits eux-mêmes. [4] Ceux qui vécurent avant le Christ, et qui cherchèrent, à la lumière de la raison humaine, à connaître et à se rendre compte des choses, furent mis en prison comme impies et indiscrets. [5] Socrate, qui s'y appliqua avec plus d'ardeur que personne, vit porter contre lui les mêmes accusations que nous. On disait qu'il introduisait des divinités nouvelles et qu'il ne croyait pas aux dieux admis dans la cité. » (II Apologie, X))

Je pense quant à moi qu'il faut rapprocher ce logos séminal des pneumata (esprits) dispersés dans l'Ancien Testament, et que cela fournit une certaine unité à la pensée de Justin. En effet, pour un certain nombre de théologiens un peu hâtifs, le logos c'est la raison naturelle qui, par ses propres ressources, trouve Dieu, mais on retombe alors dans une conception de la philosophie qui n'a aucun sens à cette époque. C'était d'ailleurs la problématique de Vatican I.

Justin considère en en effet que les différents pneumata – esprit de force, esprit de sagesse, esprit de conseil… – qui caractérisent tel ou tel prophète, est la venue de certaines parties du Logos, et que lors du Baptême de Jésus la totalité du Pneuma se ramasse, repose et demeure sur Jésus pour ensuite être diffusée sur l'humanité. La prophétie vétéro-testamentaire cesse en ce sens qu'elle est tout entière contenue et saisie dans la réalité christique.

  • « Il (l'Esprit prophétique) s'est donc reposé, c'est-à-dire qu'il a cessé quand fut venu celui après qui toutes ces choses devaient disparaître de chez vous (les Juifs), lorsque son économie se fut réalisée parmi les hommes. Et en lui (le Verbe) devaient à nouveau et se produire et se reposer, selon la prophétie, les dons que par la grâce de la Puissance de cet Esprit il accorde à ceux qui croient en lui. (…) Et l'on peut voir parmi nous des hommes et des femmes qui ont reçu des charismes de l'Esprit de Dieu (…) Aussi n'est-ce pas parce qu'il devait manquer de puissance qu'il a été prophétisé que les puissances énumérées par Isaïe (esprit de sagesse, esprit de piété etc.) devaient venir sur lui, mais c'est que ces puissances ne devaient plus exister dans la suite. » (Justin, Dialogue avec Tryphon, 87, 5 et 88)

 

Je pense que la prise en compte d'une doctrine comme celle de Justin, bien sûr sans concordisme, serait une source importante d'émulation pour inviter aujourd'hui les chrétiens à lire et à reconnaître les parutions du Logos (les parutions authentiques du Christ) dans des lieux assez inattendus, qu'il s'agisse des grandes formes traditionnelles de l'humanité, ou éventuellement de certains grands mouvements de l'histoire. Je pense qu'il y a plus à apprendre dans une bonne lecture de ces théologiens ou de ces pères archaïques que dans les théologies bien accomplies et bien ficelées des théologiens postérieurs.

 

 

II – Justin et les semences du Verbe

Jean Daniélou

 

Dans son livre sur Philon d'Alexandrie, Wolfson a montré que Philon reconnaissait trois sources aux vérités que présentent les philosophes de la Grèce :

  • ou bien ils ont emprunté à Moïse ;
  • ou bien ils les ont découvertes par la raison ;
  • ou bien certains philosophes ont reçu une inspiration de Dieu parallèle à celle des prophètes.

