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La christité
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  • Ce blog contient les conférences et sessions animées par Jean-Marie Martin. Prêtre, théologien et philosophe, il connaît en profondeur les œuvres de saint Jean, de saint Paul et des gnostiques chrétiens du IIe siècle qu’il a passé sa vie à méditer.
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1 août 2022

Que signifie "mon jour" (ce jour-là) dans la bouche de Jésus (Jn 8,56, Jn 1,39…) ?

Au chapitre 8 de l'évangile de Jean, Jésus dit une phrase étonnante : « Abraham votre père a frémi dans l'idée de voir mon jour, et il vit et il se réjouit. » En particulier que veut dire "mon jour" ?

Il y a d'autres endroits de l'évangile de Jean qui peuvent être rapprochés de cela, par exemple, « En ce jour, vous prierez dans mon nom. » (Jn 16, 26) ; « Et ils demeurèrent auprès de lui ce jour-là » (Jn 1, 39)

Jean-Marie Martin, spécialiste de saint Jean, s'est arrêté sur ces mentions. Ce qui figure ici est donc extrait de plusieurs rencontres, les six parties étant en quelque sorte indépendantes. C'est pourquoi il y a quelques redites.

Un autre message portera ultérieurement sur l'expression "mon heure" qui est beaucoup plus fréquente dans l'évangile de Jean que "mon jour" mais qui a une signification proche.

  1. Gn 1, 8. "Le jour" comme manifestation de ce qui est caché
  2. "Mon jour", c'est moi-même ; "Le jour" ce n'est pas un jour parmi d'autres
  3. Jn 16, 26. "Mon jour" c'est "l'espace de la résurrection"
  4. Jn 1, 39. Ce-jour-là, c'est toute l'histoire du monde
  5. Jn 8, 56. L'expression "mon jour" (avec Abraham)
  6. Réflexions sur les mots "Dieu", "mon jour", "les jours" et sur le temps biblique

 

Que signifie "mon jour" dans la bouche de Jésus ?

 

Par Jean-Marie Martin

 

Dans notre langage il y a beaucoup de termes du temps : les généalogies, les années, les mois, les jours, les heures, et ces mots n'ont jamais exactement le même sens dans les Écritures.

Le mot yom (jour) en hébreu par exemple peut dire un temps indéterminé, "un certain temps", comme si je disais : « Oh cette année tout me réussit, c'est mon jour » ; je pourrais le dire à cause de la façon dont nous employons le terme de "jour".

La pensée de Jean ne s'articule pas à la question de la substance, du sujet, mais à la question du et du quand. La question « Où ?» est la première question. Et la question du temps dont relèvent les expressions mon jour ou mon heure, est également décisive. Pour entrer dans la lecture du Nouveau Testament, il faut accorder une grande importance à ces questions et surtout ne pas préjuger qu'il s'agit là de vagues métaphores. C'est le contraire !

 

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1) Gn 1, 8. "Le jour" comme manifestation de ce qui est caché

Le jour, c'est la manifestation de ce qui est tenu secret dans la nuit, ou c'est, du point de vue des saisons cette fois, la manifestation de ce qui est tenu enseveli pendant l'hiver.

Un joli texte du IIe siècle, l'Évangile de Philippe qui est un petit peu gnostique dit : « L’hiver, c’est le monde ; l’été, c’est l’autre éon » c'est-à-dire quele monde présent c'est l'hiver, et que le monde à venir, c'est l'été. Magnifique !

C'est tout le thème de la semence et de la moisson, et donc du semeur et du moissonneur, qui est largement développé par Jean à la fin du chapitre 4, après l'épisode de la Samaritaine. Cela marque des écartements, des différences, des répartitions entre deux moments, mais cela marque aussi une appartenance de l'un à l'autre. Quel est le rapport de la semaille et de la moisson, de l'hiver et de l'été, du soir et du matin ?Il faut voir que c'est le commentaire de la Genèse : « Il y eut un soir, il y eut un matin : jour un ».

