Lors de la lecture de textes bibliques, J-M Martin propose souvent d'entendre le texte en tenant compte des structures grammaticales de l'hébreu. Sur le blog un premier message est paru sur la causalité (parce que, afin que…)[1], celui-ci porte sur les verbes en général. Le verbe être (dont l'usage en hébreu est différent du nôtre) et le verbe avoir (qui n'existe pas en hébreu) feront l'objet d'un autre message. Le but n'est pas d'apprendre l'hébreu mais de comprendre comment il fonctionne et d'en tenir compte pour la traduction du Nouveau Testament, il y a quelques extraits d'interventions de J-M Martin en ce sens. La plus grande partie de ce qui est dit vient d'ailleurs. J'ai récolté des choses assez diverses !

                                                                               Christiane Marmèche

Pour lire, télécharger, imprimer, c'est ici en deux fichiers pdf (ne contient pas l'ajout de la note 7) : verbes_hebreux_Partie_1 . verbes_hebreux_Partie_2.

Table des matières

I – Temps et aspects des verbes bibliques

   1) Le temps des verbes en hébreu et en grec, première approche.
        a) Temps et aspects des verbes hébreux (ce que dit J-M Martin).
        b) Temps et aspects des verbes grecs (extraits de livres).
        c) Quelques traductions du grec revues par J-M Martin.
        d)  Entendre « celui qui est, qui était et qui vient » (Ap 1, 4) par J-M Martin.
   2) L'accompli et l'inaccompli en hébreu, approfondissement.
        a) Trois présentations faites par des spécialistes d'hébreu.
        b) Entendre "Tu ne tueras pas", "Tu ne mangeras pas" (Manitou, J-M Martin).
        c) Emplois de l'accompli pour un futur ; le parfait prophétique
        d)  Extraits de "La signification du temps dans l'A. T." (R. Martin-Achard)

II – Les différentes modalités d'un verbe hébreu

   1) Première approche.
        a) La racine d'un verbe : sa forme la plus simple (J-M Martin).
        b) Les aspects : accompli / inaccompli (parfois nommés parfait / imparfait).
        c) Quatre formes d'où 7 modes éventuels de l'accompli (ou de l'inaccompli).
        d) Les formes inversées (dites aussi consécutives).
   2) Aspects plus techniques : Les 4 formes et les 7 modes.
       Remarques sur la "racine" d'un verbe et sa vocalisation ; sur la translittération
        a) Quatre formes et trois sens, d'où le mode d'un verbe (exemple avec "faire").
        b) Les éléments de l'analyse d'une forme verbale assez simple.
        c) Les sept modes les plus usités classés par formes et voix :
        d) Infinitif ; impératif, cohortatif, jussif ; participes actif et passif.

 

Les verbes en hébreu

et le problème de la traduction

 

I – Temps et aspects des verbes bibliques

 

1) Le temps des verbes en hébreu et en grec, première approche.

a) Temps et aspects des verbes hébreux (ce que dit J-M Martin).

L'hébreu ne connaît pas les temps (passé, présent, futur) mais connaît des aspects c'est-à-dire la différence entre ce qu'on appelle "l'accompli" (parfois "le parfait") et "l'inaccompli" :

  • l'accompli peut correspondre à un présent qui garde la mémoire d'un passé et qui a de quoi perdurer ; il correspond un peu au "parfait" grec qui indique un état accompli avec une sorte de permanence ;
  • l'inaccompli peut désigner quelque chose qui a commencé, quelque chose qui commence, quelque chose qui est en voie de venir ou de finir, et donc il peut se traduire aussi bien par un passé que par un imparfait, un présent ou un futur.

C'est l'extrême difficulté de la traduction qui est patente quand on veut traduire des verbes des psaumes hébreux par exemple.

Le Nouveau Testament est écrit en grec, mais ce n'est pas le grec classique, c'est un grec populaire, le grec hellénistique comme on dit, la koïnè, et en plus il est écrit par des gens qui ont des structures de pensée hébraïque, d'où l'extrême difficulté de traduire.

 Je vous fais part de ces difficultés et je ne dis pas que vous allez d'emblée sauter dans une pensée par mode d'aspects plutôt que de temporalité, c'est très clair. Il faudrait cependant que nous trouvions des équivalences au niveau de la traduction.

b) Temps et aspects des verbes grecs (extraits de livres).

D'après Joëlle Bertrand[2] « Le grec connaît la distinction entre passé (qu'expriment l'imparfait et l'aoriste de l'indicatif), présent et futur. Mais il est davantage intéressé par la notion d'aspect que par la notion de temps à proprement parler. L'aspect définit l'acte non par référence au moment où se situe l'acte de parole, mais par rapport à l'action elle-même : ce qui compte alors, c'est de savoir si l'action est sur le point de s'accomplir, est à son début, est en cours d'accomplissement, se termine, est définitivement terminée…Tous les détours du français pour traduire ces aspects : je vais manger, je commence à manger, je finis de manger… sont contenus dans ce qu'on appelle grammaticalement les temps du grec… Le français (héritier du latin) est très sensible à l'idée d'antériorité, mais pas le grec : rien, dans les temps du grec, ne dit qu'une action est antérieure à une autre. Il faut toujours s'interroger sur la direction à prendre quand on traduit… »

D'après Jean Humbert[3]. « Le futur se présente en grec dans des conditions particulières. À date ancienne il n'a pas d'aspect propre et est beaucoup plus proche d'un mode que d'un temps. À la différence du latin ou du français, le futur grec n'est pas une réalité future comme le présent ou le passé sont des réalités présentes ou passées : il ne représente qu'une virtualité qui tend à se réaliser dans le présent. Il ne fait aucune distinction entre un futur s'appliquant à un cas unique et celui qui comporte une répétition. »

c) Quelques traductions du grec revues par J-M Martin[4] :

      ●   Traduction de futurs grecs.

Dans la phrase. « Un peu et vous ne me constatez plus, et à rebours un peu et vous me verrez (opsesthé). » (Jn 16, 16) le verbe voir est mis au futur en grec, mais il n'y a pas de futur ni de présent dans ces choses, il y a de l'accompli et de l'inaccompli dans la pensée d'origine sémitique  qui est sous-jacente. Or l'inaccompli en hébreu, sauf exceptions, peut se traduire par un futur ou par « je commence à ». D'où ma traduction : « Un peu et vous ne me constatez plus, et à rebours un peu et vous commencez à me voir. »

De même  « je le ressusciterai dans le dernier jour » (Jn 6, 39) peut se traduire par « je commence à le ressusciter dans le dernier jour » car le dernier jour c'est le jour dans lequel nous sommes[5].

