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La christité
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  • Ce blog contient les conférences et sessions animées par Jean-Marie Martin. Prêtre, théologien et philosophe, il connaît en profondeur les œuvres de saint Jean, de saint Paul et des gnostiques chrétiens du IIe siècle qu’il a passé sa vie à méditer.
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8 août 2026

Jean 5, 1-32. Guérison et controverses

L'œuvre du Christ c'est de guérir, et le petit récit de guérison du paralysé met en scène la différence de deux "eaux" : l'eau ancienne n'est pas une parole qui donne de se lever alors que la parole de Jésus, si. La 1ère controverse avec les Judéens est l'occasion de marquer que l'œuvre de Jésus est l'accomplissement de l'œuvre du septième jour de la création. La controverse suivante précise les rapports du Père et du Fils.

Le commentaire mis ici est extrait du début de la session que Jean-Marie Martin a animée sur "Mal, maladies, prières et guérison" à Saint-Jean-de-Sixt en 2010.

D'autres commentaires des ces versets figurent sur ce blog dédié à J-M Martin :

 

 

Jean 5, 1-32

Guérison, controverses sur le sabbat et le rapport Père/Fils

 

Jean-Marie Martin

 

Notre programme a pour titre : "Mal, maladies, prières et guérison". Nous allons commencer par un texte qui est réputé être à un récit de miracle, et plus précisément un récit de guérison, le mot "guérison" étant dans l'intitulé de notre programme. Cela se trouve au chapitre 5 de l'évangile de Jean. La suite du chapitre est le déploiement de ce qui est contenu dans ce petit épisode. Il n'est pas sûr que cette suite aille exactement dans la direction de notre thème, mais nous en prendrons néanmoins connaissance.

 

Le contexte.

Le texte commence par « Après cela » donc l'ensemble des choses qui précèdent nous intéressent.

« Jésus monta à Jérusalem. » On monte à Jérusalem et on descend en Galilée et, au même on descend de Cana à Capharnaüm. Et chez Jean ceci n'est pas sans signification. En effet monter à Jérusalem c'est aller à la mort, et descendre en Galilée c'est le déploiement de la résurrection. Il est clair que l'évangile de Jean est ponctué par cette montée et descente[1].

Le mot de "guérison" est appelée "miracle" chez les Synoptiques tandis que chez Jean on ne trouve pas le mot de miracle mais le mot de "signe". Le premier emploi se trouve aux Noces de Cana qui se passent en Galilée : « Jésus fit cela comme le premier signe (la tête des signes) ». L'épisode de Cana n'est pas un épisode de guérison, mais il se caractérise dans le texte comme expérience du manque (hysterêma) : « et le vin venant à manquer ». Le mot hysterêma sera pris par des lecteurs du second siècle pour désigner la grande déficience fondamentale.

Dans notre programme nous avons le mot "maladie", mais auparavant il y a le mot "mal". En quoi consiste cette généralisation que nous faisons par l'emploi du mot de mal ? Quelle est la fonction de la parole qui survient dans l'Évangile par rapport à cela ? Quelle ampleur faut-il donner à chacun des épisodes ?

 

1) Versets 1-9. Guérison du paralysé

 

● Versets 1-5. Introduction.

« 1Après cela, était une fête des juifs et Jésus monta à Jérusalem. 2Il est à Jérusalem près de la Probatique (la Porte des brebis) une piscine appelée en hébreu Bethesda (ou Bethzatha) qui a cinq portiques.

Il est question d'une "fête des juifs". Cette fête n'est pas indiquée. On pense que c'est la Pentecôte et j'acquiescerai volontiers à cela car le lieu est caractérisé par cette piscine qui a cinq portiques. Il s'agit de la piscine nord de Jérusalem. Lors des fouilles qui ont été faites à cet endroit, on a reconnu que c'était un lieu de guérison, mais en revanche on a constaté qu'il n'y avait pas de portique. Donc les cinq portiques de notre texte pourraient bien être le signe de ce que ce sont des lecteurs de la Loi, c'est-à-dire du Pentateuque, des cinq livres. De même je pense que les cinq pains du chapitre 6 sont aussi dans la symbolique de la Loi, et aussi peut-être les cinq maris de la Samaritaine…

3Sous eux gisait une foule de malades (asthénountôn), d'aveugles, de boiteux, de desséchés (paralytiques). – Sous les portiques se tenait une foule de "malades". Le mot asthénéia employé ici signifie la faiblesse, nous l'avons par exemple dans le mot neurasthénie. Et je vous signale que chez saint Paul, asthénéia est synonyme de chair (sarx). Par ailleurs n'oubliez pas que l'extrême faiblesse c'est d'avoir à mourir.

