Canalblog Tous les blogs Top blogs Religions & Croyances
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
La christité
La christité
  • Ce blog contient les conférences et sessions animées par Jean-Marie Martin. Prêtre, théologien et philosophe, il connaît en profondeur les œuvres de saint Jean, de saint Paul et des gnostiques chrétiens du IIe siècle qu’il a passé sa vie à méditer.
  • Accueil du blog
  • Créer un blog avec CanalBlog
Newsletter
Visiteurs
Depuis la création 1 175 330
Archives
24 mai 2026

Jean 21, 15-19. La figure de Pierre

Ce texte pose question : Pourquoi Jésus pose-t-il à Pierre trois fois de suite à peu près la même question ? Que signifie cette histoire de ne plus se ceindre soi-même ? Que représente la figure de Pierre ? etc.

Voici des extraits du commentaire fait par Jean-Marie Martin à Saint-Bernard-de-Montparnasse en présence de Maurice Bellet en 1986-87. La majeure partie des 1°) et 2°) a déjà été transcrit dans le dernier chapitre de la session Jean 20-21 (tag JEAN 20-21. RÉSURRECTION), le 3°) est nouveau.

Notez que, J-M Martin appelle "Jean" le disciple bien aimé et que c'est l'auteur de l'évangile. Il choisit de suivre la tradition, considérant que les autres tentatives d'identification ne sont pas assez solides.

 

 

Jean 21, 15-19. La figure de Pierre

 

 

Depuis le début du chapitre 21 nous sommes en Galilée, et jusqu'au verset 14 cela se passait au bord du lac. À partir du verset 15 on a la figure de Pierre, il y aura ensuite la figure de Jean dans les versets 20-23.

Pour ce qui est de Pierre, il y a deux moments :

  • le moment de la triple confession,
  • un second moment qui pourrait être interprété comme une prophétie sur la destinée de Pierre, sur la mort de Pierre.

On change de champ symbolique puisqu'on passe du champ maritime au champ pastoral.

La thématique pastorale se trouve à plusieurs endroits de l'évangile de Jean. En particulier Jésus est l'agneau (« Voici l'agneau de Dieu ») et le berger (« Je suis le bon berger »). Au chapitre 10 il est question des brebis et du bercail unique.

Les deux champs (maritime et pastoral) sont compatibles, par exemple en ce qu'ils sont traités tous les deux dans la structure du rassemblement des dispersés, c'est-à-dire dans la perspective eschatologique du remembrement de la christité dispersée. À l'arrière de tout cela, dans la pensée johannique, il y a cette idée que tout homme est un fragment de la christité démembrée. La fraction du pain rejoue la fracture de l'humanité pour que cette humanité fracturée soit rassemblée et reprise en un seul pain ou un seul poisson.

 

1°) Jn 21, 15-17. La triple confession de Pierre

 

 « 15Quand donc ils eurent dîné, Jésus dit à Simon-Pierre : "Simon de Jean, m'aimes-tu (agapâs) plus que ceux-ci ?" Il lui dit : "Oui, Seigneur, tu sais que je t'aime (philô)" Il (Jésus) lui dit : "Pais (boské) mes agneaux".

16De nouveau (palin) il lui dit pour la deuxième fois : "Simon, fils de Jean m'aimes-tu ? (agapâs)" Il (Pierre) lui dit : "Oui, Seigneur, tu sais que je t'aime (philô)". Il (Jésus) lui dit : "Pais (sois berger de, poimainé) mes brebis".

17Il lui dit pour la troisième fois : "Simon, fils de Jean, m'aimes-tu (philéis) ?" Pierre fut attristé qu'il lui ait dit pour la troisième fois "M'aimes-tu ?" et il lui dit : "Seigneur, tu sais tout, tu connais que je t'aime". Jésus lui dit : "Pais (boské) mes brebis." »

Il y a ici une triple question et une triple réponse. Une fonction est donnée à Pierre, la fonction de pasteur : paître les agneaux et les brebis.

