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La christité
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  • Ce blog contient les conférences et sessions animées par Jean-Marie Martin. Prêtre, théologien et philosophe, il connaît en profondeur les œuvres de saint Jean, de saint Paul et des gnostiques chrétiens du IIe siècle qu’il a passé sa vie à méditer.
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10 septembre 2021

La symbolique de l'onction. Réflexions sur les mots pneuma (esprit, souffle) et chrisma (onction)

Dans notre vocabulaire le mot "onction" fait signe vers de nombreuses choses, et il n'est pas facile de s'y repérer. Dans les faits, le christianisme pratique des onctions d'huile sur le front. Pour le baptême et la confirmation, c'est lié à la réception du Saint Esprit, et pour en parler, on se réfère souvent à l'onction des rois de l'Ancien Testament, mais ce n'est pas suffisant.

La réflexion proposée ici par Jean-Marie Martin spécialiste de saint Jean et saint Paul part des textes de Jean et Paul, et reprend les mots à leur origine : il parle de pneuma (esprit, souffle…) plutôt que de Saint Esprit, il parle de chrisma, un mot souvent traduit par onction, qui se trouve dans la première lettre de Jean. Par ailleurs il se réfère à la symbolique des Anciens pour qui l'onction n'est pas quelque chose de superficiel.

Ce message prolonge la réflexion du message précédent sur le pneuma (l'Esprit...) entendu comme sperma (semence), et aussi comme parole, prière.

Les textes mis ici viennent de plusieurs rencontres. Ce n'est pas un exposé construit mais des réflexions faites lors de la lecture de textes.

1) Premières approches du mot pneuma et des symboliques associées
2) L'onction du pneuma chez saint Jean
3) Le pneuma pénètre, porte, investit.
4) Le chrisma dans la première lettre de Jean

 

La symbolique de l'onction

Pneuma, chrisma

 

1) Premières approches du mot pneuma et des symboliques associées

 

onction●    Premières symboliques du pneuma

Le mot de pneuma est digne d'être examiné. D'après son origine en grec, ce qui vient en premier comme étymologie c'est le souffle soit sous la forme du vent soit sous la forme du souffle vital. Mais cette étymologie ne rend pas compte de ce qui est visé au travers du mot de pneuma dans nos Écritures.

On dit que c'est un mot panonyme ou polyonyme c'est-à-dire qu'il est susceptible de porter toutes les désignations. S'il porte tous les noms cela veut dire que la modalité de désignation n'est pas celle que nous mettons en œuvre couramment !

C'est en ce sens que la symbolique du pneuma s'accommode aussi bien de la symbolique du feu – par exemple la Pentecôte –, que de la symbolique de l'eau, que de la symbolique de l'huile, que d'un très grand nombre d'autres désignations symboliques. On entre donc dans un champ de désignations qui a un clavier, un clavier dont on peut jouer mais pas pour jouer n'importe quoi. Trop souvent, ce qui règle le sens de nos usages symboliques c'est notre imaginaire. Or le fonctionnement du symbolisme est aussi rigoureux que notre plus rigoureuse logique, même si ce n'est pas la même rigueur.

 

●   Le pneuma chez saint Jean et saint Paul, et dans le stoïcisme

Aussi bien chez saint Jean que chez saint Paul, le mot pneuma est un mot pour lequel nous n'avons pas dans notre pensée de capacité d'accueil, nous ne savons pas où le mettre, nous ne savons pas qu'en faire, il n'a pas de place. Ce qui est très important à reconnaître c'est que finalement ça pourrait nous conduire à penser que justement il est la place de toutes les autres choses !

L'expression « dans le pneuma » que Paul emploie souvent[1] irait dans ce sens. Il est d'ailleurs normal que nous ne sachions pas ce qu'est « le pneuma de celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts » (Rm 8, 11) puisque c'est la nouveauté, pas la nouveauté de jadis, mais la nouveauté qui est toujours à entendre. Et entendre c'est la foi ; attendre c'est l'espérance, or foi et espérance c'est la même chose. En effet entendre c'est toujours attendre.

Donc je disais déjà que pour le pneuma, il y a distance du fait de la nouveauté, mais il y a une autre distance qui est d'ordre culturel car le pneuma a pris une grande place dans le monde biblique (c'est la rouah), mais aussi dans le monde hellénistique à l'époque du Christ et dans celle qui précède.

