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La christité
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  • Ce blog contient les conférences et sessions animées par Jean-Marie Martin. Prêtre, théologien et philosophe, il connaît en profondeur les œuvres de saint Jean, de saint Paul et des gnostiques chrétiens du IIe siècle qu’il a passé sa vie à méditer.
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1 mai 2026

Avant ou après la mort de Jésus, pas de différence ?

Lorsqu'on lit le récit de la pêche miraculeuse en Jn 21 qui se situe a priori après la résurrection de Jésus, on peut la rapprocher du récit de la pêche miraculeuse en Luc 5 qui se situe a priori avant sa mort. Mais alors y a-t-il une différence y a-t-il entre Jésus pré-pascal et Jésus post-pascal ? Pour Jean-Marie Martin, la mort du Christ n'est pas une césure importante chez saint Jean, elle existe mais secondairement. Ce qui est important c'est que dans la résurrection du Christ se montre en clair ce qu'était déjà sa vie.

Voici des extraits de deux commentaires de Jean-Marie Martin sur ce sujet, ils viennent de deux interventions différentes.

 

 

Y a-t-il différence y a-t-il entre Jésus prépascal et postpascal ?

 

Jean-Marie Martin

 

 

1°) Qu'est-ce donc que la résurrection ?

 

La résurrection n'est pas un moment ponctuel, c'est d'abord la qualité d'être du Christ, sa dimension qui est retenue cachée tout au long de sa vie jusqu'à sa mort, et qui est dévoilée par la résurrection. Si vous voulez, ce n'est pas quelque chose de nouveau qui se fait, mais c'est le dévoilement qui s'accomplit de ce qui est détenu en secret et qui vient à jour, à accomplissement.

Les événements antérieurs, de la façon dont ils ont été vécus, appartiennent au moment de la méprise pour les témoins : ils se méprennent sur leur signification, leur dimension, ils ne comprennent pas ce qui se passe. C'est Jean qui le dit : « Ses disciples ne comprirent pas d'abord cela ; mais lorsque Jésus eut été glorifié, ils se souvinrent que... » (Jn 12, 16). Ce qui se passe ne s'entend que lorsque l'Esprit de résurrection leur est partagé, lorsqu'ils peuvent voir la chose à partir d'où elle est, lorsqu'eux-mêmes sont partie prenante de la résurrection.

Ceci est très important d'abord pour la christologie, et ensuite pour faire apparaître la vanité de certaines questions. Par exemple tel épisode au bord du lac, qui est mis chez Jean au chapitre 21 après la Résurrection, se trouve en grande partie raconté avant la Résurrection chez d’autres, comme Luc, au chapitre 5. Ce serait catastrophique si la Résurrection était une césure décisive, mais justement avant ou après la mort du Christ, ça n'a aucune importance.

Ceci nous permet de considérer que l'écriture de l'évangile n’est pas simplement un genre littéraire un peu différent par rapport à l'histoire de ce que nous mettons en œuvre. Cette différence est radicale et elle est fondée sur la nature même de ce qui est en question. Ce n'est pas un genre littéraire emprunté pour d'autres raisons, il est fondamentalement issu de ce qu'il a à dire. Le mode de dire est issu de ce qui est à dire, il est à la mesure de ce qui est à dire.

 

2°) Comparaison des pêches miraculeuses en Jean 21, 1-8 et Luc 5, 1-11

 

Luc 5, 3-9. 3Il (Jésus) monta dans l’une des barques, qui appartenait à Simon, et demanda à celui-ci de quitter le rivage et d’avancer un peu ; puis il s’assit et, de la barque, il enseignait les foules. 4Quand il eut fini de parler, il dit à Simon : « Avance en eau profonde, et jetez vos filets pour attraper du poisson. » 5Simon répondit : « Maître, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre ; mais, sur ta parole, je vais jeter les filets. » 6Ils le firent et capturèrent une grande quantité de poissons ; leurs filets se déchiraient. 7Ils firent signe à leurs camarades de l’autre barque de venir les aider ; ceux-ci vinrent et ils remplirent les deux barques au point qu’elles enfonçaient. 8A cette vue, Simon-Pierre tomba aux genoux de Jésus en disant : « Seigneur, éloigne-toi de moi, car je suis un coupable. » 9C’est que l’effroi l’avait saisi, lui et tous ceux qui étaient avec lui, devant la quantité de poissons qu’ils avaient pris.

Jean 21, 3-7. Ils (les disciples) sortirent et montèrent dans la barque, mais cette nuit-là, ils ne prirent rien. 4C'était déjà le matin lorsque Jésus vint se placer sur le rivage, mais les disciples ne savaient pas que c'était lui. 5Il leur dit : « Eh, les enfants, n'avez-vous pas un peu de poisson » ? « Non », lui répondirent-ils. 6Il leur dit : « Jetez le filet du côté droit de la barque et vous trouverez. » Ils le jetèrent et il y eut tant de poissons qu'ils ne pouvaient plus le ramener. 7Le disciple que Jésus aimait dit alors à Pierre : « C'est le Seigneur ! » 

 

Dans le texte de Jean, on peut remarquer tout d'abord que la parole de Jésus est efficace : « Jetez » … « ils jettent ». Des gens sont souvent frappés par le fait que les apôtres obéissent à un homme qu'ils ne connaissent pas. C'est assez intéressant parce qu'il s'agit là d'une question psychologique, c'est-à-dire qu'on essaie de voir comment psychologiquement ils ont pu réagir lorsqu'un inconnu leur a dit : « Faites ceci » et qu'ils l'ont fait sans plus. Or si on se place au niveau de l'écriture, en essayant de conjecturer ce qu'ils ont pu penser derrière l'écriture, on a ceci : lorsque Jésus leur a dit : « Jetez » ils ont jeté… et pourtant au moment où ils racontent cela, donc au moment de l'écriture ils ont conscience que quand ils ont jeté le filet, ils n'avaient pas identifié Jésus.