Pourquoi trois fois ? Pour indiquer un rapport avec le triple reniement (Jn 18, 15-18 et 25-27). Ce rapprochement a un sens éminent, c'est qu'il est donné ici à Pierre une fonction qui ne relève pas des dispositions naturelles de Pierre, bien au contraire… Il a, pourrait-on dire, une charge de vigilance, de garde, de soin de troupeau – mais bien sûr Jésus est le pasteur par excellence. Parce qu'il est celui qui renie, il lui est confié d'être le gardien de la foi des autres, ceci pour bien marquer que le véritable gardien de la foi des autres, c'est Jésus lui-même et non pas l'individu Pierre.

À propos du reniement, il y a la notation du verset 17 : « Pierre fut attristé ». La tristesse de Pierre n'est pas du tout notée par Jean dans le récit du triple reniement alors que, si je ne m'abuse, elle l'est dans les Synoptiques[1], et on voit que le thème se trouve déplacé ici : cette tristesse conversive a une signification pour la figure de Pierre.

 

Une autre question se pose, c'est qu'il y a trois questions et il y a trois mouvements qui donnent lieu à un double vocabulaire. Nous remarquons :

  • les verbes agapân et philein (aimer),
  • la différence entre les agneaux et les brebis,
  • les deux verbes pour dire "paître" ;

Et ces mots sont décalés, ils ne sont pas dans un ensemble constant. Est-ce qu'il y a là simplement le souci de ne pas répéter la même formule, donc de varier ? Est-ce qu'il faut chercher une signification particulière, éventuellement progressive, marquant des nuances entre ces différents mots ?

Je vous avoue que pour ma part je ne sais pas s'il y a une différence chez saint Jean entre agapân et phileïn, ce sont deux mots qui, de toute façon sont pris en bonne part. J'hésiterai même à dire que phileïn est plus fort qu'agapân qui a une valeur fondamentale. De même pour l'expression « le disciple que Jésus aimait » on a souvent agapân (13, 23 ; 19, 26 ; 21, 20) mais aussi phileïn (20, 2 et 7).

– Sur la signification de phileïn vous avez quelque chose d'intéressant au chapitre 15 où "ami" (philos) est mis en opposition à "serviteur" : « Je ne vous appelle plus serviteurs mais amis ». La raison en est simple, c'est que le maître ne montre pas aux serviteurs ce qu'il fait, ni le sens de ce qu'il dit, tandis qu'à ses amis il le montre. De même la parole christique en tant qu'adressée à l'ami n'est plus une parole de commandement, mais une parole de monstration. On commande à un serviteur, on montre dans une parole qui dit ce qui est à faire et qui donne ce qui est à faire en donnant de le faire. Il y a donc là une différence qui tient à la qualité de la parole et pas seulement à sa signification.

– Il est encore plus difficile de voir une différence entre les deux verbes qui disent "paître", et donc il n'est pas sûr qu'il y ait une différence notable entre les agneaux et les brebis. Je vous rappelle que ce texte est un de ceux qui ont été utilisés apologétiquement par l'Église romaine pour marquer la primauté des successeurs de Pierre sur l'ensemble de l'Église. Les théologiens faisaient justement une différence entre les agneaux qui désignent les simples fidèles, et les brebis qui désignent les évêques : il était le pasteur de tous les simples fidèles, mais aussi des brebis, donc pasteur aussi des évêques. Il faudrait réfléchir à la question de l'usage de ce texte par rapport à la structure même de l'Église. C'est une question que j'appelle opportune parce que nous avons fréquenté ce livre mais sans trop nous soucier de ce qu'il en est d'éventuelles structures d'Église. Nous avons bien aperçu une symbolique fondamentale, une sacramentalité fondamentale d'une certaine manière, mais pas ce qu'il en est d'un exercice précis de la sacramentalité. Pour ce qu'il en est d'autre part du régimen (du gouvernement) de cet ensemble qui est le filet non rompu, nous voyons poindre certaines images, certains types dans ce chapitre 21. Il faudrait s'interroger là-dessus car cela présente un certain intérêt, même pour la vérité de lecture.