En particulier le mot pneuma est un des mots très importants dans le stoïcisme – pas le stoïcisme moralisant des latins, mais le stoïcisme archaïque grec. Pour ce stoïcisme, le pneuma est le principe de consistance et de consolidation de l'univers, il est ce qui tient l'univers. Le pneuma est subtil, il se répand partout et c'est pourquoi il peut tout retenir en lui. En un certain sens, il y a des consonances symboliques avec le Nouveau Testament parce que les stoïciens touchent à des sources un peu orientales à la différence d'Aristote.

Du fait de la nouveauté évangélique et du fait de la distance de notre culture avec la culture dans laquelle ces choses sont dites, nous n'avons pas a priori cette espèce de support symbolique qui permettrait d'entendre cette nouveauté qu'est le pneuma.

Nous avons pour tâche d'entendre quelque chose à ce mot, et nous ne pouvons pas le faire d'emblée à la mesure où, quand il s'entend, il bouscule nos répartitions usuelles de penser.

 

2) L'onction du pneuma chez saint Jean

Chez les Anciens, connaître c'est être enduit de vérité. La pensée elle-même est une onction : nous sommes enduits de pensée.

Quand saint Jean dit que « Dieu nous a donné de son pneuma » (1Jn 4, 13) cela signifie qu'il nous a enduits de sa présence, de son agapê, de son connaître, et ça a à voir aussi avec le souffle.

L'impression, l'onction, l'insufflation.

En 1Jn 2, 27 Saint Jean parle du chrisma qui est une onction d'enseignement : «Vous, le chrisma que vous avez reçu de lui vous avez reçu l'enseignement essentiel, l'enseignement fondamental – qu’il demeure en vous. – Nous avons donc été enduits, imprégnés, oints de connaissance, et ce connu-là n'est pas une chose inerte, c'est quelque chose qui est actif en nous, c'est quelque chose qui enseigne – le chrisma vous enseigne (didaskeï) sur toutes choses» c'est le didascale, le maître intérieur.

On est oint de pneuma en ce sens qu'on reçoit cette vérité qui nous consacre : « Consacre-les dans la vérité » (Jn 17, 17) est une expression de saint Jean, elle est dans cette symbolique de l'onction qui est issue de l'Ancien Testament. C'est en ce sens qu'il faudrait entendre la dénomination "pneuma de consécration" que nous traduisons mal par "Esprit Saint".

 

3) Pour les Anciens le pneuma pénètre, porte, investit.

 

●    Symboliques de la pénétration, du trempage et du graissage chez les Anciens

Il faudrait ouvrir une direction selon laquelle le pneuma a pour caractéristique d'être ce qui pénètre et ce qui porte. On peut très bien étudier la vue de cette façon-là : la perspective et l'horizon. Le pneuma essentiellement pénètre, il est subtil.

Quand les Anciens parlent du souffle – en particulier quand la médecine ancienne en parle –, ils ne parlent pas de ce que nous appelons le souffle respiratoire simplement qui est une portion organique, mais ils parlent du souffle qui pénètre la totalité et la tient en vie : tenir ou porter.

Étymologiquement "porter" c'est[2] "passer à travers", or dans notre compréhension d'aujourd'hui, on ne porte pas à travers, on porte dessous… Mais pas du tout ! En effet la force traverse la chose. Et puisque nous ne pensons pas à partir de cela, il est normal qu'aujourd'hui nous ne puissions pas être en accord avec des symboliques fondamentales comme la symbolique du trempage ou la symbolique du graissage, deux choses fondamentales pour comprendre et le baptême et l'onction.

Il faudrait voir ce qu'est cette traversée, comment ça se dit dans un langage qui ne correspond à rien de notre chimie personnelle. Ce n'est ni le mélange ni la combinaison, c'est tout autre chose. C'est ce que les stoïciens avaient étudié sous la forme du "mélange total" (krasis di'holôn) c'est-à-dire la porosité à soi-même qui est un concept extraordinaire. Et là nous sommes dans un langage de sensations. Le pneuma est un nom matériel, mais d'une matérialité subtile.

Pour nos Anciens la pensée c'est le fait que le pneuma du pensant investit le pneuma de celui à qui il parle comme l'huile investit totalement l'intérieur : on ne graisse pas la superficie. C'est pourquoi la Sophia (la Sagesse) est un "pneuma subtil qui pénètre", ça se trouve dans le livre de la Sagesse[3]. Être oint du pneuma, c'est connaître la vérité, c'est entendre la parole.

