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La christité
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  • Ce blog contient les conférences et sessions animées par Jean-Marie Martin. Prêtre, théologien et philosophe, il connaît en profondeur les œuvres de saint Jean, de saint Paul et des gnostiques chrétiens du IIe siècle qu’il a passé sa vie à méditer.
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14 mai 2026

Jean 6, 60-69 La Parole vient à la méprise et à l'accueil

Dans le grand discours sur le Pain de la Vie, la Parole de Jésus donne lieu, comme toute venue christique, à deux ou même trois écoutes. La parole qui vient, elle vient d'abord vers le refus, puis elle vient vers le malentendu ou la méprise, et enfin vers l'accueil. Mais qui signifie le progressif amenuisement de ceux qui croient et le nombre croissant de ceux qui refusent et s'en vont ?

C'est en particulier ce que Jean-Marie Martin a traité lors de la session sur le chapitre 6 de saint Jean dont voici des extraits. Tout d'abord voici une traduction courante.

 

 « 60Après l’avoir entendu, beaucoup de ses disciples dirent : "Cette parole est dure ! Qui peut l’écouter ?" 61Mais, sachant en lui-même que ses disciples murmuraient à ce propos, Jésus leur dit : "Cela vous scandalise ? 62Et quand vous verrez le Fils de l’homme monter là où il était auparavant ?... 63C’est l’Esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et elles sont vie.

64Mais il en est parmi vous qui ne croient pas." Jésus savait en effet dès le commencement qui étaient ceux qui ne croyaient pas et qui était celui qui le livrerait. 65Et il disait : "Voilà pourquoi je vous ai dit que nul ne peut venir à moi, si cela ne lui est donné par le Père."

66Dès lors, beaucoup de ses disciples se retirèrent, et ils n’allaient plus avec lui.

67Jésus dit alors aux Douze : "Voulez-vous partir, vous aussi ?" 68 Simon-Pierre lui répondit : "Seigneur, à qui irons-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. 69Nous, nous croyons, et nous avons reconnu que tu es le Saint de Dieu."

        (D'après la traduction de la Bible de Jérusalem)

 

 

La Parole vient à la méprise et à l'accueil

 

Jean-Marie Martin

 

Le chapitre 6 est celui de la multiplication des pains et du grand discours sur le Pain de la Vie.

« Le pain que je donnerai c'est ma chair pour la vie du monde. » (v.51). Cette parole une fois prononcée donne lieu, comme toute venue christique, à deux ou même trois écoutes. La parole qui vient, elle vient d'abord vers le refus, puis elle vient vers le malentendu ou la méprise, et enfin vers l'accueil.

  • dans le premier cas elle venait vers ceux que Jean appelle les Judéens (v.52-59) ;
  • dans le deuxième cas elle vient vers les disciples (parmi lesquels il y a les Douze) ; mais les disciples qui, dans un premier temps, à son sujet, se méprennent (v. 60- 66) ;
  • enfin elle vient à l'accueil c'est-à-dire à la reconnaissance de ce qu'elle est, à la confession de ce qu'elle est, et c'est la confession de Pierre (v. 67-69).

Ce discours a d'abord lieu devant la foule des Judéens, et d'après le verset 59 il dit cela « dans la synagogue, enseignant à Capharnaüm. » À partir du verset 60 Jésus s'adresse aux disciples (au sens large), et à partir du verset 67 il s'adresse aux Douze, Judas y compris (il sera question de lui aux versets 70-71).

 

1°) Verset 60. La réaction des disciples

 

v. 60. « Beaucoup d'entre ses disciples, après l'avoir entendu, dirent : "Cette parole est dure (ou rude), qui peut l'entendre ?". Cette parole est rude (ou dure) » ; elle est même "dure" au sens où c'est dur à comprendre. Le mot grec est sklêros, la sclérose étant un durcissement par exemple. Tous ces mots sont bons, je n'ai pas de préférence.

