Mt 25, 14-30, Parabole des talents commentée par P. Chamard-Bois
Sur ce blog dédié à Jean-Marie Martin figure déjà un message donnant un commentaire la parabole des talents. Son interprétation à propos du "mauvais" serviteur qui n'a qu'un talent est inhabituelle, puisqu'il parle d'unité inerte qui ne fructifie pas, et il compare avec le grain de blé jeté en terre d'après Jn 12, or là, il est question d'une unité qui fructifie. J-M Martin avait fait ce commentaire de façon très rapide, alors qu'il lisait un autre texte avec un groupe.
Voici un commentaire qui va dans le même sens et qui est beaucoup plus explicite. Il a été écrit par Pierre CHAMARD-BOIS, un ami de J-M Martin, pour La Lettre aux communautés (LAC), revue trimestrielle de la Communauté Mission de France, n° 251 / Août - Septembre - Octobre 2009 "Pas d'Évangile sans les pauvres"[1]. Pierre Chamard-Bois est décédé en 2019. D'autres textes figurent dans le tag P Chamard-Bois.
La revue LAC présentait l'article de la façon suivante : « Pour nourrir notre réflexion biblique, Pierre CHAMARD-BOIS pose la question : « les talents, une parabole pour les riches ? » Nous réalisons alors que nous nous laissons peut-être trop facilement abuser par les leurres employés dans la parabole de Matthieu. »
Les talents, une parabole pour les riches ?
Pierre CHAMARD-BOIS
Lire la Bible du point de vue des pauvres
On peut entendre par là que la Bible met en valeur un point de vue des pauvres, des exclus, des faibles et qu’elle exhorte à y être attentif. Cela peut aussi sous-entendre qu’elle présente parfois d’autres points de vue (des puissants, des riches…).
Dans cet article, nous nous soumettrons à l’épreuve de la parabole des talents[2]. Elle donne lieu à des lectures variées. Par exemple, on parle, chez les économistes, du principe Matthieu : « Les riches s’enrichissent et les pauvres s’appauvrissent ». Dans un champ plus moral, on lit souvent ce passage en assimilant les talents à des dons, naturels ou surnaturels, inégalement répartis, qu’il convient de faire fructifier, sous peine d’une condamnation sans appel. Nous allons voir que ces deux approches sont dans une même logique d’avantage donné aux riches. La conclusion du passage semble même en rajouter jusqu’à l’intolérable : « Car à celui qui a, il sera donné, mais à celui qui n’a pas, même ce qu’il a sera enlevé. » L’évangile serait-il, dans ce passage, du côté des riches, alors qu’il prend le parti des pauvres à chaque page ? Non bien sûr. Mais cela dénote qu’une lecture distraite peut conduire à des interprétations diamétralement opposées à ce qui est offert à entendre. Lire l’évangile, comme toute la Bible, est exigeant ; il est dommageable qu’on confonde souvent une lecture paresseuse et une lecture naïve. Point besoin d’être grand clerc pour accéder à une lecture ouverte à la Parole. Lire la Bible comme un texte inspiré est une expérience de pauvreté, d’humilité où les idées, reçues ou savantes, conduisent souvent à des impasses.
Une lecture “économique”
Le talent est une unité de mesure de poids, comprise entre 20 et 27 kg, utilisée particulièrement pour l’or et l’argent, lit-on souvent dans des notes. Un talent a donc une valeur considérable : il représente entre 6 000 et 10 000 journées de travail[3] ! Voilà donc un homme qui confie à ses serviteurs l’équivalent de cinq, deux ou une vie de travail. Après un long temps, il revient et demande des comptes. Deux serviteurs ont doublé la mise, un troisième rend ce qui lui a été confié sans l’avoir fait fructifier. Ce dernier, le plus mal loti au départ, est réprimandé et éjecté dans les ténèbres extérieures. La leçon est claire, dira-ton : les capacités de chacun[4] des serviteurs sont leur aptitude à investir, à faire fructifier le capital confié ; une récompense est prévue pour les bons financiers et une condamnation pour ceux qui ont laissé dormir leur argent. L’argent est fait pour produire de l’argent. Les disciples de Jésus sont-ils appelés à devenir des traders ?