Cela va même très loin puisque Héraclite dit : « Car c’est avec la terre que nous voyons la terre, et avec l’eau que nous voyons l’eau ; par l’air, nous voyons l’air brillant, par le feu le feu dévorant. C’est par l’amour que nous voyons l’Amour, et par la funeste haine que nous voyons la Haine. » (Fragment 109). C'est un texte difficile à interpréter d'autant plus qu'il dit dans un autre fragment « toute chose est participation à la pensée ». Dans la pensée antique tout est régi par un principe que je vais énoncer d'une façon triviale mais qui est tout autre chose que trivial, c'est le principe de « qui se ressemble s'assemble » …

 

●    Lire Empédocle pour entrer dans la symbolique néotestamentaire

Cela fait plus d'un an que je ne lis plus qu'Empédocle[4]. C'est un présocratique, il précède la philosophie mais il est beaucoup plus grand que la philosophie. Il est à la source de notre culture occidentale, la source oubliée. C'est l'exemple même d'une pensée qui n'est pas régie par la distinction de l'âme et du corps au sens où nous l'entendons, et ce n'est pas si fréquent. Le lire est très important pour entrer dans la symbolique néotestamentaire.

Empédocle est celui qui, le premier, a pensé les quatre éléments que lui-même appelle des "racines", mais le mot "élément" a changé depuis. Ce que nous appelons "élément" aujourd'hui, c'est la plus petite partie qui, répétée un certain nombre de fois, ou avec d'autres éléments, constitue finalement un tout. Mais, au sens originel du terme, il n'y a que quatre éléments. Par exemple, pour les Anciens, l'air dit à la fois l'oiseau, l'aile, le souffle, la respiration, le vent…

D'ailleurs, pour dire la chose de façon un peu plaisante, chez les Anciens, c'est à la fois l'élément et l'aliment d'une chose. C'est ainsi que le pain est l'aliment propre de l'homme, donc l'élément de l'homme. Cela donne par exemple une tout autre lecture du chapitre 6 de l'évangile de Jean. Cela pourquoi, pour tel auteur du IIe siècle, Adam n'était pas encore véritablement un homme dans le paradis terrestre car il mangeait des choses de la cueillette mais il ne connaissait pas encore le pain[5].

 

●    Qu'est-ce que connaître pour les Anciens ?

Pour les présocratiques la pensée est le rassemblement des éléments homogènes. Pour nous, au contraire, la pensée est le rapport d'un sujet et d'un objet, et la différence occupe une place essentielle. Chez saint Jean, nous sommes dans une pensée de la mêmeté, ou plus exactement ce que les Anciens appellent isos kaï homoïos : égal et semblable.

Il faudrait penser que connaître, c'est essentiellement pénétrer. En hébreu c'est très clair puisque « Adam connut Eve », c'est ce qu'on appelle "la connaissance au sens biblique". Au sens biblique, connaître, c'est que se rassemble ce qui se ressemble. C'est le thème de la proximité ; et la pénétration est l'extrême proximité. Dans ce que nous évoquons ici, l'imprégnation ou la pénétration n'est pas à entendre au sens chimique ou même empirique.

Par exemple, pour les Anciens nous ne fabriquons pas des connaissances, mais la connaissance se reçoit ; nous sommes imprégnés de connaissance.

Cela me fait penser à ce que dit saint Jean : « 20Quant à vous, vous possédez un chrisma (une onction), reçue du Saint – il vous est donné par le sacré, le sacré est un des noms du Christ – et tous, vous savez. Vous avez tous la connaissance. Comme je l'ai dit, pour les Anciens nous sommes imprégnés de connaissance : nous ne fabriquons pas des connaissances, la connaissance se reçoit – 21Je ne vous ai pas écrit que vous ne savez pas la vérité, mais que vous la savez, – l'Écriture n'a donc pas pour tâche d'apprendre ce que l'on ne sait pas, elle est le déploiement de ce qui se sait déjà.  »[6]

 