D'après le contexte du chapitre 6 de Jean, la parole de Jésus est tombée sur la méprise, de la même manière que la Samaritaine au début est dans le malentendu. Jésus a parlé de manger la chair du Fils de l'homme et de boire son sang et les disciples n'ont pas entendu ses paroles. Et d'ailleurs ils le diront plus tard : « Ils ne comprirent pas alors la parole que Jésus avait dite. »

► Quelle est la différence entre disciple et apôtre ?

J-M M : Le mot "disciple" a un sens plus large que le mot "apôtre", si on entend par apôtres les Douze. Dans notre texte Jésus fait mention de disciples dont il sait qu'ils ne croient en lui, ceux-là partent, se retirent ; et il y a ceux qui restent. Ces derniers sont peut-être plus nombreux que ceux que l'on a coutume d'appeler les Douze, cependant le mot apôtre désigne principalement les Douze. Ici intervient la symbolique du 12, mais la signification d'apôtre est liée à l'envoi (apostelleïn : envoyer). Il y a deux mots pour dire envoi : pempô et apostellô. Apostelleïn est celui que nous concerne ici. Cependant, dans un sens plus large, le mot d'envoi (c'est-à-dire de mission) ne doit pas être restreint aux Douze, c'est-à-dire que toute foi a une dimension de mission. Ici, l'expression employée est "les Douze".

 

2°) Versets 61-63. Voir Jésus monter là où il était

Aux versets 61-63 nous repérons le souci de Jésus de répondre d'une certaine manière à la difficulté des disciples, ce qu'il n'avait pas fait auparavant à propos de la foule.

 

v. 61 « Jésus sachant en lui-même que ses disciples murmuraient à ce sujet leur dit : "Cela vous scandalise ?".

► Dans la Bible de Jérusalem j'ai « cela vous scandalise » (v. 61), et dans la traduction de la Bible Bayard c'est : « Vous perdez pied ».

J-M M : "Scandaliser" est assez intéressant, parce que c'est un décalque du mot grec employé, mais le mot de "scandale" a pris chez nous des sens multiples depuis les grands scandales financiers jusqu'à une marque de lingerie féminine. Là, il y a donc une tentative d'interpréter le verbe dans son sens. "Perdre pied" est intéressant aussi parce que, littéralement, le scandale c'est "trébucher" sur une pierre. Et "perdre pied" n'est pas non plus toujours complètement négatif. On lit chez Paul : on peut se scandaliser pour sa perte, mais on peut aussi se scandaliser en vue d'un relèvement ; c'est à propos des Juifs qui perdent pied, non pas pour leur perte, mais pour le relèvement d'autrui. (Rm 11, 11 : « Je demande donc : est-ce pour une chute définitive qu'ils ont trébuché ? Certes non ! Mais leur faux pas a procuré le salut aux païens. »)  C'est en effet un problème majeur que Jésus, issu d'Israël, ne soit justement pas entendu par "les Juifs".

v. 62 « Quand (éan) donc vous verrez le Fils de l'Homme montant là où il était auparavant ? » Ce dernier verset est très difficile à comprendre du point de vue grammatical ; éan signifie "si" – littéralement : « Si vous voyiez le Fils de l'Homme montant là où il était auparavant ? » – ou à la rigueur "quand". C'est intelligible si on met un point de suspension ou d'exclamation. Je pense que le sens n'est pas très difficile : « Qu'en sera-t-il quand vous verrez… ? » et en même temps c'est une promesse de mieux voir "quand le Fils de l'Homme sera remonté là où il était auparavant". C'est quelque chose qui ne fait pas une grande difficulté pour le sens, mais qui est difficile à justifier dans la traduction.

► « Qu'est-ce que ce sera lorsque vous me verrez ? »

J-M M : C'est un des sens : est-ce que ce sera plus difficile, ou au contraire ça vous rendra plus facile l'intelligence de ce qui est pour vous difficile en ce moment ? Et c'est difficile pour nous de décider entre ces deux sens-là.

► J'ai une note qui parle de l'Ascension.

