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La christité
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  • Ce blog contient les conférences et sessions animées par Jean-Marie Martin. Prêtre, théologien et philosophe, il connaît en profondeur les œuvres de saint Jean, de saint Paul et des gnostiques chrétiens du IIe siècle qu’il a passé sa vie à méditer.
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1 septembre 2026

Demeurer et venir disent le même pour Dieu

Pour l'homme de la rue, Dieu est d'abord un éternel, un parfait, un puissant qui n'est pas mêlé de mouvement, de corporéité, de défaillances. Or l'évangile parle du "venir" de Dieu, et pour le Christ "Je suis la lumière" et "La lumière vient" ça dit la même chose (même si ce n'est pas pareil). Cette révolution dans l'approche de Dieu ne peut se poser que par petites touches. Elle permet par exemple d'entrer dans l'intelligence de l'énigme posée par ce que dit Jésus : "vient la nuit où nul ne peut œuvrer" (Jn 9, 4).

Vous venez de lire un écho des remarques de Jean-Marie Martin. Pour lui, on arrive à apercevoir quelque chose de ce que veut dire Dieu chez Jean quand on perçoit l'identité des deux verbes majeurs : demeurer et venir. Il aborde souvent ce thème à l'occasion de lectures de saint Jean. Ce qui est mis ici provient de diverses interventions à Saint-Bernard-de-Montparnasse

 

Demeurer et venir disent le même pour Dieu

 

Jean-Marie Martin

 

 

1°) Regard d'Occident et regard d'Évangile

 

Pour qui n'est pas philosophe, pour l'homme de la rue, Dieu est forcément d'abord un éternel qui ne bouge pas, un immobile, un parfait, un puissant qui n'est pas mêlé de mouvement, de corporéité, de défaillances. Tout cela pose un certain nombre de questions lorsqu'on lit ce qui est dit de Dieu dans l'Ancien Testament parce que là, il bouge : il marche, il vient, déjà, il se promène même dans le jardin, il descend pour voir… Oui, vous allez me dire, ce sont des images… ! Mais pas du tout !

Distinguer le concept et l'image, distinguer ce qui est à prendre au sens propre et ce qui est au sens métaphorique, c'est porter le couteau dans le vivant du texte car cette distinction ne régit pas le texte. C'est un regard d'Occident qui apparaît dès le IIe siècle et qui provoque toutes ces questions qui concernent le texte des Écritures. Chez saint Thomas d'Aquin par exemple, au XIIIe siècle, les expressions Dieu a un fils ou Dieu se met en colère sont-elles à prendre au sens propre ou au sens figuré ?

Le chemin de l'Occident et celui de l'Écriture étant orientés différemment, on comprend très bien que l'Occident ne peut que se poser ces questions. Mais pour nous ici, la question qui s'impose est beaucoup plus fondamentale, beaucoup plus originaire : qu'est-ce qui nous permettrait d'entendre une parole qui soit ajointée à notre nouvelle naissance et donc non commandée par notre appartenance à notre culture native ?

 

Notre pensée est tout entière d'attribuer des caractéristiques, des définitions à un sujet. Il serait très intéressant de se demander d'où cela vient et pourquoi l'Occident est constitué ainsi. Ce que je dis est modeste, mais les conséquences sur toute l'histoire de l'Occident sont considérables.

Il se trouve que la question du mouvement est une question première chez Aristote. Or elle induit qu'il faille trouver en premier l'identité persistante de quelque chose qui se meut, qui change : dans le changement, il faut trouver le sujet persistant. Il y a d'abord cette idée qu'il faut expliquer le mouvement, et s'il faut l'expliquer c'est qu'il y a quelque chose de plus évident que le mouvement ; et ce qui est plus évident, c'est l'immobile. Nous en avons des traces chez les présocratiques…

 

J'arrête sur ce sujet pour dire néanmoins qu'une question pareille ne peut pas se poser dans la pensée sémitique, en tout cas pas dans la pensée hébraïque et par suite pas non plus dans nos Écritures, même si elles ne sont pas purement hébraïques.