4) Le chrisma dans la première lettre de Jean

  • « 20 Et vous, vous avez un chrisma venu du sacré et vous savez tous. 21Je ne vous écris pas de ce que vous ne savez pas la vérité, mais de ce que vous la savez et que tout falsificateur n’est pas de la vérité. 22Qui est le faussaire, sinon celui qui nie que Jésus est le Christos ? Celui-là est l'antichristos : celui qui nie et le Père et le Fils. 23Tout homme qui nie le Fils n’a pas le Père. Celui qui confesse le Fils a aussi le Père. […] 26Je vous ai écrit ces choses à propos de ceux qui vous égarent. 27Mais vous, le chrisma que vous avez reçu de lui, qu’il demeure en vous. Et vous n'avez pas besoin que quelqu’un vous enseigne. Mais comme le chrisma vous enseigne au sujet de tout, qu'il est vrai et qu'il n'est pas falsificateur, et selon qu'il vous a enseignés, demeurez en lui. » (1 Jn 2)

Dans ce texte il y a deux ou trois mots qui ont la même racine et qu'il faut savoir écouter ensemble. Celui qui frappe peut-être le plus, c'est le mot chrisma, il est de la même racine que Christos, et puis il y a l'antichristos. Il faut donc réfléchir sur ce que veut dire cette racine chrieïn, pour essayer d'identifier le sens du mot chrisma et même le mot Christ. Nous sommes tellement accoutumés de dire "Jésus-Christ", c'est une de ses dénominations qui est majeure, et en plus, on parle de "chrétiens", etc. Mais il y a une sorte de déperdition de sens, à tel point que Christos signifie plutôt une espèce de nom de famille comme si Jésus était le prénom et Christos le nom ! Je galèje un peu ! Et en plus, nous serions tentés de dire que le chrisma correspond au sacrement de confirmation ou au baptême – on parle bien de "chrismation" –, et à quoi encore ?

En fait d'après le texte de Jean, chrisma ça peut être le premier enseignement, pas du tout l'enseignement dont on n'a pas besoin, mais peut-être la première annonce qui est « Jésus est ressuscité » ou « Jésus est Seigneur », la première proclamation en tant que je la reçois. Donc il ne faut pas réduire trop rapidement l'identification de ce chrisma soit à la doctrine fondamentale soit à un rite. Et pour les rites il ne faut pas décider si c'est plutôt le baptême ou plutôt la confirmation. Par ailleurs, est-ce que ce serait institutionnel ? Par exemple ne serait-ce pas une espèce de donnée charismatique – puisque charisma signifie une donation du pneuma (de l'Esprit). Ici j'examine les possibles.

 

Le problème va être d'identifier ce chrisma : comment le penser ? Dans nos textes il est traduit par "onction", nous verrons pourquoi et comment.

Ce chrisma je peux l'appeler provisoirement "le point christique en tout homme". Il a l'air de dépendre ici d'une donation particulière. En quoi consiste cette donation qui, à d'autres égards, est néanmoins virtuellement en tout homme ? Il y a là un enjeu pour penser le rapport de la foi et des hommes autrement que dans le champ des oppositions classique d'une connaissance naturelle et d'une connaissance surnaturelle, donc d'une connaissance qui se suscite à partir de ses propres ressources et d'une connaissance qui dépend d'une révélation. Tout cela suppose, établis du dedans et du dehors, c'est-à-dire par exemple l'opposition entre d'une part une autonomie et une sécurité de l'homme en soi qui saurait totalement ce qu'il peut faire sourdre de soi, en ayant fait le tour, et ayant bien délimité la capacité de ce qu'il peut appeler sa raison, et d'autre part quelque chose qui ne peut venir que de l'extérieur. De quelle extériorité ? Est-ce que je pense à l'extériorité de l'enseignement par rapport à ce que je suis susceptible d'entendre ?

Alors, je ne dis pas qu'il n'y a pas de l'intérieur et de l'extérieur, mais il est probable que la séparation que nous faisons, le lieu où nous mettons la césure, nous laisse dans des problématiques insuffisantes par rapport à ce qu'on pourrait essayer de penser ici. Il y va d'une certaine manière de la proximité paradoxale de l'homme avec Dieu dans le sens le plus évangélique du terme. Il faudrait relire la fonction éventuellement enseignante et éventuellement sacramentalisante de l'Église, c'est-à-dire de repenser la situation de cette médiation, de repenser le rapport de ces choses-là.

