Dans ce passage Jésus entre en turbulence et s'adresse au Père dans une prière, une voix vient du ciel en étant diversement interprétée, ce qui permet à Jésus de préciser ce qui est en train de se passer. Jean a inséré ce passage dans la séquence qui commence au verset 20 : quelques Grecs venus à Jérusalem "pour adorer", s’adressent à leur compatriote Philippe pour "voir" Jésus ; Philippe, avec André, autre disciple grec, s'adressent alors à Jésus qui fait un discours d'abord centré sur le symbolisme du grain de blé qui doit mourir pour porter beaucoup de fruit. Et tout d'un coup, Jésus entre en turbulence…

Jean-Marie Martin à qui est dédié ce blog est spécialiste de saint Jean et saint Paul. Il a abordé plusieurs fois des versets de ce passage, c'était à chaque fois à la marge, à la faveur de la lecture d'un autre passage. J'ai réalisé une synthèse comme j'ai pu, en modifiant parfois légèrement certaines formulations pour la cohérence d'ensemble ! Il ne faut donc pas prendre ce qui figure ici comme un commentaire prévu et organisé d'avance, mais se laisser porter par ces différentes réflexions qui se retrouvent à propos d'autres passages de saint Jean.

                            Christiane Marmèche

 

Jn 12, 27-33

La prière de Jésus et la voix du ciel

 

Le texte que nous allons lire intervient après le passage bien connu qui commence au verset 24 : « Amen, amen, je vous dis, si le grain de blé ne tombe en terre et n'y meurt, il demeure seul ; mais s'il meurt il porte beaucoup de fruit. Celui qui chérit sa psyché (son être) – c'est-à-dire qui s'aime lui-même – se perd. Celui qui hait son être dans ce monde, se garde pour la vie éternelle. » Ce sont des phrases très connues et très difficiles. Nous avons à plusieurs reprises et en plusieurs lieux, médité dessus[1]. Il faut bien entendre que ces phrases-là sont dites premièrement du Christ, il parle de lui. Ce sont ces mots-là qui introduisent le trouble et l'ébranlement dans son esprit, ce ne sont pas d'abord des principes généraux théoriques qui diraient ce qu'il faut qu'il fasse. Bien sûr il y a un rapport avec ce que nous avons à être, mais en premier ces mots disent des choses du Christ.

Jésus, qui jusque-là répondait à Philippe et André, s'adresse maintenant au Père.

  • « 27Maintenant mon âme est troublée. Et que dire ? Père, sauve-moi de cette heure ! Mais c’est pour cela que je suis venu à cette heure. 28Père, glorifie ton nom !"
    Du ciel vint alors une voix : "Je l’ai glorifié et de nouveau je le glorifierai."
    29La foule qui se tenait là et qui avait entendu, disait qu’il y avait eu un coup de tonnerre ; d’autres disaient : "Un ange lui a parlé."
    30Jésus reprit : "Ce n’est pas pour moi qu’il y a eu cette voix, mais pour vous. 31C’est maintenant le jugement de ce monde ; maintenant le Prince de ce monde va être jeté dehors ; 32et moi, une fois élevé de terre, j’attirerai tous les hommes à moi."
    33Il signifiait par là de quelle mort il allait mourir. »                                                (Bible de Jérusalem)

 

1) Versets 27-30 : Trouble et gloire.

 « 27Maintenant ma psychè est bouleversée. – "ma psychê" c'est moi-même tout entier car pour dire "moi", les hébreux disent facilement "mon âme", "ma chair", "mon pneuma". Mon âme est bouleversée (étaraxen), avec un verbe de même racine que l'ébranlement, le trouble (taraxis) et ce verbe est au parfait indiquant quelque chose de définitif.

Notez que « Mon âme entre en trouble » est une citation du psaume 42, 6.12[2], le trouble de Jésus prend donc place dans une prière de psaume.

Christ en prièreEt que dire ? Père, sauve-moi de cette heure ? – c'est-à-dire : épargne-moi cette heure – Mais c'est pour cela que je suis venu à cette heure"mon heure" c'est l'accomplissement de mon avoir-à-être ; mon être est d'être accompli à cette heure. On sait que pour Jésus "mon heure" c'est l'heure de ma mort / Résurrection, mon être est un être pour mort et Résurrection, c'est mon essence, ce à quoi je suis appelé. – 28Père, glorifie ton nom."

On a ici le bouleversement que les Synoptiques notent à Gethsémani, donc juste avant la Passion : « Jésus leur dit: “Mon âme est triste à en mourir.” » (Mc 14, 34) où c'est le même psaume que dans notre passage : « Pourquoi es-tu triste, mon âme, et pourquoi te troubler ? » (Ps 42, 6). Ce n'est donc pas placé au même moment du récit, mais il ne faut pas oublier que, chez Jean, nous sommes dans la Passion depuis le premier verset de son évangile puisque la Passion, c'est la vie mortelle de Jésus.

