Critique de la notion d'Occident chrétien
À l'occasion de la visite du pape en France en 2026, des médias parlent des "racines chrétiennes" de la France. Or, comme disait Jean-Marie Martin, « L'Évangile n'est pas une culture et il n'est pas non plus un élément contribuant à la définition d'une culture, c'est pour cela que la notion d'Occident chrétien n'a pour moi aucun sens. » Et il jugeait que la séparation de l'Église et de l'État était une chose "bienheureuse"…
Ce qui est mis ici est extrait de plusieurs sessions que Jean-Marie Martin a animées et dont la transcription figure sur le présent blog qui lui est dédié. En général il parle de la religion et des cultures à la marge, ce n'est pas le sujet principal, et il parle sans notes, donc parfois certains éléments sont approximatifs, ce n'est pas un cours !
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Critique de la notion d'Occident chrétien
Jean-Marie MARTIN
1°) Survol historique
a) Brève histoire de la chose de l'Évangile[1]
La forme sous laquelle la chose de l'Évangile s'est manifestée dans le monde a commencé par être un état de critiques et de persécutions, ce qui crée des conditions particulières.
Mais rapidement c'est devenu un état de chrétienté (ou une ambition d'un état de chrétienté), et dans la chrétienté, la tendance a été de sacraliser l'espace et le temps : sacraliser l'espace en mettant par exemple des croix aux carrefours, sacraliser le temps en mettant des clochers d'Église qui sont à la fois religieux et signes de prospérité d'une cité par rapport à une autre cité où le clocher est moins haut et les cloches moins nombreuses. C'est de l'histoire banale, il n'y a rien de proprement sacral là-dedans. Ce qui est entendu et transmis par là, ce n'est pas le sens profond et originel de la chose de l'Évangile, mais la chose déjà traduite dans une culture.
Même la théologie n'a rien de sacral parce qu'elle est la traduction en langage occidental de la chose de l'Évangile, mais elle n'est en aucune façon commandée par l'Évangile. Par exemple le mot "dogme" signifie aussi décret impérial, et on sait que le Concile de Nicée a été convoqué par l'empereur – enfin, pas dans la fiction juridique, mais dans les faits historiques, oui[2] – où se trouve déterminé quelque chose d'essentiel. Pourquoi l'Église a-t-elle utilisé la forme dogmatique ? Parce que l'Occident l'exige, l'Occident le demande. L'Évangile s'adresse à l'Occident, et quand il s'adresse à l'Occident il faut bien parler la langue de l'Occident. Une langue ce n'est pas simplement une manière de parler, c'est un mode d'être au monde. Tout cela se comprend, ça a un sens. L'Évangile est fait pour être prêché, et quand il s'adresse à une culture il faut bien qu'il parle le langage de cette culture.
Dans la chrétienté, la tendance a été aussi de christianiser la langue, de régir les choses. Pourquoi ? Tout simplement parce qu'il n'y avait personne d'autre pour le faire en Occident. Dans la Gaule du VIe siècle, les seuls qui sont préfets ce sont souvent les évêques parce que les autres ne savent pas lire. Et par ailleurs, il y a toutes les œuvres de substitution que l'Église a créées et qui sont extrêmement importantes : des écoles, des hôpitaux… Ce sont des manifestations du soin pour autrui, mais ce n'est pas la tâche propre de l'Église comme Église, c'est une tâche de substitution, une tâche d'agapê là où elle est. Et le malheur c'est que, dans l'histoire, tout cela tend à se crisper, et cela devient un pouvoir qui se manifeste, entre autres, dans le sacre des rois.
La chrétienté a eu des bienfaits dans l'histoire, mais elle a investi une culture de telle sorte qu'elle s'est confondue avec cette culture. Ce que je dis n'est pas une critique de la chrétienté, mais c'est montrer que la fin de la chrétienté n'est pas à tous égards une perte.