      ●   Traduction d'aoristes et de parfait grecs.

Voici deux traductions de Jn 20, 19 :

– « Le soir de ce même jour qui était le premier de la semaine, alors que, par crainte des Juifs, les portes de la maison où se trouvaient les disciples étaient verrouillées, Jésus vint, il se tint au milieu d'eux et il leur dit: “La paix soit avec vous” » (TOB).

– « 19Le soir venu, ce jour-là, le premier de la semaine, les portes fermées où étaient les disciples par crainte des Juifs, Jésus vient, il se tient au milieu et leur dit : “ Paix à vous.”  » (Sœur Jeanne d'Arc)[6]  

Sœur Jeanne d'Arc met les verbes au présent, or, en grec, ces verbes (êlthen et estê) sont à l'aoriste. La traduction au présent est excellente, c'est l'indice qu'on a conscience de ne pas pouvoir se fier aux temps grecs, parce que c'est dit par saint Jean en grec mais c'est pensé en hébreu, langue qui n'a pas la distinction des temps que nous connaissons, elle a simplement la distinction de l'accompli et de l'inaccompli, d'où l'indécision sur la manière dont il est préférable de traduire qui ne vient pas des traducteurs mais du texte lui-même[7].

Dans un texte au passé,l'emploi du présent désannecdotise le texte. En français, il est loisible de réciter un événement passé à l'imparfait ou au passé simple, ou également dans ce qu'on appelle le présent historique : « Napoléon arrive, il déploie son armée », c'est une façon de raconter. Le présent est d'autant plus plausible ici que la véritable différence est moins, chez les Grecs (comme chez les Hébreux), une différence de temps qu'une différence par rapport à l'action elle-même. D'autre part le texte même de Jean peut commencer par un passé simple dans le texte grec et passer au présent sans problème.

Par ailleurs le parfait – c'est vrai surtout pour l'hébreu qui est toujours sous-jacent à ces textes – dit quelque chose qui est pleinement accompli ou quelque chose qui est en train de s'accomplir. Ainsi Paul dit : « Celui que vous avez mis à mort, Dieu l'a ressuscité le troisième jour selonce qui est écrit dans le Psaume 2 : “Tu es mon fils, aujourd'hui je t'engendre (gégennêka) » (Ac 13, 33), le verbe est au parfait mais je le traduis par un présent : ressusciter c'est être engendré aujourd'hui, dans l'aujourd'hui de Dieu.

Cette indécision sur la traduction pourrait être l'occasion de mettre en question notre représentation temporelle de passé, présent et futur. Et pour l'instant nous sommes avertis qu'il ne faut pas attribuer une importance décisive aux temps des différentes traductions. Nous gardons un certain flou dans l'usage des verbes, quitte à nous poser chaque fois la question : dans le cas présent, qu'est-ce qui est le plus opportun ?

      ●  Deux autres exemples de traduction d'un parfait grec.

«Jusqu'ici vous n'avez rien demandé dans mon nom Demandez et vous recevrez en sorte que votre joie soit pleinement accomplie (péplêrôménê). » (Jn 16, 24). L'expression "joie" est accompagnée du verbe accomplir au parfait (du point de vue grammatical), c'est pourquoi je traduis "pleinement accomplie", "définitivement accomplie".

« Jésus leur répondit :Maintenant croyez. Voici que vient (erkhétaï) l'heure et elle est venue définitivement (elêluthen)”… » (Jn 16, 31-32). Il y a deux rapports au temps (présent et parfait) qui seraient ici à méditer.

d)  Entendre « celui qui est, qui était et qui vient » (Ap 1, 4) par J-M Martin

Pour vous donner un autre exemple, nous traduisons dans l'Apocalypse « ho ôn kaï ho ên kaï erkhoménos » par « celui qui est, qui était et qui vient » (Ap 1, 4 et 8), le verbe être étant au présent, puis à l'imparfait, et "qui vient" étant un futur car en grec le futur se dit "les choses qui viennent" (ta erkhomena), expression qui se trouve fréquemment dans notre N T.

Mais il y a une certaine ambiguïté parce que, dans le plus archaïque, le premier terme n'était sans doute pas un présent mais un parfait. Ainsi on a dans un livre qui date sans doute du début du IIe siècle[8] : « O estôs, stas, stêsomenos (celui qui se tient debout, qui a commencé à se tenir debout, qui se tiendra debout ». On a donc le verbe istémi (se tenir debout) sous trois formes : la premier est un parfait (qui correspond à l'accompli hébraïque), et les deux autres sont deux modes de l'inaccompli : on regarde du côté de ce qui a commencé mais qui n'est pas achevé, ou au contraire de ce qui est à venir.

Revenons à l'expression de l'Apocalypse : « Le Dieu qui est, qui était et qui vient ». On a une énumération ternaire qui semble conforme à nos conjugaisons avec du passé, du présent et du futur, mais c'est le présent qui vient en premier à la différence de notre usage de la même formule (nous dirions : "qui était, qui est, qui sera"), donc au point de vue de l'ordre il y a une modification. Nous entendons ainsi ces trois termes comme trois moments successifs, mais en réalité, il n’y a pas trois moments, il y en a deux car c'est le présent qui vient en premier à la différence de notre usage du temps. De plus les racines des verbes ne sont pas les mêmes : "qui est", "qui était" sont du verbe "être" en grec, et "qui vient" du verbe "venir", mais c'est employé la façon grecque de dire le futur[9]. Par exemple en Jn 6, 4 on a : « Jésus, sachant “tout ce qui vient sur lui” » ; on traduit habituellement par “ce qui allait lui arriver” mais il ne faut pas oublier que “ce qui vient sur nous”, c'est la façon grecque de dire le futur, ta erkhoména (les choses qui viennent) est une façon de dire l'avenir.

Est-ce que dans l'expression de l'Apocalypse nous aurions une division ternaire finalement ? Je ne crois pas parce que si je regarde le premier verbe : d'une part "est" n'est pas une traduction très pertinente de l'accompli, et d'autre part, comme il vient en premier, il n'est pas pris dans le découlement du temps, dans une succession. J'aurais pour ma part une division binaire :

  • en 1ère partie on aurait "est" qui n'est pas notre présent mais la présence nouvelle, la nouveauté christique ;
  • en 2ème partieon aurait était et vient qui correspondraient à l'accompli et à l'inaccompli.

