La falsification initiale par le serpent en Gn 3
Malgré que Dieu ait dit à Adam "tu ne mangeras pas de tel arbre", le premier couple en mange. Mais entre-temps le serpent leur a parlé, et il est très intéressant de bien entendre ce qu'il a dit. Or la lecture de saint Paul peut aider à voir que le serpent a falsifié la parole de Dieu en en faisant une parole de loi, ce qu'elle n'est pas.
C'est ce que Jean-Marie Martin a évoqué à plusieurs reprises sans en faire un exposé en soi. Ce qui est mis ici provient donc de plusieurs commentaires qu'il a faits, en particulier un commentaire de Rm 7 fait à Saint-Bernard-de-Montparnasse[1].
La dénomination de "falsificateur" est une des trois dénominations du diable, elle est traitée à la fin du message "Le diable (diabolos) chez saint Jean" à partir d'interventions de J-M Martin.
La falsification initiale opérée par le serpent en Gn 3
Par Jean-Marie MARTIN
La parole de Dieu est une parole donnante, œuvrante. L'archétype de la parole œuvrante, c'est « Fiat lux (Lumière soit) » puisque d'après Gn 1, « Dieu dit : "Lumière soit"… Lumière est ». Le problème c'est que, quand Dieu dit à Adam : « Tu ne mangeras pas », cette parole est inopérante puisque Adam mange. Mais si on lit attentivement le texte de Gn 3, on voit qu'Adam reçoit la parole falsifiée par la reprise qu'en fait le serpent, et c'est pour cela qu'elle est inopérante.
« YHWH-Dieu prescrivit à l'homme : « Tu pourras manger de tout arbre du jardin, mais tu ne mangeras pas de l'arbre de la connaissance du bon et mauvais car, du jour où tu en mangeras, tu mourras. – en effet, il y a de l'in-mangeable sous peine de mort, il y a quelque chose qui ne se mange pas dans le monde. – » (Gn 2, 16-17)
« Le serpent (…) dit à la femme : “Ainsi Dieu l'a dit : "Vous ne mangerez d'aucun arbre du jardin".” La femme dit au serpent : “Nous mangerons le fruit des arbres du jardin. Du fruit de l'arbre au centre du jardin, Dieu a dit : "Vous n'en mangerez pas, vous n'y toucherez pas, (de peur) que vous ne mourriez." ” Le serpent dit à la femme : "Non, vous ne mourrez pas de mort. Car Dieu connaît : du jour où vous en mangerez, vos yeux s'ouvriront et vous serez comme Dieu connaissant bon et mauvais." » (Gn 3, 1-4)
Le serpent réinterprète donc la parole de Dieu comme une parole d'ordre, et en plus d'ordre jaloux : c'est parce que Dieu veut se garder pour lui ce fruit.
► Dieu a dit : « Vous n'en mangerez pas sinon vous mourrez », mais en fait, ils ne meurent pas après avoir mangé !
J-M M : Si, justement ils meurent. C'est-à-dire que l'homme entre dans l'espace de la mort, il devient mortel. « Du jour où tu en mangeras, de mort tu mourras » est une parole donatrice Comme je l'ai dit, il y a quelque chose qui ne se mange pas dans le monde, quelque chose qui est de l'ordre de l'imprenable, et donc le prendre c'est le manquer. Le « Tu ne mangeras pas » est une parole qui évite le geste malheureux qui manquerait ce qu'il tenterait. Il manifeste le rapport qu'il y a entre ce geste malheureux et la mort. Le problème pour nous, c'est que spontanément nous entendons la mort comme une punition d'une transgression, mais ce n'est pas dans le texte.
Le commentaire de Gn 3 que je vous donne ici n'est pas fait par moi, il est fait par saint Paul lui-même dans la deuxième partie de Rm 7. Il faut y détecter la référence parce qu'elle n'est pas dite explicitement par Paul, mais c'est le texte qui conduit sa réflexion à ce moment-là.
● Ce que dit saint Paul en Rm 7, et saint Jean ailleurs.
Quand Dieu l'interroge, Ève reconnaît : « Le serpent m'a trompée » et c'est un verbe qu'on retrouve dans l'épître aux Romains au chapitre 7 : « Le précepte qui était pour la vie est devenu précepte pour la mort. Car le péché - l'essence du péché, c'est-à-dire le diabolos - prenant élan par le précepte m'a trompé et par lui je mourus. » (v. 10-11). Il y a ici l'affaire d'une falsification initiale de la parole.
