Voici la transcription de la toute dernière rencontre animée par Jean-Marie Martin à Saint-Bernard-de-Montparnasse en 2011[1]. On y découvre les références majeures de l'évangile de Jean à travers les épisodes du 1er jour (deux du matin et un du soir) et celui du 8e jour. Différentes figures de la foi sont là : Jean et Pierre ; Marie-Madeleine ; Thomas le jumeau. De plus, J-M Martin met en évidence certaines caractéristiques de chacun : la foi instantanée (Jean) et la foi par étapes (Marie-Madeleine) ; le croire parfait (Jean) et le doute pardonné (Thomas) ; la figure de l'épouse (Marie-Madeleine) et la figure du frère (Thomas)…

Dans le présent message on a une vue globale sur le chapitre entier. Des lectures de chacun des passages faites par J-M Martin se trouvent dans le tag Jn 18-21 et dans la session mise dans le tag JEAN 20-21. RÉSURRECTION. Elles donnent d'autres éclairages.

Le texte dans la traduction de la Bible Segond a été ajouté. Jean-Marie Martin lui-même traduit directement du grec, il n'a devant lui que le NT est grec. Les titres ont été ajoutés ainsi que toutes les références.

 

Parcours dans le chapitre 20 de l'évangile de Jean

 

Nous finissons d'examiner les occurrences du verbe "croire" chez saint Jean, et nous en sommes au chapitre 20, tout à la fin de l'Évangile.

 

1) Réflexions sur l'ensemble du chapitre

Le chapitre 20 est le chapitre de la résurrection, ou plus exactement, des apparitions de Jésus ressuscité à ses disciples. Pour ce qui nous concerne, il y a deux occurrences remarquables du verbe "croire", car visiblement elles se font référence mutuellement.

  • La première est dans le premier épisode lorsque Jean entre dans le tombeau : « Il vit, il crut » (v. 8).
  • La seconde est à la fin du chapitre, et c'est à propos de Thomas : « Bienheureux ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru. » (v. 29)

Nous savons que Jean aime bien déployer son écriture d'une façon telle que les personnages (les figures) se répondent.

Quand on voit ce que Jésus dit à Thomas, on se demande tout d'un coup si Jean (le disciple bien-aimé) qui est évidemment implicitement loué d'avoir aussi peu d'espace entre voir et croire, soit d'une certaine façon comme relégué par Thomas dans cette écriture : « Bienheureux ceux qui n'ont pas vu – or Jean a vu – et qui ont cru. » Ceci nous invite à regarder l'ensemble pour pouvoir répondre à cette petite question. Ce n'est pas répondre à la question qui est très important, du moins telle que je viens de la poser, mais c'est de voir ce que nous pouvons retirer par rapport à notre compréhension de ce verbe "croire".

  •  « 1Le premier jour de la semaine, Marie de Magdala se rendit au sépulcre dès le matin, comme il faisait encore obscur ; et elle vit que la pierre était ôtée du sépulcre. 2Elle courut vers Simon Pierre et vers l'autre disciple que Jésus aimait, et leur dit : Ils ont enlevé du sépulcre le Seigneur, et nous ne savons où ils l'ont mis. »

Marie puis Pierre et Jean au tombeau, évangile d'Otto

Le chapitre 20 est construit d'une manière remarquable, comme tous les chapitres de Jean, bien qu'ils soient construits avec des schèmes différents les uns des autres. Ici nous avons une série de manifestations de Jésus qui sont réparties essentiellement en fonction du temps. Nous pouvons noter aussi la répartition en fonction du lieu qui elle, est le rapport entre le chapitre 20 et le chapitre 21 puisqu'ici nous sommes à Jérusalem et qu'au chapitre 21 nous sommes en Galilée, or, comme il est dit dans les évangiles synoptiques : « Il vous précédera en Galilée », donc c'est un rapport qui a son sens.

La répartition du temps ici, se fait d'abord dans la différence du premier jour et du jour octave. "Le premier jour de la semaine" (v. 1) est d'ailleurs le dimanche puisque c'est le premier jour après le shabbat. Remarquons que c'est aussi quelque chose qui joue comme le "jour un" de la Genèse. En effet, la Genèse dit : « Dieu dit “Lumière soit”, et lumière est ; il y eut un soir, il y eut un matin, ce fut le premier jour. », et tout le premier christianisme a entendu que c'était comme une sorte de prophétie de la résurrection. Tertullien encore écrit : « Dieu dit “Fiat lux”, aussitôt le Verbe paraît. » Or du fait qu'en hébreu on dit de la même manière "jour un" et "premier jour", on peut aussi traduire : « il y eut un soir, il y eut un matin, jour un ». Et justement les premiers chrétiens ont médité et spéculé sur l'unité de ce jour qui est comme "le jour", non pas "un jour" parmi les jours, mais "le jour".