Le présent « qui est » (« qui est » définitivement) s’oppose aux deux autres qui sont la fluctuance de l’accompli du côté du passé et de l’inaccompli du côté du futur.

 

2) L'accompli et l'inaccompli en hébreu, approfondissement.

a) Trois présentations faites par des spécialistes d'hébreu[10].

« Le système verbal de l'hébreu, et du reste des langues sémitiques, est fondé non sur l'expression du temps situé par rapport au locuteur, mais sur l'aspect intrinsèque de la notion. Il vise donc à exprimer non l'antériorité ou la postériorité, mais la valeur aspectuelle (accompli ou inaccompli) du procès envisagé. Toute action dont on n'a pas besoin de spécifier qu'elle est accomplie sera exprimée par l'inaccompli.» (Mireille Hadas Lebel, L'hébreu biblique pré-exilique)

 « La langue juive, par ses racines concrètes, aide à capter la pulpe, la moelle, la saveur de l'être. Elle n'est pas sensible à la différence, si usuelle en Occident, du passé, du présent et du futur. Elle se fixe sur le mouvement qui est le ressort de l'action. Elle se demande si l'acte s'achève ou ne s'achève pas. D'où un sentiment congénital de la durée ouverte à l'avenir. La langue d'Abraham évoque le flux du temps, et non ses étapes. Pour elle, en elle, le passé n'est jamais aboli. Le futur n'est jamais lointain. Tout consiste en un présent qui se reprend et qui se réitère » (Jean Guitton, Les années obscures de Jésus[11]).

« Pour l'hébreu, le temps n'est pas conçu comme une abstraction. Il le mesure et l'exprime par rapport au concret, au vécu de l'homme en deux temps majeurs, l'accompli et l'inaccompli. Tous deux se conjuguent... en fonction de l'expérience concrète de l'homme, de ce que son regard voit ou ne voit pas devant lui.

  • L'accompli est ce qui est devant l'homme, ce qu'il voit ou a vu ; lephanim, devant mes faces, veut dire curieusement le passé, et désigne ce qui est accompli.
  • Tandis que l'avenir est ce qui est derrière moi, ce que je ne peux pas voir parce que c'est inaccompli. Le futur est ainsi ce qui est derrière moi, a'harith[12]. Paul Valéry l'a bien dit : "L'homme entre dans l'avenir à reculons."

 (André Chouraqui, Traduire la Bible, dans L'écrit du temps, éd. de Minuit, p. 24).

      ●    Deux exemples de verbes à l'accompli :

– En Gn 1, 1 le verbe « créer » est à l’accompli, cela signifie donc : « Dieu créa les cieux et la terre » aussi bien que : « Dieu crée… », c'est-à-dire continue de créer aujourd’hui.

– Quand Dieu lui donne un fils, Samuel, Anne dit : « Mon cœur exulte (verbe à l'accompli) dans le Seigneur… car je me réjouis (à l'accompli) de ton salut » (1S 2, 1), sa joie ne cesse pas.

      ●    Exemples pour l'inaccompli :

L'inaccompli hébreu, c'est plutôt un duratif : il peut exprimer une action future tout autant qu'une action en cours, parfois une habitude, même ancienne, voire une répétition. On peut appliquer cela à l'eschatologie : le royaume vient, et le royaume est déjà venu. La fin des temps se situe dans un lointain avenir, et pourtant elle a déjà commencé.

b) Comment entendre "Tu ne tueras pas"et "Tu ne mangeras pas" ?

  ●    Comment entendre "Tu ne tueras pas" ? (d'après Manitou)

À propos des 10 paroles (commandements) : « On les entend comme des impératifs mais ils sont toujours donnés au futur même dans les exceptions apparentes. Ce qu’on croit être une exception c’est aussi un futur… Je prends un exemple : « lo tirtsa’h (tu ne tueras pas) » (Ex 20, 13). Il n’y a pas al tirstsa’h (ne tues pas). Cela veut dire, lorsque la Torah s’adresse à la collectivité : si tu es Israël, Je te promets : voici ce que sera ton profil d’identité : « Tu ne tueras pas !» C’est une promesse. Voilà ce que tu seras, ce n’est pas un commandement d’être, c’est une promesse sur l’être. »[13]

●    Comment entendre "Tu ne mangeras pas" (Gn 2) ? (d'après J-M Martin)

Le « Tu ne mangeras pas » c'est compris en général comme un ordre assorti d'une sanction : « je t'ordonne de ne pas manger sinon tu mourras ». Mais, en soi, la parole de Dieu est une parole donnante, œuvrante. L'archétype de la parole œuvrante, c'est « Fiat lux » : « "Lumière soit"… Lumière est ». C'est la question se pose Paul en Rm 7 : comment expliquer que la parole de Dieu qui est donnante soit une parole qui, en Gn 3, est désœuvrée, une parole qui n'accomplit pas l'œuvre ? La parole de Dieu est inopérante quand il dit à Adam : « Tu ne mangeras pas » car il la reçoit falsifiée par la reprise qu'en fait le serpent.

Alors, comment entendre cette parole ? C'est un « Tu ne mangeras pas » donnant : « je te donne la capacité de tenir devant toi le point ultime, le point secret auquel tu n'accèdes pas, je te donne cela. »

C'est cela qui ouvre la grande problématique paulinienne de la "justification de l'homme", ou plus exactement du "réajustement de l'homme"[14], non pas à partir de l'observance de la loi – car l'observance de la loi ne justifie pas l'homme –, mais à partir de la donation de Dieu.

c) Emplois de l'accompli pour un futur ; le parfait prophétique.

      ●    Un fait accompli dans la sphère du futur.

L'accompli concerne en général le passé mais il peut aussi être employé dans la sphère du »futur, pour une action antérieure à une autre action, c'est le contexte qui dit ce qu'il en est.

Ex. Dt 8, 10 : « Et tu béniras YHWH ton Dieu pour le bon pays qu'il t'aura donné (natan)»

      ●    Un exemple d'accompli : le "parfait prophétique".