J-M M : Il ne faut pas parler ici d'Ascension parce que, chez saint Jean, monter au ciel ce n'est pas l'Ascension, c'est la Résurrection. Chez lui, il n'y a pas d'Ascension ; ou plus exactement la naissance, la mort, la Résurrection, l'Ascension, la Pentecôte, c'est le même moment. Chez Jean, ce qui se disperse comme signification à travers ces différents épisodes est toujours considéré non pas dans sa différence mais dans son point d'unité. Le mystère du Christ est posé tout entier à la croix, il est posé tout entier à la Résurrection. Il ne considère jamais un épisode mais l'unité organique que Luc par exemple déploie dans ces différents épisodes.

D'ailleurs, plus originellement, "monter au ciel" est un des noms de la Résurrection : "aller vers le Père", ce n'est pas d'abord un nom de l'Ascension. Et chez Jean par exemple, la Pentecôte, c'est-à-dire la remise du pneuma (de l'Esprit), est célébrée sur la croix, quand Jésus « remet le pneuma ». Jean ne dit pas simplement "il rendit l'âme", mais "il remet le pneuma" et de lui découlent "eau et sang", Pneuma, eau et sang étant trois désignations de l'Esprit répandu. C'est ce qui est dit dans le petit texte : « Il y en a trois qui témoignent : le pneuma, l'eau et le sang » (1 Jn 5, 7-8), et c'est très important pour la symbolique de l'Esprit.

Ceci marque profondément que le mode de mourir du Christ inclut en lui la résurrection (la vie) et la donation de la vie qu'est l'Esprit répandu. Je fais très vite allusion à cela parce que, d'un principe structurel d'écriture, ça change beaucoup de choses. Sur ce point il n'y a pas de différence entre Jean et Luc car Luc aussi, à propos de chaque épisode, médite la totalité. Par exemple, à partir de la naissance de Jésus, Luc célèbre la résurrection mais peut-être que vous ne vous en rendez pas compte, donc ce n'est pas contraire à Jean. Jean insiste plus sur l'unité.

Autre exemple : "monter vers les cieux" ou "aller vers le Père" est un des modes de dire la résurrection qui est puisé aux psaumes. Or Jean le dit aussi de l'exaltation sur la croix : « Quand j'aurai été élevé de terre, j'attirerai tous les hommes à moi » (Jn 12, 32), ça c'est la résurrection. Jean l'interprète de la croix : « Il disait cela signifiant de quelle mort il devait mourir », Jésus allait mourir sur la croix. Croix, Résurrection, Ascension, Pentecôte, c'est un, une chose. Autrement dit, cela prouve une fois de plus que le regard de Jean n'est jamais premièrement épisodique, qu'il ne récite jamais premièrement un épisode, mais à travers n'importe quel apparent épisode il dit le cœur et la totalité, il dit l'alpha et l'oméga, le principe et l'accomplissement.

 « Quand donc vous verrez le Fils de l'Homme montant là où il était auparavant ? » La question qui est posée dans ce verset, c'est "quand ?", et chez saint Jean elle est identique à la question "où ?" dont j'ai dit que c'était la question essentielle pour Jean alors que chez nous la question essentielle c'est "qu'est-ce que ?".[1]

Ici le Christ se dénomme le Fils de l'homme, c'est-à-dire la manifestation de l'homme essentiel, celui de Gn 1 : « Faisons l'homme à notre image ». On peut dire que c'est l'Homme essentiel, l'Homme primordial, l'Adam Kadmon.

Voir le Fils de l'homme monter là où il était auparavant, c'est donc voir le Christ dans sa véritable dimension.

 

Le verset très important c'est le v. 63. « Le pneuma vivifie, la chair ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont pneuma et vie »

Ce verset donne finalement un principe d'écoute. En effet, « Le pneuma vivifie, la chair ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont pneuma et vie » signifie : ce que je vous ai dit doit s'entendre à partir du pneuma et non pas à partir de la chair.

