Nous considérons en général que la prière consiste à nous adresser à Dieu et que lorsque nous parlons de lui, ce n'est pas une prière. Et si ce n'était pas aussi simple que cela ? Jean-Marie Martin remet ici en cause cette distinction : la prière ne doit pas d'abord être considérée comme un moment mais comme une qualité de toute la vie, comme une qualité de tout discours. C'est dû au fait que la foi change notre regard sur le monde, et que finalement la prière nous précède (ce qui implique le renversement de notre idée de parole) et qu'il s'agit d'accéder à cette région de la Parole ! Il nous propose un exercice à faire quotidiennement.

Cette courte note est extraite du cours de théologie qu'il a donné à l'Institut Catholique de Paris en 1972-73 (cf. Qui est Jean-Marie Martin ?).

 

À propos de la prière

 

Dans cette courte note nous allons grouper quelques réflexions autour des mots dimension, direction, orientation, accession, à propos de la prière et de l'affirmation de Dieu.

 

● La prière dimension du discours chrétien.

Dans un article récent de Christus[1], nous disions : « Disons en simple que la foi comporte déjà en elle-même le trait de la Prière ».

Nous voulions dire par là que par exemple la formule « Jésus est Seigneur » est toujours susceptible de se traduire en « Seigneur Jésus ». Par exemple, en 1Cor 12,3 faut-il traduire : « Personne ne peut dire : “Jésus [est] Seigneur”, sinon dans l'Esprit » ou bien traduire : « Personne ne peut dire : “Seigneur Jésus”, sinon dans l'Esprit » ? L'un et l'autre.

Ce que nous voulons dire par là, c'est qu'il faut nous habituer à penser la prière non pas comme un acte distinct, mais comme une dimension du discours chrétien. C'est ce que nous appelons sa "dimension vocative" : Vocatif[2].

Nous développions cela par rapport aux notions de présence et d'absence :

  • « On a remarqué qu'à l'origine de certaines langues les mêmes mots disent ce que les grammairiens distingueront ensuite comme pronoms personnels et comme adverbes de lieu. Ainsi le même mot désigne « je » et « ici » ; « tu » et « là » ; « il » et « là-bas ». Or l'invocation est essentiellement vocative et entend par là marquer une proximité. Nous trouvons là, non pas thématisé mais impliqué dans la structure de la première pensée chrétienne en tant qu'elle est toujours prière, le sens de la proximité ou de la présence. »

Et c'est cette même chose qui se thématisera sous le nom de "justification", c'est-à-dire de présence, de libre accès à, qui détruit la honte – cette honte mystérieuse que les Anciens appelaient péché –, ce qui permet d'accéder au Père d'une présence et d'une parole aisée, familière ; c'est le mot prosagôgué qui signifie "accès" ; c'est le mot parrêsia qui signifie "parole aisée", parole familière.

Et Rm 8, 15 développe particulièrement cet aspect dans la notion de l'invocation : « Abba, Père » précisément dans le contexte que nous sommes en train de dire. La proximité vocative est simultanément le sens de l'éloignement puisqu'elle donne lieu au « cri », car la foi est aussi un cri.

Nous voudrions aller plus loin mais d'abord un autre rappel à propos de la direction vocative.

 

● La direction vocative de la prière et le nouveau regard sur le monde

L'aspect de direction vocative de la prière est lié à une certaine compréhension du monde – le monde comme "donné". C'est là qu'intervient le rapport plus explicite entre la prière et l'affirmation de Dieu.

Nous avons toujours tendance à penser Dieu comme l'objet d'une opinion – on est pour ou on est contre –, comme l'objet d'une doctrine qui disserte sur Dieu.

Or une certaine compréhension du monde et une certaine compréhension de Dieu vont toujours ensemble.

Regardons par exemple ce qu'entraîne la conception du monde quand elle est issue d'une certaine notion banale de création : le monde est considéré comme un stock de matériaux utilisables et posés là, ou comme une réserve d'énergie au sens technique, et Dieu c'est celui qui a fait tout ça, il en est la Cause. Or, au terme, dans l'athéisme, la connotation extrinsèque de la Cause peut tomber, sans que le sens du monde soit touché. Ce que nous voulons dire par là, c'est que pour celui qui croit à Dieu et pour celui qui n'y croit pas, aujourd'hui le monde reste intact ; cela ne change pas la notion de monde. Et à partir de ce constat du monde ou du fait, la théologie voudrait que la raison s'évertue encore à trouver Dieu.

Or il n'y a rencontre de Dieu que pour autant que le nouveau regard sur le monde comporte déjà sa direction vocative. Autrement dit, il n'est pas possible que la découverte de Dieu se fasse sans que ne se modifie notre regard sur le monde et notre façon d'être au monde.

Il y a deux modes inégaux d'être au monde. Dans le mode eucharistiant, le monde est considéré comme un don et non comme un fait posé là, il est perçu par foi et non par constat, il est accueilli par eucharistie et non par saisie.

