Comment entendre les phrases de Jésus qui disent de se haïr soi-même, de se laver les pieds les uns les autres, d'aimer autrui comme soi-même ? Très souvent, nous les considérons comme étant normatives… mais alors nous sommes dans le malentendu, c'est ce que ne cesse de nous dire Jean-Marie Martin, spécialiste de saint Jean. Au-delà de nous inciter à découvrir notre malentendu, il nous propose des chemins pour approcher de bonne manière de ce dont il est question.

Voici des extraits de trois interventions de J-M Martin qui reprennent quatre paroles de Jésus données ici dans la traduction de nos Bibles (J-M Martin traduit parfois différemment) :

  • Au I : « Vous devez vous laver les pieds les uns les autres » (Jn 13, 14)
  • Au II : « Si vous m'aimez, vous garderez mes commandements » (Jn 14, 15) et « Voilà mon commandement qui est de vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés » (Jn 15, 12)
  • Au III : « Celui qui s'aime lui-même se perd, et celui qui se hait lui-même en ce monde se garde en vie éternelle » (Jn 12, 25)

 

L'Évangile est parole d'éveil et non parole normative

 

I – "Vous devez vous laver les pieds les uns les autres"

  • « 13Vous m'appelez "le Maître et le Seigneur" et vous dites bien, car je le suis. 14Dès lors, si je vous ai lavé les pieds, moi le Seigneur et le Maître, vous devez vous aussi vous laver les pieds les uns aux autres ; 15car c'est un exemple que je vous ai donné : ce que j'ai fait pour vous, faites-le vous aussi. 16En vérité, en vérité, je vous le dis, un serviteur n'est pas plus grand que son maître, ni un envoyé plus grand que celui qui l'envoie. » (Jean 13, traduction TOB)

 « 14… Vous devez (ophéilété) vous laver les pieds les uns les autres… » Le "vous devez" n'est pas un ordre, mais désigne une nécessité. De même, souvent chez Jean, le ophéleïn (il faut) n'est pas un “il faut” de commandement, mais c'est la belle nécessité ; par exemple en Jn 4, 4 : « 4Il faut que nous œuvrions les œuvres de celui qui m'a envoyé. »

« 15Je vous ai donné un hupodéigma (une monstration parlante, un dire monstratif) en sorte que, comme j'ai fait, vous aussi vous fassiez. » (Traduction J-M Martin)

Le mot hupodeigma qui est souvent traduit par "exemple", se traduit chez nous par un "dire", mais un "dire monstratif". C'est au cœur du dire qu'il y a « voici ». Le dire, en ce sens-là, est celui qui donne à voir, c'est-à-dire qu'il indique avec son index, ce qui est justement "voi-ci", vois ici. C'est la parole qui donne de voir, on ne voit que dans la parole. Le moment monstratif de la parole est un moment essentiel de la parole.

Le mot "exemple" se trouve en mathématiques, en grammaire, mais c'est un mot sur lequel on ne réfléchit pas, on sait trop bien ce qu'il veut dire ! Or ce que nous nommons "exemple" n'est pas un exemple au vrai sens du terme. De même la vraie imitation n'est pas du mimétisme. Tout ceci pour vous dire que ces thèmes-là ont un sens, mais un sens subordonné dans l'Évangile.

En aucune façon le Christ n'est d'abord un exemple ou un modèle, surtout au sens non pensé et usuel de ces termes. Il n'est pas le modèle du salut, il est le sauveur. Bien sûr, d'être sauveur fait qu'il "montre" ce qu'il en est de sauver, son comportement dit quelque chose. Mais je n'ai pas à être le Christ, j'ai à être "en" Christ. Sa position singulière fait qu'il n'est pas simplement un modèle, qu'il n'est pas simplement un prophète etc. Bien sûr ce sont des structures possibles, mais le Christ a, dans l'humanité, une position singulière, unique, inimitable et irremplaçable, insubstituable. Le Christ n'est pas premièrement un modèle à imiter, et en plus il est ultimement inimitable, n'essayez pas[1].

« … en sorte que, comme (kathôs) j'ai fait, vous aussi vous fassiez. » Le mot kathôs signifie "comme", mais ici c'est plutôt "selon que". Je dis souvent que les articulations ne sont pas toujours signifiantes en notre sens dans les textes de Jean, mais kathôs (selon que), chez Jean comme chez Paul, est éminent.