Une lecture plus morale
Dès les débuts de l’Église, des Pères, commentateurs infatigables des Écritures, ont proposé de voir dans ces talents des images de la grâce de Dieu, voire d’une anthropologie[5]. Cela permet de “blanchir” l’argent qui apparaît dans d’autres textes comme un maître qui exclut Dieu. Mais nous sommes encore sur le registre de la valeur : le don inégal est subordonné à une inégalité plus originelle, dont on ne voit pas bien la raison ; et les mieux lotis sont les plus avantagés. Le texte semble faire du don des talents une sorte de test, de période d’essai. À son issue, est octroyée soit une récompense, soit un châtiment. Deux ont gagné leur « paradis », un a tout perdu. Ce dernier n’a même pas bénéficié de circonstances atténuantes (il aurait pu dépenser son talent et n’avoir rien pu rendre au maître).
Cette approche à partir des dons que chacun reçoit n’est pas vraiment différente de la lecture économique. Elle considère le maître comme quelqu’un d’exigeant, dur dans son jugement.
En fait, c’est la lecture que fait le dernier serviteur : « Maître, j’ai su que tu es un homme dur, moissonnant où tu n’as pas semé et amassant où tu n’as pas répandu. » Le texte y est vu comme proposant une morale, sur le registre du donnant-donnant.
Moraliser un texte, en fait, ne permet que deux opérations : justifier un ordre établi (comme dans cette approche), ou justifier un ordre inverse de l’ordre établi – les pauvres sont enrichis et les riches appauvris – comme par exemple dans une lecture moralisante du Magnificat.
Disons-le nettement, les textes bibliques ne sont pas des textes à lire d’abord sur le registre moral. Le Père, quand il parle, ne donne pas de leçon de morale. Par contre, s’ils ont un impact dans nos existences, ils auront pour nous des conséquences sur le plan moral. Mais cela est du ressort de notre intelligence et de notre liberté.
Lire : un parcours de pauvreté au pied de la Parole
Dans un premier temps, il est intéressant d’être attentif à ce qui surprend dans le texte, ce qui bouscule les évidences.
Par exemple, l’homme, qui ne sera appelé Maître (ou Seigneur) que lors de sa venue, après un long temps d’absence, ne donne aucune consigne aux serviteurs quant à ce qu’ils doivent faire des talents donnés. De même, pour les deux premiers, on ne sait pas comment ils ont réussi à doubler la somme confiée : on dit juste du premier serviteur qu’il “travailla avec”. L’a-t-il confié à des hommes de l’art, des banquiers ? Ou a-t-il lui-même fait le banquier en prêtant à intérêt ? En tout cas, la parabole ne donne aucune indication sur ce que serait un bon comportement : au contraire, il va s’appesantir sur ce qui conduit à la catastrophe.
À la fin, le maître ne reprend pas son bien aux deux premiers serviteurs mais leur laisse la totalité de ce qu’ils montrent : « Enlevez-lui donc le talent et donnez-le à celui qui a les dix talents ». Celui qui a reçu au départ cinq talents et qui en a désormais dix, se voit remettre l’unique talent du troisième serviteur qualifié de timoré. Est-ce pour augmenter son « capital » et continuer à le faire fructifier ? Mais à quoi vont lui servir tous ces talents dans la joie du maître dans laquelle il est invité à entrer ?
Pourquoi le maître parle de peu là où nous est donné à comprendre des sommes considérables : « Bien, serviteur bon et fidèle, sur peu tu étais fidèle, sur beaucoup je t’établirai. » Sur quoi sera-t-il établi ? Comment comprendre le reproche du troisième serviteur : « Maître, j’ai su que tu es un homme dur, moissonnant où tu n’as pas semé, amassant d’où tu n’as pas répandu. » ? Est-ce une allusion à un maître exploiteur de ses serviteurs ? Pourquoi le maître ne dément-il pas cette interprétation ? Le serviteur aurait-il vu juste sur son maître ?