 

● Orientation : être tourné vers.

Nous allons un peu plus loin à partir du mot "orientation" qui dit plus que direction vocative.

Entendre la parole oriente au-delà d'elle. Nous voulons dire : le Père n'est jamais un objet saisi, mais dans l'appréhension du Christ comme visage, je suis vocativement tourné vers là d'où il vient. C'est un lieu jamais saisi, jamais compris, sinon précisément en tant qu'il m'oriente. Et de m'orienter me situe à nouveau dans mon être-au-monde même par rapport aux autres directions.

Par rapport à orientation nous disons deux choses.

  • D'abord négativement, la qualité de mon rapport au Père n'est jamais une qualité de saisie, une qualité de ce qui est appréhendé, mais toujours la qualité de ce qui fait que je suis tourné vers, que je suis orienté.
  • Ensuite, précisément, cette orientation me constitue et me situe dans mon être-au-monde même.

C'est une compréhension profonde de ces choses qui justifie des pratiques attestées en monde musulman, comme celle de l'orientation pour la prière ; le corps même se situe dans une certaine compréhension des directions de l'espace. Cela s'est exprimé également dans la construction des églises chrétiennes médiévales, orientées, qui ont pour axe le point d'où vient le soleil, le point d'où vient Jésus.

 

humanité● Accession à la région de la Parole, à l'eucharistie du Christ.

La prière comme la parole ont toujours une certaine entrée dans la proximité de ce qui me précède. Nous voulons dire qu'entrant dans la prière, j'entre dans ce qui me précède ; nous voulons dire que ma prière me précède. Et c'est là une idée qui nous est précieuse, qui nous est chère, que de dire que lorsqu'un véritable renversement se fait dans la notion chrétienne de parole. Dans cette notion, la parole est le sub-sistant – Verbe est un nom de Jésus –, le con-sistant, et dans la mesure où j'entends cette Parole, alors j'accède à cela qui con-siste et pré-existe.

Il nous est arrivé aussi de parler de la "louange consistante", de la "louange subsistante", à quoi il m'est donné d'accéder, c'est-à-dire cette région de la doxa (de la gloire) qui est un autre nom de la parole, cette région étonnamment consistante à quoi eut accès Isaïe dans l'expérience de ce perpétuel bruissement du trisagion, du “Saint, Saint, Saint”, de cette parole de louange consistante, et qui est ce à quoi aussi il nous est de quelque manière prêté d'accéder lorsque notre eucharistie n'est pas notre eucharistie, lorsque notre eucharistie est une accession à l'eucharistie du Fils, à l'eucharistie du Christ.[3]

 

=> Exercice à pratiquer

Pour ce point nous sommes provoqués à un exercice qui pourrait éventuellement devenir familier, qui ne vaut que ce que valent les exercices, qui ne font rien mais sont nécessaires pour que cela se fasse. Et l'exercice auquel nous faisons allusion ici, c'est l'exercice de renversement : s'apprendre à penser le haut comme en bas, la droite comme à gauche, le dehors comme le dedans. Pour nous spontanément, ce qui est consistant, c'est ce que nous appelons la personne ; puis éventuellement la personne parle… Renversons : c'est la parole qui est consistante, qui est préexistante, ce à quoi nous accédons.

Ce genre d'exercice qui est difficile, qui est très intéressant, ne correspond pas tout à fait à ce que disait Rimbaud lorsqu'il disait qu' « il s'appliquait à un dérèglement ». Le mot "s'appliquer à" implique qu'il y ait exercice. Or ce n'est pas tout dérèglement qui est visé ici, mais c'est très précisément un certain type d'inversion qui est impliqué par l'écoute attentive de la parole qui dit tout autre chose que ce que nous entendons, inversion qui est justifiée par le caractère toujours nouveau de la parole à entendre.

 

Cette note n'est peut-être pas ce que vous attendiez à propos de la notion de prière. Il nous importe beaucoup que la prière ne soit pas d'abord considérée comme un moment mais comme une qualité de toute la vie, comme une qualité de tout discours. Que cette qualité se rassemble en moments privilégiés et prenne un trait dominant, c'est sans doute nécessaire comme l'expérience même des grands priants nous le montre ; mais ce n'est pas là le premier lieu de réflexion sur la prière. Et de l'avoir perçu met en cause l'idée que nous pourrions nous faire du discours chrétien, d'un discours chrétien qui est de toujours, dans ses détours, prière.



[2] « Seigneur Jésus » est une invocation. Dans les langues à déclinaisons, le vocatif est le cas dont on se sert quand on adresse la parole à quelqu’un. Dans les phrases suivantes : « Ô mon Dieu ! » ; « Malheureux, que fais-tu ? » ; « Toi que j’implore », les termes mon Dieu, Malheureux et Toi doivent être mis au vocatif en grec et en latin.