Par exemple kathôs indique l'articulation des versets 3 et 4 de Éphésiens 1 ; « le Père nous a bénis dans les lieux célestes dans le Christ, 4selon que (kathôs)… »

  • le verset 3 dit la résurrection : « le Père nous a bénis – c'est par la parole “Tu es mon fils” – dans les lieux célestes – désignation de la résurrection en symbolique spatiale – dans le Christ » ;
  • le verset 4 dit la référence à Genèse, l'introduisant par kathôs (selon que), petit mot décisif que les traductions omettent pourtant facilement : « selon qu'il nous a choisis en lui avant la constitution du monde (qui est figurée comme la délibération : Faisons l'homme)»

« En sorte que comme j'ai fait, vous aussi vous fassiez. »Le "comme" ici n'est donc pas à prendre au sens où il s'agirait d'imiter ce qu'a fait le Christ. Il est plutôt à entendre comme dans la phrase : « Les yeux de cette fille sont bleus comme ceux de sa mère » où il a un sens générique et génétique.

 

Lève-toiJésus dit : « Vous devez (ophéilété) vous laver les pieds les uns les autres »,mais ce geste n'a pas été repris sacramentellement par l'Église. À partir d'un certain siècle, il existe une liturgie du lavement des pieds, mais elle appartient plus à une sorte de théâtre d'initiation à la lecture évangélique, qu'à une réalité proprement sacramentelle.

Par ailleurs il faut bien voir que la parole du Christ n'est pas une parole de commandement, c'est une parole qui donne ce qu'elle dit. Par exemple, lorsque Jésus dit au paralysé : « Lève-toi, marche » ce n'est pas un commandement, ce n'est pas un ordre, c'est une parole donnante, c'est une parole qui fait qu'il se lève et qu'il porte son antique passivité et qu'il marche librement.

Sa parole donne ce qu'elle dit, mais elle le donne à l'heure où l'écoute se fait. Entendre la parole, ce n'est pas être documenté sur la marche. Entendre la parole, c'est se mettre debout. La parole du Christ est une parole donnante, elle est effectivement donnante pour la totalité de l'humanité. Elle est effectivement donnante c'est-à-dire que mon écoute de l'Écriture est authentique à l'heure où cette écoute met en œuvre mon être profond, où cette écoute me change.

 

II – Garder la Parole et s'aimer mutuellement sont-ils des normes à appliquer ?

  • NB : Ici on ne regarde que Jn 14, 15, mais il faudrait voir les versets qui suivent, car la présence du Ressuscité donne lieu à quatre formes dont on n'a ici que les deux premières.

« Si vous m'aimez, vous garderez mes commandements » (Jn 14, 15, traduction Bible de Jérusalem)

Faisons d'abord plusieurs remarques.

1/ Il y a une première façon de lire : « Si vous m'aimez bien, alors vous mettrez en pratique mes commandements... » Dans cette lecture, nous n'avons fait qu'ajouter un mot articulaire : "si… alors", "en conséquence"... C'est toujours implicitement nous qui introduisons des mots articulaires : « Si vous m'aimez bien… en conséquence vous pratiquerez mes commandements. » Ce texte alors est d'une banalité étonnante du point de vue de la structure. […]

Or, je vous ai souvent dit que chez saint Jean[2], les causales ne sont pas des causales, les finales ne sont pas des finales, les conditionnelles ne sont pas des conditionnelles. Par exemple le mot grec hina, qui signifie "afin que", ne signifie évidemment pas "afin que" dans bien des cas chez saint Jean, il correspond souvent au ’asher hébraïque, et donc, pour entendre un texte de Jean avec une proposition finale, il faut entendre dans une certaine égalité les différents termes. De même ici avec la conditionnelle (“si… alors…”) : “vous m'aimez" et “vous garderez mes commandements” disent le même, évidemment dans une certaine différence.