– Pour savoir quels sont les verbes qui caractérisent le pasteur par rapport aux brebis il faut lire le chapitre 10 (il les appelle par leurs noms, il les conduit et il les nourrit, et enfin il donne sa vie pour elles), et il faudrait voir ce que cela signifie.

 

 

2°) La prophétie sur la destinée de Pierre (v. 18-19).

 

« 18Amen, amen, je te dis, quand tu étais jeune, tu te ceignais toi-même et tu marchais où tu voulais. » Au début du chapitre (v. 7), avant de se jeter à l'eau, nous voyons Pierre se ceindre d'un vêtement car il était nu. Ce qui est important ici c'est le « toi-même » : il dispose de son corps, de la présentation de son corps, et aussi de le mettre en mouvement. S'habiller pour aller, marcher…

« Quand tu auras vieilli, tu étendras les mains… » On peut voir ici le geste d'étendre les mains pour qu'un autre passe la ceinture, mais il ne faut pas oublier que tendre les mains a une signification dans le christianisme pour dire la croix, et ceci dans un double sens chez Jean : c'est le rappel de la crucifixion mais ça désigne également la stature cruciforme de l'homme accompli, car c'est aussi le mot qui servira à dire l'action de grâces. Dans cette espèce de groupement de la figure de l'Orant et de la figure du Cruciforme[2], il y a une double idée qui est tout à fait conforme à la pensée de Jean si on pense que pour Jean la crucifixion c'est l'exaltation. De fait Jean ne sépare jamais les moments : la Crucifixion, la Résurrection, l'Ascension, la Pentecôte, tout ce déploiement, surtout lucanien, ne se trouve pas chez lui. La Crucifixion est le moment même de l'exaltation, c'est-à-dire de la Résurrection, et aussi de l'Ascension qui est "aller vers le Père" ; et comme aller vers le Père c'est venir vers les siens sur le mode du pneuma, c'est la Pentecôte. Aussi bien du reste, le pneuma, l'eau et le sang découlent de la croix elle-même chez Jean.

Jean vise toujours d'un seul trait la totalité du mystère pascal dont les aspects peuvent être célébrés ensuite à part : l'aspect de mort, l'aspect de Résurrection, l'aspect d'Ascension, l'aspect de descente du pneuma (ou de Pentecôte). Ce que Jean considère, c'est l'heure, et l'heure c'est tout cela en un seul, qui est du reste la révélation événementielle de ce que Jésus est de toujours, c'est-à-dire « aller au Père » : dès l’arkhê il est « parole tournée vers le Père ».

« …et un autre te ceindra et te conduira où tu ne veux pas. »

Qui est cet autre ? Si je l'entends de la mort, c'est le bourreau qui l'attache. Néanmoins, comme toujours, il y a un double sens chez Jean, et il faut le traiter d'une tout autre manière : si « étendre les mains » dit que Pierre suit Jésus jusque-là (v.19), l'autre c'est peut-être le Père. Mais entre la première image et la seconde, il y a tout un problème de transfert de sens, de signification, qu'il importe de ne pas manquer sous peine de faire du Père un bourreau.

 

Nous venons de penser qu'il y avait ici quelque chose qui avait rapport à la croix, et nous avons pensé juste puisque c'est Jean qui nous le dit : « 19Il dit cela signifiant de quelle mort il glorifierait Dieu. » Mais il était bon de voir que les mots même déjà le disaient.