Au chapitre 20, on est le "premier jour de la semaine", et il y a deux épisodes du matin et un épisode du soir. Donc là c'est : « Il y eut un matin et il y eut un soir. »

  • Les deux épisodes du matin, c'est la course de Pierre et Jean au tombeau, et le récit de l'apparition à Marie-Madeleine, c'est-à-dire la rencontre du Ressuscité et de Marie-Madeleine.
  • Le soir de ce premier jour a un aspect accomplissant et cumulatif de ce qui s'est passé le matin. Le Christ rencontre les apôtres réunis ensemble, sauf Thomas.

Le jour octave a lieu la venue de Jésus vers ses apôtres, cette fois avec Thomas. Et cela achève l'aspect cumulatif.

Disons qu'entre le matin et le soir du premier jour il y a un aspect de semence et de fruit ; et que, entre le premier jour et le huitième jour, il y a ce même aspect de semence et de fruit, un mouvement à chaque fois eschatologique. L'épisode avec Thomas dit quelque chose de l'eschatologie, mais les autres épisodes la disent aussi d'une autre façon.

Enfin le passage du chapitre 20 au chapitre 21 qui nous déplace de Jérusalem à la Galilée, dit aussi un aspect cumulatif et eschatologique sur la Galilée qui est le signe des Nations. En effet les Judéens appellent la Galilée : la Galilée des Nations. Autrement on a l'indice de ce que la chose du Christ ne se confine pas à Jérusalem bien sûr, et aussi plus seulement au peuple juif, mais à la totalité de l'humanité.

Il y a donc là une espèce de mouvement qu'il faut bien percevoir dans le chapitre.

 

Dans ces différents moments se trouvent mises en évidence des figures :

  • la figure de Jean le matin est mise dans un certain rapport avec la figure de Pierre ;
  • la figure de Marie-Madeleine sans doute est mise en rapport avec les figures masculines mais aussi elle est principielle par rapport à la figure des apôtres en tant que réunis le soir.
  • Et enfin il y a cette comparaison : la figure de Thomas intervient dans son rapport à celle de Jean comme le relevé du mot "croire" nous incite à le penser.

Ces différentes figures ont un intérêt dans leur mêmeté et dans leur contraire, c'est qu'elles déploient différentes formes possibles du recevoir la nouveauté christique qui se manifeste. Cela peut marquer des étapes de la foi ou des formes différentes de la foi toutes également légitimes.

 

2) Versets 3-11. La venue de Pierre et Jean au tombeau

  • Simon-Pierre et Jean au tombeau« 3Pierre et l'autre disciple sortirent, et allèrent au sépulcre. 4Ils couraient tous deux ensemble. Mais l'autre disciple courut plus vite que Pierre, et arriva le premier au sépulcre ; 5s'étant baissé, il vit les bandes qui étaient à terre, cependant il n'entra pas. 6Simon Pierre, qui le suivait, arriva et entra dans le sépulcre ; il vit les bandes qui étaient à terre, 7et le linge qu'on avait mis sur la tête de Jésus, non pas avec les bandes, mais plié dans un lieu à part. 8Alors l'autre disciple, qui était arrivé le premier au sépulcre, entra aussi ; et il vit, et il crut. 9Car ils ne comprenaient pas encore que, selon l'Ecriture, Jésus devait ressusciter des morts. 10Et les disciples s'en retournèrent chez eux. »

Le matin a lieu la course entre Pierre et Jean pour se rendre tombeau puisqu'on leur a annoncé que le tombeau était vide Ils entreprennent cette course, et la comparaison qui est faite est une comparaison de vitesse à la course : Jean court plus vite que Pierre. Qu'avons-nous à en faire ? Ceci que la foi peut être quelque chose de rapide, d'immédiat, d'irruptif ou au contraire l'avènement de la foi peut être quelque chose de ralenti. « Le pneuma est prompt et la chair est faible » (Mt 26, 41).

Ce rapport pneuma / chair n'est pas du tout le rapport intelligible / corps matériel, car le pneuma c'est la manifestation de la résurrection à l'homme, et la chair désigne la totalité de l'humanité, y compris son intellect natif. Donc ici il y a l'avènement de quelque chose de radicalement neuf.