2/ Le verbe aimer (agapan) n'est pas à entendre au sens sentimental. Il faut plutôt ici l'entendre du côté du soin. Par exemple au chapitre 15, Jésus dit : « 1Je suis la vigne, la vraie, et mon Père est le vigneron. » Le vigneron c'est celui qui soigne sa vigne, et donc le rapport Père / Fils est lu dans le rapport du soignant et du soigné. La notion de soin est première dans l'Évangile, et le soin se dit agapê, c'est pourquoi Jésus peut dire dans le cours du chapitre 15 : « 9Selon que le Père m'a aimé – voilà le thème de l'agapê – moi je vous ai aimés.».

3/ Le verbe garder (têreïn) utilisée par Jésus a des sens multiples. Il y a un autre mot pour dire garder, phulasseïn qui concerne la garde (phulax) du troupeau. Têreïn, c'est la garde au sens du shâmar hébraïque. On le traduit parfois par "mettre en pratique" : mon Dieu quelle horreur ! « Garder » c'est « laisser que se déploie », c'est avoir égard, regard à quelque chose. C'est soin et préservation de quelque chose (par exemple la garde de la parole). Ce verbe "garder" est un des verbes majeurs du chapitre 17 de Jean où se trouve la prière de Jésus, avec le verbe « donner » qu’on trouve 17 fois dans ce chapitre 17. Donner et garder ne sont pas ici des contraires, mais ils se conditionnent, ils s’appartiennent.

4/ Le mot entolê a le sens de "commandement" dans le grec courant de l'époque. Seulement le mot commandement, à notre oreille, implique quelque chose qui est récusé ou réfuté notamment par Paul, mais aussi par Jean. Ce sont des choses que nous avons étudiées à d'autres moments et même ici. L'Évangile est l'ouverture d'un espace de don et la parole est donnante. La parole de Dieu n'est pas une parole qui dit : « tu dois », c'est une parole qui donne que je fasse. Et le don est l'essence même de l'espace de l'Évangile, ce qui est expliqué par Jean en ceci que ce n'est pas un espace de prise violente, et ce n'est pas non plus un espace de droit et de devoir. Or le mot de précepte ou de commandement sonne à notre oreille comme un espace de droit ou de devoir. Je traduis par "disposition" car une disposition, c'est la donation de notre avoir-à-être, ce qui est déterminé pour nous, ce qui détermine notre être. Par exemple l'agapê est une détermination fondamentale de l'avoir à être de l'homme c'est pourquoi Jésus peut dire : « Voilà ma disposition (entolê) : vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés » (Jn 15, 12).[3]

La deuxième partie du verset 15 signifie donc : « vous garderez ma disposition ».

De plus, d'après le v. 23 : « Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole », donc "garder ma disposition" c'est la même chose que "garder ma parole".

 

Tout le contexte dans lequel se trouve ce verset concerne la présence du Christ

Voici par exemple une proposition de traduction :

« D' "avoir égard (ou soin) pour moi", c'est la même chose que "garder ma parole" ».

Autrement dit, les deux disent le même. Que l'agapê (le soin) soit la garde de la parole, c'est évident puisque la parole essentielle c'est « Tu aimeras ».

D'après ce verset, la présence du Ressuscité se nomme : "avoir soin" (ou égard à lui) ; "tenir en garde sa parole".

Ce qui est extrêmement important, c'est que de dire le même, de par la différence de structure, cela change tout le sens des termes. Autrement dit,

  • agapê ne se pense plus à partir "d'aimer bien" (c'est pourquoi j'ai traduit par "avoir égard ou soin") ;
  • "commandement" ne se pense plus à partir de "devoir" (j'ai traduit par "disposition") ;
  • "garder" (ou tenir en garde) ne se pense plus à partir de "mettre en pratique" – mettre en pratique un commandement ou une théorie ;

Cela laisse la résurrection faire fermenter le vocabulaire. À l'inverse, le lexique ou le dictionnaire, c'est-à-dire la définition, c'est ce qui interdit cette fermentation. C'est pourquoi lire c'est toujours œuvrer, toujours accomplir l'acte maintenant de s'approcher d'un texte. Et cela est beaucoup plus important que de faire une traduction parfaite.

 

► Je ne comprends pas en quoi l'agapê et la garde des dispositions (ou la garde de la Parole) sont la même chose.