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2) "Mon jour", c'est moi-même ; "Le jour" ce n'est pas un jour parmi d'autres

Quand Jésus dit « mon jour », ce n'est pas un jour parmi les jours, Mon jour est l'essence du jour, pour parler comme nous, et cela lui permet de dire mon jour pour dire moi-même. Selon le même principe, mon âme, ma psychê, mon pneuma, en langage hébraïque, signifie moi-même.

"Le jour", c'est le jour de Jésus comme il y a le Cantique des cantiques, comme il y a le Roi des rois – et le Roi des rois n'est pas un roi parmi les rois, c'est une façon hébraïque très importante de dénommer non pas le premier ou un quelconque parmi, mais de passer à cela qui justement n'est pas un parmi.

Et ce qui est très important, c'est que ceci est révélé par la mort même de Jésus : Jésus n'est pas fondamentalement un homme parmi les hommes, il est l'unité de l'humanité. Dans l'humanité on est "un parmi d'autres", mais Jésus est mort à cette unité-là qui est d'être un parmi. Sa résurrection est l'accomplissement de son passage à l'œuvre effective qui concerne la totalité de l'humanité.

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3) Jn 16, 26. "Mon jour" c'est "l'espace de la résurrection"

« En ce jour, vous prierez dans mon nom. »

Le jour, c'est l'espace qui vient : « mon jour » c'est l'espace de résurrection.

«Le jour » est un des noms du Christ : il est « le jour ».

Et le mot "jour" est un mot très intéressant parce qu'il a à la fois :

  • une connotation par rapport au temps ;
  • une connotation par rapport à l'espace, c'est-à-dire à la qualité éclairée de l'espace, par rapport à la lumière ;
  • une connotation par rapport à la détermination du temps.

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4) Jn 1, 39. Ce-jour-là, c'est toute l'histoire du monde[1]

  • « 35Le lendemain, de nouveau, Jean se tenait ainsi que deux de ses disciples. 36Considérant Jésus qui marchait, il dit : voici l'agneau de Dieu qui lève le péché du monde. 37Les deux disciples l'entendirent parler, ils se mirent à suivre Jésus. 38Jésus se retournant et les contemplant en train de le suivre, leur dit : que cherchez-vous ?

Leur réponse va être le fait que leur question se formule, mais qu'elle demeure question puisqu'ils ne savent pas. Du reste, au chapitre 20, tant que Marie-Madeleine cherche un cadavre, elle ne peut pas trouver Jésus car on ne trouve que dans le champ de ce que l'on cherche, et il faudra que Marie-Madeleine soit transformée de l'intérieur, réidentifiée à elle-même en entendant son nom « Mariam » pour qu'elle puisse identifier Jésus. C'est l'écoute qui lui ouvre les yeux.

  • Venez et voyez

    Ici : Ils lui disent : Rabbi – ce qui se traduit didascale – où demeures-tu ? 39Il leur dit : venez et vous verrez. Ils vinrent donc et ils virent – on a là un hendiadys pour les verbes venir et voir. – Et ils demeurèrent auprès de lui ce jour-là, il était la dixième heure. »

Ce qui est le plus plausible, c'est que dans ces trois versets il y a toute l'expérience apostolique. "Ce jour-là" n'est pas un jour parmi les jours ; c'est le jour récapitulatif – mon jour – le jour où finalement ils le reconnaissent en son identité véritable de Fils de Dieu.

Le temps de Jean n'est pas un temps continu. Il est constamment traversé de référence à l'archê et de référence au plérôme, à l'accomplissement plénier. Jean sait déployer des étapes dans la succession et il sait aussi récapituler en un seul instant… la simultanéité neuve.

 

Nous avons un exemple de la capacité johannique de trouer constamment le tissu du temps, de rompre ce qu'on appelle le fils du temps, de le faire traverser par une perspective du temps de Dieu qui n'est pas de notre temps.

Tous les premiers commentateurs du récit de la Genèse : « et ce fut le premier jour » traduisent « Lumière soit, lumière est, jour un ». Ce jour un, c'est Jésus lui-même. Et la proximité de Jésus qu'expérimentent les apôtres est une demeure qui est "ce jour", cette demeure est à la fois ce jour dans lequel nous sommes, et en même temps n'est pas pleinement ce jour dans lequel nous sommes !

