Lors de la session sur le Sacré, Jean-Marie Martin a parlé des dogmes à plusieurs reprises. Il a d'abord fait l'histoire du mot dogma, de son utilisation dans l'Eglise, et de l'origine du premier dogme au IVe siècle. Lors d'une autre séance il a apporté des précisions : le dogme ne révèle pas, en général il est défini en raison d'une erreur, c'est-à-dire qu'il préserve l'Écriture du risque de mésentente. Ensuite J-M Martin a regardé le peu de choses que constitue un dogme qui ne tient qu'en une proposition : un sujet, un verbe, un complément. Cela pose la question : faut-il continuer lier de cette façon les dogmes à la structure de base de la pensée occidentale, est-ce qu'on ne pourrait pas tenir compte des autres cultures qui ne pensent pas de cette manière ?

Concile de Nicée,

Les dogmes

 

La question des dogmes est extrêmement importante pour la question du sacré qui nous réunit, puisque nous avons à voir le statut de la parole par rapport à l'idée de sacré. Or il y a infiniment de distinctions à faire. Vous avez à apprendre en particulier que la parole dogmatique n'est pas structurellement sacrée. Cela ne veut pas dire qu'elle soit pour autant douteuse, mais elle n'est pas de l'ordre du sacral. La Sacra Scriptura, la Sainte Écriture, ou plus exactement l'Écriture Sacrée, est sacrée mais un dogme n'est pas sacré.

 

I – Premier aperçu sur le dogme

 

1) Histoire du mot "dogme" dans la société

On en vient maintenant à la notion de dogme. L'intelligence de ce que veut dire le mot dogme dans son histoire est passionnante, j'esquisse cela.

Le mot dogma ne se trouve pas une seule fois dans le Nouveau Testament, et l'écriture du Nouveau Testament n'est pas sur mode dogmatique, bien sûr, elle est essentiellement narrative, elle relève des paroles qui ne sont pas sur le mode du dogme.

Le mot dogma à l'origine.

D'où vient le mot dogma ? Au IIe siècle le mot dogma signifie « la pensée d'un penseur ». On le trouve par exemple dans Apulée de Madaure qui a écrit L'âne d'or, et aussi un petit opuscule De Platone et eius dogmate, c'est-à-dire « De Platon et de sa pensée (ou de sa doctrine) ». Donc le mot dogme est un mot commun.

Le mot dogma a plutôt un sens négatif dans le monde grec antérieur : il y a la connaissance vraie qui est l'épistêmê, et puis les opinions des humains qui sont des dogmata – bien que le mot dogmata ne soit pas prononcé sous cette forme-là, mais c'est un mot de la racine de dokeïn qui signifie sembler, opiner.

Ensuite dogma désigne le "système de pensée" (comme nous disons aujourd'hui), comme dans le titre du livre d'Apulée : le système de pensée de Platon. Voilà bien une œuvre du IIe siècle, parce que le IIe siècle n'est pas un siècle de penseurs, c'est un siècle d'écolâtres. Il y a de multiples écoles : ils récitent, ils ne lisent même pas de première main. C'est néanmoins le siècle où se développe l'Évangile. Et ce qu'il y a de plus vivant dans la pensée exigeante, c'est ce qu'ils appellent "l'aïrésis (la secte) des chrétiens", ou "l'école philosophique des chrétiens". En effet, premièrement, avant d'être pensée comme institution, ou même à partir du mot de religio au IVe siècle, l'Église a pu être considérée comme une école philosophique.

Par exemple saint Justin (première moitié du IIe siècle) raconte sa conversion. Il voulait connaître la vérité. Alors il va d'abord voir un stoïcien et il n'est pas convaincu. Il va ensuite voir un aristotélicien, et celui-ci commence par lui demander combien il va être payé. Donc ça le dégoûte, et il va voir une autre école. Ensuite il va voir une école de chrétiens, et là il commence à être intéressé. Alors, est-ce que c'est une fiction littéraire pour présenter la quête de Justin, ou est-ce vraiment sa biographie ? Ça n'a pas d'importance, mais ça montre bien le contexte. C'est vrai, par ailleurs, qu'il est passé du manichéisme au néoplatonisme avant d'être chrétien, mais dans son récit il présente cela systématiquement comme une quête d'une pensée parmi d'autres pensées.