Ce mot asthénéia est une des applications de la carence, de la déficiente, du manque (hystérêma) qui était posé dès le chapitre 2 à propos du manque de vin.

Le verset 4 ne figure pas dans tous les manuscrits, il concerne l'ange du Seigneur qui descend dans la piscine et fait bouillonner l'eau. On pense que c'est un ajout, la traduction figure quand même par exemple dans la Bible de Jérusalem

5Était là un homme qui était depuis 38 ans dans sa maladie (asthénéia). – Le chiffre 38 peut être considéré comme une déficience majeure du 40, le 40 étant une plénitude. On sait que 38 ans est l'âge de la génération du peuple juif au moment où il entre en terre promise d'après Dt 2, 14. Cela signifie qu'à 38 ans l'humanité n'est pas encore achevée

 

● Versets 6-9, récit de guérison

Après l'introduction vient un petit dialogue très court.

6Jésus le voyant gisant et connaissant qu'il était là depuis un long temps, lui dit : "Veux-tu devenir sain (hygiês genesthaï) ?"dans la plupart des manuscrits, on a ici le mot "sain" (hygiénis) - notre mot "hygiène" vient de là, c'est un mot de la santé lui-même et pas une méthode pour garder la santé – mais dans certains manuscrits on a iasis (guérison), mot a donné "iatrie" (pédiatrie vient de là), mais c'est sans doute un ajout

7Le malade (asthénôn) lui répondit : "Seigneur je n'ai pas d'homme pour que, quand l'eau bouillonne, il me jette (ballê) dans la piscine ; pendant que j'y avais, un autre descend avant moi. – à celui qui était couché et non pas debout, lié et non pas libre pour la marche, passif et non pas actif puisqu'il fallait le porter ; Jésus s'adresse pour guérir ces trois points –

8Jésus lui dit : « Lève-toi – de couché que tu étais – porte ton grabat – c'est lui qui te portait – et marche – donc sois libre dans ta marche : Jésus lui dit la parole qui lui donne qu'il le fasse - 

9Et aussitôt l'homme devint sain (égénéto hygiês) – ce n'est pas "se leva" – et il portait son grabat et il marchait. »

Nous avons ici quelque chose qui relève d'une différence, contre-caractérisé comme un partage des eaux : l'eau des anciennes Écritures et l'eau nouvelle. L'eau ancienne n'est pas une parole qui lui donne de se lever alors que la parole de Jésus est une parole qui donne qu'il se lève. La différence n'est pas que la parole "ajoute" quelque chose par rapport au fait qu'il se lève. Et là nous avons un problème majeur sur le rapport initiative divine et initiative humaine : ce n'est pas sans moi, et ce n'est pas par moi. Alors, quel est ce type de rapport ? Là nous sommes dans un problème fondamental : comment penser l'altérité de Dieu par rapport à nous ? Dieu est autre que nous, mais en un sens qu'il ne fait pas nombre.

 

Jésus dit trois choses en rapport avec les trois modalités de la carence :

– cet homme est gisant, couché. Jésus lui dit « Lève-toi »

– cet homme est passif, porté. « Prends ton grabat » : la parole de Jésus fait qu'il est actif, qu'il porte ce qui le portait ;

– cet homme est immobile. Jésus lui dit : « Marche » ; il marche, trait de la liberté.

« Et aussitôt l'homme devint sain, et il portait son grabat et il marchait. » On retrouve les trois termes, sauf que le premier ne correspond pas à « lève-toi » mais c'est « il devint sain », c'est que « lève-toi » est un des deux mots qui dans le vocabulaire johannique désignent la résurrection. En effet, on a anastasis (résurrection) qui correspond au verbe "se lever" ; et égeireïn qui veut dire "se réveiller".

« Se lever » est donc traduit ici par « recouvrir la santé » c'est-à-dire que l'œuvre du Christ c'est de guérir.

Dans l'évangile nous avons beaucoup de noms pour dire l'œuvre du Christ. En particulier « mes œuvres » dit à peu près la même chose que les séméia (les signes), et l'œuvre c'est sans doute le grand signe. Le salut (sain et sauf) est un nom de la guérison. « Salut » c'est « soit sauf ».