Après le moment de chrétienté est venu un moment de christianisme, à la Renaissance, peut-être au XVe siècle. La chose de l'Évangile est alors un "isme" parmi les "ismes", c'est-à-dire un système de pensée, une organisation, ce que deviendra la notion de religion. La notion de religion elle-même, au sens où nous l'entendons aujourd'hui, est purement romaine, elle n'est même pas grecque. Chez les Grecs la religio est une vertu, ce n'est pas une institution.
b) Figure évangélique du "service de garde" et droit romain
Je vous donne un exemple à propos de ce qu'on appelle "l'autorité de l'Église". Un certain nombre d'éléments sont inchoativement dans l'Écriture, par exemple le fait qu'il y ait un service de garde. Ce n'est pas glorieux d'être portier, ça ne nécessite pas une mitre, c'est un service de garde : le Pape ce n'est rien de plus. Il a en fait pour tâche d'arbitrer ce qui surgit comme tentatives d'écoute de l'Évangile – et il ne surgit pas grand-chose depuis un certain temps d'ailleurs.
Ensuite le dogme a été institué sur le mode des propositions, c'est ce qu'il doit à la culture dans laquelle il est énoncé. C'est la culture de l'Occident qui structure la vérité à partir de la proposition.
Que ce service s'exprime dans le langage du droit, du droit romain en plus, ce n'est pas dans l'Évangile. Naturellement ce service parle le langage de la culture qui le reçoit.
Autrement dit le service de garde est inaliénable car il y va de la fonction pétrine (la fonction de Pierre), comme il y a d'autres fonctions déterminées qui sont en toutes lettres dans l'Évangile[3]. Mais que cette fonction s'auto-interprète au cours des siècles à partir du droit romain ou à partir de la métaphysique d'Aristote, ça c'est contingent, c'est l'histoire et ce n'est pas inscrit pour toujours, c'est autre chose.
Pour ce qui concerne le Pape, à l'origine, il a ce que j'appelle un charisme particulier dans l'Église. Or ce charisme est historiquement amplifié, je dirais presque moins par les tenants du charisme que par la population. Les gens ont tendance à amplifier d'une façon très curieuse la fonction papale, ou plutôt la situation du Pape dans l'Église.
Par exemple, c'est au XVIIIe siècle qu'est prononcé le dogme de l'infaillibilité pontificale. Il a été promu, poussé, non pas par les autorités, mais par le peuple chrétien d'après la Révolution. Celui-ci, en France surtout, mais aussi un peu dans le monde, était fort décontenancé, inquiété, par la mise au clair du mouvement de mutation qui s'est fait jour sur la place assiégée qu'occupe l'Église, l'Église du temps de chrétienté, et même encore des temps de la première modernité. Le peuple réclame des certitudes, souhaite des références fermes. Du côté des tenants de ce dogme il y a presque plus de demandes que de volonté de définir.
C'est un fait qu'aujourd'hui la figure du Pape a été considérablement amplifiée par la télévision et par les moyens modernes. Par rapport à la plus saine doctrine catholique, c'est quand même une sorte de défiguration de ce qu'est l'Église.
La demande de chef existe dans le politique, c'est ce que De Gaulle a su exploiter dans le domaine civil. Dans le domaine religieux, il y a quelque chose de ce genre. En même temps, je suis ému quand je vois à Rome la ferveur des gens de toutes nations. Au niveau de leur vie, c'est un événement peut-être que de dire « Viva il Papa ! » Et cependant, ça ne donne pas la figure vraie de ce qu'est l'Ekklêsia dans le grand sens du terme.
► Est-ce qu'il n'y a pas aussi dans l'Église une ferveur par rapport à certains saints, une vénération de certains saints à l'époque ?
J-M M : Oui, mais c'est pareil, il faut toujours recourir à l'histoire pour bien entendre cela. L'Église c'est compliqué, le Pape c'est loin ; alors que le saint c'est souvent à l'origine un saint régional ou alors un saint qui a des attributs traditionnels par rapport aux préoccupations des gens.
c) Les curés dans les paroisses
► Vous parlez du Pape mais qu'en est-il des curés dans les paroisses ?
J-M M : Les paroisses, cela concerne les rapports de la gestion de l'Évangile aux territoires. Il y a eu un épiscopat des cités dès le IIe siècle. Par exemple Irénée est évêque de Lyon à la fin du IIe siècle. Mais l'évangélisation dans les milieux ruraux, les milieux des paysans est plus tardive, et c'est là que les paroisses[4] sont apparues. Paganus (païen) veut dire "paysan" à l'origine.