Le deuxième sens du mot dogma.

Ensuite le mot dogma prend un sens un peu différent parce que c'est le terme par lequel on désigne l'édit impérial, ce qui est autre chose que la présentation de la pensée d'un penseur.

Or au IVe siècle l'empereur Constantin va favoriser l'Église en renversant la situation de persécution qui précédait[1]. Ce sera dans une perspective d'assimilation d'une certaine manière, avec les bienfaits d'une paix acquise, mais aussi tous les risques que cela comporte. Il ne faut pas caricaturer ces choses-là, elles sont l'histoire.

 En 325 se tient le concile de Nicée Ier qui est le concile de tous les conciles, le concile majeur, et on ne saurait jamais rendre grâce assez pour ce concile. Le Credo que nous récitons à la messe du dimanche est le Credo issu du concile de Nicée et du concile de Constantinople (en 381) joints.

Le concile de Nicée, qui est donc le premier, se fait grâce à l'empereur Constantin d'une certaine manière. Le Concile est une assemblée d'évêques et c'est l'empereur qui est capable de convoquer les évêques déjà répartis dans l'univers vaste de l'Occident et de l'Orient. C'est l'empereur qui préside au concile. C'est donc là qu'est défini le premier dogme.

Le sens du mot "dogmatique" tel que pour nous.

Pour nous la pensée dogmatique s'oppose à la pensée véritable, mais le mot dogmatique ne prend ce sens que lors des débats de la Renaissance (Montaigne…).

 

2) Le dogme dans l'Église

Il faudrait savoir qui, dans l'Église, est habilité à définir un dogme, et sur quelle matière il peut définir un dogme.

Et d'abord, quelle est la définition du dogme ? Le dogme consiste en une proposition : un sujet, un verbe, un complément ; tout ce qui est autour ne fait pas partie du dogme. De plus, ce n'est un dogme que si c'est annoncé comme tel.

Un dogme est donc une phrase minimale, mais c'est précisément une phrase sur le mode occidental. Un sujet, un verbe, un complément, ne croyez pas que ce soit la loi de toute écriture et de toute langue : c'est la grammaire occidentale !

Pourquoi y a-t-il des dogmes dans l'Église ? Je disais tout à l'heure que l'Écriture n'était pas dogmatique ; mais l'Occident est dogmatique. « Qu'est-ce que ? » Définition : sujet, verbe, complément. Voilà le dogma.

Le mode même du texte que nous essayons de lire (saint Jean) est configuré tout autrement. Mais l'Occident est dogmatique, surtout quand il est antidogmatique ! Il est dogmatiquement antidogmatique.

Pourquoi l'Église a-t-elle utilisé la forme dogmatique qui est beaucoup plus minimale et beaucoup plus nécessaire, inévitable… ? Parce que l'Occident l'exige, l'Occident le demande. L'Évangile s'adresse à l'Occident, et quand il s'adresse à l'Occident il faut bien parler la langue de l'Occident. Tout le risque est de passer d'une langue à une autre langue parce qu'une langue ce n'est pas simplement une manière de parler, c'est un mode d'être au monde.

 

3) L'origine du premier dogme dans l'Église

Concrètement les dogmes ne sont pas posés pour le plaisir de poser un dogme. Ils sont normalement toujours la récusation d'une proposition de quelqu'un[2]. Par exemple, quelqu'un lit l'Écriture mais la comprend mal, et il se met à la prêcher. Survient alors un service de régulation. C'est pourquoi les premiers dogmes contiennent souvent des anathèmes[3], c'est-à-dire qu'ils refusent une mauvaise lecture de l'Écriture.

Ce processus commence au IVe siècle. Comment est venue la question ? C'est à cause d'Arius, un prêtre de l'Église d'Alexandrie qui dit que Jésus n'est pas véritablement Dieu, mais qu'il est la grande première créature que Dieu a créée, qui est venue s'incarner dans l'homme Jésus : il y a une incarnation, cependant le Christ n'est pas Dieu. Mais si le Christ n'est pas Dieu, c'est toute la merveille de l'aspect trinitaire qui se trouve effacée.

