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La christité
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  • Ce blog contient les conférences et sessions animées par Jean-Marie Martin. Prêtre, théologien et philosophe, il connaît en profondeur les œuvres de saint Jean, de saint Paul et des gnostiques chrétiens du IIe siècle qu’il a passé sa vie à méditer.
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24 juin 2026

Symbolique de l'onction et du baptême

Entendre parler de Dieu comme d'un teinturier n'est pas courant ! Mais cela peut renouveler notre compréhension de la signification profonde de l'onction ou du baptême.

C'est Jean-Marie Martin à qui est dédié le présent blog qui nous initie à cette nouvelle vision qui est en fait très ancienne puisqu'il se réfère par exemple à Tertullien (155-225) ou à l'Évangile de Philippe (IVe siècle). Ce qui figure ici est extrait de deux interventions qu'il a faites, en particulier l'une concernait la lecture de Rm 6 à propos du baptême.

Notez que J-M Martin préfère ne pas traduire le mot pneuma qui signifie souffle, esprit, vent, même quand il désigne éventuellement ce que nous appelons l'Esprit Saint.

 

 

Symbolique de l'onction et du baptême

 

Jean-Marie Martin

 

 

La symbolique de l'onction est quelque chose qui nous est devenu totalement étranger au point que quand on parle de Jésus Christ, le mot Christ ne signifie pas ce que signifie Christ mais plutôt une espèce de nom de famille comme si dans Jésus Christ, Jésus était le prénom et Christ le nom. Je galèje un peu.

Or chrieïn, qui donne le mot grec christos et aussi chrisma (un mot qui va du côté de l'onction), signifie "oindre".

Seulement, pour entendre la symbolique de l'onction, il ne suffit pas de faire signe vers des pratiques désuètes comme de verser de l'huile sur la tête d'un homme pour en faire un roi ou un prophète, ces choses curieuses qu'on recense dans l'histoire des religions et qu'on peut recenser ici. La question est d'entrer dans une éventuelle intelligence de la symbolique de l'onction.

Il faut savoir une première chose, c'est que oindre c'est "pénétrer". Le meilleur mot est peut-être "tremper", un mot qui vaut d'ailleurs pour baptizeïn puisque c'est ensemble que la symbolique du baptême et la symbolique de l'onction peuvent se penser dans ce qu'elles ont de reculé et de difficile pour nous.

 

D'ailleurs le mot baptizeïn grec a d'abord été traduit, non par baptizare qui est un décalque latin, mais par le mot latin tinguere qui signifie littéralement "tremper", pas comme de l'acier trempé mais comme tremper la soupe. Et par là je veux dire quelque chose de très important, quelque chose qui peut nous faire retrouver l'intelligence de cette gestuation et aussi de sa signification profonde.

En effet, pour nous, "oindre" (ou "teindre"), de même que "baptiser" indiquent quelque chose qui a bien à voir avec le corps mais qui a à voir avec le corps dans un imaginaire où on reste à la superficie du corps. Chez nous une teinture c'est même employé pour dire : « Je n'ai qu'une teinture de connaissance » où teinture signifie "qui reste à la superficie" littéralement. Cependant, par exemple encore en alchimie, la teinture des métaux c'est justement la transformation du métal tout entier.

Or dans l'onction (ou le baptême) ce qui est en question, c'est une espèce d'invasion ou d'investissement ou d'investiture. Mais là, je retrouve la même difficulté. En effet, avec "investiture" j'arrive à la symbolique du vêtement qui a aussi à voir avec cela, mais chez nous le vêtement est essentiellement quelque chose qui se met par-dessus et qui est superficiel, alors que la symbolique ancienne du vêtement déclare l'identité la plus profonde de celui qui est investi, investi d'investiture : le vêtement, c'est la ressaisie du corps en son profond.

Les choses que je raconte ici paraissent peut-être vaines, mais des expressions fondamentales comme « revêtir le Christ », qui est une expression de Paul, sont réduites à superficialité et à néant si on n'entre pas dans cela.

 

► L'onction christique est faite avec quoi ?

J-M M : Avec le pneuma.

Et en effet un des traits fondamentaux du pneuma, aussi bien dans le stoïcisme de l'époque que dans la symbolique juive, c'est d'être ce qui pénètre intégralement tout le corps et, le pénétrant, le tient et donc le maintient aussi. Le pneuma est dedans et autour. Le pneuma est le principe de consistance de quelque chose.

Il y a des exemples grossiers comme toujours. Les stoïciens disent que le pneuma coule dans toutes choses comme le miel dans les rayons de la gaufre. Donc il s'agit ultimement d'être investi, empli – car "emplir" est un mot du pneuma.