C'est là que nous avons une attestation que "la chair" et "le pneuma" sont deux comportements, deux sites différents, deux points à partir d'où voir. Le pneuma est un point à partir d'où voir. Les choses du pneuma ne se voient que dans le pneuma. La chair ne voit pas les choses du pneuma, "chair" désignant ici un comportement, une façon d'être, celle de l'homme au sens banal et usuel[2].

Nous apercevons comment là se constitue une réponse, en ce sens que cela indique un site d'où entendre ces paroles, un site qui soit un point d'où voir, un point de vue. Ce que dit Jésus ne s'entend et ne se voit qu'à partir du pneuma de résurrection, ce qui donne sens peut-être au verset 62 : « Quand vous verrez le Fils de l'Homme montant là où il était auparavant ». Il s'agit ici de la révélation du pneuma : à partir de ce site du pneuma on entend et on voit. À partir du site de l'humanité ordinaire qui est l'humanité faible, on ne peut entendre.

« Quand vous verrez le Fils de l'Homme montant là où il était auparavant » : voir Jésus à partir de son lieu qui est attesté par sa montée, par sa résurrection, le voir dans sa dimension de résurrection, c'est là le pneuma. Et le pneuma – ce regard-là – c'est cela qui est vivifiant : le pneuma donne vie. En revanche la chair – entendez ici "le point de vue faible", le regard faible, la vue basse qui constitue l'humanité ordinaire – est nulle par rapport à ce qui est à voir et à ce qui est à entendre dans « les paroles que j'ai dites. »

 

3°) v. 64-66. Tri chez les auditeurs de Jésus et tri en chacun de nous

 

v. 64. « "Mais il en est certains parmi vous qui ne croient pas". Car Jésus savait dès le début quels sont ceux qui ne croient pas et qui est celui qui le livrera. »

Nous avions la foule avant le verset 60, nous avons maintenant les disciples. À l'intérieur des disciples, à nouveau, il en est qui ne croient pas. C'est ceux qu'on va voir partir au verset 66.

v. 65. « Et il disait : "Je vous ai dit que personne ne peut venir auprès de moi si cela ne lui est donné du Père". » Nous avons un rappel de « Personne ne peut venir vers moi si le Père qui m'a envoyé ne le tire. » (v. 44). Ce qui s'ouvre ici, c'est la question du choix qui s'impose progressivement dans la fin du texte.

v. 66. « À partir de là beaucoup d'entre ses disciples se retirèrent et ne marchaient plus avec lui. » "Marcher avec" (ou suivre) est une des désignations de la posture du disciple.

 

On peut traiter ici d'une question qui concerne la structure de l'écriture johannique, à savoir le progressif amenuisement de ceux qui croient et le nombre croissant de ceux qui refusent et s'en vont. C'est un thème qui a une signification. Par exemple, il régit aussi le chapitre 9, celui de l'aveugle de naissance. Plus l'aveugle progresse dans sa vision et dans sa profession de foi, et plus s'épaississent les refus, donc un tri s'opère. N'oubliez pas que les tris chez Jean sont toujours plutôt des tris intérieurs que des tris entre personnes et personnes, même si des personnages sont voués à jouer tel rôle plutôt que tel autre.

Tout se résume dans le mot qui clôt d'une certaine manière l'épisode auquel je fais allusion, c'est : « Je suis venu pour que les aveugles voient et pour que les voyants deviennent aveugles. » Cette phrase est énigmatique. Elle veut dire ceci : « je suis venu pour que les aveugles voient, je suis donc venu pour accomplir, achever l'homme dans le voir qui lui manque pour qu'il soit, sinon son accomplissement (sa perfection) reste dans le retrait. »

L'accomplissement de l'homme, c'est qu'il accède à voir : « C'est ceci la vie, qu'ils te connaissent » (Jn 17, 3). Par ailleurs, « Pour que les voyants deviennent aveugles » cela veut dire : pour qu'il soit déclaré que les prétendus voyants sont inaptes à recevoir la vue tant qu'ils prétendront être voyants, et qu'il soit montré que ces prétendus voyants sont en fait des aveugles. C'est l'ouverture du soupçon que nous avons peut-être des obscurcissements indélébiles tant que nous ne laissons pas mettre en question nos prétentions à savoir, à détenir (c'est ce qui nous empêche de pouvoir recevoir, c'est ce qui nous clôt sur nous-même). Ne pas voir, c'est peut-être la prétention d'avoir déjà vu, de n'être pas ouvert à voir, de ne pas avoir à voir.