 

A priori, l'œuvre du Christ ce n'est pas de guérir de la paralysie un bonhomme… alors, de quoi parle ce texte ? Est-ce "l'anecdote" de la guérison d'un bonhomme ou bien est-ce "l'annonce" de la santé de l'humanité ?

Pour autant, dire simplement "l'annonce", c'est étrange, parce qu'en plus d'annoncer, c'est une parole qui donne ce qu'elle dit.

En fait, on peut lire ceci comme le récit d'une anecdote ou comme la métaphore du salut du monde, mais ce n'est "ni l'un ni l'autre", ou bien c'est "les deux", car si c'est les deux, ce n'est plus "ou bien… ou bien", c'est que chacun des deux termes ne reste plus le même : c'est "l'un dans l'autre", et je n'atteins l'un que si j'atteins l'autre simultanément. Je lis donc les deux comme disant le même. Là nous n'avons pas de mots pour dire, parce que l'alternative que j'ai posée, c'est notre alternative d'Occident : ou bien c'est un récit d'histoire (une anecdote historique), ou bien c'est une fabulation significative, une sorte de langage métaphorique.

Pour refuser de rester dans cette problématique du "ou bien… ou bien...", donc pour en être libéré et commencer à se mouvoir dans un autre espace que l'espace de cette alternative, je pense que la pratique du poème est un chemin. Dans le poème que j'ai écrit et que je vous lirai après-demain[1], quand je dis "je", ce n'est pas nécessairement anecdotique, Dieu merci pour ma réputation ! Le "je" du poème n'est pas le "je" psychologique de celui qui écrit, et néanmoins tout le poème est fait de références qui pourraient être lues anecdotiquement et qui ne sont pas saisies ici au titre d'anecdotes, certaines le pourraient éventuellement sans doute.

Là je prépare à la lecture du poème que nous avons choisi, mais en même temps j'ouvre une question qui est une question parce que c'est un moment de la quête, de la recherche, de l'enquête que nous menons. Mais là aussi, arriver à poser une question meilleure que la question que je posais, c'est cela qui est trouver un élément de réponse à ma question. La réponse à une question, c'est une autre question, meilleure.

 

2) Versets 10-18. Le thème du sabbat

 

Notre chapitre 5 commence par ce qui a l'air d'être une courte anecdote avec très peu de discours, puis une gestuelle (cinq versets), et le reste du chapitre est le déploiement de quelque chose qui est contenu dans ces versets, dans cet épisode apparent.

 

Les versets 10-18 comportent le plan du chapitre, à savoir les deux grands thèmes qui seront débattus ensuite. Tout part de ce que nous appellerions une circonstance, une circonstance de temps, mais celle-ci n'a même pas été mentionnée dans l'épisode, en effet, c'est pendant un shabbat.

« Or c'était shabbat ce jour-là (jour de la guérison) – c'est cela qui va enclencher le développement –

10Alors les Judéens disent à celui qui a été guéri (téthérapeuménô) – encore un autre terme pour dire la guérison, et celui-là qu'on le connaît puisque c'est de là que vient notre mot "thérapie". Nous avons déjà eu iasis (guérison) qui correspond à notre "-iatrie", et maintenant thérapie – C'est shabbat et il ne t'est pas permis de porter ton grabat” – voilà le rapport : c'est qu'il n'y ait pas de geste de porter le jour du sabbat.

11Celui-ci leur répondit : “Celui qui m'a fait sain (poiêsas mé hugiê), celui-là m'a dit : "Porte ton grabat et marche".”

12Ils le questionnèrent donc : “Qui est l'homme qui t'a dit : "Porte et marche" ?”

13Mais celui qui a été guéri (iathéis) – c'est à nouveau le mot "guéri" qui intervient ; tous ces mots sont là comme ça, ce sont plus ou moins des synonymes – ne savait pas qui c'était, car Jésus s'était dérobé (avait disparu) de la foule qui était dans le lieu.

