Le présent message est relié au précédent sur les "semences du Verbe" ou logos spermatikos car « dans la médecine des premiers siècles, chez Galien ou même dans le stoïcisme, pneuma et sperma sont des mots qui s'emploient l'un pour l'autre et vont très bien ensemble. Dans la pensée stoïcienne - pas dans la morale stoïcienne -, il y a un certain nombre de rapports structurés avec cela. »

Ce message est également relié au suivant qui parlera de la symbolique de l'onction, de la pénétration… et donc précisera des choses qui ne sont qu'évoquées rapidement ici. Au début il est fait allusion à une structure de base, voir Caché/dévoilé, semence/fruit, sperma/corps, volonté/œuvre....

Le texte mis ici est extrait d'une séance à Saint-Bernard de Montparnasse où Jean-Marie Martin lisait de façon suivie l'épître aux Romains. La dernière partie sur les v. 15-16 est extraite d'un autre message avec des modifications (cf. la fin de Méditation à partir de Rm 8, 14-30)

Comme à son habitude J-M Martin préfère ne pas traduire "pneuma", qui peut désigner le souffle, l'esprit ou même l'Esprit Saint. Le mot pneuma a parfois une majuscule mais ce n'est pas constant, et il ne faut rien en déduire !

 

Rm 8, 14-16

Le pneuma entendu comme sperma, parole, prière

 

  •  « 14En effet, ceux-là sont fils de Dieu qui sont conduits par l’Esprit de Dieu : 15vous n’avez pas reçu un esprit qui vous rende esclaves et vous ramène à la peur, mais un Esprit qui fait de vous des fils adoptifs et par lequel nous crions : Abba, Père. 16Cet Esprit lui-même atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. » (TOB)

Tout d'abord une remarque sur la filiation et donc sur la paternité. Personnellement je ne traduis jamais : « qui fait de nous des fils adoptifs ». En effet à l'époque du Christ la paternité n'est pas essentiellement d'essence biologique. En fait la paternité consiste essentiellement à être "selon la semence", "selon la volonté", "selon le désir", et à “être reconnu”… Plus exactement l'essence de la paternité réside dans la reconnaissance de paternité. Nous, nous distinguons les paternités dans l'ordre de la nature et les paternités dans l'ordre de l'adoption, et nous pensons que les paternités dans l'ordre de l'adoption sont de moindres paternités. Mais c'est le contraire. L'essence de la paternité est dans la reconnaissance, dans l'acte qui dit : « Tu es mon fils », dans la parole qui “fait” efficacement.

 

●   Verset 14. Être mus par le Pneuma de Dieu

Ce passage parle de la filiation mais il introduit dès le départ l'action du pneuma : « Tous ceux qui sont mûs par le Pneuma de Dieu sont fils de Dieu » et les versets suivants développent cette idée.

Comment entendre cette action du pneuma, et comment comprendre le rapport de cette action et du fait d'être fils ?

Le pneuma c'est le souffle, le souffle animateur. Parmi les choses qui se disent, c'est qu'il est vivifiant, qu'il anime, qu'il fait vivre. Mais qu'est-ce que faire vivre chez saint Paul ? C'est qu'il fait passer de la semence au fruit, il régit le mouvement qui conduit à l'accomplissement de ce qui est en semence. Et le verbe "mouvoir" qu'on a ici, correspond à ce mouvement qui conduit la croissance : c'est le rapport de semence à fruit, ou de désir à corps, ou de mustêrion à apocalupsis (dévoilement).

Et là, il y a probablement une chose que vous ne savez pas. C'est que, parmi les multiples connotations du mot de pneuma il y a une connotation qui vient de l'école médicale et particulièrement de l'école stoïcienne, dans laquelle pneuma c'est la même chose que sperma (semence). Le rapport de sperma et de pneuma est très étudié dans les écoles médicales, sous Galien par exemple. Je dis cela parce que le sperma (la semence) nous conduit au concept de fils.

Donc notre phrase pourrait se traduire ainsi : « Si vous vivez selon le pneuma de Dieu – autrement dit, selon le sperma de Dieu –, vous êtes ses fils ».

Nous ne sommes pas familiers de ce que veut dire pneuma pour la bonne raison qu'il n'y a pas de place dans nos catégories, dans nos répartitions, pour ce que désigne ici pneuma.