Or l'arianisme s'était répandu dans tout le pays, et il était même majoritaire un temps par rapport à la foi catholique, Le concile de Nicée a arbitré, Dieu merci, parce que la Trinité est la chose la plus précieuse de l'Évangile, et il va dire que le Fils est "de même nature" que le Père. Mais en utilisant le mot "consubstantiel" (de même nature), il parle évidemment un langage d'Occident : substance, consubstantiel, ce sont véritablement des mots d'Occident.[4]

Et malheureusement, comme pour l'Occident la pensée trinitaire est une pensée offensante, on a dit : « c'est un mystère », ce qui donne un sens purement négatif et pauvre au mot de mystère. Et c'est le sens négatif qu'a pris le mot de mystère dans l'Occident. Un mystère c'est ce qu'on ne comprend pas, on laisse tomber et on dit « je crois », alors que le mot mystêrion est un mot précieux et beau qui a aussi une histoire, une histoire plus complexe encore que celle du mot dogma.

Il faut être sensible à ces fluences, à ces mouvements, à ces provenances des choses. Qu'est-ce qui, étant éventuellement caduque, est susceptible d'être réformé ?

 

II – Précisions sur les dogmes

 

J'ai déjà énuméré des traits qui contribuent à cerner ce qu'il en est exactement d'un dogme. Mais ça demande beaucoup de précisions qui paraissent mineures, et qui sont pourtant de grande importance.

 

1) Deux précisions sur le dogme

 a) La question de la révélation

Premièrement un dogme ne révèle pas. Dans la tradition la plus ancienne, la révélation est close à la mort du dernier des apôtres. C'est la formule qui est utilisée depuis toujours dans l'Église. Et la Révélation est essentiellement contenue dans la Sacra Scriptura (la Sainte Écriture). Il n'y a plus de révélation, la Révélation est faite pour tous les temps, elle est enclose dans l'Écriture.

Seulement, l'Écriture, il y a parfois plusieurs façons de l'entendre. Alors, à qui revient-il de l'entendre ? À tout chrétien, à tout christique. Y a-t-il des risques de mésentente ? Oh oui ! Et cela même pour quelqu'un qui parlerait la langue originelle dans laquelle elle est écrite. Ce n'est pas simplement un phénomène de traduction, puisque la première chose qui advient quand le Christ parle, c'est qu'on se méprend sur ce qu'il dit.

Il revient à tout chrétien de lire l'Écriture. Il est loisible de communiquer comment on l'entend, et c'est pour cela qu'il y a un service de vigilance, un service de garde. En effet, on peut entendre tout et son contraire, surtout dans un langage qui n'est pas d'un abord facile, encore moins pour des cultures plus lointaines. Si on communique un point de sa compréhension de l'Évangile et que cela se publie, prenne de l'ampleur, et si d'autres en   font autant de leur côté, ce sera le chaos le plus complet. On ne peut pas appeler ça une communauté. Pour cette raison, explicitement, comme nous l'avons lu au chapitre 21, l'Église a été pourvue d'un service de garde.

 

b) La fonction de préservation du dogme

J'ai commencé par « le dogme ne révèle pas ». Deuxième chose : le dogme garde, c'est-à-dire préserve l'Écriture du risque de mésentente. Cela au titre, non pas du mérite de l'intelligence du gardien, mais au titre d'un charisme qui lui est confié. Voilà donc un certain nombre de précisions.

 

2) Le dogme en lui-même

 Vous ne pouvez pas imaginer quelles précautions sont prises pour qu'il y ait dogme, combien sont exigeantes les conditions d'exercice d'un dogme.

 a) Définition d'un dogme

Un dogme est une proposition : un sujet, un verbe, un complément. Tout le reste n'appartient pas au dogme : les circonstanciels, les propositions adjacentes, les parenthèses éventuelles qu'il pourrait y avoir… Tout cela sert sans doute à intelliger la proposition principale, à la mettre en son lieu.

Ce type de définition est déjà un indice que nous sommes dans la gestion d'une vérité qui s'adresse à l'Occident, qui est formulée dans un langage d'Occident. En effet, c'est le vœu de la pensée d'Occident de répondre à la question « Qu'est-ce que ? » par « Ceci c'est ça » (un sujet, un verbe, un attribut).