 Pour bien saisir dans sa tonalité exacte le message des grands prophètes, il faut savoir que, si l'accompli peut être l'équivalent de notre passé, on le trouve couramment employé dans les prophéties pour parler du futur. Par exemple en Is 21,9 le prophète écrit : « elle est tombée, elle est tombée, Babylone ! » (v. 9).

Ex. Is 9, 5 : « Un enfant nous est né, un fils nous est donné (natan) » (verbes à l'accompli alors que le fils n'est pas encore né). Les interprétations sont diverses : pour certains le prophète traduit sa vision d'un événement qui ne se produira que plus tard mais dont il est certain ; pour d'autres le prophète présente cet événement futur comme s'accomplissant immédiatement.

d)  Extraits de La signification du temps dans l'A T (R. Martin-Achard)[15].

« Pour Vollborn[16]… la pensée hébraïque tend à actualiser l'événement ; le passé comme l'avenir sont ramenés au présent. L'Ancien Testament ne voit pas les événements dans leur suite chronologique, comme s'ils se succédaient sur une ligne continue, il ne mesure pas, par les distances qui les séparent, le passé, le présent et le futur, il les voit ensemble.

– C'est ainsi que l'élection d'Israël, la sortie d'Égypte ne sont pas des faits du passé, mais du présent, chaque génération participe directement à ces événements, elle est la génération mosaïque, comme le montre particulièrement le livre du Deutéronome, ainsi que le professeur G. von Rad l'a souligné. Les grands faits de l'histoire du peuple de Dieu ne sont pas considérés objectivement, par rapport à leur place respective, mais subjectivement, par rapport à la génération présente.

– C'est ainsi également que l'avenir est déjà un fait actuel, comme l'indiquent les prophètes, par leurs paroles et leurs actions symboliques, comme en témoigne cette forme caractéristique du verbe hébreu qui est appelée « le parfait prophétique ». Passé et avenir sont ainsi actualisés, présents dans l'instant qui est en train d'être vécu, et qui prend une importance décisive : c'est ici et maintenant, dans le moment présent, que se joue toute la destinée du peuple élu et le sort de l'individu…

(…) Le temps n'est ni linéaire, ni cyclique, il est « rythmique », c'est-à-dire il a des rythmes particuliers ; on pourrait aussi parler de durées, au sens bergsonien, ou de tonalités différentes. Le temps, en effet, s'identifie à son contenu, il est défini par la qualité et non par la quantité, il n'est pas observé du dehors, il est vécu du dedans, il n'a pas de sens en soi, il n'en prend que par rapport au sujet qui l'appréhende concrètement.

  (…) Nous attirons l'attention sur l'ouvrage d'un philosophe français : Cl. Tresmontant, Essai sur la pensée hébraïque (Paris, 1953), dans lequel l'auteur compare, avec beaucoup de talent, la pensée grecque, plus particulièrement néoplatonicienne à la pensée biblique et à certains aspects de la philosophie de Bergson. Si le temps est, pour le Grec, dégradation, écoulement, chute, il est pour l'Hébreu, maturation, invention, enrichissement, création. L'éternité n'est pas absence du temps, comme dans la conception hellénique, elle coexiste avec un temps qui est genèse perpétuelle. « Dans la métaphysique biblique, Dieu crée gratuitement. Le temps c'est la création en train de se faire ; l'éternité c'est le point de vue du créateur ; leur coexistence c'est celle de l'action créatrice de Dieu et de sa suffisance, c'est le paradoxe de la gratuité de la création » (p. 42).

Si nous essayons de conclure, nous dirons que si le problème du temps biblique n'est pas résolu par les divers travaux que nous avons mentionnés, le résultat de ces recherches est loin d'être négligeable :

1/ Il nous semble d'abord établi que les Hébreux n'ont pas une conception abstraite du temps, le temps leur est donné dans l'événement qui prend sa place dans la nature et dans l'histoire, il est toujours saisi par un sujet qui le vit dans le présent.

2/ Il nous paraît ensuite qu'il faut éviter de définir l'éternité en termes métaphysiques et de l'opposer radicalement au temps. Celui-ci n'est pas un mal en soi et celle-là ne consiste pas dans l'intemporalité. L'éternité, selon l'Écriture, semble plutôt fonder, maintenir et racheter sans cesse le temps. Entre l'un et l'autre, les relations ne sont pas a priori négatives.

3/ Enfin, la conception d'un temps biblique qui serait avant tout linéaire nous paraît contestée par les diverses études que nous avons citées : le temps n'est pas essentiellement une ligne, et l'éternité une ligne qui se poursuit indéfiniment ; il est surtout rythme, durée, il a des "accents" différents, il ne peut être fixé objectivement sur une droite, il est vécu, subjectivement, hic et nunc. »

 

II – Les différentes modalités d'un verbe hébreu

 

NB : Dans les exemples, pour simplifier, l'accompli (ou le parfait) est traduit par un passé et l'inaccompli par un présent progressif ou un futur, même si ce n'est pas exact. On va parler des modes et des formes des verbes mais il n'y a pas de terminologie fixe, les termes varient d'un auteur à l'autre. Le 2°) reprend le 1°) en l'approfondissant au niveau techhnique.

 

1) Première approche.

 

conjugaison en hébreua) La racine d'un verbe : sa forme la plus simple.

« Le verbe est l’élément principal de la langue hébraïque. Nos conjugaisons commencent par je, puis tu, ensuite il au présent. Curieusement en hébreu la forme la plus simple du verbe est la 3ème personne au masculin singulier de l'accompli, les conjugaisons commencent donc par "il".» (J-M Martin)

La racine d'un verbe est donc la 3ème personne au masculin singulier de l'accompli, on l'appelle “radical ” du verbe. Pour la plupart des verbes c'est la forme qu'on trouve dans les dictionnaires.

Ci-contre un exemple type de conjugaison à partir de la racine trilitère qui montre que, au lieu de l'ordre je-tu-il c'est l'ordre il-tu-je (extrait de http://www.unige.ch/theologie/distance/cours/he/lecon4/verbefort.htm)

Le verbe de référence est qâṭal [קָטַל] qui signifie "il a tué" : cette racine est utilisée comme paradigme du verbe fort à l'accompli.

b) Les aspects : accompli / inaccompli (parfois nommés parfait / imparfait).

  • L'accompli est donc désigné par le qâṭal [קָטַל] (tuer, 3è pers. masc. singulier de l'accompli)
  • l'inaccompli par le yiqol [יִֽקְטָל] (tuer, 3è pers. masc. singulier de l'inaccompli).