Il ne faut surtout pas réduire la mort à l'expiration. La mort a beaucoup de noms. L'ébranlement (trouble) figure 4 fois dans l'évangile de Jean :

  • La taraxis du chapitre 14 qui concerne les disciples sous la forme : « Que votre cœur ne se trouble pas », et nous savons que ce trouble est à l'origine de la recherche.
  • Les trois autres troubles qui sont mentionnés aux chapitres 11 (étaraxen), 12 (tétaraktaï), et 13 (étarakhthê), sont des éléments de la mort christique : c'est la mort de l'ami Lazare (Jn 11, 33), c'est la perspective de l'heure (ici), c'est la séparation de Judas (Jn 13, 21[3]).

Mais il faut voir que pour Jésus il y a aussi des moments de mort lors de la séparation d'avec Pierre à un autre niveau, ainsi que lors des comparutions et bien d'autres moments.

Dans ce verset 27, nous avons ici l'écho de ce qui est dit à Gethsémani : « Que ta volonté soit faite et non la mienne » (Lc 22, 42), phrase à bien entendre car dans le Nouveau Testament le mot "volonté" s'entend pas prioritairement comme un conflit de volontés, mais il dit le caché qui demande à se dévoiler.  Ici ce qui va se dévoiler, c'est l'avoir-à-être du Fils. Il faut bien voir que le Père ne "veut" pas la mort du Fils au sens où nous entendrions spontanément cela aujourd'hui. Et ceci est très important, notamment pour comprendre la signification des rapports du Père et du Fils… parce que cette idée que le Père est le bourreau de son Fils est quelque chose qui, d'une certaine façon, court sournoisement dans l'imaginaire et dans les sensibilités. Comme je l'ai déjà dit d'autres fois, il n'y a rien à payer ![4]

Remarquez qu'ici, pour Jésus, il y a l'extrême proximité du trouble et de l'acquiescement, comme d'ailleurs dans les Synoptiques. Il y a un "micron" entre les deux – "micron" étant le terme que Jean emploie pour dire la plus petite différence, la plus petite qui est en même temps la plus essentielle.

"Père, glorifie ton nom." Nous savons déjà qu'en hébreu le nom ne désigne pas ce qu'il désigne dans nos langues. Il dit quelque chose comme l'identité essentielle de l'être. Très curieusement, il dit le plus propre car les Anciens distinguent le kurion onoma (le nom propre) et les appellations.

Et le Nom du Père c'est le Fils : on a « Glorifie ton nom » ici au chapitre 12, et « glorifie ton Fils » au verset 1 du chapitre 17, et c'est la même chose. Nous savons que le Fils est le visible du Père, mais le Fils est aussi le Nom du Père c'est-à-dire le discible du Père.

"Père, glorifie ton nom" c'est la demande de résurrection. Le mot de "gloire" dans l'Ancien Testament signifie la présence de Dieu, et il est utilisé de très bonne heure pour dire la dimension de résurrection qui est en Jésus. Cette qualité de résurrection est telle qu'elle ne peut qu'être donnée, donc telle qu'elle peut être demandée.

Du ciel vint donc une voix : "Je l'ai glorifié ce qui est que palin (en retour), je commence à le glorifier." On a ici un rapport entre ce qui est dit comme un passé et ce qui est dit comme une chose qui est en train de venir[5] ou qui est à venir.

La glorification a déjà eu lieu mais elle n'est pas encore complète c'est pourquoi, nous aujourd'hui encore, on dit : « Que ton nom soit sanctifié », c'est-à-dire qu'on demande la résurrection de Jésus.

29La foule qui se tenait là et qui avait entendu, disait : “Tiens, c'est le tonnerre” ; d'autres disaient : "Un ange lui a parlé." – la voix donne lieu à débat parmi ceux qui l'entendent et tentent de l'interpréter. Certains traduisent par quelque chose comme : entendre des voix. Or "entendre la voix", ce n'est pas entendre des voix" – 30Jésus répondit et dit : "Ce n'est pas pour moi que cette voix est venue, mais pour vous. – autrement dit cette confirmation n'est pas pour Jésus.

 

2) Versets 31-33 : le jugement et la croix.

« 31C'est maintenant le jugement (krisis) de ce monde – c'est le point critique de ce monde, le discernement entre ce monde-ci et le monde qui vient – maintenant le prince de ce monde puisque ce monde est un espace qualifié, un espace régi par le prince de ce monde – va être jeté dehors. – Le prince de ce monde est, proprement, rien, du rien négatif, c'est-à-dire qu'il est le principe d'exclusion, et il est à sa place quand il est exclu. L'exclusion est à sa place quand elle est exclue.