Saint Jean lui-même n'a pas le verbe "tromper", mais il emploie les mots de pseudos (falsificateur) et de planè (erreur ou errance). Il n'est pas sûr que ces mots fonctionnent comme nos mots de tromperie, mensonge, erreur que nous répartissons dans des catégories. En fait, il s'agit de s'avancer devant ces mots en pensant à une falsification initiale.
● Le falsificateur.
Toute la question est alors de savoir si la falsification initiale ne consiste pas en ce que le serpent traduit la parole de Dieu comme une parole de loi. Autrement dit, toute la question est de savoir que la parole fondatrice, instaurante, n'est pas une parole de loi, et que l'entendre comme parole de loi est une première falsification, une falsification telle, du reste qu'elle n'est pas mise au compte d'un individu mais du falsificateur qui est menteur ap'archês (dès l'origine) dit saint Jean.
En effet, pour Jean le diabolos (le disperseur), c'est le Satan, il est l'adversaire. Et je dis que cette force de dispersion est "dès le principe", mais ça ne veut pas dire "dès le début". Autrement dit, cela signifie qu'il est le principe, le prince, celui qui régit le règne de la mort et de la mortalité.
D'après Jn 8, 41-44 le diabolos est principiellement "falsificateur", principiellement "homicide" et principiellement pornos (c'est-à-dire "adultère", quelque chose qui n'a presque rien à voir avec la pornographie) … et ce n'est pas trois péchés, mais c'est le péché substantiel, le péché vivant, celui qui entre, qui traverse, qui règne d'après Rm 5.
● La figure du serpent.
► Je suppose que le mot "serpent" n'est pas arrivé par hasard dans le texte de la Genèse.
J-M M : Il est difficile de répondre d'un mot parce qu'ici notre question n'est pas premièrement de savoir ce que celui qui a écrit jadis la Genèse a pensé, mais nous sommes dans la lecture que Paul fait de la Genèse. Ceci dit votre question est intéressante en elle-même, encore que je pense, pour ma part, que nous n'avons pas de ressources considérables pour y répondre.
Ce qu'on peut faire c'est signaler l'ambiguïté du symbole du serpent. En effet, dans beaucoup de traditions antiques, au contraire de la Genèse, le serpent est quelque chose comme le logos initiateur, le sage qui sait. D'ailleurs on en a une trace dans la Genèse, puisqu'il est dit qu'il est « le plus sage des animaux », avec l'adjectif sophronimos, donc le plus sage et le plus astucieux en même temps.
Généralement quand le principe spirituel d'une pensée est remplacé par un autre, la tendance est que ce qui était en premier est diabolisé, c'est-à-dire prend la place inférieure. Et c'est tout à fait possible puisque les symboles les plus profonds, les plus fondamentaux sont toujours ambigus, ils ont toujours deux possibilités de sens. Ça ne signifie pas qu'on peut dire n'importe quoi à leur sujet parce que dès l'instant qu'ils sont situés dans un discours, dans une cohérence et à partir d'un ensemble, leurs possibilités indéfinies de sens se restreignent.
● La Parole essentielle n'est pas parole de loi.
► Est-ce que vous pourriez dire pourquoi il falsifie la parole en en faisant une parole de loi ?
J-M M : En Genèse 2, la parole essentielle est « Tu ne mangeras pas », qui est une parole qui donne la vie quand Dieu la prononce. Elle devient une parole inerte quand je l'entends comme une parole régie par l'obligation sous la menace d'une sanction. Et c'est cela la façon dont le mot "loi" est critiqué par Paul.
En particulier en Rm 7, 7, saint Paul a beau jeu de montrer que le premier élément dit par la loi c'est la "convoitise" : « Je n'aurais pas connu la convoitise, si la loi n'avait pas dit… ». En fait le précepte : « tu ne convoiteras pas » est mis par Paul à la place du « tu ne mangeras pas » de Gn 3. Paul ne garde pas la formulation de la Genèse tout en disant la même chose parce qu'il emploie le langage stoïcien du désir et de l'accomplissement du désir. Il emploie deux mots à ce sujet : thélêma (volonté, désir) est le désir pris en bonne part, alors que épithymia (convoitise) est le désir pris en mauvaise part.
