En début d'année, dans son cours à l'Institut Catholique de Paris en 1980, Jean-Marie Martin a fait une courte lecture de ces versets en mettant en lumière les présupposés de notre écoute spontanée du texte, et il a proposé un chemin pour une autre lecture. En particulier, par l'examen des verbes du texte, il a montré que "croire c'est manger" et il a souligné que le texte nous propose de partir du Christ pour entendre ce qu'il en est de Dieu. En passant il a proposé de prendre distance avec la façon d'enseigner qui ne respecte pas le texte quand celui-ci dit que nous sommes tous théodidactes (enseignés par Dieu).

D'autres messages du blog méditent ce texte dans le cadre de rencontre ou de session (cf. Jean 6, 41-51 « Je suis le pain de la vie » et la transcription de la session dans le tag JEAN 6.)

 

Jean 6, 44-51

 

  • « 44Nul ne peut venir à moi si le Père qui m'a envoyé ne l'attire, et moi je le ressusciterai au dernier jour. 45Il est écrit dans les prophètes : “Tous seront instruits par Dieu”. Quiconque entend ce qui vient du Père et reçoit son enseignement vient à moi. 46C'est que nul n'a vu le Père, si ce n'est celui qui vient de Dieu. Lui, il a vu le Père. 47En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit a la vie éternelle. 48Je suis le pain de vie. 49Au désert vos pères ont mangé la manne, et ils sont morts. 50Tel est le pain qui descend du ciel, que celui qui en mangera ne mourra pas. 51Je suis le pain vivant qui descend du ciel. Celui qui mangera de ce pain vivra éternellement. Et le pain que je donnerai, c'est ma chair, donnée pour la vie du monde. »

Multiplication des pains, Speyerer

 

Ce texte sera pour nous l'occasion d'entendre mieux d'abord l'expression "croire" puis "Dieu" et "Jésus-Christ".

On a le verbe "croire" au verset 47 : « Celui qui croit à la vie éternelle ».

 

Voyons l'ensemble des termes de ce passage :

  • venir vers ;
  • se tenir debout (je le ressusciterai) ;
  • entendre ;
  • manger (je suis le pain de la vie ; celui qui mange de ce pain…).

Ce sont là de simples verbes du corps.

 

Remarques préalables sur trois distinctions qui pourraient intervenir dans la façon d'aborder ces verbes.

La distinction du corps et de l'âme nous obligerait à répartir ces verbes : des verbes du corps comme manger, venir, et puis des verbes de l'âme comme croire. Mais il n'y a nulle distinction de ce genre ici. À l'intérieur du verbe "entendre", la même distinction nous obligerait à distinguer ce qui relève de l'intelligence (je vous entends) et ce qui relève de l'oto-rhino-laryngologiste.

Par ailleurs, ces verbes du corps nous pourrions être contraints de les considérer comme des vagues images, de vagues figures, en réservant la vérité du concept pour les termes de la pensée. C'est ici que s'introduit une autre distinction, familière chez nous, la distinction de l'image (éventuellement poétique) et du concept. Et cette distinction qui a son histoire, ses moments d'émergence, survit dans le banal à la mesure où le poétique en général est flou, et le concept est rigoureux.

Une autre distinction serait subrepticement glissée par nous dans le texte, la distinction entre le profane et le sacré. Pour nous, "marcher" est de toute façon d'une réalité profane qui peut être prise comme une image éventuelle de l'idée de venir vers le Christ ; par contre, "manger", nous savons bien que cela désigne un sacrement – c'est l'eucharistie –, et un sacrement nous savons bien ce que c'est, cela appartient au sacré. Voilà ce que nous risquons d'introduire dans le texte.

Donc nous avons introduit dans ces verbes des structures répartitrices qui les classent en fonction d'un certain nombre de présupposés qui sont la distinction du profane et du sacré, la distinction de l'âme et du corps, la distinction de l'image et du concept.

Pour nous en général aujourd'hui, le terme de "croire" qui se trouve une fois dans le texte désigne une opinion religieuse. Et là, nous trouvons à la fois la distinction de l'âme et du corps puisque "croire" c'est un mot de l'âme, et la distinction du religieux et du profane puisque "croire" c'est l'opinion religieuse. Mais alors, lorsque nous prononçons le mot de "croire", nous le recueillons dans un lieu, nous lui donnons un support qui le pré-suppose, qui l'accueille, mais qui n'est pas celui du texte. Dans le texte il n'y a nulle indication de tous ces présupposés répartiteurs.

 

Dans notre texte, le mot "croire" dit la même chose que "manger". Qu'est-ce qui permet de le dire ? C'est la structure exactement parallèle des deux versets :

  • « celui qui croit a la vie éternelle » v. 47
  • « celui qui mange de ce pain vivra éternellement (= a la vie éternelle) », v. 51.