Or que la chair soit faible, c'est une chose qu'on trouve à toutes les pages de saint Paul. Asthénéia (la faiblesse) est un mot qui va avec le mot sarx (la chair), mot qui désigne la totalité de ce qu'est un homme sous son rapport de faiblesse. Cette faiblesse consiste en ce que l'homme est mortel et meurtrier, assujetti à être mortel et à être meurtrier. Et le mot meurtrier ici n'est pas à prendre au sens des faits divers où quelqu'un tuait un autre, mais cela désigne tout ce qui est le contraire du bon rapport et du bon accueil, donc aussi bien l'indifférence que le meurtre. La chair est donc faible, et ce qui vient c'est la proposition d'une vie neuve, d'une "vie selon l'Esprit" qui ne peut pas s'ajouter purement et simplement à ce que nous appelons notre vie, mais qui la ressaisit de fond en comble, qui la reprend de plus originaire, et qui nous révèle une identité, le "je christique" de nous que nous ne savons pas, qui appartient au domaine de l'insu, pas de l'insu au sens négatif, mais de cet insu qu'il serait périlleux de prétendre savoir. « Le pneuma (l'Esprit) tu ne sais d'où il vient ni où il va, ainsi en est-il de tout ce qui est né du pneuma » (d'après Jn 3, 8), donc ainsi en est-il du pneuma dans l'homme, donc du pneuma en tant qu'il ressuscite le Christ et en tant qu'il énergise de façon neuve la vie humaine, qu'il met en œuvre l'homme nouveau

Dans le texte s'inaugure un rapport entre Pierre et Jean. On dit[2] que Jean est « le disciple que Jésus aimait », ce qui signifie qu'il est le disciple comme disciple, donc pas seulement un disciple parmi les disciples, mais qu'il est le suprême écoutant, celui qui accompagne le Christ dans sa course rapide à lui-même.

Ce qui est marqué dans le texte, c'est que néanmoins, quand Jean arrive le premier au tombeau, il n'entre pas mais s'efface devant Pierre. Autrement dit Pierre a un autre avantage, une autre caractéristique, une autre primauté, et cette différence sera reprise au chapitre 21 lorsqu'il est question de l'avenir de Pierre après le départ du Christ, et de l'avenir de Jean. À Pierre la gestion du troupeau, la garde, le soin ; de Jean il est dit une phrase ambiguë qui est comprise par tout le monde comme s'il ne devait pas mourir. Bien sûr Jean est mort, mais l'évangéliste dit que ce n'est pas le sens qui était prévu par la parole de Jésus. En effet, et ce sens il faut essayer de le conjecturer, Jean a une fonction d'accompagnement permanent dans la foi du Christ, dans l'écriture johannique qui est un mode éminent de présence christique. Et ce qui est remarquable, c'est que cette différence s'accompagne de ce que Jean laisse la prééminence à Pierre. Et ceci est voulu par nos Écritures. Car sans doute en effet il y a différentes Églises, certaines fondées par Jean, d'autres par Pierre, d'autres encore par Paul etc., et elles essaient de voir le trait caractéristique de leurs fondateurs, ce qui probablement donne lieu à des débats. Je ne dirai pas qu'ici il y a une répartition des tâches qui se fait, mais c'est tout comme. Nous sommes dans l'héritage christique, un héritage de la responsabilité dans la chose christique.

Si l'essentiel de l'Évangile est d'être entendu, Jean est celui qui donne pour les siècles des siècles à entendre la chose du Christ, et Pierre a la charge de veiller à ce que les différentes écoutes qui se font au cours des siècles ne s'écartent pas trop définitivement de l'intention essentielle de l'Évangile, et il a pour cela un charisme de garde. Il est tout à fait vain de reproduire les exclusions qui ont eu lieu entre une Église de l'organisation et une Église de la libre foi. Non. Ce qu'il y a de liberté assurée par l'Évangile garde un lien avec la vigilance qui a été remise à Pierre, il y a là une intention majeure de ce texte. Donc à la fois la différence qui est faite entre les deux dans la course, le fait que Jean n'entre pas le premier, qu'il laisse entrer Pierre, et dans le chapitre 21, la différence. Et tout cela concerne la foi pour nous-mêmes.