J'ai à voir ou j'ai à entendre. Je peux penser que tout est une affaire entendue alors que j'ai à entendre. C'est probablement une des choses les plus fondamentales de notre Évangile. Et nous entendons maintenant la phrase qui nous paraissait tout à l'heure énigmatique et méchante, « que les voyants deviennent aveugles », entendez bien « les prétendus voyants », ceux qui se considèrent eux-mêmes comme voyants. Ça rejoint la prétention du « Nous savons » de Nicodème.

Ça rejoint finalement, pour résumer le tout, cette idée que si nous sommes pleins, nous ne pouvons pas recevoir, cette idée fondamentale qui a été le trait dominant de notre lecture, l'idée du don. La capacité de don est mesurable à la décrispation sur ce que nous pensons posséder. Et le don dit la vie, dit l'homme. Si nous sommes repus nous ne pouvons rien entendre, ni rien attendre du Pain de la vie.

 

3°) v. 67-69 : la confession de Pierre.

Certains disciples sont partis et il reste les Douze. Parmi les Douze il y a d'abord la confession de Pierre (v.67-69). Il y aura ensuite aux versets 70-71 la défection de Judas : encore un qui s'exclut.

« 67Jésus dit donc aux Douze : "Voulez-vous vous aussi partir ?"  68Simon-Pierre répondit : "Seigneur, vers qui irons-nous, tu as les paroles de vie éternelle ? 69Et nous, nous avons cru et nous avons connu – il faut rassembler ces deux verbes en hendiadys. Le sens est : nous avons cru c'est-à-dire que nous avons connu. Le connaître est le point fort du croire, comme le toucher, comme le venir auprès. J'ai remarqué aussi que les traductions n'étaient pas assez attentives à dire la même chose pour l'expression "venir auprès". Si on veut repérer les résonances du texte, il faudrait garder la même traduction – donc : nous avons cru, c'est-à-dire nous avons connu, que tu es le consacré de Dieu." » Je dois dire qu'il est des manuscrits qui donnent d'autres déterminations comme il arrive souvent dans les confessions (ou professions) de foi : pour le "consacré de Dieu", certains mettent "le Fils de Dieu". Il semble bien que "consacré" soit le mot retenu dans la confession de Pierre.

Ici c'est la confession de Pierre à Capharnaüm. Ce qui est connu en Matthieu, c'est la confession de Pierre à Césarée. Quand Jésus sollicite : « Qui dites-vous que je suis ? », la confession de Pierre ouvre à ce grand texte qui est lu généralement comme le fondement de l'attestation de la fonction pétrine, y compris la succession papale. Il y a aussi la question, qui n'est pas de notre texte, de la confession des esprits mauvais (« Nous savons qui tu es : le saint de Dieu » Mc 1, 24) où ce n'est pas une profession de foi mais un cri de contrainte.

 « Nous avons connu ». Le verbe connaître chez saint Jean est toujours un verbe positif, et c'est un des mots majeurs. Connaître résume "l'être auprès", c'est un verbe de la proximité. En effet « qui se ressemble s'assemble », or connaître est dans l'ordre de la similitude ; et la similitude constitue la proximité qui a son sommet dans la pénétration, ce mot dont nous parlions l'autre jour à propos d'Adam et d'Ève. Le mot connaître peut dire la même chose que la foi, ou peut préciser que le mot de foi est pris dans sa plénitude. Ici nous avons l'hendiadys : « nous avons cru et connu ». Le mot connaître peut à la rigueur être employé dans le sens de prétention de connaître. Dans le « Nous savons » de Nicodème, ce qui est récusé, ce n'est pas le mot même de "savoir", c'est la prétention de savoir ; de même le mot de croire est parfois utilisé par Jean pour dire la prétention de croire et l'hendiadys ici précise qu'il est dans son sens plein.