La fonction du curé n'est pas de l'essence de l'Évangile. Qu'il y ait des charismes pour conduire, accompagner une communauté, c'est de toute première origine, mais que ce soit le même homme qui soit instruit en théologie, capable de célébrer les sacrements, capable de rassembler, qui n'ait pas d'autres métiers, et qui soit célibataire, nulle part il n'est dit que ces cinq charismes doivent appartenir au même homme. Ce n'est pas de l'Évangile, c'est de l'histoire. Ça a eu son sens et ça l'aura peut-être encore, mais je fais la différence entre ce qui est de l'essence de l'Évangile et les structures d'exercice de ce qu'est l'Évangile, et qui peuvent être modifiées.
Ce qui concerne le curé est presque complètement configuré au quatrième Concile de Latran au début du XIIIe siècle et ensuite beaucoup de choses concernant les structures se sont congelées au concile de Trente (1545-1563). Là on tombe sur des considérations historiques, sur l'évolution des structures. Vous ne pouvez pas imaginer combien les structures (et même les structures sacramentelles) ont évolué dans leur forme.
2° La culture de l'Occident et l'Évangile
a) Influences de l'Occident sur la chose de l'Évangile (moralisation, dolorisation, psychologisation culpabilisation…)
Le grand malheur de l'Évangile, c'est que l'Occident l'a logicisé, moralisé, juridisé, et même dogmatisé comme je vous l'ai dit.
Prenons par exemple l'évolution de la notion de sainteté. Le terme de "saint" était réservé au début aux martyrs.
On en a d'abord parlé dans le langage du "héros" qui n'est pas du tout un langage biblique, c'est un langage gréco-romain qui touche à la divinité : le héros est même en principe un demi-dieu.
Ensuite le mot saint (sanctum) a été lu dans le langage des "vertus" qui est un langage de morale. Ce langage des vertus n'est pas puisé aux énumérations pauliniennes – en effet Paul fait de longues énumérations de comportements favorables mais aussi de délits, de crimes – mais le langage des vertus est puisé à l'Éthique d'Aristote, lorsqu'Aristote revient en force en Occident à l'époque médiévale. Vous savez que la métaphysique d’Aristote arrive en Occident par les Arabes au XIIIe siècle et qu'elle a joué un très grand rôle dans la constitution de la théologie car à cette époque-là, philosophes et théologiens sont mal distingués les uns des autres.
Le problème c'est que la notion de sainteté entendue dans le langage des vertus favorise le secteur de la morale, et de façon indue, de sorte qu'aujourd'hui les problèmes de morale occultent tout le message évangélique. Les gens n'entendent que des préceptes moraux, et c'est dommage. Et là, on occulte l'essentiel de l'Évangile. Bien sûr l'Évangile se préoccupe aussi de questions qui ont à voir avec la morale, mais pas au point d'occuper toute la place.
Je voudrais justement, pour éviter cette dérive-là, revenir au terme de "sacré", le problème c'est qu'aujourd'hui la notion de sacré a complètement disparu, et que je crois que nous n'avons de quoi penser le sacré à partir de nos Écritures. Le sacré de l'Évangile, c'est un autre nom de la Résurrection qui est ce qu'il y a de premier mais aussi de plus insu.
J'ai dit que l'histoire de la théologie en Occident est un processus de moralisation de l'Évangile accompagné par un processus de dolorisation. Ces deux choses sont liées parce que, lorsque le concept ne garde pas son corps symbolique, il s'adjoint nécessairement une sorte de symbolique sauvage, et c'est en effet après l'énorme moralisation que constitue la première scolastique, dans les XIV-XVe siècles, que le phénomène de la dolorisation intervient.
On peut voir le processus de dolorisation dans l'histoire de la peinture, en particulier dans la représentation de la croix ou de la Passion : à chaque fois c'est sur une génération ou deux que les choses surgissent.