 « C'est alors qu'entra l'autre disciple, celui qui est arrivé le premier au tombeau. Il vit, il crut. » (v. 8). Dans « il vit, il crut » qui est une expression remarquable, nous avons un hendiadys : les deux mots signifient la même chose. Est noté le coup d'œil de Jean qui d'un jet voit, et voit le sens. Du reste il ne voit rien puisque le tombeau vide : il voit le vide, il voit l'absence, mais du même coup d'œil il sait le sens de l'absence.

Nous verrons que le rapport de voir et croire n'est pas du tout le même à propos de Thomas. D'abord pour Thomas il n'est pas hendiadique, ce n'est pas deux mots pour dire la même chose, et nous verrons qu'il y a une différence qui est marquée entre Jean et Thomas, mais que cette différence demande elle aussi à être bien mesurée comme nous avons essayé de le faire jusqu'ici pour Pierre et Jean.

 

3) Versets 11-18. Marie-Madeleine et Jésus ressuscité

  • Femme qui cherches-tu, peinture de Peterson« 11Cependant Marie se tenait dehors près du sépulcre, et pleurait. Comme elle pleurait, elle se baissa pour regarder dans le sépulcre ; 12et elle vit deux anges vêtus de blanc, assis à la place où avait été couché le corps de Jésus, l'un à la tête, l'autre aux pieds. 13Ils lui dirent : “Femme, pourquoi pleures-tu ?” Elle leur répondit : “Parce qu'ils ont enlevé mon Seigneur, et je ne sais où ils l'ont mis.” 14En disant cela, elle se retourna, et elle vit Jésus debout ; mais elle ne savait pas que c'était Jésus. 15Jésus lui dit : “Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ?” Elle, pensant que c'était le jardinier, lui dit : “Seigneur, si c'est toi qui l'as emporté, dis-moi où tu l'as mis, et je le prendrai.” 16Jésus lui dit : “Marie !” Elle se retourna, et lui dit en hébreu : “Rabbouni !” c'est-à-dire, Maître ! 17Jésus lui dit : “Ne me touche pas ; car je ne suis pas encore monté vers mon Père. Mais va trouver mes frères, et dis-leur que je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu.” 18Marie de Magdala alla annoncer aux disciples qu'elle avait vu le Seigneur, et qu'il lui avait dit ces choses. »

Le deuxième épisode du matin est l'épisode de Marie-Madeleine que nous avons souvent lu et commenté. Il a pour caractéristique de comporter des étapes, des retournements, tout un cheminement, donc de façon volontaire il est opposé à la rapidité de regard de Jean. Non seulement Jean est rapide à la course, mais aussi il est rapide au regard. C'est pour ça que dans les représentations, on l'a mis parmi les quatre Vivants traditionnels qui ont été assimilés aux quatre évangélistes au Moyen Âge, et Jean est assimilé à l'aigle. Ça c'est une interprétation de l'art et de la méditation du peuple chrétien au cours des siècles suivants.

Les étapes de Marie-Madeleine sont très soigneusement décrites, et, dans les chapitres précédents, elles ont déjà été décrites comme cheminement de la foi. Nous n'avons pas affaire ici à un reportage qui récite des faits, mais l'auteur sait que Marie-Madeleine confesse la foi au Christ ressuscité en ce jour, et qu'elle sait ce qu'il en est de confesser la foi du Christ dans des conditions de cheminement.

Vous vous rappelez au chapitre 14, il y a premièrement le trouble et les pleurs, thème qui est repris au chapitre 16 dans la femme qui enfante[3]. Dans ces perspectives, j'ai l'impression que la femme[4] entre dans une symbolique à la fois d'être figure du multiple et figure de ce qui se déroule dans le temps, car nous trouvions les deux choses avec la Samaritaine au chapitre 4. La Samaritaine a tout un cheminement, mais en outre son parcours n'est accompli pleinement que lorsqu'elle a ramassé toute la ville avec elle, ville qui confesse Jésus dans sa véritable identité à la fin du chapitre. Ici de la même façon, Marie-Madeleine sera invitée par le Christ à aller chercher les frères. La Samaritaine prenait l'initiative d'ameuter la ville, ici c'est même une mission qui est donnée à Marie-Madeleine, la mission d'aller prévenir l'ensemble de l'humanité. Il faut toujours lire grand quand on lit saint Jean.