Vous vous rappelez[2] que le septième jour de la Genèse, le dernier jour, c'est ce jour dans lequel nous sommes, et que quand Jésus dit : « Je le ressusciterai le dernier jour », cela signifie : « je me mets à le ressusciter en ce dernier jour dans lequel nous sommes ». Le septième jour, c'est tout notre temps dans son rapport au "jour un".

 

Dans le chapitre premier de saint Jean, avant la rencontre de Jésus et des apôtres, il y a apparemment une série d'anecdotes avec la scénographie du baptême. Puis voilà donc que deux disciples de Jean-Baptiste demandent à Jésus où il demeure. Pourquoi posent-ils cette question, on se demande ! Ils y vont, ils voient. Ils voient quoi ? Ils auraient dû nous le dire ! Ensuite on passe à autre chose… Mais pas du tout ! Ces deux versets sont un trou dans la trame, ils rassemblent toute la destinée des deux disciples qui pénètrent là dans la dimension de temporalité christique.

« Venez et voyez… Ils allèrent, ils virent ». C'est un exemple d'hendiadys : aller c'est voir ; aller-vers, c'est le premier mode de voir ; aller, c'est voir, donc c'est demeurer.

Aller et demeurer ne sont surtout pas des contraires, ce sont deux verbes qui disent la même chose. Je risque fort l'idolâtrie si, pour penser quelque chose vers Dieu, j'utilise l'un des verbes et pas l'autre. Celui que nous utilisons en Occident, c'est le verbe "demeurer" parce que pour nous Dieu est immobile, c'est même le moteur immobile depuis fort longtemps ! Pour autant, si j'utilise le verbe "venir" en nous contentant de l'idée de ce qui vient, ça ne va pas non plus.

Les verbes venir et demeurer ne sont pas des contraires. La demeure c'est essentiellement le lieu d'où je viens et où je reviens. Demeurer n'implique pas que je reste enclos. Cheminer (donc aller) et demeurer (donc être dans la présence du voir) c'est la même chose. Et dans l'évangile de Jean, ceci est dans la rapidité qui est caractéristique du disciple bien-aimé alors que pour d'autres, c'est ce qui leur est donné à vivre dans la succession d'étapes et d'états comme pour la Samaritaine ou pour Marie-Madeleine au tombeau.

Pour le disciple bien-aimé c'est « il vit, il crut » …" il vit" mais il n'y a rien à voir ! Il vit de cette vision qu'est la foi, car la foi est essentiellement une vision, un voir propre. Jean récuse qu'il faille voir pour croire. Au contraire, c'est croire qui donne de voir, puisque croire c'est essentiellement entendre, entendre la parole, qui proportionne ma vision à ce qui est à voir.

L'eschatologie c'est dans la proximité : toucher ou ingérer (manger), voir le chapitre 6.

L'unité véritable c'est la proximité de deux. Notre idée mathématique de l'unité qui donne lieu à addition, à multiplication, ce n'est pas de cette unité-là qu'il s'agit. Mais c'est d'ailleurs ce qui fait la richesse qui n'est pas déployée, de la notion de Trinité.

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5) Jn 8, 56. L'expression "mon jour"

 « Abraham votre père a frémi dans l'idée de voir mon jour, et il vit et il se réjouit. »

Je souligne d'abord la mention de la joie : « Il se réjouit ». En effet, la joie désigne la résurrection. Par exemple on le trouve dans l'expression qui est employée par Jean au chapitre 20 lorsque, dans l'expérience du soir, lorsque Jésus entre portes closes parmi les disciples : « Ils le virent, ils se réjouirent » (d'après Jn 20, 20) et c'est la résurrection.

Qu'est-ce donc que ce jour ? "Le jour" c'est quelque chose comme "l'heure", ce sont deux désignations du moment opportun, c'est-à-dire deux désignations du moment faste de la belle saison. La belle saison pour le blé, c'est la moisson, c'est la saison où ce qui était tenu secret et simplement abrité sous la modalité de la semence, se révèle en s'accomplissant.

"Le jour", ce n'est donc pas une dénomination qui a à voir premièrement avec le temps, c'est une dénomination qui a à voir avec l'essence de ce que la chose a à être. C'est la révélation de son être profond, de son être séminal. C'est la mise à fruit de son être séminal. Pour Jésus, "mon jour" c'est la dimension ressuscitée qui est la même chose que la gloire.