 

Et ce n'est pas fini car : « Et ayant dit ceci, il lui dit : "Suis-moi" », or le verbe akoloutheïn (suivre, accompagner) dit sur un mode éminent ce qu'il en est d'être disciple. Nous connaissons la structure : « Prends ta croix (ou lève ta croix) et suis-moi ». Donc il s'agit de suivre le témoignage du Christ jusqu'à la croix. Et le verbe "suivre" sera caractéristique de la foi de Pierre.

Il y a eu du reste un débat à ce sujet, j'ai oublié de vous signaler ce passage, c'est à la fin du chapitre 13 : « 36Simon-Pierre lui dit : "Seigneur, où vas-tu ?" Jésus répondit : "Où je vais, tu ne peux maintenant me suivre, tu me suivras plus tard". 37Pierre lui dit : "Pourquoi ne puis-je pas te suivre maintenant, je déposerais ma vie pour toi"– on voit très bien ici la pseudo-promptitude de Pierre qui, en posant cette question, désire immédiatement aller mourir, comme Thomas l'avait dit : « Allons mourir avec lui » (Jn 11, 16) – 38Jésus répondit : "Tu déposeras ta vie pour moi ? Amen, je te dis, le coq n'aura pas chanté que tu ne m'aies renié trois fois". » C'est la première annonce du reniement avant le passage du chapitre 18. Donc il y a un rapport évident ici : c'est le même thème.

Il ne faut pas oublier que nous avions dit au début de l'étude du chapitre 21, d'une manière peut-être un peu facile, que ce chapitre était comme les Actes des apôtres de Jean. En réalité, c'est la mort de Pierre qui est racontée, mort dont la prophétie est mise dans la bouche de Jésus.

Pr ailleurs, la comparaison entre les deux modes de mourir de Pierre et Jean (le disciple bien-aimé) entre en jeu dans le chapitre, puisqu'il est dit à la fin du chapitre que Jean « ne mourrait pas ». [3]

Le mot « suivre » qui est dit à propos de Pierre a sûrement à voir avec la mort. Suivre, dans le contexte, signifie "être crucifié". Bien sûr à un niveau tout à fait simple Pierre est mort crucifié, et Jean est mort vieux. Cela pourrait être un discrédit porté sur la personnalité johannique, parce que je pense que dès la fin du premier siècle il y a une magnification du martyr, de même qu'il y a une fusion très rapide entre l'idée de connaître et d'être martyrisé. Autrement dit le disciple, celui qui entend, c'est celui qui voit lors de son martyre. La magnification du martyr comme mode suprême d'être disciple et de voir se trouve dans les Actes des apôtres sous la figure d'Étienne (Ac 7, 54-60) et cela s'est développé dans la toute première patristique (par exemple chez Ignace d'Antioche).

 

► Dans ce que tu as dit à la fin du verset 18, ce qui me semble parachuté, c'est de dire que l'autre qui le conduira à la mort, c'est le Père.

J-M M : Ce n'est pas cela le plus difficile de la question. C'est pourquoi je voudrais apporter cette précision : la mention du Père a l'air de faire intervenir quelque chose d'autre. Or ceci est déjà dans le texte, dans l'expression « étendre les mains » car cette expression désigne la crucifixion sur le mode du Christ : il meurt en obéissant au Père. Donc ceci conduit à un second niveau de lecture du texte où l'intelligence de la signification profonde de la mort de Pierre par rapport au Père peut tout à fait intervenir.

 

Nous avons alors l'écho de « Que ta volonté soit faite et non la mienne » (Lc 22, 42), ce qui d'une certaine manière pourrait faire difficulté par rapport à certaines choses que nous avons dites ici, mais ce n'est pas par rapport au texte.

Dans le Nouveau Testament le mot "volonté" n'est pas à comprendre prioritairement comme un conflit de volontés, mais la volonté dit le caché qui demande à se dévoiler. C'est le cas ici, et pas d'abord ici, mais à Gethsémani[4] dont c'est la reprise ici. Il faudrait situer cela dans la signification générale du mot volonté. En effet il ne faudrait pas concevoir Dieu le Père a priori et avant tout comme toujours nécessairement adverse ; au contraire sa volonté, c'est-à-dire son secret, est le dévoilement de ma volonté secrète.