J-M M : La mort du Christ est quelque chose qui contient en soi l'invitation à entrer dans un espace d'agapê, mais en plus Jésus a donné cette invitation dans une parole : « Aimez-vous les uns les autres ». C'est donc à la fois compris dans la geste du Christ, et en plus le Christ a pris soin de nous le "disposer", non pas d'en faire un précepte mais d'en léguer la disposition de parole : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ».[4]

 « Tenir en garde » ne signifie pas garder pour soi de façon jalouse, ça signifie d'abord quelque chose comme prendre garde, donc être attentif, et aussi garder la garde c'est-à-dire demeurer dans une attention, dans une écoute. Garder la parole « Aimez-vous les uns les autres », c'est la laisser venir en moi comme parole entendue, c'est donc l'entendre, mais c'est aussi la laisser prendre tout l'espace, c'est la laisser habiter la totalité de mon être. C'est par l'oreille qu'on écoute, ce qui est entendu va au cœur, et de là, si c'est gardé, ça part dans la main qui donne et qui reçoit, dans le pied qui marche (marcher est une façon de dire la pratique), dans les lèvres (donc la parole), etc. Il y a une symbolique profonde de l'être humain dans toute la Bible qui parle du cœur, de la bouche, des mains, des pieds pour désigner la totalité de l'homme dans ses différentes acceptions.

Il me semble que l'Évangile n'est pas constitué par une distinction entre une doctrine et une pratique (une morale). Je dis ceci non pas pour effacer ce qui est visé (mal visé peut-être) par la morale, mais c'est pour le retrouver dans une autre lumière.

Là il faut regarder le véritable sens du terme "garder". Par exemple « garder la disposition » pourrait être traduit par « mettre en pratique le précepte » mais cela ne semble pas de la bonne intelligence ; pour autant ça ne veut pas dire que la parole est une parole que j'entends au sens banal et puis je me repose dans le fait de l'entendre.

 

III – Faut-il se haïr soi-même ? (Extrait de Jean 12, 20-33)

  • « 20Il y avait là quelques Grecs, de ceux qui montaient pour adorer pendant la fête. 21Ils s’avancèrent vers Philippe, qui était de Bethsaïde en Galilée, et ils lui firent cette demande : "Seigneur, nous voulons voir Jésus." 22Philippe vient le dire à André ; André et Philippe viennent le dire à Jésus. 23Jésus leur répond : "Voici venue l’heure où doit être glorifié le Fils de l’homme. 24En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il demeure seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. 25Qui aime sa vie la perd ; et qui hait sa vie en ce monde la conservera en vie éternelle. 26Si quelqu’un me sert, qu’il me suive, et où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu’un me sert, mon Père l’honorera.» (Bible de Jérusalem)

Le verset 25 fait difficulté, non seulement il est insolite et difficile à entendre, mais aussi il présente un caractère sinon répulsif, du moins peu recevable ; il pose problème : « Celui qui chérit sa psyché (celui qui s'aime lui-même) se perd, et celui qui hait sa psyché (qui se hait lui-même) en ce monde, se garde pour la vie éternelle. » Dans un premier temps nous prenons ce verset tiré hors de son contexte pour bien percevoir les difficultés qu'il présente à notre écoute. [Voir ces réflexions dans Jean 12, 20-33]

 

Dans un deuxième temps nous prenons le texte à partir de son début. Ce verset est dans un contexte, il est dans un chemin de pensée, et de marcher ce chemin conduira à une intelligence du verset autre que celle que spontanément peut-être nous lui reconnaissons quand nous l'entendons tout seul. […]

"Seigneur, nous voulons voir Jésus." En lisant de façon distraite, on pourrait dire : « voilà des gens qui veulent parler à Jésus » … peut-être… mais Jean entend cette parole dans un sens essentiel. Il va indiquer ce que signifie "voir" (horan) Jésus, et en plus ce que signifie "vouloir voir" Jésus. […]

Au sens plein, voir (horan), c'est voir Jésus dans sa dimension de résurrection qui s'appelle aussi la gloire, ce par quoi il est le pleinement visible du Père, donc ce par quoi est glorifié le Père. […]

Voici les trois phrases des versets 24-26 :

  • 24Amen, Amen, je vous le dis, si le grain de blé ne tombe en terre et ne meurt, il demeure seul, mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruit.
  • 25Celui qui chérit sa psychê la perd (Celui qui s'aime lui-même se perd), et celui qui hait sa psychê (celui qui se hait) en ce monde la garde en vie éternelle.
  • 26Si quelqu'un me sert, qu'il me suive et où je suis, là aussi mon serviteur sera. Si quelqu'un me sert, mon Père l'honorera.