L'onction (ou l'imprégnation) est donc un symbole très fondamental, qu'il s'agisse du champ gestuel (on oint à la confirmation par exemple), ou que cela soit entendu comme la pénétration dévoilante qui est la proximité même de la présence du pneuma en nous.

 

► Vous avez dit que le verbe "baptiser" est proche du verbe "teindre", est-ce que vous pourriez développer ?

J-M M : Le verbe grec baptizeïn (baptiser) est un fréquentatif du verbe grec bapteïn qui signifie "plonger", "tremper", et même quelque chose comme "tremper pour teindre". Je vais vous dire pourquoi.

Au début du IIIe siècle, Tertullien écrit en latin, un latin très difficile ; il connaît le grec mais il est le premier Père de l'Église à parler latin. En effet, à l'époque tout le monde parle grec à Rome. Et il est intéressant de voir les mots qu'il choisit.

Son traité s'appelle bien De Baptismo, mais chaque fois qu'il est question du verbe "baptiser" ou de "recevoir le baptême", il emploie le verbe tinguere (tremper), à savoir ce qui donne la tinctio, la teinture Le baptisé est tinctus, il est "trempé".[1]

 

Je lisais tout à fait par hasard et pour de toutes autres raisons l'Évangile de Philippe qui est un évangile gnostique apocryphe qui a beaucoup de choses sur les sacrements. C'est un bon témoin sur les sacrements au IIe et IIIe siècle, dans un cadre qui n'est pas exactement celui de la grande Église mais qui recueille beaucoup de choses.

Par exemple l'Évangile de Philippe parle du baptême à la sentence 43 dont voici la traduction par Jacques E. Ménard[2] :

 (43) « Dieu est un teinturier. De même que les bonnes teintures qu'on appelle authentiques meurent avec les matières qui ont été teintes par elles, ainsi les matières teintes par Dieu. Puisque ses teintures sont immortelles, elles deviennent immortelles grâce à ses couleurs. Or Dieu plonge ceux qu’il baptise avec de l’eau. »

Et cet Évangile raconte que Jésus est entré chez Lévi le teinturier – je ne sais pas où il a pris cela parce que Lévi c'est Matthieu, mais peu importe, voici la traduction de Jacques E. Ménard [3] :

(54) « 25Le Seigneur entra dans la teinturerie de Lévi. Il prit soixante-douze couleurs et les jeta dans le chaudron. Il les retira toutes blanches et dit : « C'est ainsi que le Fils 30de l’homme est venu comme teinturier. »[4]

 

Donc le mot "baptême" est quelque chose qu'il ne faut pas prendre comme une étiquette pour désigner quelque chose que l'on croit sacré, mais qu'il faut essayer de saisir à partir des contextes, à partir des lieux où il est prononcé en premier, et à partir des mots. Il y a un travail de ce jour qu'il nous importe de faire... sinon pour nous les mots ne sont que des étiquettes.

 

[1] Comme les traducteurs traduisent tinguere par "baptiser", on ne le voit pas le mot "tremper" sur les traductions françaises. Par exemple, la 1ère occurrence au ch IV : numquid ipsis aquis tinguimur quae tunc in primordio fuerunt est traduit dans Sources chrétiennes par “Sommes-nous donc baptisés dans ces eaux qui existèrent au commencement ?” Voir le texte latin sur. https://la.wikisource.org/wiki/De_baptismo_(ed._Migne)

[2] Évangile selon Philippe, Jacques E. Ménard, Ed. Letouzey et Ané, 1967. Traduction de Louis Painchaud, professeur à l’université de Laval : (43) « Dieu est un teinturier. De même que les bonnes teintures dites "grand teint" meurent 15 avec ce qu’elles ont teint, de même en va-t-il pour ceux que Dieu a « teints ». Puisque ses teintures sont immortelles, ils deviennent immortels grâce à ses couleurs. Or Dieu plonge ceux qu’il 20 baptise dans l’eau. »).

[3] Traduction de Louis Painchaud : (54) Le Seigneur entra dans l’échoppe du teinturier Lévi. Il prit soixante-douze couleurs et les jeta dans le chaudron, puis il les retira toutes blanches. Et il dit : « Voilà que le Fils de l’homme se fait teinturier. »

[4] Note de Jacques E. Ménard : « C'est ce monde psychique que le Christ plonge dans l'eau du baptême pour le rendre immaculé. Il y a ici une allusion au rite valentinien du baptême qui consiste en une immersion et une remontée et, peut-être aussi, au vêtement blanc baptismal.

 

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