Mais le plus souvent, notre volonté secrète n'est pas ce qui accède à notre propre vouloir immédiat, c'est-à-dire à ce qui correspond au mode mineur de dire "je". En effet, nous disons "je" à plusieurs niveaux de nous-même[5]. Et en particulier notre "je" plonge dans quelque chose de mystérieux. Ce quelque chose de mystérieux, ce que j'appelle le "Je", est sans doute le nom secret que Dieu nous a donné (Réjouissez-vous de ce que vos noms sont inscrits dans les cieux, Lc 10. 20). Nous sommes en semence, en caché, quelque chose de nous-même n'est pas encore révélé et est dans la connaissance de Dieu.

Pour en revenir à « qu'il soit fait comme tu veux et non comme "je" veux », ce qui est important, c'est que la dénonciation du mode mineur de dire "je" (je veux) ne se fait pas n'importe comment. En effet, pour le Christ il y a le Je selon lequel « Le Père et "moi" nous sommes un », et c'est celui qui lui permet de dénoncer l'autre je.

Nous revenons ici sur la problématique du chapitre 12, à savoir : « Celui qui hait "sa vie dans le monde" (son "je" mineur) la gardera pour la vie éternelle » (v. 25) où le "celui qui" est un "Je" plus radical qui, dans le bon sens du terme, dénonce "je". Et ce n'est pas simplement un autre du point de vue extérieur qui me dénonce, mais c'est cette altérité singulière du Père qui est plus moi-même que moi-même. C'est pour cela que le mode d'altérité de l'autre qui est le bourreau, est équivoque ; et ceci est très important, notamment pour comprendre la signification des rapports du Père et du Fils, parce que cette idée que le Père est le bourreau de son Fils est quelque chose qui, d'une certaine façon, court sournoisement dans l'imaginaire et dans les sensibilités.

► Alors il y a deux niveaux de langage.

J-M M : Tout à fait. Je veux dire par là qu'il ne suffit pas de dire : « je veux ta volonté », pour que du même coup soit éveillé le Je.

 

 

3°) Retour sur la figure de Pierre.

Pierre est donc une figure capitale de la foi d'après le chapitre 21. De plus, d'après le chapitre 20, c'est lui qui court le plus vite vers le tombeau. Donc une autre caractéristique de Pierre au point de vue figure, c'est la rapidité, mais une rapidité qui est de la témérité… ce n'est pas du tout la rapidité johannique.

D'après le chapitre 21 la foi de Pierre est fondée sur la non-foi, sur le reniement précisément. Autrement dit, Pierre est la figure qui dégage quelque chose de fondamental de la foi, à savoir qu'elle n'est pas le produit de ce que nous faisons, mais le dépassement de ce que nous sommes capables de faire. En effet, nous sommes relativement dénégateurs, et c'est au plus dénégateur qu'il est justement est donné de confirmer la foi des autres ! Ça c'est très important pour la nature même de la foi, pour dire le fondamental.

Et d'ailleurs cela se trouve chez Matthieu lors de la confession de Pierre

« Et vous, leur dit-il, qui dites-vous que je suis ? Simon Pierre répondit : Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. Jésus, reprenant la parole, lui dit: Tu es heureux, Simon, fils de Jonas; car ce ne sont pas la chair et le sang qui t'ont révélé cela, mais c'est mon Père qui est dans les cieux. » (Mt 16, 15-17)

Donc même dans la confession de Pierre qui est mise en scène à ce moment-là, donc qui célèbre une certaine primauté de Pierre à certains égards, selon un type particulier, il y a le souci de dire que « ce n'est pas la chair et le sang, mais c'est le Père qui te le révèle ». C'est un souci constant des évangiles, à savoir que la foi de Pierre, c'est la distance de la négation à l'affirmation, la distance de la négation à la confession. Cela révèle donc un trait fondamental de la foi.