14Après cela, Jésus le trouve dans le Temple lui dit. “Voici que tu es devenu sain (hygiês), ne pèche plus de peur qu'il ne t'arrive quelque chose de pire.” »

 

« Ne pèche plus de peur que… », voilà une parole que les lecteurs souvent regrettent comme si son infirmité était l'effet de son péché, comme si une situation pire pouvait advenir du fait de son péché. Et il y a comme une injection : « il doit bien au moins ça. » Et c'est assorti d'une menace : « de peur que… », c'est la tonalité que nous donnons. On trouve quelque chose de semblable dans un autre épisode de l'évangile de Jean, celui de la femme adultère : « Va et ne pèche plus. ».

Le mot "péché" intervient ici pour la première fois dans la bouche de Jésus. Nous n'allons pas résoudre totalement cela, mais je donne une indication, un chemin.

Nous venons d'entendre une parole que nous entendons à première écoute comme une parole d'injonction ou de loi. Or il y a toutes chances pour que cette parole soit une parole donnante et non pas une parole d'injonction, ce qui la met dans une tout autre tonalité.

Ce grand thème de “comment entendre la parole de Dieu ?” a été traité éminemment par Paul, par exemple en Rm 7. Pour Paul, entendre la parole de Dieu comme parole de loi, c'est entendre la parole du falsificateur, la référence étant celle du serpent de Gn 3. Dieu a dit « Ne mange pas de ceci » et cette parole a l'air d'être une parole de loi, et dans la menace d'une punition, d'un châtiment. Dans la bouche de Dieu cette parole était une parole donnante, or elle est reprise par le falsificateur et interprétée, et sans doute marquée par une tonalité autre que celle de la parole donnante. Si bien qu'entendre la parole de Dieu comme parole de loi, est pour Paul entendre la parole du falsificateur. Cette analyse est difficile à détecter[2] parce que c'est un langage qui ne nous est pas familier, mais ça se trouve dans un passage mémorable de Rm 7. Je vous dis ça en passant. Mais, même les choses dites en passant ont une signification par rapport à l'ensemble de notre questionnement.

 

« 15L'homme s'éloigna et annonça (anêggeilen) aux Judéens que Jésus est celui qui l'a fait sain (poiêsas auton hugiê), 16et pour cette raison les Judéens cherchaient à le poursuivre du fait qu'il avait fait cela un jour de shabbat. » On revient à la thématique du shabbat.

Cet épisode est un épisode en passant, mais il se retrouvera dans des chapitres ultérieurs. Par exemple au chapitre 7 une allusion sera faite à cet épisode : « J'ai guéri un homme tout entier un jour de shabbat » (v. 23), donc c'est un épisode qui irradie largement sur l'ensemble de l'évangile de Jean.

Faut-il essayer de poser la question : cet homme-là, il vient d'être guéri, et voilà qu'il dénonce Jésus aux Judéens ? Moi je ne lis rien de tel dans le texte. Il a dit cela naïvement.

 

 

3) Versets 17-18- L'œuvre du septième jour

 

Les Judéens accusent donc Jésus. Nous arrivons à la réponse de Jésus qui va non pas soigner leur question, mais au contraire l'exacerber.

« 17Jésus leur répondit : “Mon Père œuvre jusqu'à maintenant et moi aussi j'œuvre. ” »

Avant de voir la logique de l'articulation de ces choses, on peut déjà s'étonner de la réponse de Jésus. Vous avez ici le mot "œuvrer" qui signifie ce qu'il vient de faire. Quand il emploie l'expression « mon œuvre » il désigne « accomplir la volonté du Père » c'est-à-dire le salut de l'humanité. Et "les œuvres" se pensent à partir de "l'œuvre".

Je disais qu'il y a les mots séméion (signe) et ergon (œuvre). "Œuvre" est un mot important parce qu'il change complètement la signification du mot "création".

 

J'explique en partant d'une difficulté qu'on pourrait suggérer : nous sommes le jour du shabbat, le septième jour, et d'après la Genèse, « Dieu se reposa de l'œuvre qu'il avait faite » (Gn 2,2). Or il faut savoir que pour Jean, une distinction est faite entre l'œuvre des six jours et l'œuvre du septième jour, à savoir que le septième jour Dieu se repose de ce qu'il avait fait : il cesse de faire ce qu'il avait fait pour faire autre chose. En effet, cesse la déposition des semences et commence la croissance.

Ceci c'est la réponse en saint Jean, mais c'est aussi attesté comme lecture juive du temps de Jésus, on la trouve chez Philon d'Alexandrie par exemple. C'est un juif hellénisé, mais, selon les lectures qu'on refait aujourd'hui, il est plus profondément juif qu'on ne le pensait, et plus proche du judaïsme même palestinien. C'est un auteur prolixe, il a fait de longs commentaires de la Loi juive, de très beaux textes.