Si on regarde seulement les consonnes on passe de qâṭal [קָטַל], l'accompli, à yiqol [יִֽקְטָל], l'inaccompli, en ajoutant un yod, la plus petite des lettres[17]. De façon générale l’accompli est marqué par l’adjonction de terminaisons, et l’inaccompli a en plus des préfixes.

c) Formes de base et sens éventuels de l'accompli (ou de l'inaccompli).

À partir du radical de base sont formés d'autres radicaux (qu'on appelle en général des "modes") par l’addition de préfixes, le doublement de certaines lettres et le changement de voyelles. Ce sont des modalités du verbe qui traduisent une action simple ou intensive, directe ou indirecte, active, passive ou réfléchie...

► Les 4 formes de base à la voix active : simple, tolérative, intensive, causative

Les formes de base sont données à la voix active. Il y en a 4 au maximum.

Par exemple il y en a 3 pour le verbe tuer :

  • la forme normale (qal) : qatal = tuer.
  • la forme intensive (pi'el) : qittel =  massacrer (tuer beaucoup).
  • la forme causative (hif'il) : hiqtil = faire tuer.

La 4ème forme est le tolératif, voir la remarque à propos du nif'al un peu plus loin avant les exemples de J-M Martin.

► Les modes

Nous venons de voir les formes de base à l'actif, mais elles peuvent être aussi au passif et au réfléchi d'où des modes comme le passif simple, le causatif actif…. On reconnaît les différents modes d'un verbe grâce à ce qui change par rapport au radical : préfixe, suffixe, redoublement éventuel d'une lettre, ainsi qu'aux voyelles.

Un mode correspond donc à :

  • une des quatre formes : simple, tolérative, intensive, causative ;
  • et une des trois voix : active, passive, réfléchie.

Les dictionnaires donnent les sens pour chaque verbe. (voir plus loin le tableau indicatif).

●   Exemple avec le verbe 'âman (supporter, soutenir, élever) qui donne amen :

  • au passif simple (nif'al), ce verbe signifie être solide (être enraciné, être stable), d'où être fidèle, être vrai.
  • au causatif actif (hifʿil) il signifie « rendre stable, tenir ferme », d'où avoir confiance, croire avec assurance[18]. « Il (Abraham) eut foi en Yhwh, qui le considéra comme devenant juste. » (Gn 15, 6).

 On trouve les deux modes précédents dans une phrase que Joseph Pierron[19] aimait citer : « Si vous n'avez pas la foi – au sens de "si vous ne tenez pas à moi" – vous ne serez pas soutenus – vous ne tiendrez pas » [20] (Is 7, 9). Dans cette phrase on a deux fois le verbe ’aman, la première fois au hif'il et la deuxième fois au nif'al.

Remarque : On a vu qu'un mode correspond à une forme et une voix, mais le nif'al dont J-M Martin parle parfois est un peu une exception car il correspond en fait à plusieurs modes. Par exemple la Grammaire hébraïque de Paul Joüon précise que ce mode nif'al est un réfléchi de l'action plutôt qu'un passif, un tolératif : le sujet laisse faire sur lui ou pour lui, l'action signifiée, ou encore accepte d'être engagé dans l'état indiqué par le verbe[21].

 ●    Exemples donnés par J-M Martin à propos de traductions d'aoristes passifs grecs :

Le verbe ôphtê intervient en Mt 17, 3 et aussi dans le texte de Paul (1 Cor 15 v. 5, 6, 7, 8), est un mot très intéressant. C'est le verbe voir à l'aoriste (il désigne quelque chose d'accompli), et il est au passif. Il correspond au nif'al, un mode hébraïque qui peut être considéré dans certain cas comme causatif (ce n'est pas "voir" mais "faire voir") avec une signification réflexive : « se faire voir ». Et ce "se faire voir" ici doit se traduire par "se donner à voir"[22].

En Ep 3, 3 le verbe égnôristhê moï est à l'aoriste passif et correspond probablement à un nif'al : "il m'a été donné de connaître", le verbe donner étant un adjuvant pour traduire la forme passive.

●    Xavier-Léon Dufour dit la même chose :

« Grammaticalement ôphtê est un aoriste de forme passive, aussi est-il souvent traduit par "il a été vu". Contre cette interprétation, il y a une objection, à notre avis, insurmontable : l'usage constant de la traduction grecque de la Bible qui, par ôphtê, rend le nifal du verbe "voir", c'est-à-dire le passif du verbe causatif (hiphil) "faire voir". Ainsi dans la tournure qui dit l'apparition de YHWH à Abraham, « Dieu se fit voir à Abraham » (Gn 12, 7), il y a une nuance qu'a bien fait ressortir Philon : “ Dieu alla à sa rencontre et lui montra (edexen) de sa nature ce qu'était capable d'en voir celui qui regardait. C'est pourquoi il est dit non pas que le sage vit Dieu mais que Dieu se fit voir au sage.” » (X Léon-Dufour, cité par M Corbin dans l'Inouï de Dieu p. 323)

d) Les formes inversées (dites aussi consécutives).

J-M Martin fait souvent allusion au vayyomer (et il dit) de Gn 1, 9. À première vue vayyomer est un inaccompli précédé du vaw qui est la conjonction "et", pourtant on le considère comme un "inaccompli inversé", au lieu de le traduire par "et il commence à dire", on le traduit par "et il dit" (au sens passé) :

  • 'âmar = il a dit ;  yomèr = il commence à dire ;  en Gn 1, 9 vayyomèr = et il a dit ;
  • même chose pour les verbes suivants : vayyar' = et il vit ; vayyiqra = et il appela.

Dans une narration les verbes sont liés ensemble dans une chaîne et le préfixe vaw ajouté à un verbe indique une relation spécifique avec le(s) précédent(s) verbe(s). En général un accompli devient un inaccompli et vice versa. Le contexte plus large est toujours la clé pour comprendre la chaîne de verbes.

En Gn 1, 3 l'expression yehi or (Que la lumière soit) est marquée d'abord à l'inaccompli, et juste après, on a vayyehi or (Et la lumière fut) : la phrase est maintenant à l'accompli.

Ainsi, les deux aspects (accompli et inaccompli) sont doublés grâce à cette particule vaw  « consécutif » qui transforme l'accompli en inaccompli et l'inaccompli en accompli (la langue moderne n’a pas conservé ces formes inversées).