Et en particulier, cette question ne peut pas se poser ainsi parce que, chez Jean, nous l'avons souvent dit, le verbe "demeurer" n'a aucune priorité par rapport au verbe "venir".

 

2°) Demeurer et venir disent le même, première approche

 

On arrive à apercevoir quelque chose de ce que veut dire Dieu chez Jean quand on perçoit l'identité des deux verbes majeurs : demeurer et venir. Ces deux verbes sont identiques, ils disent le même. Ils sont deux aspects, ils s'empruntent mutuellement leur nécessité. Et l'unité secrète entre demeurer et venir est probablement le verbe le plus important chez Jean qui est le verbe "donner"

► À propos du verbe "venir", je pense à l'expression  « Celui qui fait la vérité vient vers la lumière » (Jn 9, 21)

J-M M : Tout à fait, il vient vers la lumière. J'ai dit à propos de "faire la vérité", c'est : "laisser venir ce qui vient". Et ici le texte dit que c'est "venir vers", et c'est très bien car venir c'est justement "ne pas bouger". « Nul ne peut venir vers moi si le Père qui m'a envoyé ne le tire » (Jn 6, 44), c'est-à-dire le venir n'est jamais pensé comme quelque chose qui propulse, mais il est pensé à partir de l'intériorité comme "quelque chose qui appelle et qui tire". "Venir" ne dit plus ce qu'il disait avant d'être mis en rapport avec cet appel.

 

3°) « Venir vient » et ça se reçoit.

 

"Venir" est un verbe majeur chez saint Jean qui est dit du Christ : « il vient » (Jn 1, 27 et autres) mais aussi de nous : « venir vers lui », et il ne faudrait surtout pas penser qu'il y a une alternative entre un venir qui serait d'initiative divine et puis l'autre qui serait d'initiative humaine parce que « Nul ne peut venir vers moi si le Père ne le tire » (Jn 6, 44) mais ce n'est pas sur ce point que je voudrais insister maintenant.

Ce sur quoi je veux insister c'est que le verbe "venir" est un verbe de mouvement et que dans notre langage nous avons coutume d'opposer du statique et du dynamique. Dans nos grammaires nous avons coutume de distinguer des verbes d'état et des verbes d'action, et ceci nous induirait à lire le Prologue en considérant que de toute éternité « le Logos est Dieu », que le verbe "être" lui convient très bien et le verbe être est celui qui a été élu par la métaphysique occidentale pour dire le plus étant des étants. Ensuite étant donné qu'il "est", pourquoi il n'aurait pas l'idée de venir, et alors ce serait second. Or pas du tout ! Le verbe être et le verbe venir sont deux mots d'égale nécessité pour dire la chose de Dieu et penser cela décale la localisation mentale que nous nous faisons de Dieu dans cette espèce de stabilité qu'indique si bien le verbe être.

L'approche de Dieu par le verbe "venir" (ou l'événement ou l'avènement) est une approche co-originaire avec l'approche par le verbe "être" : « Je suis la lumière » et « La lumière vient » c'est la même chose (même si ce n'est pas pareil).

Dans notre Occident toute activité émane de quelque chose d'antérieur qui est l'être, et ça a son sens en son lieu, cependant c'est tout à fait non pertinent pour nous permettre de pénétrer dans notre texte. En effet, d'une certaine manière le verbe "venir" est beaucoup plus important pour entendre ce qu'il en est de Dieu que le verbe "être" entendu au sens de la métaphysique.

La plupart des noms que nous accordons spontanément à Dieu, la transcendance (au sens où nous l'entendons), l'absolu, l'éternité, tous ces mots sont des mots de la métaphysique, ce ne sont pas des mots de nos Écritures et ça devrait donner à penser.

Nous épuisons notre pensée à représenter, nous sommes dans une pensée de la représentation. Et nous nous représentons la chose de Dieu dans un endroit qui se tient au-delà : "trans". En réalité trans-cendance devrait indiquer "ce qui passe". Et, au lieu de représenter le trans-cendant, il serait intéressant de vivre le passage c'est-à-dire la Pâque, ce qui est au cœur de ce discours que nous essayons d'entendre maintenant.