Il faut tenir le fil des trois car elles sont colorées les uns par les autres… il nous faut entendre chaque phrase dans le mouvement qui la porte….

1/ La première phrase reste dans le champ symbolique vaste et complexe du blé, de la semence. […] Il faut être très attentif au champ symbolique évoqué par une expression comme « il porte beaucoup de fruit », ce n'est pas l'idée que nous en avons qui peut nous permettre de comprendre le texte, car la symbolique est vaste et complexe et elle obéit à des lois.

Ce qui est mis en évidence dans « si le grain de blé ne tombe en terre et ne meurt, il demeure seul, mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruit », c'est que le tomber en terre qui est un mourir, désigne ici le Christ lui-même. Tous les versets sont à prendre premièrement du Christ lui-même et non pas comme une théorie sur ce qu'il en est de l'homme. C'est à partir de ce qu'il en est du Christ qu'ils se donnent à entendre dans leur signification par rapport à nous.

2/ Par ailleurs nous avons ici une désignation de ce en quoi consiste la mort : l'ensevelissement, la tombée en terre. Quand saint Jean écrit cela, il n'écrit pas une comparaison (de même que le grain de blé… de même…). Quand il parle du grain de blé, il parle du Christ. Ça c'est l'écriture johannique, c'est-à-dire le fait qu'il n'y a pas d'abord l'élément du récit et puis ensuite l'élément supérieur d'interprétation. C'est à l'intérieur de ce qui est dit dans le récit que travaille le texte. […]

3/ Dans le verset qui nous occupe, les mots "mort" et "vie" changent de sens :

  • Si le grain de blé ne meurt pas, il vit d'une vie qui est en fait une mort car il reste seul, le mot monos (seul) étant alors pris en un sens négatif, en un sens privatif, et c'est cela qui est en fait une mort : mourir ici c'est la solitude ;
  • par contre si le grain de blé meurt, il vit : et il vit en cela qu'il n'est pas seul (monos) mais en ce qu'il enclot en lui la totalité du fruit, la multitude du fruit.

L'opposition ici est entre monos (seul en un sens négatif) et les multiples, ce n'est pas la bonne opposition du Monogène (fils un et unifiant) et des multiples où il y a identité entre le monos du Monogène (du Fils un) et les enfants multiples. Dans notre texte c'est l'opposition entre le monos négatif et la fécondité ; il y a identité entre la solitude et la stérilité (c'est-à-dire la non-production).

La mort qui est solitude s'oppose à la mort du grain de blé qui est fructification (pour lui sa mort est sa vie). Donc l'opposition est entre deux états, un état de solitude stérile et un état de mort féconde, mais il n'y a pas d'opposition entre les deux mots de mort et vie entendus au sens banal.

Et en fait il y a quatre termes et non pas deux :

  • la vie empirique et la mort empirique où la vie est toujours déjà dans la mort ;
  • la mort christique qui est vie.

Attention, il ne s'agit pas d'entendre "la vie éternelle" du verset 25 comme venant plus tard puisque que « l'heure vient et c'est maintenant. »

 

D'une part ce logion du verset 24 nous donne l'indication sur ce qui est à méditer en premier, il nous aura préparé à entendre le logion 25.

D'autre part nous sommes conduits à entendre le logion du verset 25 (se haïr soi-même) comme une réponse à la question posée par les Hellènes, c'est-à-dire à l'entendre premièrement du Christ, de la christité, et il n'est pas indemne de risque de perversion s'il s'entend à partir d'ailleurs que de la résurrection.

Il s'agit ici de quelque chose de radicalement nouveau et de jamais acquis, cela ne peut constituer une norme ou un constat, mais il s'agit d'une parole d'éveil.