Le trouble et les pleurs donnent lieu à une recherche, et c'est le mot que nous avons ici : « Que cherches-tu ? » Et on lui pose la question deux fois. La bonne réponse à cette question, c'est la question « où ? », c'est-à-dire la réponse de quelqu'un qui veut être orienté. Nous avons vu que la question « où ? » est la question majeure dans l'évangile de Jean. La seule fois la question « que cherchez-vous ? » est répondu autrement que par « où ? », c'est au début de la Passion selon saint Jean. Ceux qui viennent chercher Jésus répondent « Jésus de Nazareth » et c'est mauvais, car ils viennent pour le prendre. D'ailleurs aussitôt ils tombent en arrière car c'est une sorte de théophanie de Jésus.

Marie-Madeleine, elle, a la bonne réponse : « Où l'as-tu posé ? » (d'après le v. 13).

Or elle se méprend puisqu'elle ne reconnaît pas Jésus dans celui qui est debout auprès d'elle. La raison profonde est simple, c'est qu'on trouve dans la ligne de ce qu'on cherche. Or elle cherche un cadavre. Il faut que Jésus l'appelle par son nom propre « Mariam ». Alors, renvoyée à se ré-identifier elle-même en son propre, elle peut reconnaître le propre de Jésus ressuscité, et elle lui dit : « Rabbouni ».

Il y a ici beaucoup de choses à noter. D'abord, en disant “Rabbouni” elle est invitée à se constituer disciple. Elle est même ici la disciple par excellence. Au pied de la croix il y aura deux autres disciples par excellence : Marie qui est la mère de l'écoute puisque qu' « elle garde toutes ces paroles en son cœur » (Lc 2, 19) ; et puis il y a Jean qui est le disciple par excellence. Ici donc on a Marie-Madeleine qui reconnaît le Ressuscité.

Elle le voit d'avoir entendu, ce qui est le processus de la foi. La foi vient par l'écoute, la foi est acoustique. Ce qui vient, vient comme une annonce, mais une annonce qui donne à voir, qui ouvre une perspective, qui ouvre un regard, et permet qu'elle puisse dire à la fin aux disciples : « J'ai vu le Seigneur », avec le verbe "voir" au sens fort, ce n'est pas un constat.

Ceci nous rappelle le commencement de la première lettre de Jean : « Ce qui était dès l’arkhê, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux … et que nos mains ont touché au sujet du Logos de la Vie (au sujet de l'affaire de la résurrection) ». Il s'agit de l'expérience spirituelle des apôtres et des témoins de la résurrection.

Saint Jean emploie le langage de l'entendre, du voir, toucher, trois verbes qui disent la même chose que le verbe "croire" chez saint Jean, mais qui sont ici dans un certain ordre car c'est entendre qui donne de voir. On peut se poser la question : est-ce le cas de Jean dans « il vit, il crut » ? Oui si nous lisons la suite du texte. En effet : « c'est alors qu'entra l'autre disciple… Il vit, il crut… Car ils ne savaient pas encore l'Écriture selon laquelle il fallait qu'il ressuscite d'entre les morts » (v. 8-9). Donc Jean a d'abord entendu le témoignage de l'Écriture. L'Écriture ici c'est ce que nous appelons l'Ancien Testament mais qui ne s'appelle pas ainsi puisque le Nouveau Testament n'est pas encore écrit.

Donc pour Marie-Madeleine aussi bien que pour Jean, il y a entendre et voir. Cependant il y a donc une chose insolite puisque nous avons vu que "voir" s'accomplit dans la proximité du toucher. En effet le sens de l'accomplissement c'est d'être proche. On est au propre de soi-même quand on est au bon proche avec autrui, c'est pourquoi on appelle autrui "le prochain".

Marie de Magdala, RupnikOn s'étonnera donc ici que Jésus dise à Marie-Madeleine « Ne me touche pas » (v. 17). Mais précisément ici ça signifie : « Ne me touche pas encore ». En effet dans cet épisode du matin nous ne sommes pas encore dans l'accomplissement plénier de la résurrection. Il lui manque que la résurrection ait atteinte et ressuscité la totalité de l'humanité. C'est cela qui est signifié quand il lui dit : « Je ne suis pas encore monté au Père » (v. 17). Cela peut paraître étrange puisque dans le premier christianisme, pour ce qui concerne Jésus, "monter au Père" et "être ressuscité" c'est la même chose. En fait la résurrection n'est pas pleinement accomplie tant que la totalité de l'humanité n'entre pas dans ce processus de résurrection. Et c'est ce qu'il lui dit : « Va vers mes frères et dis-leur que je monte vers mon Père qui est aussi votre Père… » (v. 17). Il est Fils de par la résurrection d'entre les morts, et nous pouvons dire « Notre Père » en tant que la résurrection nous atteint déjà en nous-mêmes. C'est un thème qui est constant chez Paul et chez Jean, sous différents aspects.