 

●   Parenthèse sur le principe animateur

Légitimement en son lieu – mais ce n'est pas pertinent pour notre texte –, depuis Aristote l'Occident a pensé le vivant à partir d'un principe interne animateur : la chose ne peut être mûe que si elle est poussée par quelqu'un, alors que la plante croît à partir d'elle-même. Et si je dis que le principe animateur est un terme qui me constitue, cela détermine un intérieur et un extérieur, et c'est cette intériorité-là qui devient le sub-jectum (sujet) c'est-à-dire l'hypo-stasis, "ce qui est posé dessous", ce qui tient l'ensemble des activités de l'homme. Et ensuite le sujet est pensé comme ego, comme "je".

Ce que nous venons de dire remet en cause le concept infantile, naïf, du "je" et de l'égoïté qui nous régit, mais qui est fortement implantée en nous. Comme on peut le lire chez Paul, vivre ce n'est pas être en soi, vivre c'est toujours déjà être dans une relation, c'est toujours déjà "être à". Autrement dit vivre ne se donne que dans un être-à et ne se retient que dans le recours à ce qui nourrit, d'où l'importance de l'aliment, de l'air que je respire. Vivre est donc affaire d'échange. J'éprouve comme étant de l'ordre de la psyché – c'est-à-dire comme animation animale –, le pain ordinaire, l'air de Paris, l'eau que je bois : c'est de l'ordre de la psyché. Or dans nos Écritures il est question d'un principe animateur qui ne se réduit pas à moi-même, mais avec quoi le "je que je sais" nourrit un rapport, mais cette fois pour une inspiration ou une animation, une vivification, dont il est question dans la résurrection de Jésus et pas simplement de la vie de notre expérience quotidienne.

 

●   Verset 16. Le pneuma, un souffle parlant

Et il est très intéressant de voir qu'au verset 16 est mis un rapport entre le pneuma de Dieu et notre pneuma : « Le Pneuma lui-même co-témoigne à notre pneuma que nous sommes enfants de Dieu. » C'est toute l'anthropologie qui est en question dans ces répartitions. […]

Nous avons dit que le pneuma désigne un souffle animateur. Mais le souffle véritablement animateur de l'homme, ce qui l'imprègne et le constitue comme vif, et non pas comme tombant en poussière, c'est la parole. Le pneuma est un pneuma parlant, ou le pneuma c'est la parole dite. Et de ce fait, entendre est comme être oint d'une parole. Toute la thématique de l'onction intervient puisque messiah que l'on traduit par christos, signifie "oint".

Aujourd'hui nous avons du mal parce que nous avons réparti le souffle du côté de quelque chose de silencieux [J-M M souffle], et la parole c'est le logos, ça discute. Eh bien non ! Le chrisma, comme dit saint Jean, c'est-à-dire la christité en nous, est la parole dite et entendue, et c'est d'entendre qui vivifie. Il n'y a pas de différence entre entendre et vivre, ça c'est le b.a. - ba de tout le Nouveau Testament. On ne vit pas parce qu'on fait des choses selon le programme qu'on aurait entendu ; mais c'est d'entendre la parole qui donne de vivre. Cela se traduit par « la foi sauve », et comme pistis (la foi) c'est entendre, entendre fait vivre.

Tout le thème de saint Paul dans l'épître aux Romains est de dire aux juifs auxquels il s'adresse : vous avez fait de la parole de Dieu une parole de loi – on dirait aujourd'hui une éthique, un mot que je prends toujours en sens mauvais alors que c'est un mot qui, aujourd'hui, est totalement glorifié – et la parole de loi tue. En fait la parole de Dieu n'a jamais été de soi entendue comme parole de Dieu puisque le falsificateur l'a réinterprétée pour qu'elle soit entendue comme parole de loi. En effet la parole « Tu ne mangeras pas » est originellement une parole donnante, qui donne que je ne mange pas. Et c'est la reprise par le serpent qui en fait une parole de loi. La parole de Dieu est essentiellement une parole qui donne, qui ne me dit pas que je dois vivre et comment je dois vivre, mais qui me donne de vivre. L'essence de la parole dite créatrice est de ce côté-là, pas du côté de la fabrication d'un individu libre en notre sens, auquel ensuite on donne des législations pour qu'il se comporte bien dans la vie.

« Le pneuma co-témoigne à notre pneuma », ça, c'est être chrismé, être oint d'une connaissance, être oint de quelque chose qui est entendu.

Et quand est-ce que le pneuma témoigne à notre pneuma ? Par exemple au Baptême du Christ : les cieux s'ouvrent, le pneuma descend, et une voix s'entend : « Tu es mon fils ». Et ce Pneuma-là constitue le témoignage qui s'adresse à notre pneuma, à notre écoute ; et ce pneuma est un pneuma de dévoilement de ce qui était caché, donc c'est un pneuma de révélation.