[…]

Justin est particulièrement important par l'accent mis sur l'aptitude de tout homme à connaître certaines vérités par la raison. Dans la Première Apologie, après avoir exposé le contenu de la révélation, il se pose à lui-même cette objection que, si la Révélation est nécessaire pour connaître le bien et le mal, les hommes qui ont vécu avant le Christ sont irresponsables. « Nous nous hâtons de répondre à cette difficulté. Le Christ est le premier-né de Dieu, son Verbe, auquel tous les hommes participent, voilà ce que nous avons appris et ce que nous avons déclaré. Ceux qui ont vécu selon le Verbe sont chrétiens, eussent-ils passé pour athées, comme chez les Grecs, Socrate, Héraclite et leurs semblables, et chez les barbares, Abraham, Ananias, Azarias, Misaël, et tant d'autres dont il serait trop long de citer ici les actions et les noms. Et aussi ceux qui ont vécu contrairement au Verbe, ont été vicieux, ennemis du Christ, meurtriers des disciples du Verbe. Au contraire ceux qui ont vécu ou qui vivent selon le Verbe sont chrétiens, et intrépides, et sans peur » (I Apol., XLVI, 1-4). On voit l'importance de ce texte. Il ne va pas à moins que poser que tout homme qui a témoigné pour le bien et l'idéal, est par là même participant du Verbe. Le mot Logos dans ce passage, comme nous le montrerons, désigne partout la personne du Verbe.

Christ semeur, Cathédrale orthodoxe de Sibiu, RoumanieJustin revient souvent sur cette thèse. Ainsi dans la Seconde Apologie, il commence par reprendre le principe qu'il a posé dans la Première : « Les stoïciens ont établi en morale des principes justes ; les poètes en ont exposé aussi, car la semence (sperma) du Verbe est innée dans tout le genre humain » (II Apol., VIII, 1). Mais après avoir reconnu que les stoïciens détiennent une part de la vérité, Justin continue : « Notre doctrine surpasse toute doctrine humaine, parce que nous avons tout le Verbe dans le Christ qui a paru pour nous, corps, verbe et âme (soma, logos, psychê). Tous les principes justes que les philosophes et les législateurs ont découverts et exprimés, ils les doivent à ce qu'ils ont trouvé et contemplé partiellement (kata meros) du Verbe. C'est pour n'avoir pas connu tout le Verbe, qui est le Christ, qu'ils se sont contredits eux-mêmes… Ce n'est donc pas que la doctrine de Platon soit étrangère à celle du Christ, mais elle ne lui est pas en tout semblable, non plus que celle des autres, stoïciens, poètes, écrivains. Chacun d'eux, en effet, voyant partiellement ce qui est apparenté au Verbe divin et semé[4] par lui (tou spermatou theou Logou) a pu bien parler ; mais en se contredisant eux-mêmes sur les points essentiels, ils montrent qu'ils n'ont pas une science supérieure et une connaissance irréfutable » (II Apol., X, 1-3 ; XIII, 2-3).

Ainsi la position de Justin est claire. La différence des païens et des chrétiens est que ceux-là n'ont eu qu'une connaissance partielle de la vérité : les païens participent au Logos ; mais les chrétiens, eux, ont reçu dans le Christ le Logos lui-même. L'équivalence est d'ailleurs posée en termes propres par Justin : « Le Christ, que Socrate[5] a connu partiellement (apo merous) (car il était et il est le Verbe partout présent et c'est lui qui a prédit l'avenir par les prophètes et par lui-même, devenant semblable à nous, et qui nous a donné son enseignement), a persuadé non seulement les philosophes et les lettrés, mais même des artisans et des hommes absolument ignorants, qui ont maîtrisé l'opinion, la crainte et la mort ; car il était la vertu (dynamis) du Père ineffable et non pas un produit de la raison (logos) humaine » (II Apol., X, 8).

Cela entraîne aussi la conséquence inverse : c'est que les chrétiens possèdent éminemment dans le Christ la vérité de toute philosophie, puisque celle-ci n'est jamais qu'une participation du Logos. Et Justin prononce le grand axiome que toute vérité est chrétienne : « Tout ce qu'ils ont dit de bon nous appartient, à nous chrétiens. Car après Dieu nous adorons et nous aimons le Verbe né du Dieu non engendré et ineffable, puisqu'il s'est fait homme pour nous, afin de nous guérir de nos maux, en y prenant part. Les écrivains ont pu voir obscurément (amudrôs -l'expression est platonicienne) la vérité, grâce à la semence (sperma) du Verbe qui a été disposée en eux. Mais autre chose est de posséder une semence et une ressemblance proportionnée à ses facultés, autre chose la réalité même, dont la participation et l'imitation procèdent de la Grâce qui vient de Lui » (XIII, 4-6).