Ayant reçu sa mission, Marie-Madeleine s'en va annonçant aux disciples : « J'ai vu le Seigneur et il m'a dit ces choses » (v. 18). Remarquez ici le mot "annonçant (angelousssa)", mot de même racine que le mot évangile.

Nous avons souvent lu cet épisode, nous voyons une fois encore qu'il est extrêmement récapitulatif de choses essentielles.

Il s'agit en effet de l'essence de la foi puisque que nous savons que l'essence de la foi c'est accueillir la résurrection du Christ. Accueillir la résurrection du Christ, ça vient par une annonce, par le témoignage d'une expérience spirituelle. Cette annonce porte sur le « il est ressuscité » mais incluant que cette résurrection doit se déverser sur la totalité de l'humanité. Ça c'est le b-a-ba, les premiers mots de l'Évangile au singulier ; rien avant, et s'il le fallait, rien après… c'est-à-dire que, s'il y a ça, la foi est pleine, et s'il n'y a pas ça, la foi est vide. C'est ce que dit explicitement saint Paul : « Si Jésus n'est pas ressuscité d'entre les morts, la foi est vide » (d'après 1 Cor 15, 14). Nous savons ce qu'est la foi à la mesure où c'est l'accueil de la résurrection, accueil de la résurrection du Christ qui est proclamée et célébrée, mais qui n'est proclamée et célébrée que pour autant que l'annonce qui me le fait savoir commence à me ressusciter, pour autant que je participe à cette résurrection, à cette vie neuve qui n'est pas simplement reléguée à plus tard.

 

4) Versets 19-23. La venue de Jésus vers le disciples réunis à l'exception de Thomas.

Apparition du Ressuscité, Berna LopezEnsuite donc il y a l'épisode du soir.

  • « 19Le soir de ce jour, qui était le premier de la semaine, les portes du lieu où se trouvaient les disciples étant fermées, à cause de la crainte qu'ils avaient des Juifs, Jésus vint, se présenta au milieu d'eux, et leur dit : “La paix soit avec vous !” 20Et quand il eut dit cela, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples furent dans la joie en voyant le Seigneur. 21Jésus leur dit de nouveau : “La paix soit avec vous ! Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie.” 22Après ces paroles, il souffla sur eux, et leur dit : “Recevez le Saint-Esprit. 23Ceux à qui vous pardonnerez les péchés, ils leur seront pardonnés ; et ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus. »

« Le soir venu de ce jour, le premier de la semaine – le premier jour après le sabbat c'est le dimanche pour nous – les portes étant fermées du lieu où étaient les disciples par crainte des Judéens, vint Jésus, il se tint au milieu et il leur dit : “la paix avec vous”. Et ayant dit cela, il leur montra ses mains et son côté. Alors les disciples se réjouirent à voir le Seigneur. »

Nous avons ici les apôtres enfermés par peur. La présence de Jésus chasse la peur et transforme l'espace de peur en espace de paix et de joie : « Paix à vous ».

« Ils se réjouirent » : la joie dit la qualité d'espace qui est l'espace de Dieu. Une autre expression qui désigne "l'espace de Dieu", c'est "le royaume de Dieu", c'est-à-dire que c'est un espace régi.

L'espace c'est le spaciement, ce qu'il y a entre nous, ce par quoi on se distingue et se rapporte les uns aux autres. Autrement dit c'est le principe de différence et de distance. La différence c'est se porté de part et d'autre ; la distance ça se tenir de part et d'autre ; et la paix et la joie, c'est la bonne distance.

L'éloignement est la condition du s'approcher. L'approche qui n'est jamais pleinement accomplie est un "s'approcher". D'ailleurs une distance ou une différence qui serait totalement effacée serait une promiscuité et non pas une présence. On a là tous les termes du mot espace.

Il faut que nous pensions l'espace non pas du tout à partir de la représentation de la géométrie dans l'espace, mais à partir du spaciement du loin et du près en tant qu'expérience constitutive de notre être au monde. Il n'y a pas de "je" sans "tu". Il n'y a pas de "je" sans "tu" et sans la distance d'un "il". Cela peut constituer un "nous" par rapport à un "vous", qui peut être "un nous et un vous" d'hostilité, mais qui peut être aussi "un nous et un vous" d'hospitalité, d'accueil.