  • qâṭal:accompli
  • vayyiqol : accompli consécutif (ou inversif)
  • yiqol : inaccompli.
  •  veqâṭal : inaccompli consécutif (ou inversif)

 « Le "temps" qui est le plus utilisé dans les écrits bibliques est l’inaccompli ponctuel (inaccompli consécutif). C’est le temps habituel du récit. Il y eut ceci, puis, il y eut cela… Ainsi, le très fréquent « il dit » est un tel inaccompli consécutif, normalement traduit par un passé simple français (ponctuel du passé). Le français (comme d’autres langues néo-latines) a d’ailleurs conservé une distinction entre un passé ponctuel (passé simple) et un passé duratif (imparfait). Tel n’est pas le cas des langues germaniques. » (Jacques Chopineau[23]) 

 

2) Aspects plus techniques : Les 4 formes et les 7 modes.

●   Quelques remarques sur la "racine" d'un verbe et sa vocalisation.

En français nous citons un verbe par son infinitif, et en hébreu c'est par la 3ème personne du masculin de l'inaccompli, ce qu'on appelle sa racine. Par exemple dans le dictionnaire on écrit "qâṭal (tuer)", alors que qâṭal signifie "il a tué".

Les racines sont en général composées de 3 consonnes[24], et on parle de racines trilitères. Les consonnes ´âlêph (א lettre muette) et `ayîn (ע) [25] se translittèrent par des apostrophes dans un sens ou dans l'autre mais ne sont pas toujours indiquées. Voici 3 exemples :

  • shâma‘ (écouter) est trilitère (racine =  שָׁמַע), la 3ème lettre étant un `ayîn noté ‘;
  • shâmar (garder) est trilitère (שָמַר) ;
  • âmar (dire) : (אָמַר) la première lettre étantun ´âlêph (א) noté .

La vocalisation de la racine (excepté verbes dont la 2ème lettre est yod ou vaw). Il y a trois types de vocalisation de la 2ème syllabe : A, E, O. Les verbes en E et O sont des verbes d'état et sont rares, alors que les verbes en A sont des verbes d'action ou de mouvement : qâtal (tuer), dâbar (parler), yâdah (louer), yâda‘ (connaître)… kâved (être lourd), shâlem (être complet, être en paix), qâton (être petit), qâdosh (il est saint), ….

Quand la 2ème lettre est un vaw, ces verbes sont désignés non par l'inaccompli mais par l'infinitif construit qui met mieux en valeur la 2ème lettre : shûv [שׁוּב] (revenir); qûm [קוּם]  (se lever) (le "û" se prononce "ou")

  ●   Remarque sur la translittération.

Il n'y a pas de règle universelle. Par exemple la plupart des commentateurs ne signalent pas le redoublement des lettres. Souvent on écrit wayomer (et il a dit) mais comme la 2ème consonne est redoublée il serait plus normal d'écrire vayyomer. Certaines consonnes sont translittérées de plusieurs façons : par exemple hif'il, hifil, hiphil peuvent correspondre au même mot.

a) Quatre formes et trois sens, d'où le mode d'un verbe (exemple avec "faire").

Les modes des verbes hébreux dépendent de deux choses (exemple avec le verbe "faire") :

– Il y a quatre formes principales,  

  • Simple. Signification de base : faire (פָּעַל ʿal)
  • Tolératif. Laisser faire  (נִפְעַל nifʿal
  • Intensif / factitif. Faire quelque chose intensément / faire exister quelque chose (engendrement de l'état indiqué par la forme de base).
  • Causatif: faire faire quelque chose à quelqu'un

     Les intensifs et les causatifs ont souvent des sens très voisins.

Il y  a trois voix pour chaque forme (ou presque) : active (faire), passive (être fait) et réfléchie (se faire quelque chose).

– La combinaison d'une forme et d'une voix donne un mode : par exemple le mode piʿel correspond à la forme intensive et à la voix active. (Pour le nif'al voir la fin du 1°). C'est évidemment un peu plus subtil que cela !

Repérer le mode peut permettre de corriger des traductions. Par exemple à propos des autres dieux, on traduit habituellement le verbe ʿabad (servir) qui est à l'inaccompli par un actif : « Tu ne les serviras pas » (Ex 20, 5). C’est en réalité un passif (hofʿal) ; litt : « Tu ne seras pas asservi à eux ».

b) Les éléments de l'analyse d'une forme verbale assez simple.

Quand on analyse une forme verbale en hébreu, il faut regarder plusieurs éléments :

1/ Trouver la racine qui en général comporte 3 lettres (mais quelquefois il y en a une qui a disparu). Il y a parfois beaucoup de préfixes ou de suffixes à supprimer pour la voir…

2/ Déterminer l'aspect du verbe (action accomplie ou inaccomplie), et s'il y a un vaw en préfixe, analyser le contexte pour savoir s'il est inversif (exemple vayyomer) ou si c'est simplement la conjonction "et".

3/ Déterminer le mode (voir la liste au paragraphe suivant).

4/ Déterminer la personne et le genre qui sont marqués ensemble : la personne (je, tu, il ou elle, nous, vous, ils ou elles), le genre (masculin ou féminin), il n'y a pas de neutre.

Ex à l'inaccompli : j'ai écrit (kâtav) ; tu as écrit (masc. kâtav) (fém. kâtavt) ; il a écrit (kâtav) ; elle a écrit (kâtvâh) ; nous avons écrit (kâtavnou) vous avez écrit (masc. kâtavtèm) (fém. kâtavtèn) ; ils ou elles ont écrit (kâtavou) ;

En plus la forme verbale peut contenir des pronoms personnels compléments, des prépositions... Exemple dans kâtavtîkâ (je t’ai écrit) est conjoint le pronom de seconde personne (kâ).

 c) Les sept modes les plus usités classés par formes et voix.

Le tableau ci-dessous donne les modes qu'on trouve le plus fréquemment, avec ce que cela donne pour le verbe "voir". On trouve rarement toutes les formes appliquées à un même verbe. En réalité, ces formes fonctionnent conjointement dans un contexte et ne doivent pas être isolées les unes des autres

Les noms des modes : le premier mode, qal, signifie léger. Le nom des autres modes est celui du verbe faire (פָּעַל ʿal) à la 3ème personne du singulier du masculin à l'accompli (forme est la plus simple), car chez les premiers grammairiens ce verbe servait de paradigme (par exemple : piʿèl [פִּיעֵל]signifie "il fait intensément" ; hifʿil [הִפְעִיל] signifie "il fait faire").