Deux choses apparaissent clairement dans ces textes : la première est la distinction entre la pleine connaissance que le Verbe a donnée par grâce, en se révélant dans le Christ, et ce que les païens ont pu connaître de partiel selon la participation du Verbe qu'ils avaient reçu ; la seconde l'affirmation que la raison (logos) humaine est une participation au Verbe de Dieu. Mais le point qui nous intéresse est la nature de cette participation au Verbe du Dieu par la raison humaine qui a permis à celle-ci d'atteindre certaines vérités. Justin explique cette participation en disant qu'il y a en tout homme un "germe du Logos" (sperma tou Logou), et que ceci est dû à l'action du "Verbe qui donne le germe" (spermatikos Logos)[6]. Comment faut-il entendre exactement ces expressions ? Ceci est un des points les plus discutés de la théologie des Apologistes.

Il est clair que les expressions employées viennent du stoïcisme. Pour celui-ci le Logos est le feu émanant principe de toute raison et dont la raison de chaque homme est un aspect. L'action de ce Logos rend chaque homme capable de former certaines conceptions morales et religieuses de façon universelle : ce sont les phusikaï ennoiaï, les koïnaï ennoiaï. Celles-ci sont aussi appelées spermata[7]. Et le logos qui en est le principe actif est appelé aussi spermatikos logos. Ces données immédiates de la conscience peuvent être appelées naturelles (emphutoï), en tant qu'elles apparaissent instinctivement et universellement[8]. Pour les stoïciens elles ne sont pas cependant proprement innées, mais résultent de l'activité élémentaire de l'esprit. Elles sont par ailleurs appelées des germes, en tant qu'elles représentent un donné élémentaire par l'exercice de l'intelligence et de la conscience.

L'origine stoïcienne évidente du vocabulaire de Justin sur ce point a conduit la plupart des critiques à interpréter la pensée de Justin dans le sens d'une identité entre la raison humaine et le Verbe divin. Mais, de quelque manière qu'on essaie de la tourner […], cette conception reste insatisfaisante… En réalité, si le vocabulaire de Justin est stoïcien, ce vocabulaire recouvre une pensée platonicienne. Ici encore, c'est le Moyen Platonisme qui est le milieu de la pensée de Justin. En fait on ne trouve pas dans le Moyen Platonisme l'expression spermatikos logos … Mais elle est chez Philon. Elle désigne chez lui l'action du Verbe transcendant sur l'esprit humain. Il s'agit donc d'une participation (methexis) au sens platonicien du mot. D'autre part les emphutoï ennoiaï doivent être conçus au sens platonicien d'idées innées.

À partir de là, la pensée de Justin paraît pouvoir être comprise dans le sens de Holte. Celui-ci a montré qu'il fallait distinguer chez Justin le spermatikos logos et les spermata tou Logou. Ces semences sont une participation du Logos dans l'esprit humain ; elles relèvent de l'action du Logos, qui ensemence ainsi les intelligences. Ce sont des semences non au sens stoïcien ou platonicien d'une connaissance inchoative que l'esprit doit conduire à sa perfection, mais d'une connaissance infime, dont seul le Verbe incarné donnera la perfection. Ainsi la pensée des philosophes n'a jamais été une semence. Le mot sperma recouvre ici l'expression apo merous, partiel qu'emploie aussi Justin.