Vous savez bien aussi que tout le raisonnement qui pourrait être ajouté à la proposition principale n'est pas "défini" dans sa validité, par exemple dans le cas où un texte de l'Écriture serait allégué pour souligner cette vérité, la validité de l'allégation n'est pas "définie". Un concile peut dire que, selon la parole de saint Jean, il faut conclure "cela", le cela est "défini", mais que ce soit selon la parole de saint Jean, ce n'est pas "défini", un lecteur peut très bien lire la parole de Jean autrement. Donc les raisons, les allégations, tous les entours de la définition du dogme, qui est strictement une proposition minimale, n'appartiennent pas au dogme[5].

Par exemple, le concile de Trente (milieu du XVIe siècle) dit que pour parler de l'eucharistie, le mot de transsubstantiation est bien choisi. En cela il ne "définit" rien, je peux ne pas être d'accord avec cela ; et, d'ailleurs, je ne le suis pas trop parce que le mot de substance est un mot d'Occident, ce n'est pas un mot à partir duquel j'essaie de repenser ce que signifie la vérité de la présence christique et comment l'entendre. Non, le mot de transsubstantiation a été choisi en ce qu'il répond à une question dans le langage d'une époque en se servant du langage de cette époque. D'autre part, définir le sens d'un mot n'est pas l'œuvre d'un concile.

Un concile, comme service de garde, au moins originellement, s'exprime généralement de façon négative, c'est-à-dire qu'il met en garde contre une mauvaise interprétation de peur qu'elle ne se divulgue. C'est donc véritablement un service de garde, du plus originaire. 

Bien sûr, parfois, les conciles en profitent pour faire bien d'autres choses. Explicitement par exemple, le concile de Vatican II n'a pas défini de dogme, apparemment. On n'en est pas sûr parce que le mot n'a pas été prononcé, mais il y a des moments où il hausse la voix en disant « nous professons explicitement que... », et on pourrait se demander : est-ce que ça veut dire que c'est la définition d'un dogme ? Mais non, c'est trop fréquent.

L'exégèse d'un texte de concile n'est pas facile à faire, il y a des jurisprudences, c'est extrêmement complexe. Il faut donc essayer de voir ce qui est requis ad minimum pour qu'il y ait effectivement dogme. Si le concile ne dit pas explicitement que c'est un dogme, on peut légitimement en douter.

Il y a donc des conditions exigeantes, rigoureuses, très minimales par rapport à ce qu'on imagine, la position étant généralement exprimée de façon négative. Le négatif de la position, à l'époque, s'exprime par le terme anathème, et là sont visés les grands hérésiarques. Il se trouve que, simultanément, c'est la pensée d'une personne de l'époque qui est adoptée comme étant lecture authentique, diffusable dans l'ensemble de l'Église[6], d'un texte de révélation, donc d'un texte d'Écriture.

 

b) Irréformabilité du dogme, qu'est-ce à dire ?

Autre caractéristique : un dogme est irréformable. C'est ce qu'on appelle le charisme d'infaillibilité pontificale[7]. Premièrement, qu'est-ce que cela veut dire ? Deuxièmement, comment cela s'exerce-t-il ?

1/ Le dogme est irréformable pour autant que la question dont il juge continue à se poser. Or l'histoire de la pensée n'est pas l'histoire des affirmations, c'est l'histoire des questions. Et rien ne court plus vite qu'une question. Or un dogme répond à une question. Par exemple la question qui s'est posée à propos de la transsubstantiation ne se pose pas aujourd'hui, parce que notre idée de substance ne correspond en rien à ce que veut dire le mot substance au Moyen Âge.

Donc le dogme est irréformable pour autant que la question continue à se poser. Or il est peu vraisemblable que la même question se pose longtemps sous la même forme, si on est bien attentif.

On croit facilement que l'humanité c'est l'histoire des réponses à la même question, alors que c'est l'histoire de la succession des questions qui se posent. Or si ce n'est pas la même question, ça ne peut pas être la même réponse. C'est une fiction que de penser que la réponse à une ancienne question continue de répondre pertinemment.

► Et qu'est-ce qui est susceptible de revoir la validité ?

J-M M : Un concile suivant.

 

 c) Faut-il continuer à exprimer le dogme dans la structure de base de la pensée occidentale ?