Le Prologue de l'évangile de Jean annonce que la Parole est venue, et que, « à ceux qui l'ont reçu, à ceux-là il a été donné de devenir enfants de Dieu » (v. 12). L'Évangile c'est simple : ça vient, et "celui qui vient" se reçoit. J'ai dit « celui qui vient », mais en fait si on se demande qu'est-ce qui vient, c'est "venir" : « Venir vient ».

 

4°) Demeurer et venir disent le même, deuxième approche

 

Aller et demeurer ne sont surtout pas des contraires, ce sont deux verbes qui disent la même chose. Je risque fort l'idolâtrie si, pour penser quelque chose vers Dieu, j'utilise l'un des verbes et pas l'autre. Celui que nous utilisons en Occident, c'est le verbe "demeurer" parce que pour nous Dieu est immobile, c'est même le moteur immobile depuis fort longtemps ! Pour autant, si j'utilise le verbe "venir" en nous contentant de l'idée de ce qui vient, ça ne va pas non plus.

Le verbe méneïn (demeurer) est un maître mot chez Jean, C'est un mot très intéressant parce qu'il est susceptible d'être entendu spatialement : la maison est une demeure, mais aussi temporellement : persister dans le temps, demeurer

Les verbes venir et demeurer ne sont pas des contraires puisque la demeure c'est essentiellement le lieu d'où je viens et où je reviens. Demeurer n'implique pas que je reste enclos.

Aux deux disciples du chapitre 1, Jésus dit : « Venez et voyez », et le texte ajoute : « Ils allèrent donc et ils virent où il demeure ; et ils demeurèrent ce jour auprès de lui ». "Venez et voyez" est un exemple d'hendiadys : venir c'est voir ; aller-vers, c'est le premier mode de voir ; venir, c'est voir, donc c'est demeurer.

Venir (donc aller) et demeurer (donc être dans la présence du voir) c'est la même chose.

Et dans l'évangile de Jean, ceci est dans la rapidité qui est caractéristique du disciple bien-aimé, alors que pour d'autres c'est ce qui leur est donné à vivre dans la succession d'étapes et d'états comme pour la Samaritaine ou pour Marie-Madeleine au tombeau. En effet, pour le disciple bien-aimé c'est « il vit, il crut » …" il vit" alors qu'il n'y a rien à voir ! En fait, il vit de cette vision qu'est la foi, car la foi est essentiellement une vision, un voir propre. Jean récuse qu'il faille voir pour croire, au contraire c'est croire qui donne de voir, puisque croire c'est essentiellement entendre, entendre la parole, qui proportionne ma vision à ce qui est à voir.

L'unité véritable c'est la proximité de deux. Notre idée mathématique de l'unité qui donne lieu à addition, à multiplication, ce n'est pas de cette unité-là qu'il s'agit. Mais c'est d'ailleurs ce qui fait la richesse qui n'est pas déployée, de la notion de Trinité.

 

5°) Ce qui est en train de venir suppose une absence.

 

Les chapitres 14 à 16 traitent du venir et du demeurer en termes d'absence et de présence puisque c'est une absence annoncée qui conduit ces chapitres et qui annonce un autre mode de présence : « Il vous est bon que je m'en aille car si je ne m'en vais, le paraclet (ma présence de résurrection) ne viendra pas auprès de vous, mais si je m'en vais, je l'envoie auprès de vous. » (Jn 15, 7).

Pour être plus précis, l'absence est la condition d'un autre mode de présence. Le mot "condition" n'est peut-être pas suffisant, il s'agit de ce qui est en train de venir, de ce qui vient, de ce qui ne cesse de venir. Si la présence était considérée comme accomplie, il n'y aurait pas de possibilité de penser un venir. Comme le rapport essentiel chez Jean est la proximité, l'éloignement est la condition de possibilité de l'approche, de l'approximation, de la proximité, du "venir à".