Nous sommes ici dans la structure essentielle, car, comme dit saint Paul : « Qui donc, parmi les hommes, sait ce qu’il y a dans l’homme, sinon le pneuma de l’homme qui est en lui ? De même, personne ne connaît ce qu’il y a en Dieu, sinon le pneuma de Dieu » (1Cor 2, 11).

Le pneuma est cette réalité fluide et subtile qui transite tout l'être, et c'est un principe aussi bien de vie que de connaissance. En effet comme le dit saint Jean, « La vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent » (Jn 17, 3). Il n'y a pas l'opposition de vivre et de connaître comme dans nos répartitions occidentales d'aujourd'hui.

 

●   Versets 15-16. Le Pneuma comme texte, comme prière….

Quand Paul dit que « le Pneuma témoigne… que nous sommes fils » (v. 16) ? Le mot pneuma ne désigne pas ici une force non caractérisée selon ce schéma qui est constant chez nous entre disons, une pulsion et une représentation. Le pneuma n'est pas seulement un disant, il est ce qui est dit ; et ce qui est dit – le kérygme – dit que nous sommes fils parce que Jésus est ressuscité. Le Pneuma (l'Esprit Saint), n'allez pas le chercher loin derrière, il est dans l'Écriture, il est dans le texte, il est le texte.

orante, catacombe de Priscille, 4e siècle« Le Pneuma lui-même témoigne à notre pneuma » (v.16). Il faut voir que notre pneuma ici c'est notre prière, c'est notre pneuma simultanément exprimant et exprimé, d'ailleurs le verset 15 le dit : « Vous n'avez pas reçu un pneuma de servitude, qui vous ramènerait à la crainte, mais vous avez reçu un pneuma de filiation dans lequel nous crions : “Abba ! Père !” » Le Pneuma lui-même témoigne à notre pneuma, à notre prière, il parle à notre pneuma. J'ai dit que le Pneuma est dans le texte de l'Écriture, mais il faut bien voir qu'un texte n'est pas un texte mort.

C'est là toute la difficulté probablement, de soupçonner comment l'idée de souffle – disons l'idée d'énergie et de force – et l'idée de forme doivent être conjuguées de façon originale pour que nous ayons le sens du mot pneuma. On nous a habitués à penser au pneuma comme à une sorte de force intérieure, mais de pure force, et par ailleurs on regarde le christianisme comme une chose reçue de l'extérieur, dite. Or cette distinction n'est pas dans nos Écritures.

En tout cas nous comprenons très bien le Pneuma comme instance de la prière qui nous fait dire “Notre Père”. On pourrait même dire que le Pneuma est un discours, mais il faudrait avoir repensé ce qu'est un discours : c'est ce lieu d'échange et de communication entre le Père et nous, et aussi entre nous, les uns et les autres. C'est cet "espace" nouveau.

Or qu'est-ce qu'un texte foncièrement sinon un lieu de communication, sinon ce par quoi on échange le même ? C'est pour des compréhensions de ce genre que dans notre Nouveau Testament on a : "l'Esprit dit" à propos d'un texte d'Écriture, fondamentalement. La réflexion théologique sur l'inspiration des Écritures est quelque chose de postérieur et de très insuffisant par rapport à cette compréhension intérieure de l'Esprit comme texte, comme texte vif.

Le Pneuma est la prière, il est le discours de la prière. Nous avons quelquefois parlé de la louange consistante, c'est-à-dire de cette réalité de louange qui existe et à quoi parfois nous sommes amenés à accéder. Le Pneuma c'est cela. Autrement dit la prière nous précède et nous accédons à elle. Du reste les Anciens avaient une conception très précise de la région de la louange, de la région de la gloire de Dieu. C'est d'ailleurs ce qui a donné lieu à toute une angélologie que nous ne comprenons plus, mais c'est le sens original de cela, la région de la louange.

Nous avons dit que le Pneuma est ce texte, est ce discours, est cette parole. Et il faut bien comprendre qu'il est le dit de la parole, mais qu'il est aussi l'indicible de cette parole. Et c'est expressément ce que nous lisons chez Paul dans ce même chapitre :

  • « 26De même aussi le Pneuma co-pourvoit à notre faiblesse car nous ne savons pas prier comme il faut. Mais le Pneuma lui-même sur-intervient – c'est-à-dire qu'il ajoute d'une certaine façon à notre prière – par des gémissements inarticulésil est le centre indicible de ce que nous disons – 27et celui qui sonde (scrute) les cœurs sait quelle est la pensée (l'intention) du Pneuma parce que c'est selon Dieu qu'il intercède en faveur des consacrés. »