Je vous ai dit que le dogme était une proposition minimale : un sujet, un verbe, un complément. Mais le sujet est une invention de l'Occident.

Nous avons vu que le concile de Nicée introduisait le terme homoousios (de même substance, ou de même nature)[8]. Le mot ousia a, lui aussi, une histoire assez complexe. Le mot ousia vient du verbe éinaï (être), il désigne à l'origine une réserve[9]. Ousia pour Platon c'est "l'essence de", c'est-à-dire le « ce que c'est ». Pour Aristote, ousia c'est « ce qui est », todé ti, ceci que voici ; et en même temps il garde l'autre sens, donc il y a une équivoque à l'intérieur même d'Aristote.

Par ailleurs ousia correspond à un autre mot qui dit à peu près la même chose : hupokéiménon, le sous-jacent ou la réserve[10]. Mais le mot ousia glisse de sens entre la substance entendue comme sujet et la réserve d'être. Et la substance entendue comme sujet, c'est elle qui est hupokéiménon, ce qui donnera le sens de notre phrase en disant qu'une phrase comporte un sujet auquel on attribue quelque chose – si c'est un terme d'action, l'attribut est un complément – et l'ensemble du verbe et du complément s'attribue par le biais du verbe être à une substance[11].

humanité variéeVoilà la structure de base de la pensée occidentale. Ne croyez surtout pas que ce soit la seule possible, ni qu'elle soit la plus intéressante. Il y a des cultures dans lesquelles la pensée ne procède pas du tout de cette manière. Elle est accentuée par la question « qu'est-ce que c'est ? », ou « qu'est-ce que ? » qui est, comme je le disais, la question socratique.

Socrate s'adressait au bavardage athénien : « Vous dites ceci. Qu'est-ce que c'est ? ». C'est la question dominante. On comprend très bien qu'on passe rapidement à une métaphysique, à une logique c'est-à-dire ce qui règle la façon de parler, et de la logique à une grammaire. Et les traducteurs de la logique ainsi conçue sont les grands grammairiens latins (Quintillien…). Sur cette grammaire-là se sont formées toutes les grammaires du monde, même les grammaires des cultures qui ne sont pas structurées selon la grammaire occidentale ! Il faut bien savoir que ce mode de pensée, qui est l'épure de notre attitude ouvrant la parole, n'est pas universelle.

On peut penser ici aux langages d'Extrême-Orient par exemple, mais aussi à beaucoup d'autres. Il y a, à ce sujet, un célèbre dialogue Entre un Japonais et un qui demande. Celui qui demande c'est Heidegger, le professeur, alors que le Japonais est son élève. Le débat porte sur les premières articulations de la langue. C'est magnifique[12].

Il faut être conscient de cette différence-là. De façon plus sommaire, le pape n'est pas censé parler simplement aux humeurs des Français, car il y a les masses sud-africaines, il y a des Asiatiques qui commencent à s'intéresser au christianisme. Peut-il y avoir une parole qui dise la même chose pour toutes les oreilles ? Moi je dis non. Une parole mondiale est un leurre. Même si c'est une visée éventuellement dans la mondialisation, cela risque d'arriver presque, mais ce sera par un langage finalement assez étriqué, dépourvu de chair, un langage réduit à des relations sur le mode des relations mathématiques.

 

d) Dogmes définis sur un sentiment populaire

Je disais qu'un dogme était irréformable pour autant que la question continuait à se poser. Or l'histoire de la pensée c'est l'histoire des questions et non pas l'histoire des réponses. Par ailleurs, j'ai déjà noté que le dogme n'était pas défini en raison de la compétence théologique ou du caractère ou de l'humeur propre de la personne qui a reçu le charisme de garde.

On pourrait se demander : sur quoi se fonde-t-il pour décider d'un dogme quand ce n'est pas un concile où il y a tout de même un groupe de personnes[13]? On peut le conjecturer. Il peut prendre l'avis de théologiens qui sont auprès de lui, il peut évidemment faire appel à la prière, il peut se fonder aussi sur un sentiment populaire de la question qui durerait assez longtemps. C'est assez vague ce que je dis, mais il y a des dogmes définis qui ne sont pas dans l'Écriture en toutes lettres, et qui pourtant viennent à définition. En effet, il est estimé que le Christ ne peut pas laisser son Église errer sur un sujet important longtemps et dans de nombreux lieux.