Autrement dit, l'effacement qui constitue la présence de la mort est l'autre face d'une présence d'un nouveau type et d'une présence plus intime, plus universelle en même temps et plus accomplie, qui est la présence de résurrection. « Il vous est bon que je m'en aille car si je ne m'en vais, le Paraclet (le pneuma) ne viendra pas », or le pneuma (l'Esprit) désigne la présence de résurrection de Jésus.

La mort de Jésus, donc son absentement, est pour le moins la condition même de sa venue à résurrection qui est une venue meilleure parce qu'elle est plus intime et aussi parce qu'elle est plus répandue que la courte présence historique de Jésus parmi quelques-uns[1]. Autrement dit, la grande dimension est ici conditionnée par sa mort, c'est-à-dire par son absentement. Et plus que d'être des moments au sens proprement temporel du terme, puisque le mot "moment" peut avoir une signification non temporelle ici, ce sont probablement des aspects de la même réalité.

Au début du chapitre 14, Jésus dit : « Je vais vous préparer un lieu. Si je vais et vous prépare lieu, à revers (palin) je viens et je vous prendrai auprès de moi - il faudrait traduire : en retour, je viens et je commence à vous prendre (au mode inaccompli) auprès de moi. – en sorte que où je suis, vous aussi, soyez » (v. 2-3) et il insiste plus loin : « Que votre cœur ne se trouble pas ni qu'il se terrifie. Vous avez entendu que je vous ai dit : "Je m'en vais et je viens près de vous" » (v. 28-29) L'intelligence habituelle de ce verset est : "je m'en vais, je vais mourir" et puis "je reviendrai", comme deux choses différentes, or, il est dit ici au présent : "je m'en vais " et "je viens". C'est-à-dire que je viens d'autant plus que je m'en vais. En particulier, ce qui est en question ici c'est le mot palin du verset 3 qui signifie "à nouveau", le problème c'est que chez nous ce mot garde le sens de tantôt… tantôt…, donc de deux moments. C'est pourquoi je le traduis par "à revers", parce que ce sont les deux faces de la même monnaie.

 

6°) Demeurer dans la Parole et y revenir

 

Nous sommes en fin de parcours sur notre thème d'année, et nous avons souvent dit des choses sur le verbe "demeurer", en particulier que demeurer et venir, deux verbes majeurs chez saint Jean, disent la même chose. Il faut chercher ce qui fait l'unité secrète de cette identité ou de cette proximité. C'est une question difficile parce que toute notre pensée est structurée, même si on ne le sait pas, par la différence entre être et devenir. L'être et devenir c'est la toute première préoccupation des présocratiques, et ensuite c'est assumé par Aristote. C'est la première distinction qui surgit dans l'histoire de la métaphysique et qui constitue le non-dit porteur de notre pensée, être et devenir qui pour nous sont deux choses qui se distinguent. Nous sommes en train de dire ici qu'il faudrait voir leur extrême proximité et en outre chercher à penser quel est le verbe johannique qui constitue la proximité des deux. Ça c'est le chemin.

Je suis content de pouvoir énoncer un chemin de réflexion, parce que vous voyez bien que nous tâtonnons. Nous sommes entrés par plusieurs portes pour entendre le temps johannique, et chaque fois nous avons découvert le contexte johannique de certains mots du temps. J'ai l'air de dire des choses fastidieuses et qui semblent ralentir notre marche, mais c'est parce que j'essaye de ne pas tirer une phrase d'un texte pour spéculer sur elle. Nous gardons le contexte toujours, et cela nous invite à revenir au texte.