 

4°) La question de l'épaississement de la ténèbre dans le chapitre 6.

Au v. 64, il est dit que Jésus sait dès le début quels sont ceux qui ne croient pas et qui est celui qui le livrera. Il y a donc une allusion à Judas, et vous vous posez des questions à son propos[3].

On va prendre cette question de Judas dans l'interprétation du mouvement que j'ai indiqué où ce n'est pas la personne de Judas qui est en question, mais ce que j'ai appelé l'épaississement et l'amplification de la ténèbre, ceux-là qui s'en vont à mesure que le chapitre avance. Je vous ai dit que c'était une structure qui se retrouve à d'autres endroits chez Jean. Je pense que la réponse à cela doit se situer dans une méditation sur quelque chose qui n'est pas implicitement contenu dans notre texte, mais dont on trouve des traces d'assez bonne heure et dont je vous fais part. Je vous demande la plus grande attention parce que ce n'est pas de la plus grande facilité.

Ce que je vais dire a à voir avec le verbe choisir : « Je vous ai choisis » (v.70). Plus largement cela concerne le terme élection (eklogê) – "les élus" est un mot biblique – qui est mis en rapport avec le terme appel (klêsis) dans les Synoptiques : « Il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus » (Mt 22, 14). Cette phrase signifie que l'appel est moindre que l'élection car l'élection est l'accomplissement de l'appel. En effet l'appel tombe sur le plus grand nombre, donc le moment de l'appel est un moment où ils sont nombreux – "les nombreux" signifie toujours les dispersés, les déchirés – et l'élection tombe au moment où les déchirés sont des réconciliés, au moment où ils sont unifiés. Le processus d'unification est un processus qui va du beaucoup au peu, et même finalement à l'unité de tous dans l'un.

Ils sont nombreux au moment de l'appel parce que l'appel tombe sur le statut dans lequel l'homme est divisé et multiple. Pour autant qu'ils vont vers l'accomplissement qui est l'élection ils sont plus unis, donc ils sont peu d'élus ; et ultimement c'est le processus qui va à la récapitulation (à la réassomption) de la totalité dispersée dans l'unité : la multiplicité des enfants réunifiés dans le Fils Monogène qui est seul, mais d'une solité pleine.

C'est donc la sagesse sapientielle qui est cachée dans cette expression qui a été utilisée dans une tout autre direction et en particulier dans une stratégie plus ou moins inconsciente, parce que ceux-là mêmes qui promeuvent cette stratégie sont eux-mêmes pris dedans, une stratégie de la peur. Les sermons sur la mort, justement, commençaient souvent par « Il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus. » Cela n'est pas satisfaisant par rapport au sens de l'Évangile qui n'est pas écrit dans la tonalité de la peur. Et cette lecture qui met en œuvre une méditation sur l'Un et les multiples, comme aussi sur le peu et le beaucoup, dans l'Écriture, est tout à fait conforme à ce que nous pouvons entendre.

Je vous ai prévenus que c'était difficile et je vous avoue que, seul, je ne l'aurais pas trouvé. Je livre cette méditation à votre sagacité. Cela signifierait : continuer à lire l'Écriture de prime saut, sans prendre conscience de la différence des structures de cette Écriture par rapport à notre oreille, n'est pas simplement dommageable parce que ça nous empêche d'entendre, mais peut être une perversion de l'Évangile. C'est une petite occasion de souligner l'importance de ce que nous sommes en train de faire, même si ce point particulier n'est pas pleinement intégré par nous. Il y a là un chemin de méditation qui me paraît par ailleurs conforme et aux structures et à la tonalité de l'Évangile.

 

[2] L'homme au sens banal et usuel est Adam psychique de Gn 2. Il ne peut entendre le Fils de l'homme qui correspond à Adam pneumatique de Gn 1.

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