Ceci a une conséquence importante que souligne bien Holte. De même que c'est le Verbe lui-même qui est la source de la connaissance partielle de la vérité donnée à tout homme, de même c'est lui qui est l'objet et la norme de cette connaissance. Quand Justin écrit que Socrate ou Héraclite ont vécu selon le Logos, il ne veut pas dire selon la raison, mais selon le Verbe. Ce que Socrate et Héraclite ont connu, c'est donc bien le Verbe, qui est la vérité même. Seulement ils ne l'ont connu qu'obscurément (amudrôs), partiellement (apo merous). Justin n'envisage pas ici la différence de contenu entre la vérité connue par révélation du Christ et la vérité entrevue par participation au Logos. La différence porte seulement sur la plénitude, la certitude, la clarté. En ce sens, comme Justin le souligne, toutes les philosophies sont imparfaites et fausses. Il n'y a aucune amorce chez lui d'un ordre de vérité naturelle qui serait l'objet de la raison et d'un ordre de vérité surnaturelle qui serait l'objet de la révélation. Mais il y a une connaissance obscure et une connaissance claire de l'unique vérité qui est le Verbe.

Reste que Justin ne précise pas comment il conçoit l'action du Logos spermatikossuscitant les germes dans l'esprit, mais ceci relève plus de la théorie de la connaissance que de la théologie. D'une part le Logos a donné à l'homme la raison, essentiellement comme aptitude à discerner le vrai et le faux, le bien et le mal. Mais il n'a pas donné seulement cette aptitude. Pour Justin tout homme connaît les vérités fondamentales. Il rejette complètement l'idée d'un relativisme concernant le contenu du bien et du mal. Les coutumes doivent être jugées par la raison. Ces vérités fondamentales, il est vraisemblable que Justin les considère à la manière platonicienne comme innées dans l'esprit, de sorte que celui-ci ne les forme pas spontanément à partir de l'expérience, mais en prend seulement conscience. Mais ceci n'implique pas chez Justin la réminiscence platonicienne, car il rejette formellement la métempsycose.

 

À côté de cela, Justin connaît une seconde explication qui consiste à dire que des vérités connues par les philosophes sont des emprunts à la révélation : « C'est à nos docteurs, nous voulons dire à l'enseignement des prophètes, que Platon a emprunté sa théorie lorsqu'il dit que Dieu façonna la matière informe pour en faire le monde. Pour vous en convaincre, écoutez les paroles mêmes de Moïse » (I Apol., LIX, 1). Et Justin cite Gn 1, 1-3. Et plus loin : « Platon dans le Timée cherche, d'après les principes naturels, ce qu'est le fils de Dieu et s'exprime ainsi : il l'a imprimé en X sur l'univers (Timée, 36b). C'est à Moïse qu'il doit cette notion » (I Apol., LX, 1). Justin cite alors le récit du serpent d'airain et continue : « Platon lut ce récit, mais sans bien le comprendre. Il ne vit pas que ce signe était une croix. Il crut que c'était un X et dit qu'après Dieu le premier principe était imprimé en X sur l'univers. Ce n'est pas nous qui pensons comme les autres ; ce sont les autres qui nous empruntent ce qu'ils disent » (LX, 5-8).

Cette argumentation repose essentiellement sur la chronologie. C'est là ce qui explique qu'un des points sur lesquels les Apologistes insistent le plus est l'antériorité des auteurs bibliques sur les philosophes grecs. Ceci est bien dans l'esprit d'une époque de crise philosophique, où l'on croit plus à la révélation qu'à la raison. C'est le temps ou les juifs attribueront à Hénoch et à Lamech leurs Apocalypses, tandis que les Grecs attacheront leurs oracles à Hermès Trismégiste et à la Sybille. Le grand critère de la vérité est l'antiquité. Déjà pour Justin, Moïse est « le premier des prophètes, plus ancien que les écrivains de la Grèce ». Par suite :