Ce qui est très intéressant c'est que Jean dit : « Vous n'avez pas besoin qu'on vous enseigne » (v. 27), et pourtant enseigner a une fonction. Il y a là quelque chose qu'il faut que nous essayions de voir bien. Je donne l'enjeu, comme ça à distance, je ne dis pas la solution ou la réponse.

 

Alors ce mot chrisma, il faut maintenant l'identifier. On le traduit par "onction" mais c'est quelque chose qui est un peu perdu pour nous, et qui est même onctueux – autrefois on parlait d'une personne onctueuse ou d'une personne qui parle avec beaucoup d'onction… Mais là nous sommes dans de très lointaines dérives !

► L'onction, ça va du côté du liquide répandu. Dans l'antiquité l'onction d'huile est extrêmement chargée de sens, ça va du côté de l'intronisation ou de la consécration, et même du côté de la santé.

J-M M : C'est en effet le verbe chrieïn (oindre) qui donne chrisma et christos. Cependant, pour entendre la symbolique de l'onction, il ne suffit pas de faire signe vers des pratiques désuètes comme de verser de l'huile sur la tête d'un homme pour en faire un roi ou un prophète etc., ces choses curieuses qu'on recense dans l'histoire de religion et qu'on pourrait recenser ici. La question est d'entrer dans une éventuelle intelligence de la symbolique de l'onction.

Le première chose à dire c'est que "oindre" signifie "pénétrer", et le meilleur mot c'est peut-être "tremper", un mot d'ailleurs qui traduit bapteïn ou baptizeïn chez Tertullien. C'est d'ailleurs l'ensemble de la symbolique du baptême et de la symbolique de l'onction qu'il faut penser ensemble dans ce qu'elles ont de difficile pour nous. D'ailleurs baptizeïn n'était pas traduit en latin par le décalque baptizare, mais par tinguere qui signifie littéralement "tremper", mais tremper pas comme de "l'acier trempé", tremper comme on "trempe la soupe", une expression qui se dit chez nous à la campagne. Par là je dis quelque chose de très important qui peut nous faire reverser l'intelligence de cette gestuation mais aussi de sa signification profonde. En effet, pour nous aujourd'hui, oindre ou teindre, de même que baptiser indiquent quelque chose qui a bien à voir avec le corps, mais qui a à voir avec le corps dans l'imaginaire de la superficie, puisque le pain, ça ne se trempe plus sauf exceptions. Chez nous une teinture c'est employé pour dire « je n'ai qu'une teinture de connaissance », où teinture désigne littéralement la superficie puisque ça veut dire que je n'y connais pas grand-chose, alors qu'en alchimie, la teinture des métaux c'est justement la transformation du métal, c'est une fusion, alors que

Or ce qui est en question ici avec le terme d'onction c'est une espèce d'invasion d'investissement ou d'investiture. Mais je retrouve la même difficulté avec "investiture" qu'avec teinture, car investiture est dans la symbolique du vêtement, et que chez nous le vêtement est essentiellement quelque chose qui se met par-dessus, quelque chose de superficiel, alors que la symbolique ancienne le vêtement déclare l'identité la plus profonde de celui qui est investi, investi d'investiture : le vêtement c'est la ressaisie du corps en son plus profond.

Ça paraît peut-être vain les choses que je raconte ici, mais des expressions fondamentales comme "revêtir le Christ" qu'on trouve chez Paul sont réduites à superficialité et à néant si on n'entre pas dans cette symbolique.

Or on est oint de quoi ? De pneuma. En effet un des traits fondamentaux du pneuma, aussi bien dans le stoïcisme de l'époque que dans la symbolique juive, c'est d'être ce qui pénètre intégralement tout le corps, et du fait qu'il le pénètre, il le tient et donc le maintient aussi. Le pneuma est dedans et tout autour. Le pneuma est la force de con-sistance, il est le principe de con-sistance de quelque chose.

Pour approcher cela, il y a des exemples grossiers comme toujours. Les stoïciens disent que le pneuma coule dans toutes choses comme le miel dans les rayons de la ruche.

Il s'agit donc ultimement d'être investi, empli puisque nous avons appris que "emplir" était un des mots du pneuma. Pour autant ce pneuma n'est pas pour l'instant complètement identifié. Est-ce que j'entends par pneuma ?