Les premières représentations du Christ dans les catacombes sont des Christ orants, représentés debout et les mains étendues. C'est le premier signe qui est à la fois signe de la croix et signe de résurrection. Il n'y a pas de croix dans les catacombes. Sur la grande porte de Sainte-Sabine, pour la première fois, le Christ reste orant, mais il a derrière lui, en bas-relief, la dimension de la croix, donc il reste le Christ glorieux orant mais il y a la croix qui se profile. Ensuite on sait que les byzantins continuent à représentent le Christ glorieux sur la croix sans jamais le moindre indice de souffrance, car la croix est toujours célébrée comme l'instrument de triomphe du Christ. Par contre il y a ensuite un chemin de dolorisation, on le voit avec le Christ de Grünewald (vers 1503), il est tel que la croix en ploie, il est piqué de lèpre. Ce chemin n'est pas négatif à tous égards. En effet, par les temps de grande peste, qu'on ait recours au Christ pestiféré qui est semblable à nous et donc susceptible de sauver, ça se comprend très bien dans l'histoire de la sensibilité. Et cependant par rapport à l'intelligence de ce que signifie la crucifixion chez Jean dans le premier art chrétien, il y a une dolorisation, il y a une primauté du sentiment.
Ces remarques sont faites à grands traits. Je ne suis pas spécialiste, mais j'ai bien regardé, donc je donne des indications pour inciter quelqu'un qui voudrait travailler cela à le faire avec minutie.
Il faudrait noter qu'aujourd'hui notre discours est un discours psychologique, nous en avons déjà parlé[5]. qui parle dans une certaine succession des choses d'une totalité close qu'est un individu ; l'analyse phénoménologique dirait mieux que le psychologique ce qu'il en est des choses.
► Est-ce qu'il n'y a pas aussi de la culpabilisation ?
J-M M : Là il y va du rapport entre le péché et ce que nous entendons comme sanction. Or si nous regardons de près l'ensemble des textes du NT en particulier saint Jean, nous voyons qu'il y a un rapport entre ce qui se dénomme péché et ce qui se dénomme mort ; mais du fait de notre oreille occidentale, nous entendons "péché" dans le champ de la morale, et "mort" dans le champ de la biologie ; or il n'est nullement dit que ces deux mots doivent s'entendre dans ces champs-là qui ne sont justement pas des champs de répartition épistémologique des Anciens. D'autre part, il est encore moins dit qu'à propos du péché il y ait un rapport de culpa/poena selon les deux mots qui ont servi tout au long de la pensée occidentale, et que le Moyen Âge a repris, éventuellement au Concile de Trente… la coulpe et la peine (la punition), crime et châtiment ! Dans ce rapport d'une part il y va d'une causalité morale entre deux choses différentes, et d'autre part c'est entendu dans une affectivité de la punition. Or ce mot de "punition" évoque des choses que nous ne maitrisons pas du tout, probablement du fait des attitudes de notre enfance. Alors il y a une entre appartenance de ces choses mais il ne faut pas entendre le péché, en premier du moins, dans ces catégories-là, etc.
b) L'Évangile originel n'est pas une culture et ne contribue pas à constituer une culture
L'Évangile n'est pas une culture et il n'est pas non plus un élément contribuant à la définition d'une culture. C'est pour cela que la notion d'Occident chrétien n'a pour moi aucun sens. Le christianisme ne contribue pas à constituer une culture.
J'ai dit que l'Évangile n'est pas une culture. En effet, le judaïsme vétéro-testamentaire a une terre, mais l'Évangile n'a pas de terre, n'a pas de lieu. Et c'est la même chose pour la langue qui est la terre essentielle, la terre des humains. Or l'Évangile n'a pas de langue sacrée alors que l'hébreu est une langue sacrée pour le judaïsme. L'Évangile a recours à l'hébreu, mais ce n'est pas essentiellement la langue de l'Évangile. Le grec biblique n'est pas une langue sacrée, dans le sens profond du mot sacré (mais "sacré" est aussi un mot de notre vocabulaire qui est difficile à entendre). L'Évangile manque de beaucoup de choses, de toutes les choses, pratiquement, qui constituent une culture.
De plus on ne peut pas percevoir sinon par pure utopie, une société où il n'y aurait pas de salaire, pas de jugement, pas de mérite, pas de loi… tout ceci indique que l'Évangile n'est pas là pour constituer une culture qui serait une autre culture que les cultures. L'Évangile n'est pas une culture parmi d'autres parce qu'il est pour toutes les cultures, qu'il entre en rapport avec toutes les cultures.
c) La séparation de l'Église et de l'État en France
La distinction du religieux et du culturel que nous opérons aujourd'hui et dont je ne dis pas qu'elle est formulée dans de très bons termes, cette distinction est quelque chose de très important dans le champ proprement chrétien. Je ne sais pas ce qu'il adviendra des différentes traditions religieuses. Il est clair que, pour un certain nombre, une distinction analogue ne s'opère pas pour l'instant.