Nous ne savons pas bien penser ce qu'il en est de l'homme et de nous-mêmes. Nous sommes invités à revisiter avec attention tout cela. En effet j'ai dit qu'on n'identifie pas Jésus pour ce qu'il est sans se ré-identifier soi-même. Il faut découvrir en quoi nous ne sommes pas enclos dans notre identité biologique ni dans notre identité civile, mais qu'il y a un "je" profond auquel nous émergeons simplement par la parole de résurrection.

La foi est le commencement même de la résurrection. Recueillir le Christ ressuscité, c'est commencé à ressusciter. La parole qui dit « le Christ est ressuscité » est plus proche d'une parole qui fait vivre quelqu'un que d'une parole qui récite une anecdote ou une leçon. La parole « Jésus est ressuscitée » est véritablement entendue quand celui qui l'entend s'éveille à quelque chose de neuf en lui-même.

Et vous savez qu'il y a des paroles meurtrières et des paroles qui éveillent, qui donnent vie. Là nous sommes tout à fait dans l'étude de ce qu'il y a d'essentiel dans la foi.

 

5) Versets 24-29. La 2ème venue de Jésus et le cas de Thomas

  • Apparition à Thomas, Varghese, Malaisie« 24Thomas, appelé Didyme, l'un des douze, n'était pas avec eux lorsque Jésus vint. 25Les autres disciples lui dirent donc : “Nous avons vu le Seigneur.” Mais il leur dit : “Si je ne vois dans ses mains la marque des clous, et si je ne mets mon doigt dans la marque des clous, et si je ne mets ma main dans son côté, je ne croirai point.”

  • 26Huit jours après, les disciples de Jésus étaient de nouveau dans la maison, et Thomas se trouvait avec eux. Jésus vint, les portes étant fermées, se présenta au milieu d'eux, et dit : “La paix soit avec vous !” 27Puis il dit à Thomas : “Avance ici ton doigt, et regarde mes mains ; avance aussi ta main, et mets-la dans mon côté ; et ne sois pas incrédule, mais crois.” 28Thomas lui répondit : “Mon Seigneur et mon Dieu !” 29Jésus lui dit : “Parce que tu m'as vu, tu as cru. Heureux ceux qui n'ont pas vu, et qui ont cru !” »

Il y a donc le jour octave avec l'épisode de Thomas, Thomas qui est dans la figure du jumeau.

Vous savez que dans l'évangile il y a plusieurs figures référées à des relations familiales. Il y a d'abord la figure de la fratrie, qui commence avec Abel et Cain, et d'ailleurs le premier meurtre est un fratricide, cela n'est pas sans intention dans nos écritures. Il y a ensuite la figure de la filiation. Enfin il y a la figure de la conjugalité, car la conjugalité véritable est celle du Christ et de l'Ekklêsia c'est-à-dire de l'humanité convoquée. Déjà dans l'Ancien Testament Dieu est l'époux de son peuple d'Israël. Désormais le Christ est l'époux de l'humanité convoquée.

Ici donc on a la figure du jumeau. C'est parce que Thomas en hébreu signifie "jumeau". Et Jean prend bien soin de traduire le nom de Thomas en grec par Didymos qui signifie jumeau.

Ici les jumeaux sont le Christ lui-même et la totalité de l'humanité.

On est au huitième jour, donc on est après la grande semaine de toute l'histoire du monde. Et qu'est-ce qui se passe dans cette histoire du monde à propos du rapport de Dieu et du monde ? C'est du soupçon, du doute. Or il y a du bon doute et du mauvais doute. Celui de Thomas n'est pas bon puisque c'est un doute de chantage : « Si je ne mets pas mon doigt…, je ne croirai pas » (v. 25).

Il y a tout le péché du monde entre le premier jour et le dernier jour. En ce sens-là, du fait qu'il est pardonné, Thomas est la figure d'un accomplissement plénier qui est la proximité accomplie. Il est jumeau, c'est donc l'humanité dans la figure du jumeau, et c'est la même chose que l'humanité dans la figure de l'époux même si c'est une autre figure.

Autrement dit, le donner-à-voir qui est fait à Thomas est un donner-à-voir qui doit pardonner le mauvais doute du chantage. Tout le pardon que Dieu peut accorder à l'humanité est visé ici.

N'oublions pas que pour Paul comme pour Jean, le pardon est la plénitude du don, comme le parfait est la plénitude du fait.

Ce donner-à-voir est le pardon. Cela laisse intact le fait que « Bienheureux sont ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru ».