 

Il y a peut-être une autre chose qui est en question dans le chapitre 21 où sont mises en valeur les figures de Pierre et Jean (le disciple bien-aimé), c'est la prééminence de l'un ou de l'autre, c'est-à-dire des Églises pétriniennes ou des Églises johanniques dans les premières communautés. Il y a peut-être ici quelque chose qui fait que le texte de Jean respecte une primauté de Pierre, et cela en dépit de sa rapidité…

En effet il faut lire le texte à plusieurs niveaux du récit. Il y a le niveau où ces figures sont comme la gestion de possibilités qui sont en nous, mais il y a aussi la gestion de tendances qui sont dans les premières communautés chrétiennes, des références privilégiées, et ces premières communautés deviennent une à la mesure où se gère un certain rapport entre ces différentes figures.

 

► Je voulais dire quelque chose à propos de Pierre et de Jean. J'ai le sentiment que si Jean est le disciple que Jésus aimait, je le sens comme cette aptitude à détecter l'essentiel à un moment donné, et c'est l'aspect que le Christ aime le mieux en nous. Et si Pierre finalement est donné comme le premier, c'est que pour vivre dans une communauté, il y a une autre dimension.

J-M M : C'est très intéressant parce que c'est à la fois terriblement psychologisé et à la fois terriblement pertinent quant à la portée des textes.

Maurice Bellet : Il est une chose que tu dis avec beaucoup de force, et cela me paraît très important, c'est que les acteurs ne sont pas les personnages d'un récit mais qu'ils sont des aspects de nous-mêmes, c'est-à-dire que l'on lit cela comme une "science de l'homme" qui se dit par des noms et des visages et non pas par des concepts. Et c'est bien au niveau d'une connaissance de l'homme, et d'une connaissance de l'homme qui n'est pas séparée d'une connaissance de Dieu. C'est bien ce lieu-là, et ça donne au texte une tout autre portée, on entre dedans par une tout autre porte.

J-M M : C'est-à-dire qu'on arrive à ce texte si, à terme, il donne occasion d'être le déchiffrement de l'attitude multiple que nous-même avons par rapport à la chose du texte.

 

[1] Cf. « … pour la seconde fois, le coq chanta. Et Pierre se souvint de la parole que Jésus lui avait dite : "Avant que le coq chante deux fois, tu me renieras trois fois". Et en y réfléchissant, il pleurait. » (Marc 14, 72)

[3] Quelles sont les différences exactes qui caractérisent Pierre et Jean ? À Jean il est donné d'être “le disciple que Jésus aimait” ; et à Pierre, à qui il n'est pas dit “je t'aime” originellement, on éprouve le besoin de dire au chapitre 21 qu'il aime, donc qu'il est aimé. À Jean qui est “le disciple” donc qui a à suivre, il n'est pas redit qu'il a à suivre, mais qu'il a au contraire à demeurer (Jn 21, 22), tandis qu'à Pierre il a toujours été dit de suivre, mais “suivre” est aussi un trait du disciple. Donc il y a sans doute, dans la façon de penser, des mots qui sont caractéristiques de l'un et de l'autre, mais quant à voir le détail de cette négociation, c'est-à-dire repérer le mot qui est le plus propre de chacun, c'est difficile. (Note de la transcription de Maître et disciple au I du chap. V).

[4] D'après les Synoptiques, juste avait son arrestation, Jésus prie le Père à Gethsémani : « Père, s'il est possible, que cette coupe s'éloigne de moi ! Toutefois, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux » (Mt 26, 39). Saint Jean a mis cette scène auparavant, au chapitre 12, cf. Jn 12, 27-33, la prière de Jésus et la voix du ciel

 

 

Commentaires