Autrement dit :
                                  croire, c'est vivre
                                  manger, c'est vivre
                          d'où manger, c'est croire.

 

Notez bien qu'il ne s'agit pas pour nous d'évacuer, même provisoirement, le vocabulaire religieux pour en venir à un vocabulaire profane. Car un vocabulaire n'est profane qu'à la mesure où subsiste quelque part un vocabulaire religieux. Ce qui importe, c'est de tenter d'entendre ces mots "avant" la distinction du religieux et du profane.

Donc ce que j'indique ici n'est pas du tout un mouvement de sécularisation, c'est un autre mouvement, beaucoup plus radical. Et c'est seulement par la fréquentation des symboles fondamentaux, par la proximité au texte de Jean, que nous pourrons apercevoir le lieu d'où ces différents verbes parlent.

Quand je parle de symboles fondamentaux, ne croyez pas à nouveau que je vous invite à ne pas penser les idées pour vous laisser mouvoir par les impressions symboliques. Un symbole tel que je l'entends ici, c'est plein d'idée, plein d'intelligence. D'une façon différente, un symbole est plus exigeant, plus rigoureux que le concept.

 

Nous aurons à voir comment tous ces verbes, chez saint Jean, disent le même. Ils disent tout le recueil de Jésus. Et ils peuvent dire tous le recueil de Jésus parce que dans saint Jean, Jésus dit de lui un certain nombre d'énonciations corrélatives qui, toutes aussi, disent le même. « Je suis le pain – je suis la porte – je suis le chemin – je suis le pasteur – je suis la lumière – je suis la vie – etc. Tous ces verbes disent l'unique recueil[1], celui que dit le mot originel de "croire". Mais autre chose est de dire le mot croire (ou foi) dans son acception usuelle, et d'apercevoir ce qui est en question ici.

Il nous restera à percevoir que, parce que toutes ces dénominations du Christ disent le même, l'Évangile tout entier est en chaque épisode de Jean. Autrement dit la guérison de l'aveugle n'est pas un épisode particulier, c'est l'annonce de la résurrection, c'est la célébration de la résurrection ; et dans le texte de Jean c'est traité ainsi, car sous le terme de "lumière" se dit le tout du Christ.

 

Verset 45 : « Il est écrit dans les prophètes : ils seront tous théodidactes (enseignés par Dieu). »

Nous sommes tous théodidactes, et ceci est très important car ici dans ce cours, nous ne sommes pas, en dépit des apparences face-à-face. Je veux dire que moi et vous, nous sommes à l'écoute du même. Cela ne veut pas dire que nous fassions la même chose. Cela ne veut pas dire que je ne vous dirai rien ; je vais continuer à dire tout au long de l'année, et vous allez continuer à entendre. La structure apparente de notre situation ici ne dit pas le fond de ce qui est en question lorsqu'il s'agit d'entendre la parole : « ils seront tous théodidactes ».

Saint Jean la commente ainsi : « Tout homme qui entend d'auprès du Père vient vers moi comme disciple. » "Venir vers" a la même signification que "être disciple".

"Disciple" a pour corrélatif maître (didascale), et "didascale" est un des titres de Jésus chez Jean. C'est Jésus le didascale, et nous venons vers lui, et de venir vers lui c'est le même qu'être tiré par le Père.

J'ai parlé de didascale (de maître) et de disciple, et donc j'ai évoqué la situation d'une école. Cela peut nous intéresser ici : la structure même de l'école. Et il pourrait bien se faire que la structure d'école dans laquelle nous sommes ne soit pas profondément fidèle à ce qu'il en est d'être disciple. Aussi bien l'histoire nous apprend que, de la didascalie assurée pas des chrétiens laïcs comme Origène, à l'école épiscopale dans les IVe - Ve siècle, puis l'école monastique au XIIe siècle, puis la structure universitaire qui apparaît au XIIIe siècle, puis la constitution des grands séminaires avec le concile de Trente au XVIe siècle etc. cela marque un certain nombre d'institutions qui sont des structurations. Nous allons nous permettre de critiquer les structures grammaticales, logiques, philosophiques, dans lesquelles la foi au cours des siècles s'est comprise ; de la même manière il faut prendre distance avec les structures institutionnelles du genre de celle dans laquelle nous sommes.