  •  « Tout ce que philosophes et poètes ont dit de l’immortalité de l’âme, des châtiments après la mort, de la contemplation des choses célestes et des doctrines semblables, c’est pour en avoir repris les principes chez les prophètes qu’ils ont pu le concevoir et l’exposer. De là vient que chez tous, apparemment, il y a des semences de vérité (spermata alêthéias), mais on peut leur reprocher de n’avoir pas mené une réflexion rigoureuse, dès lors qu’ils se contredisent eux-mêmes » (I Apologie, 44, 9-10) 

Ceci qui n'est qu'affirmé par Justin, Tatien s'efforce de l'établir par des recherches chronologiques : « Il convient de montrer que notre philosophie est plus ancienne que la civilisation des Grecs : nous prendrons pour points de repère Moïse et Homère. » […]

 

Une troisième source indiquée par Justin est l'action des démons. Mais celle-ci concerne seulement un domaine déterminé, celui des mythes des poètes. Justin y voit des « inventions de démons pour tromper et égarer les hommes ». Mais quelle est l'origine de ces inventions : « Les démons savaient par les prophéties que le Christ devait venir et que les impies seraient punis par le feu. Mais ces prophéties qu'ils connaissaient, ils n'en comprenaient pas bien le sens et ils imitaient à contretemps ce qui est dit de notre Christ » (LIV, 2-4). Justin donne des exemples […]

 

Reste enfin la question de savoir si Justin connaît une quatrième source, une inspiration particulière accordée à certains sages. Cette doctrine est chez Philon. Holte conteste sa présence chez Justin. Le texte qui pose la question est au début du Dialogue. Justin écrit : « La philosophie est un bien très grand et très précieux aux yeux de Dieu. Ils sont vraiment sacrés ceux qui ont appliqué leur esprit à la philosophie. Mais qu'est-ce que la philosophie ? Pourquoi fut-elle envoyée aux hommes et est-elle ignorée de la plupart. Car s'ils la connaissaient, ils ne seraient ni platoniciens, ni stoïciens, ni péripatéticiens, ni théoréticiens, ni pythagoriciens, puisqu'elle est une science (épistêmê) une. Je vais vous dire pourquoi elle a pris plusieurs titres. Il arriva que ceux qui s'appliquèrent les premiers devinrent célèbres ; leurs successeurs les suivirent, non plus pour chercher la vérité, mais parce qu'ils étaient frappés de la force d'âme des premiers » (Dialogue, II, 1-2).

Il est clair que la philosophie est présentée ici comme envoyée aux hommes ; les philosophes sont des hommes sacrés. Ce don de Dieu a été ensuite corrompu dans les écoles philosophiques. Nous avons la conception de la philosophie comme une sagesse, une voie d'union à Dieu (II, 1), révélée à quelques sages à l'origine et ensuite tombée en décadence. […] Nous remarquerons que cette doctrine d'une révélation primitive et de sa dégradation relève des conceptions grecques du temps. Justin l'a-t-il acceptée ? Pour lui la Sybille est une païenne – et elle est sûrement inspirée. Il nous semble donc que Justin a admis une certaine inspiration en dehors d'Israël. Cette conception n'est toutefois qu'ébauche chez lui. C'est elle qui nous retiendra surtout chez Clément d'Alexandrie.

 

NOTE sur l'origine stoïcienne

« La théorie des logoi spermatikoi… est une invention ingénieuse de la physique stoïcienne. Il est vrai que les philosophes présocratiques utilisaient couramment la métaphore de la « semence » (sperma) comme origine d’existence matérielle ou quantitative dans leurs théories de la nature. Par exemple, Anaxagore a appelé le commencement des choses naturelles par le nom de sperma tandis que les anciens pythagoriciens ont considéré la première étape de la formation de l’univers entier comme un point séminal. Quant à la notion du principe séminal, conçu comme une espèce de force formatrice, elle s’est développée grâce aux spéculations embryologiques. Chez les stoïciens, le principe actif de l’univers est devenu pour la première fois explicitement séminal, unifiant le rôle de la force formatrice et celui de l’origine de l’existence. Il s’agit de la doctrine des logoi spermatikoi. Dans le système moniste et déterministe des stoïciens, les logoi spermatikoi sont responsables de la transmission et de la conservation de la spécificité de chaque espèce des choses naturelles. » (Hiro Hirai, https://www.cairn.info/revue-d-histoire-des-sciences-2008-2-page-245.htm).