C'est le principe argumentaire qui est à l'origine de la définition du dogme que vous estimez le moins, celui de l'Immaculée Conception. Évidemment, il n'y a aucune trace de cela dans l'Écriture, il se fonde, et c'est très intéressant, sur la supposition que l'Esprit parle, puisque ce n'est pas une définition sur la parole de Dieu mais sur une écoute de la parole de Dieu qui se diffuse. Son Église, le Christ ne la laisserait pas errer longtemps : ainsi pour le dogme de l'Immaculée Conception la considération porte sur plusieurs siècles. Par exemple saint Thomas d'Aquin, théologien du XIIIe siècle, ne croit pas à l'Immaculée Conception, mais déjà la piété populaire avait depuis longtemps envisagé cela.

Et je trouve très positif de révéler qu'il est dans l'esprit d'un pape, quand il est dans l'exercice de sa fonction, de pouvoir estimer que le Saint Esprit parle sans que ce soit une parole prononcée, qu'il peut parler à travers des attitudes, des dévotions qui revêtent une importance considérable. C'est un discernement difficile à faire. Il sait qu'il opère de par son charisme et du fait de l'attribution de l'infaillibilité qui s'exerce sur un point très précis.

Le dogme de l'Immaculée Conception est un excellent exemple, et il ne désigne pas du tout ce que vous croyez[14]. Il est même de la plus haute consonance avec les choses les plus essentielles de l'Évangile.

Je ne vais pas faire un discours sur l'Immaculée Conception, mon souci ici était de marquer sur quoi se fonde le pape. En général il ne le fait pas de sa propre théologie, et quelquefois d'ailleurs il y a eu des papes qui étaient ignorants. Jean XXII, celui qui a condamné les propositions de Maître Eckhart n'était vraiment pas une lumière ! Mais condamner des propositions n'était pas néanmoins une définition dogmatique.

 

e) L'activité de vigilance du pape

L'activité de vigilance du pape ne s'exerce pas seulement dans le cas extrême de la définition d'un dogme. Par exemple la condamnation de propositions peut être réformable. Nous en avons eu la preuve par la confession qui a été faite récemment à propos de la condamnation de Galilée : le pape a déclaré que cette condamnation n'avait pas de sens et était récusable.

Nous en étions à la question : sur quoi se fonde le pape pour définir un dogme ? Je n'ai répondu que partiellement à cette question, car tout ce que nous avons évoqué n'est pas ultimement ce qui autorise sa parole, ce qui lui donne autorité. Ce qui donne autorité au pape, c'est que la définition d'un dogme soit la mise en jeu d'un charisme qu'il a reçu pour interpréter la Parole, mais pas pour révéler quelque chose de nouveau.[15]



[1] En 313 l’Édit de Milan, par l’empereur Constantin, met fin aux persécutions des chrétiens sous l’Empire romain.

[2] Voir la fin de ce message sur un dogme initié sur la piété populaire.

[3] Par exemple au concile de Nicée : « Pour ceux qui disent : “ Il fut un temps où il n'était pas ” et “ Avant de naître, il n'était pas ”, et “ Il a été créé à partir du néant ”, ou qui déclarent que le Fils de Dieu est d'une autre substance (hupostasis) ou d'une autre essence (ousia), ou qu'il est créé ou soumis au changement ou à l'altération, l'Église catholique et apostolique les anathématise. »

[4] Sur le Credo issu de ce concile, on pourra lire certains chapitres de la session Credo et joie (tag CREDO).

[5] « Il n'est pas défini que soient pertinents les textes allégués pour prouver le dogme. Nous en avons des exemples : ainsi pour prouver censément qu'on peut connaître Dieu d'une façon naturelle, on a emprunté à Paul un passage du chapitre 1 de l'épître aux Romains, mais on en a fait une mauvaise lecture. Or cette mauvaise lecture, je peux la dénoncer, je peux impunément dire : « c'est une mauvaise lecture des Romains », parce que l'argument sur lequel repose le dogme n'est pas défini, lui, et ce quel que soit l'argument. » (Cycle Maître et disciple dans Chapitre V : Les deux figures de Pierre et Jean en Jean 21 ; L'héritage et le statut de la parole en Église  le 2) b) du II : Pourquoi des dogmes.).