Je reviens sur ce que j'ai dit – l'œuvre des six jours, c'est l'œuvre de déposition de semences, et l'œuvre du septième jour c'est l'œuvre de la croissance – et je vous donne l'exemple de 1 Cor 15. À quelqu'un qui lui demande : « Mais avec quel corps viendront les ressuscités ? » Paul répond gentiment : « Insensé, tu sèmes une semence de blé par exemple, et le Dieu lui donne le corps – c'est-à-dire la croissance, la venue à corps – selon qu'il l'a voulu. » Le moment du vouloir c'est le moment de déposition de la semence, et ensuite vient le temps de l'œuvre, c'est dit explicitement chez Jean : « Je suis venu pour faire la volonté de celui qui m'a envoyé et œuvrer l'œuvre » (d'après Jn 4, 34) c'est-à-dire achever l'œuvre, conduire la croissance à l'accomplissement plénier.

Je dis encore une fois que le rapport semence / fruit (ou semence / corps accompli) est la structure de base de toute la pensée néotestamentaire. On n'est pas dans la structure de fabriquer à partir de rien, on est dans la structure de développer ce qui est contenu secrètement dans la semence. La déposition des semences est le moment de la délibération « Faisons l'homme à notre image », et ensuite « le Dieu lui donne le corps » c'est-à-dire la venue à corps. En ce sens-là le corps n'est pas inférieur à l'âme, mais au contraire le corps est l'accomplissement de la semence, il est mis en rapport avec la semence.

Un mot ne signifie rien tout seul, il signifie avec un autre mot. Le rapport corps / âme est un type de rapport qui donne un sens au mot "corps", le rapport corps / semence lui donne un autre sens où le corps est l'accomplissement plénier : dans la première dualité le corps est inférieur à l'âme, alors que dans la deuxième dualité il dit le dévoilement accomplissant de ce qui est contenu en semence. « Selon qu'il l'a voulu » est le moment du vouloir, de la délibération. Ceci sera assez rapidement platonicien dans une distinction entre les idées et l'accomplissement des choses, mais ce n'est pas du tout le cas dans nos Écritures. Ce rapport semence / corps n'est pas non plus la même chose que « en puissance et en acte » chez Aristote ; ça s'approche, mais ce n'est pas la même chose. Là, nous sommes à un point capital.

Donc ici le septième jour c'est le jour dans lequel nous sommes. Toute la réalité de l'histoire humaine est dans le septième jour. Si bien que l'expression qui est fréquente chez Jean « Je le ressusciterai au dernier jour » signifie « Je commence à le ressusciter dans ce dernier jour dans lequel nous sommes ». Il y a de grandes conséquences de cela.

On comprend pourquoi Jésus peut dire : « Le Père œuvre maintenant, et j'œuvre aussi ». Aussi, ce n'est pas « en plus » de ce que fait le Père, c'est-à-dire : « j'œuvre l'œuvre du Père », car « le père lui a remis l'accomplissement » comme il sera dit dans ce chapitre 5 même.

 

Revenons à notre texte.

« 18Pour cela donc les Judéens cherchaient d'autant plus à le tuer, parce que non seulement il détruisait le shabbat mais il disait Dieu son propre Père, s'égalant lui-même à Dieu. » Donc ils entendent bien que Jésus vient de faire allusion à l'œuvre de création : « il s'égale à Dieu ». Si bien que d'un grief, nous passons à un autre grief. Le premier grief : il guérit le jour du shabbat (nous trouvons ça partout) ; le deuxième grief : il dit que Dieu est son Père, il s'égale à Dieu, or s'égaler à Dieu c'est la pire chose.

Et ceci fournit l'articulation à ce qui va suivre. L'essentiel de la réponse se trouve dans la formule dont je traduis l'équivalence (nous allons le trouver dans sa forme propre) : « Ce n'est pas moi qui m'égale à Dieu, c'est Dieu qui m'égale à lui. »

Nous n'en sommes pas là encore, mais ce sera le cœur de la réponse. Autrement dit : ce n'est pas moi qui dis que Dieu est mon Père, c'est le Père qui dit « Tu es mon fils », ce qui est l'ouverture même de l'Évangile. Et c'est en cela que le Père lui rend le beau témoignage qui peut se dire sous deux formes : la formule « Tu es mon fils » ou bien la résurrection. La résurrection est entendue comme l'accomplissement de la filiation de Jésus, la manifestation, c'est la prière que fait Jésus : « Père, glorifie ton Fils – c'est-à-dire glorifie-moi comme Fils – ce qui est que le Fils te glorifie [comme Père] », voici la demande de résurrection qui est faite par Jésus au début du chapitre 17.