Et évidemment, la conclusion, rappelons-le, heurte le (bon) sens commun : « Car à celui qui a, il sera donné, mais à celui qui n’a pas, même ce qu’il a sera enlevé. » Qu’est-ce qu’on n’a pas et qui pourtant sera enlevé ? Est-ce une provocation, une plaisanterie, ou cela a-t-il une signification cachée ?
Avec de telles remarques[6] qui ne nécessitent qu’une lecture attentive, sans connaissance particulière d’un contexte culturel ou historique, la parabole devient énigmatique. Nous nous retrouvons assez démunis : notre savoir, celui des notes, notre expérience semblent de peu d’utilité devant ces questions. Lire un texte biblique fait passer par une épreuve de dépossession de nos points de repères, en particulier moraux. Où la parabole veut-elle nous amener ?
Il n’y a pas de méthode générale applicable par tout lecteur à tout texte qui garantisse qu’une parole puisse être entendue quand nous lisons la Bible comme trace de la Parole de Dieu. L’attention aux anomalies, aux éléments surprenants ou incompréhensibles, à tout ce qui cloche est particulièrement fructueuse, car cela oblige à sortir des lectures sélectives (on garde du texte ce qui nous intéresse) ou projectives (« ce qui me frappe dans ce texte… ») que nous ne manquons jamais de faire dans un premier temps. À ce stade où nous acceptons de ne pas tout comprendre, le chemin passe par une écoute humble les uns des autres, en revenant à l’élémentaire, dans l’attitude spirituelle de celui qui découvre comme une première fois le texte lu ensemble.
Nous donnerons ici des traces de ce qui est advenu dans tel ou tel groupe que nous avons accompagné.
Après avoir renoncé à interpréter les talents de la parabole comme sommes d’argent ou comme dons particuliers, il vaut mieux ne pas s’obstiner à en donner un décodage symbolique (sinon on part vers des généralités comme « c’est le don de la vie que Dieu nous fait » où reste entier la question de l’inégalité des capacités). Si le texte ne dit rien de ce qu’ils symbolisent, ni comment ils produisent, c’est que la question n’est pas d’abord là. La parabole développe surtout le cas du troisième serviteur où il est facile de reconnaître que sa façon de voir est très proche de nos lectures économiques ou morales évoquées ci-dessus.
La logique du troisième serviteur est reprise par le maître qui entre dans son point de vue pour lui mettre sous le nez ses contradictions : « Mauvais serviteur et timoré, tu savais que je moissonne où je n’ai pas semé et j’amasse d’où je n’ai pas répandu. Il fallait donc que tu jettes mon argent chez les banquiers et moi, à ma venue, j’aurais recouvré ce qui est à moi avec un intérêt. » Ce serviteur considère son maître comme un patron exigeant. Pour lui, l’argent reçu ne lui appartient pas : ce n’est pas un don, c’est un dépôt d’argent. Rentrant dans sa perspective, le maître montre que ce serviteur n’a pas eu un comportement cohérent avec ce qu’il dit Il aurait dû traiter l’argent comme une semence et en être le semeur auprès des banquiers[7]. À ce point de la lecture, on peut remarquer l’importance de cette comparaison avec la semence/moisson ou la dispersion/rassemblement. Elle résonne peut-être pour le lecteur avec une parole entendue ailleurs « Si le grain de blé qui est tombé en terre ne meurt, il reste seul ; mais, s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. » (Jean 12, 24) Jésus utilise cette métaphore pour parler de sa propre vie donnée pour que les humains entrent dans la vie divine, comme il parle de son sang répandu pour qu’ils soient rassemblés en un seul corps. Du coup, on peut relire le début de la parabole d’un point de vue complètement différent. « C’est comme un homme qui, partant en voyage, appela ses propres serviteurs et leur remit ses biens. » Cet homme ne donnerait-il pas sa propre vie sous la figure des talents ? « Après un long temps, vient[8] le Seigneur de ces serviteurs et il prend parole[9] avec eux. » Le voyage évoquerait alors le passage de Jésus par la mort et son départ. La seconde partie de la