 

  Abraham a vu mon jour, dit Jésus

Tous les patriarches ont contemplé la gloire, c'est-à-dire la présence mystérieuse de Dieu qui est assimilée à la dimension de résurrection de Jésus. Autrement dit Abraham est un témoin majeur de Jésus, et un témoin majeur de la résurrection. Bien sûr ça n'a aucun sens pour un historien.

La lecture de Jean est une lecture dans les structures juives de pensée, et secondement dans l'Évangile. Ce que fut Abraham historiquement parlant, on s'en moque. Notre révélation n'est pas histoire, notre révélation est eschatologie, c'est-à-dire dénonciation de la suffisance de l'histoire. L'histoire est nécessairement pensée à partir du temps mortel, or la résurrection est la dénonciation du temps mortel, dénonciation de la mort. La résurrection est la relecture de ce qui paraissait mortel, relecture dans une dimension de vie éternelle.

Ressasser le passé comme passé au sens de souvenirs éventuels conjecturés sur des indices, ce n'est pas cela la commémoration. La mémoire qui est anamnèse, c'est la mémoire du présent.

Tout ceci ne rend pas caduque les éventuelles recherches de type historique, mais si cette autre lecture se substituait à la lecture originelle, purement et simplement, l'Évangile ne serait plus entendu. Bien sûr cette lecture historique est relativement nécessaire pour nous à la mesure où nous sommes nativement configurés ainsi.

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6) Réflexions sur les mots "Dieu", "mon jour", "les jours" et sur le temps biblique

Le mot de dieu, c'est un mot latin magnifique. N'importe qui peut dire : « Je crois en dieu » lorsque, le matin, il se lève et qu'il fait jour. Dieu a pour racine : dies, le mot jour en latin. On peut même saluer le jour si on en a le cœur. On a des traces de dies dans le nom des jours : lundi, mardi…, y compris le dimanche. Le mot dies est un mot qui a double dimension, spatiale et temporelle : spatiale au sens de qualité d'espace, c'est-à-dire la lumière, le jour par opposition à la nuit ; et temporelle évidemment.

Bien sûr, dans l'Évangile, le mot "jour" n'est pas pris au sens simplement usuel de ce que nous appelons les jours, mais il garde une double signification, spatiale et temporelle.

Quand Jésus dit : "mon jour", ce n'est pas un jour parmi les jours.

  • Mon jour est l'essence du jour – pour parler comme nous – ce qui lui permet de dire mon jour pour dire moi-même. Selon le même principe, mon âme, ma psychê, mon pneuma, en langage hébraïque, signifie moi-même.
  • Mais 'le jour' a également une signification eschatologique, comme dans : le jour du Seigneur.

 

Cela n'empêche pas Paul d'utiliser les jours, dans un pluriel sans doute de dispersion, pour dire : « Les jours sont mauvais. »(Ep 5, 16).  C'est l'indication de ce que, chez les Anciens, il y a des jours fastes et des jours néfastes. Les jours sont qualifiés. Ils ne sont pas simplement alignés quantitativement les uns après les autres.

Ceci se trouve également dans la différence bien connue entre

  • kaïros, la saison ou l'opportunité,
  • et chronos, qui est plutôt du côté de ce qui deviendra la chronologie.

La "saison" nous ramène essentiellement aux équinoxes et aux solstices, d'une part, qui sont des considérations solaires, et aux lunaisons, d'autre part, qui sont des considérations lunaires.

Il s'ensuit que, pour comprendre le mot ciel, il faut bien entendre la Genèse : au quatrième jour sont créés les luminaires et les étoiles pour être "signes et mesure des temps". La voûte stellaire est donc une sorte de texte qui comporte des signes. À ceux qui ont trait au soleil correspondent précisément les saisons, c'est-à-dire le temps de semer et le temps de récolter. La semaille et la récolte précèdent l'idée de temps.

 



[1] Extrait, pour le début, d'une rencontre sur le Temps johannique.

[2] Voir le I du message précédent sur le 7e jour, le jour un et le 8e jour

 

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