► Le mot convoitise, on l'a dans les dix commandement…
J-M M : Tout à fait, et c'est la deuxième raison pour laquelle Paul emploie ce mot en Rm 7, 7 : « Tu ne convoiteras point la maison de ton prochain ; tu ne convoiteras point la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni aucune chose qui appartienne à ton prochain. » (Exode 20, 17). Cela indique quelque chose qui est de l'ordre de la jalousie.
D'ailleurs en Gn 3, cette convoitise est suggérée par la parole du serpent : « Dieu sait que le jour où vous en mangerez, vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des dieux… » (Gn 3, 4-5) », ce qui sous-entend que Dieu veut garder la divinité pour lui. Autrement dit, quand la parole inaugurale est entendue sous la répétition du serpent, elle est falsifiée radicalement, et c'est pourquoi Paul dit « le péché… m'a trompé » (Rm 7, 11) qui est le mot prononcé par Ève : « Le serpent m'a trompée » (Gn 3, 13).
Dans la relecture de la parole de Dieu ("Tu ne mangeras pas…") faite par le serpent, il y a donc une interprétation négative d'une loi, ce qui ne se trouvait pas dans la parole de Dieu. Il est amusant de constater que ceci a été peu médité dans l'histoire du christianisme qui est devenu d'un moralisme prodigieux, pire que n'importe quelle loi. Et ce qui est très curieux, c'est que l'essence de cette thématique est restée impeccable dans le dogme lui-même, puisque dans le dogme la doctrine de la grâce est absolument paulinienne. Mais la pratique pastorale a été la proclamation de la loi, et même de la loi sous la menace de sanctions, donc dans la gestion de la peur. C'est la loi au sens où nous la vivons, c'est-à-dire loi / infraction / sanction, les trois moments constitutifs de ce que nous appelons la loi couramment.
Et il est assez troublant de penser qu'Augustin et d'autres Pères de l'Église lisaient la parole du serpent en croyant lire la parole de Dieu, puisqu'ils ont interprété la parole de Dieu dans le sens donné par le serpent, c'est-à-dire comme un premier commandement assorti d'une sanction, ils prenaient au sérieux cela comme étant la vérité et non pas sa falsification.
Pourtant la parole « Si vous en mangez, vous mourrez » n'est ni un impératif ni un commandement donnant lieu à châtiment. Par exemple elle peut être dite à propos de champignons – je veux dire par là qu'il y a quelque chose qui peut être mortel –, et dans ce cas-là cette parole n'est pas une parole de loi, c'est au contraire une parole de salut.
Quand le serpent suggère que Dieu a dit : « Tu ne mangeras pas le champignon parce qu'il m'est réservé », on a le thème de la jalousie. Et de plus, après la reprise du serpent, le « vous mourrez » de Gn 2, 17 est entendu comme une conséquence punitive. En effet ce qui appartient essentiellement à la loi au sens le plus banal et le plus courant, c'est de comporter une prescription, donc une possibilité d'infraction, et si infraction alors punition, ainsi c'est secrètement une parole de chantage. Nous comprenons toujours plus ou moins la loi comme une parole de chantage, c'est pourquoi la loi ne peut en aucune façon être salvifique pour ce que Paul envisage ici de l'homme.
Tout le problème pour Paul est de bien identifier ce qu'est la parole inaugurale, la parole qui donne vie. Et dès l'instant qu'elle est falsifiée en devenant parole de loi, cela suppose que j'interprète le Dieu comme envieux, et du même coup cela ouvre l'envie et la jalousie, et c'est pourquoi cela se manifeste aussitôt par le meurtre envieux, la première mort qui est la mort d'Abel par Caïn, par jalousie en Gn 4.
Il y a tout un ensemble de choses qui se tiennent ici.
● Histoire de tonalité… parole prophétique
► Mais, spontanément, j'entends le "tu ne mangeras pas" comme une parole de loi !
J-M M : En fait, la parole de Dieu est bien une parole qui dit « tu ne mangeras pas », mais il faut l'entendre dans sa juste tonalité. Il ne faut pas l'entendre dans notre grammaire qui est une grammaire de l'envie. Autrement dit, ce n'est pas grammaticalement qu'on va résoudre le problème. Tout est dans la juste tonalité de la parole : quand est-ce que j'entends cette phrase dans le bon tonos, la bonne tension ? Ce n'est pas à partir de la grammaire que je vais le trouver car en effet, cette parole à bien l'air d'être une interdiction, c'est même comme cela que nous en parlons.