Il me semble que depuis très longtemps, on savait quelque chose comme ça, puisqu'à propos de la phrase que nous avons citée dès le début « Si vous demeurez dans ma parole », combien de fois nous avons dit que "demeurer" c'est toujours "venir", toujours "revenir". Ceci est important à la fois pour entendre ces mots, mais aussi pour éradiquer en principe les imaginaires qui s'opposent radicalement à l'intelligence. Déjà il faut du temps au sens banal du terme, mais a fortiori du temps dont il est question ici. Le moment viendra que forts de toutes ces entrées nous essaierons de prendre la question à l'envers c'est-à-dire par rapport à nous : qu'en est-il du temps johannique par rapport à notre conception du temps, quel chemin faut-il faire ? Je me permets de dire ça maintenant parce que je n'ai pas fini le chemin. J'essaye de ne rien dire que je n'ai entendu. Bien sûr il y a des choses que je n'ai pas entendues, malheureusement. Même la visée est de ne rien dire que je n'aie entendu. Donc le moment viendra.

 

7°) Donner (se donner) fait l'unité du demeurer et du venir

 

Je voudrais suggérer rapidement comment demeurer et venir peuvent se penser comme disant le même, c'est même rigoureusement cela : c'est le même parce que "autre… et autre…". Cela signifie que "venir" c'est de quelque manière "partir". Or "partir" c'est fondamentalement "se départir de". Et donc est impliqué dans "venir" quelque chose comme l'accomplissement du vide de soi-même. Ce mot "vide" est le grand mot de Paul dans le chapitre 2 de la lettre aux Philippiens[2] : la kénose, le "se vider de soi-même", quitte à penser précisément l'égalité du vide et du plein.

Cette symbolique du vide et du plein est pensée par exemple dans la symbolique de la respiration : il n'y a vie que pour autant que j'expire, et d'avoir expiré c'est cela qui rend possible que j'inspire. Et tout cela a à voir avec la symbolique du pneuma (du souffle) qui est tout à fait première et essentielle.

Plus originellement et ultimement, cela a à voir avec le mot qui secrètement fait l'unité de ces deux verbes et qui est le verbe "donner". Il ne s'agit pas d'un donner romantique, il s'agit de "donner" qui est "recevoir", et c'est cette respiration même : « Ma psyché, dit Jésus, j'ai la capacité de la poser (de la donner) et capacité de la recevoir en retour (palin) » (Jn 10, 18). Cette donation qui est simultanée avec le recevoir, cette identité du vide et du plein qui fait que le vide n'est jamais le rien négatif et que le plein n'est jamais la satiété saturée, cela c'est très précisément ce qu'indique le verbe "donner" entendu au sens christique - « Je ne donne pas comme le monde donne » (Jn 14, 27) dit Jésus

Il s'agit de penser l'être de Dieu comme un "donner" qui, ultimement, est un "se donner" dans un sens même que nous ne pouvons imaginer. L'être du divin est essentiellement un "se donner" c'est-à-dire un "librement pâtir" : « Entrant librement dans sa passion ». Si quelque chose a pour essence d'être donné, toute prise, toute préhension, le manque lorsque cette prise n'est pas de l'ordre d'un recevoir. Et donc, ce qui ne peut que "se recevoir" ne peut que "se demander".

En ce sens-là nous abordons la question de la prière comme demande. Dans ses modalités essentielles la demande est également noble contrairement à l'idée qu'on se fait le plus souvent. L'action de grâces et la demande sont deux aspects, deux attestations que ce dont il est question est de l'ordre de ce qui se donne.

 

8°) L'éternité comme temporalité où venir et demeurer disent le même.

 

La question porteuse de l'Évangile est la question « qui règne ? » et le débat est entre deux règnes, deux régimes : ce monde-ci et le monde qui vient. Le rapport est donc entre quelque chose qui est en train de partir et quelque chose qui est en train de venir.

Quand l'annonce évangélique, Jésus est ressuscité, survient, cela signifie que vient un espace où la vie est plus forte que la mort et où l'agapê est plus forte que le meurtre ou l'exclusion.

L'Évangile est l'annonce d'un espace qui vient et qui s'ouvre, c'est une région régie à quoi correspond une nouvelle qualité d'espace. Par exemple la haine figure la qualité d'espace de ce qui est régi par le Prince de ce monde qui est meurtrier dès l'origine, alors que l'agapê (ou le pneuma) est la qualité d'espace du monde qui vient.