Les paroles de l'Évangile ne sont pas des paroles normatives, ce sont des paroles d'éveil de quelque chose qui n'est jamais acquis. C'est pour cela d'ailleurs que vous ne pouvez pas connaître les frontières qui séparent ceux qui entendent ces paroles et ceux qui ne les entendent pas. Il est très important de les tenir comme toujours à entendre, toujours à venir … autrement c'est ouvrir l'espace de la méprise et des perversions.

La parole de l'Évangile ne doit pas s'entendre dans un champ psychologique, et c'est une parole qui ne doit jamais être assimilée à une norme, l'Évangile n'est pas normatif.

► Pourtant, dans les sacrements, il y a des règles.

J-M M : Les règles ne sont pas constitutives des sacrements. La preuve, c'est que les chrétiens dans leur histoire ont emprunté leur législation au droit romain ; cette législation ne fait pas partie de la parole de Jésus[5].

Alors attention, je ne dis pas qu'il faut supprimer les normes… elles sont l'invention de la sociologie, de la psychologie, et pour vivre en société il faut des normes. Pour autant, quand vous prenez les normes, vous ne prenez pas l'Évangile. L'Évangile est même le monde de la levée des normes ! L'Évangile ne constitue pas une culture qui serait mieux normée que les autres.

Il faut bien voir que la fréquentation de n'importe quel verset de Jean ouvre à des questions qui sont des questions urgentes pour nous aujourd'hui.

 

Comme je l'ai dit, c'est en méditant le grain de blé qu'on peut aborder le verset 25 suivant : « Qui s'aime soi-même… » Je ne veux pas trop y revenir maintenant parce qu'on l'a déjà vu[6]

 

Au verset 26 on trouve le mot akolouthein (suivre, accompagner) qui est un des deux mots fondamentaux du disciple, l'un concernant l'oreille, et l'autre concernant les pieds : entendre et suivre (marcher avec).

Il est important de préférer la traduction "marcher avec" plutôt que "suivre" pour plusieurs raisons. D'une part "marcher avec" ne dit pas une imitation mais la proximité, et c'est bien marqué ici : « où je suis, là sera aussi mon serviteur » – nous sommes dans le “Où ?” qui est la question fondamentale de Jean[7]. D'autre part la proximité est ce qui constitue le proche ou le prochain, et cette proximité qui a le sens de la bonne mêmeté et de la bonne unité n'est pas à penser sur le mode de l'unité compacte, inerte. La proximité induit la mêmeté, mais ici nous ne sommes pas (et nous n'avons jamais à être) dans un terrain où il s'agirait en premier de l'imitation de quelqu'un. Le Christ n'est pas premièrement fait pour être imité et il n'y a probablement rien de plus mortel que la volonté d'imiter. Que ce soit mortel psychologiquement, c'est très facile à percevoir, et que ce soit mortel spirituellement cela c'est plus sournois, cela se cache dans quelque chose comme une volonté d'égalité… or s'égaler à Dieu c'est le péché par excellence !

Il y a ici la nécessité d'un retournement de mon désir, de mon vouloir voir. Dans la façon dont nous sommes constitués, vouloir voir c'est vouloir posséder, c'est vouloir pénétrer, deux verbes qui disent le connaître pour le meilleur et pour le pire. Or, pour qu'aux Hellènes il soit donné de voir Jésus pour ce qu'il est véritablement, il faut que leur soit donnée simultanément une autre qualité de leur vouloir.



[1] Xavier-Léon Dufour interprète dans le même sens que J-M Martin : « Par le terme hupodéigma, Jésus ne propose pas tant un exemple à suivre dans l'ordre moral, il enseigne que c'est là une monstration au sens où "le Père montre au Fils tout ce qu'il fait" (Jn 5, 20). Cette monstration a même la valeur d'un don, comme le fait entendre la particule kathôs, qui ne signifie pas simplement "comme" au sens de comparaisons, mais pose une relation d'engendrement. On pourrait paraphraser : “en agissant ainsi, je vous donne d'agir de même.” » (D'après Agir selon l'Évangile.).

[2] J-M Martin était en train de lire saint Jean, donc il n'a cité ce jour-là que saint Jean, mais en fait il l'applique à de nombreux autres textes, voir les exemples qui suivent.

[4] Voir ce qui est dit sur le mot "comme" dans la note 1.