Le prince de ce monde a son lieu dans la ténèbre, c'est le diabolos, c'est-à-dire le disperseur, l'excluant. Le jugement dernier, la krisis, c'est maintenant. Le jugement, le discernement, consiste en ce que le diabolos soit remis en son lieu qui est d'être à l'extérieur de l'humanité rassemblée. « Dieu est lumière, il n'y a en lui aucune ténèbre » (1 Jn 5), donc la ténèbre est extérieure à lui : c'est le mauvais manque, le mauvais vide qui est en dehors de la plénitude des noms de la résurrection. La ténèbre est essentiellement en dehors. On trouve chez les Synoptiques l'expression : « les ténèbres extérieures » qui est un pléonasme : les ténèbres sont l'indéfinie exclusion, le principe d'exclusion qui est le contraire de l'agapê.

Le mot de "jugement" intervient donc ici et, au verset suivant, l'élévation sur la croix est mentionnée. En effet le pieu de la croix a la réputation d'être ce qui discerne. Les anciens disaient que la croix a deux fonctions : les fonctions de fixer et de juger (de discerner), ce qui a des sens multiples. La croix comme pieu est fixée, donc c'est la solidité, mais aussi le pieu marque des limites. Constituer un espace, c'est poser un centre et ce qui s'articule autour du centre, en particulier les directions. La croix distingue le haut et le bas, la droite et la gauche, devant et derrière, c'est-à-dire les directions fondamentales constitutives de l'espace. Par ailleurs, la croix sépare, c'est par exemple le fait de ce que l'ostension de la croix fait fuir les démons : elle consolide les croyants, et fait fuir les forces adverses. Il y a tout une symbolique complexe derrière cela.

j'attirerai les hommes« 32Et moi, quand je serai élevé de terre – "élevé de terre" c'est d'une certaine façon disparaître, s'effacer ; mais quand il s'efface sous un certain aspect, il se donne à voir –  je tirerai tous à moi" – c'est-à-dire que mon élévation introduit le mouvement par quoi l'humanité tout entière est élevée, tirée. – 33Il disait cela signifiant de quelle mort il devait mourir. »

Le verbe "tirer" est le verbe utilisé pour dire qu'on tire une épée de sa gaine. C'est un mot très important, qui est employé une autre fois chez Jean où Jésus dit : « Nul ne vient vers moi si le Père qui m'a envoyé ne le tire. » (Jn 6, 44). Être tiré c'est être dans "la vection de", et cela une fonction tout à fait originelle de la parole. On peut déjà parler de cela quand aucun son n'est articulé mais qu'on est orienté vers, tourné vers, et c'est ce qui correspond au Père. Et parce que le Logos (le Fils) est l'articulation de la parole, celui qui est attiré (ou tiré) par le Père entend le Fils, entend le Logos. Le Logos est la part audible de l'inaudible, de même qu'il est « le visible de l'invisible » comme le dit Paul.

"Quand je serai élevé de terre": cet "être élevé" dit la mort du Christ en croix, mais désigne du même coup son élévation, c'est-à-dire la Résurrection même. C'est pourquoi la croix johannique est toujours croix de mort et croix de vie, croix de supplice et croix de gloire (croix de lumière). De fait Jean ne sépare jamais la mort et la Résurrection du Christ comme étant des épisodes distincts. La mort n'est pas une anecdote qui serait suivie ensuite heureusement par une bienveillance du Père qui se décide enfin et qui se dit : « Tiens, je vais le ressusciter ». Pas du tout. La résurrection est dans la mort du Christ, c'est-à-dire que son mode même de mourir fait que sa mort n'est pas une mort pour la mort, mais une mort qui manifeste la vie. Et de même que la résurrection du Christ est inscrite dans son mode de mourir, la mémoire de sa mort persiste dans sa résurrection (dans l'épisode de Thomas, le ressuscité a la trace de la Passion : la trace des clous et de la lance).

Tout culmine dans le fait que le moment même de la mort du Christ est l'émergence de la résurrection : la résurrection est dans le mode de mourir du Christ.



[2] Psaume 42 dans la traduction de la Septante : « 6Pourquoi es-tu triste, mon âme, et pourquoi te troubler ?... 10Je dis à Dieu : “Tu es mon soutien. Pourquoi m'oublies-tu et pourquoi vais-je assombri tandis que mon ennemi m'afflige ?” 11Tandis que mes os sont brisés, mes adversaires m'insultent et me disent quotidiennement : “Où est-il ton Dieu ?”»

[3] « Ayant dit ces mots Jésus fut troublé (étarachthê) dans son pneuma (dans son être) et il témoigna en disant : "L'un d'entre vous me trahira”. » (Jn 13, 21)

[5] Dans le grec le deuxième verbe est au futur, or J-M Martin évoque souvent le fait qu'à l'arrière-plan de l'écriture de Jean il y a une pensée sémitique qui ne connaît pas nos temps (passé, présent, futur) mais des aspects (accompli et inaccompli) c'est pourquoi il traduit parfois les futurs par des présents progressifs : "est en train d", "commence à". Cf. Les verbes en hébreu et le problème de la traduction