Une autre caractéristique pour dire la qualité du "monde qui vient" c'est la lumière. La lumière est la caractéristique essentielle dans l'annonce de ce qui vient, et elle a le même sens que l'agapê. En effet le monde de la lumière est le lieu dans lequel on se reconnaît, on se rencontre, alors que le monde de la ténèbre est le lieu dans lequel on s'ignore, on se heurte, on s'exclut etc..

 

Alors je vous fais part d'une question simple et très intéressante qui m'a été posée un jour dans une session où nous lisions le récit de l'aveugle-né qui a à voir avec la lumière. Nous lisions : « Il faut que nous œuvrions les œuvres de celui qui m'a envoyé tant qu'il fait jour, car vient la nuit où nul ne peut œuvrer » (Jn 9, 4) mais nous lisions aussi : « Car c'est ceci le précepte qui a été annoncé comme principe, à savoir que la ténèbre s'en va et que le jour déjà luit[3]. » (d'après 1 Jn 2, 8). Alors qu'est-ce qui vient finalement : c'est la ténèbre[4] ou c'est le jour ?

► Est-ce qu'ici, Jésus ne parle pas de sa Passion ?

J-M M : Ce serait une solution facile de dire cela, mais je ne le crois pas parce que nous reposerions alors dans l'évangile de Jean les articulations du temps qui nous sont familières, et Jean n'a pas médité le temps dans ce sens-là[5].

Une réponse meilleure consiste en ceci : aux deux régions (ce monde-ci et le monde qui vient) correspondent deux temporalités - en entendant bien que la temporalité n'est pas une chose temporelle, elle est ce à partir de quoi quelque chose comme ce qui est temporel peut advenir.

Nous distinguons couramment "temps" et "éternité", mais il vaudrait mieux parler de "temporalité mortelle" et de "temporalité éternelle" parce que la temporalité n'est pas du temps. L'expression de "temporalité éternelle" correspond à l'expression "vie éternelle", et elle est caractérisée par cela qu'elle vient : « l'heure vient ».

Or dans l'éternité il y a aussi aussi bien du "venir" que du "retourner à", que du "demeurer". Voici une chose qui est à rebours de ce que nous conseillent nos habitudes issues de la philosophie occidentale, puisque si le verbe "demeurer" est un verbe essentiel pour dire la divinité, le verbe "venir" est aussi essentiel.

« Je viens » est un verbe qui dit le plus propre du Christ et pas simplement dans la distinction qui nous est devenue malheureusement usuelle à propos de la Trinité, puisque nous avons la prétention de traiter d'une part ce qui appartient à la Trinité telle qu'en elle-même, éternelle, et d'autre part ce qui appartient à l'économie c'est-à-dire à la venue, à l'Incarnation, à la descente de l'Esprit, c'est-à-dire aux rapports entre les personnes divines et notre monde. Cette distinction-là est mortelle pour lire l'Écriture Elle a eu sa place, son lieu, son moment d'émergence - important au cours du IVe siècle surtout -, et elle demeure plus ou moins dans notre esprit.

Par ailleurs, la répartition du temps qui nous est la plus usuelle[6], c'est présent, passé et futur. Plusieurs tentatives sont faites pour dire que ça n'est pas ça le temps, que par exemple le temps c'est un présent, ce qu'on a dit souvent sous la forme : nunc stans, le maintenant demeurant. Mais non ! On ne peut pas dire non plus par exemple que l'éternité c'est "à venir". Les trois stases du temps appartiennent au temps de ce monde que nous connaissons, ils appartiennent aussi à l'éternité mais évidemment pas sur le même mode. Par exemple pour l'éternité cela oblige à poser la question : que veut dire "avant" et "après" quand ils sont simultanés[7] ? C'est là une façon de dire l'énigme dans sa pointe.

Nous avons déjà lu quelque chose comme cela[8] : « Toi et moi un, avant moi toi, ce qui vient après toi, moi ». Cela pourrait être la parole du Christ au Père, car "venir" est le propre du Fils et "demeurer" est le propre du Père. Seulement les structures de pensée dans laquelle la Trinité a été pensée ne s'articulent pas avec cela.