Maintenant c'est le verbe tuer (qâtal) qui est donné en exemple pour l'apprentissage car il est régulier alors que faire (paʿal) ne l'est pas, mais les noms des modes restent en général ceux du verbe faire.

 

Les sept modes (binyânim) les plus usités des verbes hébreux

Forme

simple

Simple/Tolératif

Intensif /factitif

Causatif

Voix

Active

Passive

Réfléchie

active

passive

réfléchie

active

passive

Mode
(nom classique)

Qal

Nifʿal

Piʿel

Puʿal

Hitpaʿel

Hifʿil

Hofʿal

 

Exemple

râ'âh

Voir

Être vu

Se laisser voir

Apparaître

Se faire voir

Observer,

contempler

Être observé

S'observer
mutuellement

Montrer

(faire voir)

Être montré

(se faire voir)

paradigme

Qâtal

Niqetal

Quittel

Quttal

hiteqattel

hiqetîl

hoqetal

Pour l'apprentissage

tuer

Être tué

Se faire tuer

massacrer

Être massacré

S'entre massacrer

Faire tuer

Se faire tuer

Rq 1/. À la base, le nif'al est un tolératif (se laisser voir). Mais en hébreu classique, on le trouve souvent pour exprimer le passif du Qal (être vu) ou comme réflexif (se faire voir).

Rq 2/ Factitif du verbe voir : engendrer quelque chose qui se voit, donc dessiner

Remarque. Lors de la traduction on ne peut pas construire de manière absolue les divers sens des verbes, en général on consulte le dictionnaire.

 d) Infinitif ; impératif, cohortatif, jussif ; participes actif et passif.

Aux sept modes s'ajoutent :

  • l'infinitif (absolu ou construit, deux formes différentes)
  • les trois formes volitives : impératif, jussif, cohortatif
  • Les participes actif et passif.

► L'infinitif est souvent un substantif verbal.

L'infinitif construit correspond en gros à notre infinitif français.

L'infinitif absolu, peu fréquent, a un usage propre, celui d'accusatif interne : placé avant, ou plus souvent après un verbe de même racine à un mode personnel, il en renforce le sens : Exemple "écoutez écouter", c'est-à-dire "écoutez bien" ; "mourir tu mourras".

►  Les trois formes volitives (impératif, cohortatif, jussif) :

l’impératif (2e personne). C'est la forme verbale la plus courte. L'impératif ressemble à l'inaccompli sans les préfixes.

Ex. hillel est la forme intensive active (pi'el) de halal (louer), il donne à l'impératif pluriel hallelû. C'est l'origine de alléluia : halle-Yah « Louez le Seigneur ! »

  le cohortatif (première personne), et le jussif (3e personne) se conjuguent de la même manière que l'inaccompli. Ils correspondent au subjonctif.

Ex. de cohortatif : « Faisons l'homme à notre image » J-M Martin désigne cela comme "délibération jussive". En effet, comme le pluriel de majesté n'existe pas en hébreu, cela indique un sujet pluriel.

– Le jussif s'emploie pour exprimer les nuances de volonté : d'un supérieur à un inférieur : commandement, exhortation, conseil, invitation, permission ; d'un inférieur à un supérieur : souhait, prière, demande de permission etc.; en 2 Sam 19, 38 « Qu'il passe » (demande de permission) et 2 Sam 19, 39 « Qu'il passe » (permission accordée).

Les prescriptions foisonnent et prennent la forme d’un appel à être (« Que soit lumière ») et, pour les êtres vivants, à donner la vie (« fructifiez et multipliez »). Par exemple en Gn 1 « Que la lumière soit »[26]

►   Les deux participes.

En hébreu biblique les participes n'ont pas de valeur temporelle, et s'inscrivent dans la sphère temporelle du contexte.

  • le participe actif (po’el ou qottel) exprime en général une action ou bien sert de nom.
  • le participe passif (pa’ul ou qattul) s'utilise un peu comme un adjectif.

Exemple 1. « Et le jeune Samuel servait le Seigneur » (1 Sam 3, 1) ; littéralement : « Et le garçon Samuel servant (meshârêṯ) le Seigneur » où meshârêṯest un participe actif.

Exemple 2. En Gn 4, 2 on a le verbe être : « Abel était berger et Caïn cultivateur », littéralement « Et était (vayehî) Abel paissant (rô‘êh) le petit bétail, et Caïn était (hâyah) travaillant (ôḇêḏ) la terre » Par exemple rô‘êh est le participe actif de râ‘ah qui signifie "faire paître", mais il fonctionne comme un vrai nom de métier. En fait beaucoup de noms sont des formes verbales.

 « Dans les langues telles que le français, les noms sont les maîtres et les verbes sont leurs servants, avec des adjectifs et des formes associées qui dansent tout autour pour les servir. En hébreu, ce sont les verbes qui dominent. Grand, petit, sage, insensé, roi, prêtre, œil, oreille – tout cela sonne comme des choses, mais en hébreu ce sont des formes de verbes. (…). Tout est un événement, un processus, perpétuellement dynamique. » (Tzvi Freeman).

 

En guise de conclusion :

Entendre la tonalité d'une phrase (par J-M Martin)[27].

Chez saint Paul nous avons des impératifs : « Offrez-vous à Dieu… et présentez vos membres comme armes de justice.. » (Rm 6, 13) qui ne sont pas impérieux, mais qui ne sont pas non plus parénétiques comme on dit, c'est-à-dire des conseils, et là, justement, je crois que c'est la pire des remarques.

En effet « Christ est ressuscité » n'est pas un indicatif qui constate un fait, et « Vivez selon la justice » n'est pas un impératif qui donne une loi. La recherche que nous faisons pour entendre le propre de la parole qui n'est pas une parole de loi  - thèse essentielle de Paul ici - doit nous conduire à la tonalité qui nous permette d'entendre le rapport entre ce qu'un grammairien appelle par ailleurs indicatif ou impératif.