Vous voyez que si, au lieu de lire ce récit comme une anecdote plane, on le lit dans la distance de leur mémoire du présent, c'est là que l'on trouve des choses. Donc ce qui est à faire à propos de ces textes, ce n'est pas de reconstituer la vraisemblance psychologique du déroulement de ces choses, mais de suivre le chemin de l'écriture, le chemin de ce qui se passe dans l'esprit de celui qui écrit, qui dit la parole. Ceci déjà nous déplace comme mode de lecture.

On peut voir justement que le traitement de cette même situation est différent chez saint Luc puisque dans le récit de Luc, Jésus apparaît en tant que ressuscité et que Simon peut lui dire : « Sur ta parole, je jetterai… » (Lc 5, 5). Dans le récit de Jean, paradoxalement, il s'agit d'un Jésus non ressuscité que les disciples n'ont pas encore identifié pour ce qu'il est. Comme Luc traite les scènes pré-pascales à partir de Jésus ressuscité, la parole qu'il fait dire à Simon est en fait une parole d'après la Résurrection, une parole qui était prononcée lors de la célébration pascale de la communauté. Or chez Luc c'est un épisode mis dans le temps d'avant la mort de Jésus, alors que chez Jean il est intégré au mouvement d'épiphanie du Ressuscité en tant que tel. On a là une espèce de renversement invraisemblable, et c'est intéressant d'ailleurs.

 

Nous venons de remarquer que, chez Luc au chapitre 5, l'épisode de la pêche merveilleuse est déjà dans la célébration pascale, et que la même chose est reprise en Jean 21 comme un épisode non encore pascal qui ressaisit la mémoire de l'expérience des disciples, alors qu'on semble être après Pâques. Si j'insiste là-dessus, c'est parce que j'aimerais qu'on s'habitue à lire autrement qu'à partir de l'œuvre telle qu'à première écoute elle saute à l'oreille, en essayant de conjecturer ce qui a bien pu se passer dans l'esprit des gens qui vivent l'anecdote racontée. Il faudrait au contraire se mettre à lire ce qui se passe dans l'écriture de qui écrit, c'est-à-dire au moment où le récit s'écrit. On imagine qu'un récit est le reflet matériel, la caméra zoomante de quelqu'un qui était là, alors que le récit est une prodigieuse sélection, une prodigieuse reprise. C'est vrai même à un niveau tout à fait banal, et c'est vrai à plus forte raison lorsqu'il s'agit d'un récit qui n'est pas seulement au titre du présent fluant, mais au titre du présent de la résurrection, parce que tout récit est dans le présent de celui qui récite.

On a vu que quand ils lisent le récit de la pêche miraculeuse en Jean 21, ils sont souvent frappés par le fait que les apôtres obéissent à un homme qu'ils ne connaissent pas. On peut remarquer qu'on peut se poser la même question au moment de l'appel des disciples (Jn 1,37sq) : pourquoi suivent-ils Jésus puisqu'ils ne l'ont pas encore identifié pour ce qu'il est ?

En effet, Jésus d'avant la résurrection et Jésus d'après la résurrection, il y a plus de différence que vous ne pensez, mais il y en a aussi beaucoup moins ! En effet, Jean parle à partir de la résurrection. Mais ce n'est pas seulement Jean, c'est tout le Nouveau Testament.

Autrement dit, l'Évangile n'est pas le récit biographique de la vie de Jésus. Structurellement l'Évangile est mémoire de la vie de Jésus, mémoire d'épisodes, mais "mémoire" ici signifie ce que saint Jean appelle "faire mémoire", "se souvenir" : « Quand donc il fut relevé (ressuscité) des morts, les disciples se remémorèrent (se souvinrent) de lui, de ce qu'il avait dit cela, et ils crurent à l'Écriture et à la parole qu'avait dite Jésus » (Jn 2, 22) Autrement dit, la Résurrection est le moment qui permet d'entendre ce qui était cryptiquement dans l'Écriture et dans les paroles de Jésus d'avant sa mort : "la parole que Jésus avait dite".

Saint Jean précise ailleurs que cette remémoration est une fonction de l'Esprit : « Le Paraclet, le Pneuma Sacré (l'Esprit Saint) que le Père enverra dans mon nom, celui-ci vous enseignera la totalité, et vous remémorera de la totalité de ce que je vous ai dit. » Cela signifie que les apôtres écrivent ce qu'ils avaient vécu avec Jésus mais en relisant à partir de la nouveauté de la Résurrection, donc en y lisant maintenant ce qu'ils n'avaient pas perçu dans le temps de leur convivialité avec Jésus. Ici la mémoire n'est pas simplement de raconter quelque chose, mais de faire resurgir à partir d'un autre maintenant, une signification de ce que j'avais vécu ou de ce que j'avais oublié de vivre. Ceci est d'une grande importance dans l'écriture des évangiles puisque c'est ce qui nous permet de dire que dans toute page d'évangile, il est à chaque fois question de la Résurrection.

 

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