[6] Par exemple le concile de Nicée se sert du Symbole de l'Église de Jérusalem du temps de saint Cyrille. Voir la session Credo et joie Ch. 4. Christologie des titres (Jésus, Christ, Fils unique...) et des gestes (né de la Vierge, a souffert...) dans le 1) du II.

[7] Voici le dogme de l'infaillibilité pontificale : « Nous enseignons et proclamons comme un dogme révélé de Dieu : Le pontife romain, lorsqu'il parle ex cathedra , c’est-à-dire lorsque, remplissant sa charge de pasteur et de docteur de tous les chrétiens, il définit, en vertu de sa suprême autorité apostolique, qu'une doctrine, en matière de foi ou de morale, doit être admise par toute l'Église, jouit, par l'assistance divine à lui promise en la personne de saint Pierre, de cette infaillibilité dont le divin Rédempteur a voulu que fût pourvue l'Église, lorsqu'elle définit la doctrine sur la foi ou la morale. Par conséquent, ces définitions du Pontife romain sont irréformables de par elles-mêmes et non en vertu du consentement de l'Église. Si quelqu'un, ce qu'à Dieu ne plaise, avait la présomption de contredire notre définition qu'il soit anathème. »

[9] Ousia, c'est d'abord la possession, les biens que l'on possède, le patrimoine. Il a ce sens dans la parabole du fils prodigue : «Il dilapida son bien (ousian) » (Lc 15, 13).

[10] En latin substantia vient de substare, être dessous ; en grec hupokéiménon désigne "ce qui se tient en dessous". Le sujet, su(b)-jet, sub-jectum, est le "ce qui est jeté en-dessous".

[11] « Toute la logique aristotélicienne (et par suite toute la grammatique) est fondée, comme lieu minimal de réflexion, sur la structure du sujet, du verbe et du complément. Donc l'affirmation dogmatique est censée être valide et valable partout et toujours, ce qui est d'une grande infirmité par rapport à l'infinie souplesse de ce que peut véhiculer une langue (ou les articulations d'une langue). Ça exclut le poème, ça se distingue de la narration, de l'histoire etc. Or l'Écriture n'est ni une dogmatique ni une histoire au sens occidental du terme (parce que ces distinctions vont ensemble). L'Écriture est même une réfutation de l'histoire : c'est l'avènement de l'eschaton (d'une nouveauté), et l'eschaton n'est pas contenu dans l'histoire. » (Cycle Maître et disciple fin du Chapitre V : Les deux figures de Pierre et Jean en Jean 21 ; L'héritage et le statut de la parole en Église  le 2) b) Pourquoi des dogmes.

[12] Il s'agit de « D'un entretien de la parole [entre un Japonais et un qui demande] », dans Acheminement vers la parole, trad. par François Fédier, Paris. Cf. Attente, nomination. "Pour servir de commentaire à Sérénité" de Heidegger

[13] « Les instances qui peuvent définir un dogme sont le pontife romain parlant « ex cathedra » c'est-à-dire sur une question qui relève de la foi ou des mœurs, précisément pour l'Église universelle, en tant que pasteur de l'Église universelle et avec la volonté de définir, ce qui explique l'expression ex cathedra – et l'ensemble des évêques, ou réunis en concile œcuménique (cf Vatican II) ou dispersés.» (J-M Martin).

[14] L'Immaculée Conception (ou la Conception Immaculée de Marie) fêtée depuis le Moyen Âge, est un dogme défini le 8 décembre 1854 par le Pape Pie IX. Ce dogme dit que Marie fut conçue exempte du péché originel On confond souvent cela avec la virginité de Marie, qui est un autre dogme promulgué pour la première fois au 2e concile de Constantinople en 553, mais présent déjà dans le Credo de Nicée. Pour J-M Martin cela est à mettre en rapport avec le fait que Jésus n'est pas descendu de l'humanité adamique de Gn 3. Cf la session Credo et joie, le commentaire de « A été conçu du Saint Esprit, est né de la vierge Marie » au deuxième partie, 2) du Ch. 4. Christologie des titres (Jésus, Christ, Fils unique...) et des gestes (né de la Vierge, a souffert...) .