Il y a tout un ensemble ici de choses absolument cohérentes qui ne nous sont pas familières au niveau des articulations de pensée, et qu'il faut essayer d'entendre.

 

4) Versets 19-32. Le rapport du Père et du Fils.

 

Il faut ensuite lire attentivement toute la suite du texte car tout est très beau.

19Jésus répondit et leur dit : " Amen, amen, je vous dis, le Fils ne peut rien faire de lui-même qu'il ne voit faire au Père, car ce que celui-ci fait, cela aussi le Fils le fait semblablement (homoiôs) – le Fils voit ce que fait le Père, le Père lui donne à voir ce qu'il fait et il lui donne de faire ce qu'il fait – 20Car le Père aime le Fils et lui montre (déiknumi) tout ce qu'il fait… »

Ce "montrer" là est l'indice d'une intimité neuve dont nous n'avons pas d'exemple, c'est impensable : ils font le même. En effet homoiôs ne signifie pas simplement "semblablement" mais aussi "simultanément". L'expression est employée également à propos du rapport entre le semeur et le moissonneur : « pour que le semeur et le moissonneur se réjouissent homou (ensemble) » (Jn 4, 36), homou est de la même racine, mais avec la connotation temporelle c'est-à-dire la connotation de "simultanément".

… et il (le Père) lui montrera des œuvres plus grandes que celles-là en sorte que vous vous étonnerez. – "Plus grand" est une expression constante chez Jean pour marquer la différence entre ce qui relève de notre natif, des choses que nous voyons, et ce qui est de l'ordre de la nouveauté de résurrection. Plus grand dit à la fois le rapport du Fils au Père, et le rapport de ce monde-ci au monde qui vient.

21Car comme le Père ressuscite les morts et les vivifie, ainsi le Fils vivifie qui il veutLe Père a essentiellement pour œuvre de vivifier, vivifier qui est un susciter ou re-susciter (égéireïn). Et il vivifie "selon la semence", ce n'est pas "comme ça lui chante". Quand Paul dit : « il lui donne le corps selon qu'il l'a voulu » cela veut dire « selon ce qui est inscrit dans la semence ». Il y a semence de résurrection dans l'homme : le Père veut le salut de l'homme. Et ce n'est pas une volonté extérieure, la volonté est constitutive de l'être intérieur, c'est la volonté voulue. L'homme est « la volonté voulue de Dieu ».

22Car le Père ne juge personne, il a remis tout jugement au Fils 23afin que tous vénèrent (timôsin, honorent) le Fils comme ils vénèrent le Père ; celui qui ne vénère pas le Fils ne vénère pas non plus le Père qui l'a envoyé. – Il y a un rapport entre résurrection et jugement, le jugement étant pris ici justement comme un aspect de la résurrection : c'est le rejet de ce qui en est mort, et l'éveil de la semence de vie qui est en nous.

« 24Amen, amen je vous dis : qui entend ma parole et croit en celui qui m'a envoyé a la vie éternelle – ici hendyadis entre entendre et croire – il ne vient pas en jugement mais il a été transféré de la mort à la vie. » C'est une phrase qu'il faudrait méditer en longueur.

Entendre donne de vivre. La parole qui est à entendre n'est pas une parole qui instruit, disserte, propose, commande, c'est une parole qui donne que je vive. De l'entendre fait que je suis transféré de la mort à la vie – la mort ici c'est le statut mortel –, et j'ai part au statut de vie.

Ce que nous appelons couramment la vie, Jean l'appelle bravement la mort. Le non-connaître Dieu c'est la mort : « car c'est ceci la vie éternelle, qu'ils te connaissent ». Donc vivre et connaître Dieu c'est la même chose, c'est cela qui est vivre, la vie au sens johannique.

Le verbe "transférer" est intéressant parce que c'est un mot d'espace. Nous sommes transférés donc n'est pas encore pleinement réalisé. Ceci est développé dans la première lettre de Jean.