L'Évangile lui-même a frôlé la perte dans la confusion avec la culture occidentale. Dans la distinction médiévale du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, il y a quelque chose qui les distingue, mais il y a aussi une sorte de sub-ordination postulée qui les harmonise.
Jadis dans le moment de chrétienté, l'avancée de la culture se faisait en liaison avec les choses de l'Église, et je ne dirai pas que tout cela fut mauvais, loin de là. Mais nous ne sommes plus à ce moment de chrétienté, la situation de l'Évangile dans le monde est neuve par rapport à cela. Cela peut paraître négatif à certains égards, mais ça a aussi son côté absolument positif.
Il y a eu la chrétienté, or ce fut un risque majeur de l'Évangile. Je sais, bien sûr, que mes grands-parents n'ont pas vécu de bon gré la séparation de l'Église et de l'État. Et néanmoins, rétrospectivement, je pense que c'est la nécessité même de l'Évangile qui lui a été apportée par ceux qui se manifestaient comme ses ennemis, disons.
Il faudrait que cette bienheureuse séparation se fasse aussi dans les esprits. Je ne cesse d'insister sur ce point et je ne suis pas très entendu. Il faut cesser de parler de "culture chrétienne" : ça n'existe pas. Il n'y a pas une culture chrétienne. Il y a eu historiquement une culture occidentale dans laquelle s'est trouvé à parler l'Évangile. Il faut bien qu'il se compromette dans son discours à l'oreille de qui l'entend, il le faut ! Mais il faut aussi toujours savoir qu'aucune culture ne le détiendra. Il faut libérer l'Évangile de notre appréhension culturelle d'occidentaux.
► Toute l'histoire de l'Église est quand même très liée à l'Occident, il est difficile d'imaginer autre chose.
J-M M : Considérer l'Église comme un événement qui constitue l'histoire d'un groupe déterminé, c'est une chose loisible à l'historien, au sociologue, mais ce n'est pas le regard de la chose selon la foi. Et ça, c'est issu de l'Écriture elle-même.
Par exemple, on caractérise la culture occidentale comme culture chrétienne. L'expression "culture chrétienne" est totalement privée de sens pour le fond. Bien sûr, un historien peut s'en servir, ça veut dire quelque chose dans sa perspective, mais ça ne signifie rien du point de vue de la foi. Car l'Évangile n'est pas une culture, l'Évangile n'est pas l'élément d'une culture. Il n'a pas à devenir une culture. Il a pour vocation d'entrer en dialogue avec toutes les cultures, et il ne le peut que parce que, précisément, il n'est pas une culture.
Ce qui est regrettable, c'est que, d'un point de vue missionnaire dans le grand sens du terme, on ne pense pas que l'Évangile puisse entrer en débat avec une autre culture sans la nécessaire médiation de la culture occidentale, qu'on ne perçoive pas ce qui, dans le discours chrétien, relève de l'Évangile et ce qui relève de notre culture persistante (et cela, nous n'avons pas nécessairement à le transporter dans d'autres cultures).
Il faut d'abord apprendre à décoller de notre écoute occidentale de l'Évangile pour pouvoir porter l'Évangile. On entend parfois cela comme une dépréciation de notre Occident. Vous savez, j'aime Aristote, j'aime Platon, Beethoven, Rilke, Dante… seulement je ne dis pas que c'est l'Évangile.
Tant que vous n'aurez pas déculturalisé, désoccidentalisé l'Évangile, il ne pourra pas parler à d'autres cultures.
► Est-ce que nous devons abandonner la culture occidentale c'est-à-dire le mode de pensée dans lesquels nous sommes empêtrés ?
J-M M : Le mot "abandonner" est très dangereux ici parce que je vous préviens d'avance : vous ne l'abandonnerez jamais. En fait il faut être conscient dans notre écoute de la distorsion entre ce que nous sommes tentés d'entendre et ce qui reste constamment à entendre dans le texte.