 

Pneuma est le principe qui me fait vivre, c'est-à-dire que ça n'est pas simplement le souffle respiratoire qui est un élément vital mais partiel, qui a son nom propre, mais c'est ce qui tient et maintient une totalité, qui maintient en être et en vie, le grand souffle. Cependant l'idée de souffle et l'idée de vie peuvent, au sens où je les entends aujourd'hui, être restrictifs par rapport à l'idée de pneuma, car le pneuma c'est une lumière, c'est une connaissance, et le pneuma parle.

Or aujourd'hui nous avons réparti : il y a le Verbe (le Logos) qui tient des discours, mais il a causé et ses discours sont loin ; et le pneuma c'est pffff. On ne sait pas ce que veut dire pneuma, c'est plus ou moins du côté de l'affectif, en tout cas c'est proche mais ça n'a pas de forme. Cette répartition est totalement contraire à ce qui est en question dans notre Nouveau Testament.

Chez saint Jean le pneuma est souvent désigné par l'eau et il y a un lieu fondamental pour cela, Jn 7, 37-39. Jésus se tient debout le dernier jour de la fête de Soukkot qui est la fête de l'eau, il est au milieu du temple et crie : « Si quelqu'un a soif, qu'il vienne près de moi, et boive, 38celui qui croit en moi, selon que le dit l'Écriture, des fleuves d'eau vivante couleront de son sein (de son ventre).». Ici il est fait allusion à l'inondation de la terre à partir du Temple, on trouve cela dans la mystique juive et en particulier dans Ézéchiel ; ça correspond à l'inondation de la connaissance de Dieu qui se répand et qui est appelée à pénétrer le monde. Le Christ lui-même est ce lieu à partir d'où cela s'annonce. Et le texte de Jean est assez intéressant parce qu'il fait lui-même l'exégèse de ce qui se passe, c'est-à-dire qu'il explique ce qu'il faut entendre par "eau" quand il ajoute : « Il parlait du pneuma que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui ». C'est-à-dire que croire c'est entendre la parole, recevoir ce pneuma. Et saint Jean précise ensuite : « Il n'y avait pas encore de pneuma car Jésus n'avait pas encore été glorifié. » Autrement dit, le pneuma c'est ce qui découle de la résurrection c'est-à-dire c'est le mode même de vie qui s'appelle ici la vie éternelle où éternelle (aïonios). Il s'agit de la vie forte, de la vie grande, de la reprise de la vie qui découle de la connaissance de la dimension de résurrection.

Donc, pour chrisma, nous avons exclu d'avoir à choisir entre connaissance et rite, entre parole et souffle muet, entre situation institutionnelle sacramentelle et situation charismatique ; et dans la situation institutionnelle, entre baptême et par exemple et confirmation. Ce qui est en question ici précède toutes ces déterminations et peut éventuellement les fonder lorsque, existant, elles sont lues dans leur véritable signification. Cela c'est ce qui les précède toutes, et cela est donné. « Il vous a donné un chrisma », c'est l'expression de saint Jean.

Saint Paul lui, parle très souvent de la donation du pneuma que nous avons déjà reçue, et le terme qu'il emploie est un terme financier qu'on traduit souvent par "des arrhes" ou par "un gage" : « Nous avons déjà reçu un premier gage de la connaissance totale ». C'est à peu près la même chose que ce qui nous est donné ici dans le texte de Jean sous la dénomination de chrisma.

Autrement dit, tout accueil de la parole essentielle – qui ne dit pas grand-chose mais qui dit l'essentiel – est baptême déjà, est trempage, est onction. Et tout naturellement cela peut ensuite se célébrer dans une gestuation d'onction ou de baptême, et cela peut ensuite se mettre en œuvre dans une célébration de prière spontanée, le principe en est retenu, surtout par saint Paul. Comme vous le savez Paul a beaucoup de soucis pour mettre de l'ordre là-dedans pour les communautés qui s'adonnent à ce genre d'expression spontanée, mais le principe en est aussi reconnu là où ça existe.

Seulement il ne faudrait pas restreindre le chrisma à des répartitions, qui encore une fois, sont les nôtres : l'intellect ou l'affectif, la connaissance ou le rite, tel rite ou tel rite, le rite institutionnel sacramentel ou un rite qui soit plus spontané, etc. Il n'y a rien de décidé, et rien ne peut se prévaloir d'être la traduction de cela, mais on a là comme la source d'expressions de ce genre.