25Amen, amen je vous dis : l'heure vient, et c'est maintenant, où les morts entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui l'auront entendue vivront. 26En effet, de même que le Père a la vie en lui, de même aussi il a donné au Fils d'avoir vie en lui. 27Et il lui a donné la capacité (pouvoir, exoucia) de faire le jugement parce qu'il est Fils de l'Homme. – Donc c'est le Père qui égale Jésus à lui.

28Ne vous étonnez pas de cela, que vient l'heure dans laquelle tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront sa voix 29et s'en iront (ekporeusontai) les uns, ceux qui ont fait (poïeïn) le bien, pour une résurrection de vie ; ceux par contre qui ont pratiqué (praxantes) le mal, pour une résurrection de jugement.

L'aspect peut-être le plus ultime du manque, c'est d'être mortel, c'est-à-dire d'être assujetti à mourir. D'où l'importance de la notion de mort et de résurrection dans l'ensemble. C'est sans doute le point culminant de la carence : l'avoir-à-mourir sous mode d'y être asservi.

Je dis tout de suite par avance que le Christ lui-même meurt, mais qu'il n'est pas asservi à la mort, il entre librement dans sa Passion, et c'est cela qui inverse le sens de la mort. Il fait cela que nous n'avons pas capacité de faire pleinement, il le fait pour l'humanité. Là on est au cœur de l'Évangile. Ce point-là est déployé dans les versets médians du chapitre 10 du bon Pasteur qui donne sa vie pour ses brebis. Là on pointe l'important. Je ne dis pas qu'on intègre totalement, mais on pointe quelque chose qui est véritablement essentiel et qui est culminant.

Au verset 29 il est question de "Résurrection de jugement" pour ceux qui ont pratiqué le mal : c'est un hapax, c'est-à-dire que chez saint Jean ça n'existe qu'une fois. Et il n'est pas question ici de revenir à la morale où le bien est récompensé et le mal est puni. Ça n'est pas ça. En effet quand les hommes lui demandent : "Que ferons-nous pour œuvrer les œuvres de Dieu ?", Jésus leur dit : "C'est ceci l'œuvre de Dieu, que vous croyiez à celui qu'il a envoyé" (Jn 6, 28-29). Pour Jésus il n'y a qu'une chose à faire : Croire que Jésus est ressuscité, autrement dit c'est la foi. Ça revient à dire : celui qui n'a pas la foi est déjà jugé, et c'est d'avoir la foi qui sauve, – donc le rapport sauver / juger. En disant cela, nous sortons d'un certain moralisme, mais nous entrons dans une autre difficulté qui paraît encore plus grande, parce qu'à notre oreille ça paraît restrictif et exclusif : des gens qui disent « Jésus est ressuscité » et qui savent ce qu'ils disent, il n'y en a pas beaucoup ! Mais ce n'est pas ça que ça veut dire ! Très souvent d'ailleurs, en sortant d'un péril de lecture, on entre dans une chose encore plus périlleuse et c'est toujours bon signe, ça.

Il n'y a qu'un péché, c'est de ne pas croire, il n'y a qu'un jugement c'est que le diabolos soit jeté dehors.

 

30Je ne peux rien faire de moi-même ; selon ce que j'entends je juge et mon jugement est juste, puisque je ne cherche (zêtô) pas ma volonté mais la volonté de celui qui m'a envoyé. – c'est-à-dire que mon jugement n'est pas le mien mais le jugement de celui qui m'a envoyé.

31Si je témoigne de moi, mon témoignage n'est pas vrai ; 32C'est un autre qui témoigne de moi et je sais qu'est vrai le témoignage dont il témoigne sur moi (ou de moi). – allusion au Baptême où le Père dit "Tu es mon Fils".

Le mot de "témoignage" intervient et va occuper toute la fin du chapitre. Il répond à la question : « Je ne témoigne du Père que parce que le Père témoigne de moi ».

Vous avez ensuite dans le texte une liste de tout ce qui témoigne : il y a le Baptiste, bien sûr, c'est la première chose qui est dite de lui ; il y aura Moïse, autrement dit l'Écriture ; et au fond, « les œuvres que je fais » témoignent de moi. Nous avions dit qu'une œuvre c'est un témoignage : c'est un nouveau nom pour l'épisode que nous avons lu : témoignage, œuvre témoignante.

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