Nous avions déjà eu le même problème chez saint Jean dans 1ère lettre où quelque chose qui nous apparaissait être un commandement « Aimez-vous les uns les autres » était appelé une annonce (1 Jn 3, 11), alors que ce qui paraissait être une nouvelle, une annonce, « la lumière est en train de venir et la ténèbre s'en va » (d'après 1 Jn 2, 8), était appelé entolê, mot qu'on traduit par "précepte" ordinairement[28], ce qui veut dire que ce qui est au cœur, ce qui est à chercher ici, est complètement effacé. Car c'est ça : quelle est la qualité propre de la parole d'Évangile si je ne la pense pas comme parole de loi ou comme parole d'histoire sur un fait ? L'Évangile est l'ouverture d'un espace de don et la parole est donnante. La parole de Dieu n'est pas une parole qui dit : « tu dois », c'est une parole qui donne que je fasse.

 « Christ est ressuscité »  n'est pas un indicatif dans mon usage usuel d'indicatif, et « Aimez-vous les uns les autres »  n'est pas un impératif : ils disent la même chose !

Il faut se méfier des déterminations que les grammairiens donnent. Par exemple tout ce qu'ils appellent impératif n'est pas nécessairement impératif et impérieux. Impératif peut être tout à fait invocatif suivant la tonalité. Simplement les grammairiens l'ont appelé impératif. Il ne faut pas être dupe des langages qui se spécialisent, d'ailleurs légitimement.



[2] Joëlle Bertrand, Nouvelle grammaire grecque, Ellipse 2000, p.244-245.

[3] Jean Humbert, Syntaxe grecque, éd KLINCKSIECK 1972 p. 136.

[4] Ce n'est pas un exposé, mais des extraits de sessions différentes.

[7] Il n'y a pas éventuellement nécessité de recourir à l'hébreu sous-jacent pour traduire l'aoriste par un présent puisque pour les spécialistes du grec c'est tout à fait possible : « l'aspect peut prendre une importance telle que, malgré la présence des caractéristiques secondaires, l'aoriste s'applique, non plus au passé, mais au présent… » (Jacques Humbert, op. cité p. 144).

Dans la revue SIDIC XI - 1978/1, Madeleine Morawska parle de la traduction de Chouraqui : « Dans sa traduction de la Bible, Chouraqui recourt le plus souvent au présent. Ce temps très souple en français et puissamment évocateur, est, lui aussi, intemporel. La langue de Racine admet le présent historique qui décrit au présent une action passée, et celle de Claudel utilise un présent prophétique qui permet d'évoquer au présent un événement futur. Si l'accompli doit continuer de se traduire par le passé, si l'inaccompli peut judicieusement correspondre à un futur, ces verbes ont en même temps valeur de présent et parfois d'impératif. » (http://www.notredamedesion.org/fr/dialogue_docs.php?a=3b&id=1124)

[8] Cette formule est dans Philosophumena un livre du IIIe siècle qui est attribué à Hippolyte de Rome, mais on n'est pas sûr qu'il en soit bien l'auteur. On désigne couramment ce livre sous le nom d'Elenchos. Une partie de ce livre est le résumé d'un ouvrage qui s'appelle l'Apophasis Megalè (la Grande Révélation) qui date du IIe siècle.

[9] Avenir, du latin adventus, désigne ce qui vient vers nous, ce qui nous arrive 

[10] Les aspects ne sont pas toujours désignés par ces termes (accompli et inaccompli), certains disent parfait et imparfait par exemple.

[11] À propos d'un livre de Robert Aaron, dans le Figaro littéraire du 5 novembre 1960.

[12] Le passé se situe devant et l’avenir derrière ! Cette façon de voir les choses n’est pas si bête, puisque, de fait, on peut voir le passé mais pas l’avenir !

[14] L'ajustement (dikaïosunê) voilà un autre mot aussi important que le mot de salut, qu'on traduit par justification, justice. En effet le terme a-dikos, le désajusté, est le contraire du dikaios (le bien ajusté). Cela ne se réduit pas au champ de la morale, c'est un terme beaucoup plus vaste et beaucoup plus vague.

[15] Paru dans Revue de Théologie et de Philosophie (1954) p. 137-140, sur internet : La signification du temps dans l'Ancien Testament - Retro ....

[16] Le livre de Vollborn est Studien zum Zeitverständnis des A. T. (Göttingen, 1951).

[17] On peut penser que Jésus fait allusion au yod quand il dit : « Je vous le dis en vérité : avant que ne passent le ciel et la terre, pas un seul iota pas un seul tiret ne passera de la Loi, que tout ne soit réalisé. » Matthieu 5,18.

[18] Le français ne dispose que du verbe croire pour traduire deux notions que l'anglais distingue : to believe (croire que quelque chose est vrai) et to trust (croire en quelqu’un, mettre sa confiance en lui) ; le second verbe est celui qui est le plus proche de l’hébreu.

[20] Verset souvent traduit par « Si vous ne croyez pas, vous ne subsisterez pas » Mais il ne suffit pas de “croire que c’est vrai ”, pour être sauvé, il faut s'appuyer sur Dieu.

[21] D'après Marguerite Harl p.12 d'un article sur "componction" dans la Septante, http://documents.irevues.inist.fr/bitstream/handle/2042/1215/8.

[22] Ce paragraphe est extrait de la session du Prologue : § "Dieu se donne à voir" ch II, I 4 d Prologue de Jean. Chapitre II : Théophanies et structure du Prologue. L'exemple d'Ep 3, 3 vient du groupe de lecture de saint Paul.

[24] Certains sont bilitères ou sont d’une construction différente et se confondent avec l’adjectif dérivé.

[25] Souvent on ne prononce pas le `ayîn; pour le prononcer, il faut faire appel à un son venant du fond de la gorge.

[26] Dans le message suivant Les verbes être et avoir dans la Bible, en hébreu, grec et français figure une interprétation de Joseph Pierron sur cette première parole.

[27] Extrait de la lecture de l'épître aux Romains le 3 mai 1995 à Saint-Bernard-de-Montparnasse.

[28] De ce fait J-M Martin traduit entolê par "disposition : «  Nous savons que le salut ne vient pas par l'observance de préceptes, que la Parole de Dieu n'est pas essentiellement précepte, qu'en faire un précepte, c'est déjà la falsifier. Donc je traduis par “disposition”.» « Une disposition, c'est la donation de notre avoir à être, ce qui est déterminé pour nous, ce qui détermine notre être. L'agapê (Aimez-vous les uns les autres) est donc la détermination fondamentale de l'avoir à être de l'homme. »