Voilà le point où nous en sommes, mais cela ne suffit pas, il nous faudrait revenir au mouvement même du texte. Et il faudrait repréciser comment ce pneuma sait tout, peut-être virtuellement, comment il se comporte par rapport à l'écriture de Jean, Jean qui écrit non pas parce que nous ne savons pas, mais parce que nous savons, et parce que nous n'avons pas besoin qu'il écrive. Autrement dit le rapport à l'Écriture se dessine comme n'étant pas un rapport pensé de façon satisfaisante dans le registre du besoin. Cela devrait nous aider à repenser également notre rapport à l'Écriture qu'écrit Jean.

 

Pour expliquer le terme de chrisma nous avons trouvé le mot de "trempage" entendu au sens où "on trempe la soupe", car c'est quelque chose d'important dans cette symbolique. Bien sûr c'est l'onction, mais chez nous l'onction joue l'image de la superficie, de même que le vêtement. Or chez les Anciens, aussi bien l'onction que le vêtement jouent l'imprégnation intégrale, un peu ce que les stoïciens appelaient krasis di'holôn. C'est cela qui est en plénitude dans le Christos : il est celui qui est oint de l'Esprit, de l'Esprit de vérité, c'est-à-dire qu'il sait tout. Paul dira que nous avons reçu les arrhes du pneuma (2Cor 5, 5)[7], et Jean dit qu'« il nous a donné de son pneuma » (1Jn 4, 13), et c'est ceci qui s'appelle chrisma ici.

On pourrait discuter pour savoir si le trempage baptismal est une onction du type de la confirmation par le Saint Esprit ou si c'est l'onction du fait d'être éclairé à partir de l'origine sur la nouveauté christique, donc savoir quelque chose ; ou est-ce que c'est un charisme d'inspiration, etc. Et d'un mot on peut répondre : surtout rien de tout cela, ou alors tout cela. Autrement dit ce qui est au cœur de tout cela, c'est ce qui permet que des choses de ce genre se distribuent ensuite selon des catégories éventuelles, peut-être parfois déjà dès l'Écriture, mais aussi, surtout, dans l'histoire de la pensée chrétienne.

Qu'est-ce que ce "point christique", c'est une chose très précieuse sur laquelle il faudrait que nous réfléchissions. Et je dis "point" parce que sans doute c'est appelé à se développer.

C'est ce chrisma qui permet à Jean de dire « Vous savez tous » (bien que certains manuscrits aient « vous savez tous », cela reste incertain).



[1] Par exemple en Rm 2,29 et 8,9. Et en Rm 9,1 et 14,19 on a même "dans le pneuma sacré (l'Esprit Saint)".

[2] "Porter" se relie à la racine indo-européenne *per- « aller de l’avant, pénétrer dans », celle-là même qui est à l’origine d’expertise. Le latin porta, désignant la porte, se relie naturellement à portus, désignant d’abord l’entrée du port, puis le port, qui est lui-même la porte d’entrée dans un territoire. De là, le verbe portare a d’abord signifié « faire passer », par une porte ou par un port, puis plus généralement « porter d’un point à un autre » et même « porter », statiquement comme le fait un portique (latin porticus) et au sens figuré « se porter ». (https://www.lajauneetlarouge.com/etymologie-a-propos-des-ports/)

[3] « En elle est, en effet, un esprit intelligent, saint, unique, multiple, subtil, mobile, pénétrant, sans souillure, clair, impassible, ami du bien, prompt, irrésistible, bienfaisant, ami des hommes, ferme, sûr, sans souci, qui peut tout, surveille tout, pénètre à travers tous les esprits, les intelligents, les purs, les plus subtils » (Sagesse 7, 22-23)

[5] « Avant que le Christ ne vînt, il n’y avait pas de pain dans le monde. C’est comme le paradis, le lieu où se trouvait Adam : il contenait de nombreux arbres en guise de nourriture pour les animaux, mais il ne contenait pas de blé 10 en guise de nourriture pour l’homme. L’homme se nourrissait comme un animal. Mais lorsque vint le Christ, l’Homme parfait, il apporta le pain du ciel afin que l’homme se nourrisse de la nourriture de l’homme. » (Évangile de Philippe, 15 Traduction de Louis Painchaud)

[7] Et aussi : « Nous aussi nous gémissons en nous-mêmes, ayant la prémice du Pneuma » (Rm 8, 23).

 

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