 

Musée Rodin, Le BaiserD'autre part, il s'agit d'une parole que nous aurons à "manger". Les Anciens ne considèrent pas que ce soit une chose hasardeuse que la manducation et la parole se fassent l'une et l'autre par le même organe de la bouche ; il faudrait même ajouter à cela : le baiser, pour atteindre à une profondeur symbolique dans laquelle ce que nous avons réparti de façon exclusive et adéquate en verbal, en nutritionnel et en érotique à certains égards, coïncide sans doute profondément en un lieu symbolique de nous-mêmes. Aussi bien l'amour (tel que nous en héritons de façon native) est dévorateur, aussi bien la manducation est un trait du désir, et la parole joue ces différentes fonctions. Et ce ne sont là que des traces dans notre natif, de ce qui est réassumé à un niveau de symbolique proprement christique dans la Parole, dans la manducation eucharistique, et dans la mystique du baiser qui est surtout développée chez les pères de l'Église dans les commentaires du Cantique des cantiques.

 

Lorsqu'on laisse le texte résonner dans les symboles qu'il suggère – mais pas dans n'importe quelle symbolique – alors un bon nombre de questions, légitimes à d'autres endroits (par exemple la question de la différence de la foi comme prononcée et du sacrement de l'eucharistie), deviennent des questions qui furent peut-être dominantes en un temps mais qui ne sont pas celles que nous suggère la reprise du texte.

 

D'autre part, il faut voir que le Christ est le seul didascale. Pourquoi est-il le seul didascale ? Il est le seul didascale parce qu'il est le seul qui soit donné à manger. Le rapport est expressif dans notre texte : « et le pain que je donne est ma chair pour la vie du monde » (v. 51), il est le seul à se donner "chair pour la vie des hommes".

Cela encore nous conduit à des sujets qui soulèvent chez nous bien des difficultés : que veut dire "donner sa chair pour la vie" ?

 

Surgissent à nouveau ici des questions qui ne seront ni examinées, ni à plus forte raison, résolues maintenant.

Ce que je veux indiquer pour l'instant, simplement, c'est l'étroit rapport que le texte nous conseille de garder entre des termes que nous nous hâterions de répartir, ici le terme de "croire" et le terme de "manger".

Et dans la lecture de ce texte, nous avons soulevé des questions qui mettent en cause ce que nous croyons comprendre à propos de ce que veut dire "croire".

 

J'avais dit qu'à partir de ce texte, nous serions invités aussi à penser à ce qui est évoqué par nous sous le terme de "Dieu" et sous le terme de "Jésus-Christ", autrement que dans les corrélations additives que nous avons rencontrées dans la première lecture du Credo.

Chez Jean, il n'y a pas deux articles. Chez Jean, on ne commence pas par affirmer Dieu pour ensuite affirmer le Christ. Chez Jean, c'est le "venir au Christ" qui atteste l'aspiration par Dieu.

Il y a donc un ordre : premièrement le Christ… puisque c'est l'acte de venir au Christ qui discerne le Père, c'est l'acte de se mettre à l'écoute de Jésus, de se faire le disciple de Jésus, qui atteste que j'entends le Père. Alors le Père est ici comme une dimension intérieure du Christ, et non pas quelque chose de présupposé par ailleurs.

Le Christ tourné vers le Père, c'est ce qui permet de "venir vers", il n'y a pas d'autre chemin vers le Père : « Je suis le chemin ». Il ne s'agit pas de parler tantôt du Père et tantôt du Fils. Le Père est dans le Fils, et le Fils est dans le Père. Il y a une unité, une certaine identité : « Le Père et moi nous somme un ».

On sait bien que la théologie postérieure a des réponses à tout cela : unité de nature, diversité des personnes… mais ne vous hâtez pas de projeter ces articulations sur un texte qui ne parle pas à partir de là.

Essayons, premièrement, d'entendre cette unité dont nous verrons par la suite qu'elle n'est pas une unité inerte au sens de ce que nous appelons unité, mais une unité circulante et qui donne un sens authentique au rapport Père/Fils.

 

Je sais que ce que je dis présente une difficulté. Je l'énonce parce que c'est de ces difficultés qu'on laisse assez facilement monter dans les premières écoutes : « Il me semble que le terme de Dieu, c'est plus vaste, et puis c'est un terme qui est le même pour les juifs, pour les musulmans, pour les autres religions ; et le Christ, c'est tout de même plus singulier. Pourquoi cette prétention à être "le" chemin ? »

Si tout cela fait difficulté, cette difficulté, tenons-là bien, portons-là longtemps.

En effet moi, je vous dis que ce n'est pas à partir de l'abstraction vague d'une certaine idée commune de Dieu que l'unité des religions résulte. Peut-être que cette unité est dans la fidélité profonde à ce qui est "le chemin". Pourquoi le Christ ne dit-il pas « Je suis un chemin » ? Mais c'est qu'il n'y a pas d'autres chemins, et que, s'il y en a d'autres, ils sont aussi le chemin et non pas un autre chemin.

En disant ça j'ai répondu trop vite, mais j'ai montré que des questions aussi importantes à notre sensibilité que celle que je viens d'évoquer ne sont pas étrangères à ce qui est en question dans le texte et dans la fréquentation que nous en ferons.