Le Moyen Âge, dans ce qui est réputé être un bon siècle, à savoir le XIIIe siècle – mais le XIIe était peut-être plus intéressant – est un siècle de synthèse où la raison humaine venue d'Aristote et la donnée de l'Évangile font un corpus, une Somme théologique, quelque chose qui tient bien ensemble, où chacun a sa place. Je ne voudrais pas qu'on refabrique des synthèses de ce genre, même avec les questions d'aujourd'hui. Il est probable que le rapport de l'Évangile aux cultures doive nécessairement être dans une gestion qui garde des éléments conflictuels.
L'Évangile n'est pas venu apporter la paix. C'est une de ces choses multiples qu'on entend dans l'Évangile, dont la contradiction est apparente puisqu'on a « Je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix » (Jn 14, 27) mais aussi « Je ne suis pas venu apporter la paix mais le glaive. » (Mt 10, 34). Or on choisit ou ceci ou cela.
En guise de conclusion
Comme nous l'avons vu, l'Évangile a donné naissance à une chrétienté puis à un christianisme qui se connumère comme les autres "ismes" ; et enfin à ce que j'appelle de mes vœux : le règne de la christité, c'est-à-dire que la chose du Christ (ou l'Évangile) ne soit pas nécessairement prise, emprisonnée, dans des institutions. On peut en déduire que la christité n'est pas infailliblement liée au langage des peuples dans lequel l'Évangile a été annoncé, et en priorité au langage de l'empire romain.
Je n'attends pas l'avènement d'une christité pure, mais sans doute la christité pourrait prendre une place plus reconnue par rapport aux configurations dans lesquelles elle est détenue maintenant. La christité est différente de la chrétienté en extension parce qu'elle est différente en compréhension. En effet plus la définition est précise et plus le nombre de gens qui tombent sous la définition est étroit, plus la définition est vague et plus le nombre est grand. En quiconque il y a semence de christité, mais je ne peux commencer à l'appeler christité que lorsque, sous une forme explicite ou sous une forme implicite non-nommée, la christité se développe à l'intérieur d'un homme, c'est-à-dire qu'il a un rapport christique à Dieu même s'il ne le nomme pas lui-même ainsi. En effet le rapport à Dieu est plus largement répandu que le rapport explicitement christique.
Et il m'arrive même de soupçonner que, peut-être bien, l'Esprit souffle la confession de foi pour ceux qui croient et il souffle l'incrédulité aux autres pour qu'ils soient le correctif de la mauvaise entente des premiers, pour qu'ils les obligent à poser mieux les questions. C'est prétentieux de juger ainsi de la providence divine mais…
J'ai lu récemment sur la façade de l'église Notre-Dame-des-Champs une banderole sur laquelle ils avaient mis une phrase d'Augustin : « Il y en a beaucoup qui pensent être dedans et qui sont dehors, et beaucoup qui pensent être dehors et qui sont dedans. » La dimension de l'œuvre du Christ dans le monde ne se mesure pas à ce qui en est perceptible à travers ceux qui professent explicitement.
[1] J-M Martin distingue l'Évangile et les évangiles (par exemple chez saint Paul on trouve le mot évangile avant que les évangiles n'existent, et souvent chez lui cela désigne l'évangélisation). Ici il utilise le mot "Évangile" pour éviter d'utiliser le mot "christianisme"
[2] Le concile de Nicée, qui est donc le premier, se fait grâce à l'empereur Constantin d'une certaine manière. Le Concile est une assemblée d'évêques et c'est l'empereur qui est capable de convoquer les évêques déjà répartis dans l'univers vaste de l'Occident et de l'Orient. C'est l'empereur qui préside au concile.
[4] Paroisse traduit le mot grec paroïkia, qui désigne un séjour en pays étranger.
[5] Cf. L'Écriture n'est pas écrite psychologiquement, elle touche à la révélation d'une zone insue de nous-mêmes : pour lire nos Écritures, il y a un double travail : d'une part la prise en compte de ce qui est dit, là où c'est dit, d'autre part la prise en compte de notre propre oreille. C'est une partie de ce deuxième travail qui est abordé dans ce message : notre oreille aujourd'hui est spontanément psychologique. Comment alors écarter nos acouphènes psychologiques ? Et comment ne pas confondre la zone insue de notre écoute avec l'inconscient dont parlent les psychologues ?