La vie éternelle n'est posée ni dans le passé ni dans l'avenir ni dans le présent de la temporalité mortelle de notre expérience. En revanche vie éternelle a un venir et un aller, est constitué par une respiration et non pas par une immobilité. Or, la façon dont nous pensons l'éternité, nous ne pouvons que l'accoler à un imaginaire de profond ennui. Parce qu'une autre façon de dire l'ennui c'est le temps long, or l'éternité c'est long, il y en a même qui disent « surtout vers la fin » !

"Vie éternelle" n'est donc posé ni dans le passé ni dans l'avenir ni dans le présent de la temporalité mortelle de notre expérience. En revanche vie éternelle a un venir et un aller, est constitué par une respiration et non pas par une immobilité.

 

[1] Et à ce sujet, la présence eucharistique est un témoignage exemplaire.

[3] « L'annonce caractéristique de l'Évangile, comme Jean le dit, c'est que ce monde-ci est en train de passer et que le royaume vient (le monde qui vient). Mais ce monde-ci n'est pas passé, il est en train de passer, donc nous sommes dans une situation mixte, une situation où les deux mondes sont ensemble ; l'un est en train de partir, l'autre en train de venir. Par ailleurs le partir et le venir ne sont pas un partir et un venir historiques. Ça ne veut pas dire que le monde ancien commence à l'an premier de notre ère et que plus ça va, plus l'autre est en train de venir. La question de la temporalité est également à mettre totalement en question dans ces choses-là. » (J-M Martin, Plus on est deux Plus on est un, 1ère rencontre : Ouverture, premières approches des thèmes).

[4] Un autre passage va dans le même sens : « N'y a-t-il pas douze heures dans le jour ? Si quelqu'un marche dans le jour, il ne trébuche pas parce qu'il voit la lumière de ce monde, par contre si quelqu'un marche dans la nuit, il trébuche parce que la lumière n'est pas en lui. » (Jn 11, 9-10). On est tenté d'entendre : « Tant que je suis parmi vous, profitez-en car je suis la lumière. Je vais mourir, je vais disparaître, on ne me verra plus. » Mais c'est plutôt le contraire à la mesure où cette phrase-là signifie la présence de résurrection de Jésus dans le monde et non la présence de Jésus tant qu'il n'a pas subi la mort,

[6] En hébreu il n'y a pas ces trois "temps", il y a seulement la différence de l'accompli et de l'inaccompli qui désignent plutôt des "aspects". L'inaccompli désigne ce qui a commencé dans le temps et qui n'est pas achevé, ou ce qui va venir et qui n'est pas encore là. Donc d'une certaine façon les imparfaits et les futurs c'est la même forme en hébreu. Les traducteurs de l’Ancien Testament en grec ont, le plus souvent, rendu l’inaccompli par un futur et l’accompli par un passé ou un présent. C'était un peu inévitable, mais cela suscite de fausses théories sur la temporalité biblique. J-M Martin considère que les verbes du Nouveau Testament sont eux-mêmes à repenser à partir de l'hébreu qui est sous-jacent. Par exemple il juge que la phrase du début de l'Apocalypse est mal traduite par « Le Dieu qui est, qui était et qui vient » (v. 8) et après une courte analyse a dit un jour : « J'aurais pour ma part une division binaire : "est" qui n'est pas notre présent dirait la présence nouvelle, la nouveauté christique ; et était et vient seraient la deuxième partie comme dans l'accompli et l'inaccompli. Le présent « qui est » (« qui est » définitivement) s’oppose aux deux autres qui sont la fluctuance de l’accompli du côté du passé et de l’inaccompli du côté du futur. »

[7] Il faut que nous apprenions à penser avant et après comme simultanés. C'est une différence, avant et après, mais comme toute différence elle ne se pense que dans son unité. « Autre le semeur, autre le moissonneur pour qu'il puisse se réjouir ensemble (homou) » (Saint-Bernard  le 2 mai 2001 40 mn)

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