Dans le texte, la phrase elle-même s'entend grammaticalement plutôt comme un impératif. Et on pourrait plutôt l'entendre comme une prophétie par exemple, mais c'est une prophétie qui a été mal suivie puisqu'aussitôt après ça mange ! En fait le « Tu ne mangeras pas » il y en a un seul qui l'entend de bonne manière, c'est le Christ, et c'est lui qui accomplit cette parole.
Donc on ne peut rien dire du point de vue de la grammaire, la question est dans la justesse de l'oreille, de l'oreille du cœur.
● L'éclairage de 2 Cor 11, 3.
En 2 Cor 11, 3 le thème de la falsification par le serpent est explicitement repris : « Je crains que de quelque manière, de même que le serpent a trompé Ève dans son industrie (dans son astuce), vos pensées ne se corrompent loin de la simplicité du Christ. » On a là le rapport de la simplicité et de la corruption, c'est-à-dire cet aspect retord. Et il y a de multiples significations par rapport à ce serpent.
Donc c'est la falsification ici qui est notée et c'est un thème qui ne vient pas qu'une seule fois.
● Autres questions.
► Tu as expliqué un jour que dans le "tu ne mangeras pas de cet arbre" dit par Dieu, on peut entendre « tu ne prendras pas ce qui ne peut être que reçu ».
J-M M : Cela, c'est tout à fait vrai, et là on se place du point de vue de la teneur de la phrase. En effet, c'est la révélation que s'il y a quelque chose qui a pour essence d'être donné, le prendre de force c'est le manquer. Mais je préfère considérer la phrase au niveau de la tonalité. En effet, considérez qu'elle met en garde en disant : « je t'informe que si tu en manges, tu fais une œuvre qui ne marche pas », ceci peut être néanmoins entendu comme un interdit. Et c'est pour cela que toutes les justifications de type sociologique ou psychologique de l'interdit sont sans doute très justes dans leur lieu, mais je n'aime pas que les exégètes s'en servent parce que ça évacue quelque chose d'essentiel pour notre texte.
► J'ai lu les livres de Marie Balmary. À propos de cette phrase elle traduit : "tu ne mangeras pas de l'autre". Qu'est-ce que vous en pensez ?
J-M M : Je n'ai pas lu son texte mais je vous signale que le mot "autre" n'est pas dans le texte de la Genèse. Dans ce registre, cela qui ne peut que se donner ou être donné et non pas pris, c'est ce qui est appelé "autre", mais le mot "autre" n'est pas un bon mot même si l'idée est proche. En effet, "autre" n'est pas un mot de l'Écriture pour dire ce que nous appelons "autrui" (le mot de l'Écriture c'est "le prochain").
● En guise de conclusion[2]
La première falsification est celle de la parole de Dieu : « Tu ne mangeras pas » qui est la première parole qui est adressée à Adam. Ce n'est un commandement mais c'est le serpent qui en fait une parole de loi, et en plus une parole de loi par quoi Dieu se réserve quelque chose qu'il ne donne pas aux hommes, ce quelque chose étant symbolisé par le fruit de l'arbre. Si bien que la parole arrive aux oreilles d'Adam et Êve falsifiée.
En fait la parole de Dieu est une parole donnante, c'est un « tu ne mangeras pas » donnant : « Je te donne la capacité de tenir devant toi le point ultime, le point secret auquel tu n'accèdes pas – qui est peut-être le sacré – je te donne cette capacité. » Mais en général, c'est compris comme un ordre assorti d'une sanction : « je t'ordonne de ne pas en manger sinon tu mourras ». Et c'est cela qui ouvre la grande problématique paulinienne de la "justification de l'homme", ou plus exactement du "réajustement de l'homme"[3], non pas à partir de l'observance de la loi – car l'observance de la loi ne justifie pas l'homme –, mais à partir de la donation de Dieu.
[1] Une autre partie de ce commentaire sur Rm 7 figure dans Rm 7, 7-25. La distinction du "je" qui veut et du "je" qui fait. Les différents sens du mot loi chez Paul
[3] L'ajustement (dikaïosunê) voilà un autre mot aussi important que le mot de salut, qu'on traduit par "justification", "justice". Cette traduction est une moralisation indue. En effet, le terme a-dikos, le désajusté, est le contraire du dikaios (le bien ajusté). Cela ne se réduit pas au champ de la morale, c'est un terme beaucoup plus vaste et beaucoup plus vague.