[1] Kentron [En ligne], 25 | 2009, mis en ligne le 12 mars 2018, consulté le 08 mai 2021. URL : http://journals.openedition.org/kentron/1527 ; DOI : https://doi.org/10.4000/kentron.1527

[4] « Un point, surtout, aide à comprendre la pensée de Justin : l’allusion implicite à la parabole du Semeur dans les évangiles synoptiques. Cette parabole est, de fait, une parabole de la Parole elle-même, "disséminée" dans le champ du monde. Le génie de Justin est d’avoir repris une expression attestée dans la philosophie ancienne pour dire, dans un langage audible des lecteurs de langue grecque, la communication de la Parole de Dieu dans le monde. Naturellement, du même coup, il a transformé radicalement le sens de cette expression : il s’agit désormais du Logos de Dieu tel qu’il est entendu à la lumière de la tradition biblique (tout à la fois Parole et Raison). » (Michel Fédou, article cité)

[5] « On notera un dernier point, et qui est fort important : la participation au Logos de Dieu, pour Justin, n’est pas seulement de l’ordre de la connaissance, mais elle est plus encore liée à la qualité d’une existence « avec (ou selon) le Logos ». Cela explique notamment la mention d’Héraclite et de Musonius (qui subirent l’épreuve de l’exil), et surtout de Socrate, qui apparaît à Justin comme précurseur du Christ par la manière dont il a rendu témoignage à la vérité jusqu’à le payer de sa propre vie. » (Michel Fédou, article cité)

[6] L'expression se trouve deux fois : II Apol., VIII, 3 et XIII, 3. « Il faudrait donc distinguer, chez Justin, entre le spermatikos Logos et les spermata tou logou, qui sont une participation de l’esprit humain au Logos, et qui découlent de son activité (le Logos « semant » la connaissance dans l’intelligence de l’homme) ».  « Le Logos est présenté comme la "semence de Dieu" en I, 32, 8 : « … la robe dont parle l’Esprit divin par la bouche du prophète, ce sont les hommes qui croient en lui, dans lesquels habite la semence qui vient de Dieu, le Logos (τὸ παρὰ τοῦ θεοῦ σπέρμα, ὁ Λόγος) » » (Michel Fédou, article cité)

[7] « Le Stoïcisme considérait que certaines « notions » étaient implantées dans l’esprit humain ; il les appelait « notions naturelles » (φυσικαὶ ἔννοιαι), « notions communes » (κοιναὶ ἔννοιαι), ou encore « semences » (σπέρματα). Justin s’inspire de cette doctrine ; parmi les notions ainsi implantées figurent celle de Dieu (Apologie, II, 5, 3), celle de la connaissance du bien et du mal (ibid., II, 14, 2) et celle du vice et de la vertu (ibid., II, 6, 6). » (Michel Fédou, article cité)

[8] « De fait, tous les écrivains pouvaient, grâce à la semence du Logos implantée en eux (διά τῆς ἐνούσης ἐμφύτου τοῦ λόγου σπορᾶς), voir la réalité, d’une manière indistincte, car autre chose est la semence (σπέρμα) d’un être et sa ressemblance, accordées aux hommes à la mesure de leur capacité, autre chose cet être même, dont la participation et l’imitation se réalisent en vertu de la grâce qui vient de Lui » (Apologie, II, 13, 5-6) (citation faite par Michel Fédou, article cité)