Thomas est bienheureux en son lieu aussi, il est pardonné. Mais cela ne le met pas cependant avant la figure de Jean qui est marquée par la promptitude, c'est-à-dire par la proximité du premier et du dernier, du premier et de l'eschaton.

L'autre différence entre Thomas et Jean qui est marquée ici, c'est que nous n'avons pas affaire à une hendiadys comme dans “il vit, il crut” puisqu'il y a des intervalles entre les verbes "voir" et "croire" dans les deux phrases : « ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru » ; « Tu as cru parce que tu m'as vu ». On sait que le "parce que" n'est pas nécessairement causal chez Jean[5], mais ici il prend tout de même cette dimension pour marquer que "voir" et "croire" ne sont pas deux mots qui disent la même chose puisque l'un conduit à l'autre. On peut même dire, si on veut, qu'il y a une causalité de l'un à l'autre : c'est le voir qui qui lui permet de croire.

« Parce que tu m'as vu, tu as cru », cela demande à être pardonné car ce n'est pas voir qui donne de croire, et même il y a ce qui est dit de Jean « il vit, il crut » (v. 8), c'est-à-dire que le voir et le croire c'est la même chose, c'est dans le même geste. Et d'ailleurs, le fond de la pensée de Jean c'est que ça n'est pas le voir qui donne de croire, mais c'est de croire qui donne de voir. De toutes les façons, le voir est donné dans un chemin. Le croire c'est l'ouverture vers le voir, dans le voir, c'est le commencement du voir. Entendre ouvre la perspective, entendre ouvre l'œil.

 

6) Versets 30-31. L'épilogue

  • « 30Jésus a fait encore, en présence de ses disciples, beaucoup d'autres miracles, qui ne sont pas écrits dans ce livre. 31Mais ces choses ont été écrites afin que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et qu'en croyant vous ayez la vie en son nom. »

Le texte poursuit : « Jésus fit encore beaucoup d'autres signes en présence de ses disciples, signes qui ne sont pas écrits dans ce livre. Ceux-ci l'ont été écrits en sorte que vous croyiez que Jésus est Christ, le fils de Dieu et que du fait de croire vous ayez vie dans son nom (dans sa propre identité). »

Vous avez ici la définition même d'un Évangile : « Ces choses sont écrites en vue de rendre possible le fait que vous les receviez par l'oreille, que vous les entendiez. » Un Évangile n'est pas un livre d'histoire ni un livre de dissertation ou de théorie ou de morale. L'Évangile est une annonce, une annonce d'une chose simple

« Ces choses sont écrites pour que vous croyez que Jésus est le fils » c'est-à-dire que vous croyez, que vous accueillez que Jésus est le Christ c'est-à-dire le Messie oint enduit du pneuma de résurrection, appelé à se déverser sur l'humanité – puisque tout ça c'est contenu dans le mot "Christ". Les mots Jésus et Christ sont deux titres qui ont des sens précis et il y a d'autres titres comme "Seigneur", Fils de Dieu…. Tant que vous essayez de percevoir le lieu secret qui dit tous ces titres, vous êtes au cœur de ce qui se donne dans l'Évangile, et par suite, au cœur de ce qui reçoit, étant entendu que "croire" signifie en premier recevoir la chose du Christ.

Le verbe croire ne peut être disjoint de ce qui est cru. Croire c'est recevoir la résurrection et en même temps c'est ressusciter moi-même. Croire me relève[6].

 

Nous aurions pu revenir sur ce que nous disions au début de l'année, à savoir que le mot croire est souvent employé au sens d'avoir une opinion, mais nous voyons bien que ce n'est pas le sens du verbe croire chez saint Jean.



[1] J-M Martin a animé une rencontre bimensuelle à Saint-Bernard-de-Montparnasse pendant trente ans. A ses côtés se tenait Maurice Bellet qui, lui-même avait animé juste avant une rencontre d'une heure. En septembre 2011, du fait que Maurice Bellet ne pouvait plus venir, J-M Martin a lui aussi arrêté ces rencontres. Il a continué d'animer ailleurs quelques rencontres avant de se retirer en province. C'est en octobre 2021 qu'il est décédé à Nevers, voir le tag décès JMM.

[2] Beaucoup disent que le disciple que Jésus aimait n'est pas Jean, mais J-M Martin a pris pour option d’identifier le disciple que Jésus aimait à Jean.

[6] En grec il y a deux verbes pour dire "ressusciter" : s'éveiller, se relever. Ici il est fait allusion au deuxième.