parabole fait penser alors à la venue de ce Fils de l’Homme, nommé ici Seigneur, en vue de la révélation de la vérité de chacun[10]. Le troisième serviteur a enterré son maître. Les deux autres ont communié à sa vie ; c’est pourquoi ils sont invités à entrer dans la joie de leur Seigneur. Par eux, la vie offerte ne s’est pas perdue mais a porté du fruit. Ce qu’ils ont reçu de cette vie donnée a permis que la vie de chacun d’eux fructifie à la mesure de la vie qu’ils ont accueillie en eux. Cela nous permet d’entendre dans les talents quelque chose comme une vie donnée, effectivement reçue. Elle n’est pas la même selon chacun : elle dépend de la confiance, de la foi, que nous mettons dans cette vie. Mais cette “inégalité” n’a pas d’importance puisque les deux premiers serviteurs se retrouvent à “égalité” dans la joie du seigneur. Par contre, l’absence totale de confiance est rédhibitoire : le refus de la vie offerte conduit aux ténèbres et à l’aveuglement[11], là où ce qui est dit apparaît pour ce que c’est, des grincements de dent qui n’articulent aucune parole. « Et le serviteur inutile, jetez-le dans la ténèbre au-dehors ; là seront les pleurs et les grincements de dent. »
Le talent enterré n’est pas perdu. Le Seigneur ne le reprend pas. Il est confié à celui qui a le plus engagé sa vie dans l’accueil du don. Ainsi, il ne restera pas seul.
« À celui qui a, il sera donné et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas, même ce qu’il a sera enlevé. » Ici, avoir ne signifie pas posséder, mais accueillir ce qui se donne. C’est ce qu’on dit quand on dit qu’on a la foi : on ne la possède pas. Elle est l’accueil de Celui qui s’offre. Dieu vient auprès des humains comme un mendiant. S’il trouve porte définitivement close, il n’entrera pas par effraction.
Cette parabole, comme toutes les paraboles d’ailleurs, comporte des leurres (les talents ici) qui sont là pour nous accrocher, nous rejoindre là où nous en sommes. Mais elle ne nous laisse pas indemne car elle offre la possibilité d’entendre une parole là où nous mettions des idées ou des valeurs. Une parole qui, nous mettant à nu, fait de nous des mendiants aptes à accueillir Celui qui s’est dépouillé à l’extrême pour nous rejoindre.
La question n’est plus alors de lire la Bible d’un point de vue imaginé des pauvres, mais de lire en pauvres les traces de la Parole inscrites dans les Écritures
[1] LAC https://missiondefrance.fr/lac-lettre-aux-communautes/ . Les anciens numéros de la LAC sont disponibles en libre consultation sur le site de la bibliothèque de la Mission de France.
[2] Matthieu 25, 14-30.
[3] De 20 à 30 ans d’activité salariée au salaire de base de 1 denier par jour
[4] Le maître « donne à chacun selon ses capacité » (v. 14).
[5] Saint Jérôme essaie de comprendre pourquoi l’un reçoit cinq, l’autre deux, et le troisième un seul talent. Pour lui, les cinq talents, ce sont les cinq sens : d’abord les sens corporels (la vue, l’ouïe, l’odorat, le toucher, le goût) puis les sens spirituels de l’âme, la connaissance des choses célestes. Les deux talents sont l’intelligence et la volonté, ou bien la foi et les œuvres, ou encore la Loi et l’Évangile. Enfin, le talent unique, c’est la raison seule. Cette lecture du type allégorique a l’avantage de ne pas réduire les trois serviteurs à de simples personnages : elle suggère à travers eux trois façons d’appréhender le comportement de tout humain. Mais elle peut nous apparaître comme une sorte de décodage gratuit.
[6] Que notre lecteur pourra compléter à loisir
[7] Le texte dit mot à mot qu’il aurait dû jeter l’argent aux banquiers, comme on jette le grain quand on sème.
[8] Et non « revient » comme on le lit souvent. L’évangile ne parle pas du retour de Jésus, mais de son advenue comme Fils de l’Homme
[9] Plutôt que « demande des comptes »
[10] L’évangile nomme cela le jugement. Mais il convient de le prendre dans le sens où la vérité est dévoilée plutôt que dans celui d’une condamnation
[11] Le troisième serviteur prétendait savoir qui était son maître.