A propos de Jésus, la question première qui est posée par nous aujourd'hui en Occident, est construite sur « qu'est-ce qu'il est ». Or dans l'évangile elle est construite sur « d'où il vient », ce qui change tout. C'est ce thème que développe Jean-Marie Martin dans cette méditation extraite d'une session : tout d'abord il parcourt l'évangile de Jean en pointant les lieux où la question "Où ?" est ce qui régit le texte, puis il développe les conséquences de cette différence entre pensée occidentale et pensée évangélique.

 

La question « Où ? » chez Jean

La distinction intelligible/sensible interdit une vraie symbolique

 

La question "où ?" régit tout l'évangile de Jean[1]. On peut dire que si notre pensée d'occidentaux est régie par la question « Qu'est-ce que ? », tout l'évangile de Jean est régi par la question "Où ?" :

– c'est une question d'origine et d'accomplissement : identifier Jésus, c'est s'enquérir d'où il vient et où il va. C'est donc la question : « D'où je viens et où je vais ? », qui ouvre même à la question « De qui es-tu ? » en tant que fils.

– c'est la bonne réponse à la question « Que (ou Qui) cherchez-vous ? ». En effet le seul cas où la réponse à « Qui cherchez-vous ? » est négatif, c'est quand on cherche pour prendre Jésus.

– c'est une question qui est dans la symbolique du lieu (« Où faut-il adorer ? » d'après Jn 4), elle est totalement structurante comme question identifiante, comme question qui régit.

 

1) « Où ? » est une question d'origine et d'accomplissement

 

Identifier Jésus, c'est s'enquérir d'où il vient et où il va. La problématique questionnante de l'Occident est construite non pas sur « d'où il vient » mais sur « qu'est-ce qu'il est ».

►  En théologie on parle quand même de l'incarnation pour dire d'où il vient.

J-M M : Le Nouveau Testament n'est pas une théologie de l'incarnation. Le Nouveau Testament est une expérience, une traversée de la résurrection.

Le mot incarnation lui-même, dans l'usage que nous en faisons, tire vers deux directions. L'incarnation au sens courant désigne un moment : on dit qu'à Noël on célèbre l'incarnation alors qu'à Pâques on célèbre la résurrection; l'incarnation désigne donc le moment de la naissance (ou de la conception, je ne sais pas), ce qui est une ponctualisation. Or la notion d'incarnation ne se trouve pas formellement comme telle dans le Nouveau Testament. Même l'expression « et le verbe s'est fait chair », en dépit de l'apparence, ne dit pas cela.

Cela ne veut pas dire que la théologie de l'incarnation ne soit pas, à certains égards, vraie, mais le lieu à partir duquel les choses sont entendues dans le Nouveau Testament, c'est précisément l'identification du Fils comme Fils qui est la résurrection. Or ce qui s'indique là, c'est un rapport inouï de l'humanité et de Dieu.

 C'est ce rapport qui ouvre les évangiles, car ce qui ouvre les évangiles c'est le « Tu es mon fils »[2]. On n'interroge pas d'abord sur la singularité individuelle de quelqu'un à propos de qui il faudra ensuite savoir de quoi il est fait ou de quoi il est composé.

Ascension, évangéliaire d'Egbert, 10e s

Il est même certain que la première question qui se pose dans les Écritures à propos du Christ, ce n'est pas de savoir qui il est, mais d'où il vient. Et « d'où il vient » est corrélatif à « où il va » et c'est la résurrection elle-même qui se dessine comme aller au Père. Et aller au Père ne fait rien d'autre que jouer ce qui est dit de Jésus dès le premier verset de Jean, à savoir qu'il est parole tournée vers Dieu ; c'est cela qui est en question, c'est cela qui est identifiant, c'est cela qui donne sens à l'homme et qui donne sens à Dieu[3].

En revanche, une théologie de l'incarnation a légitimement son lieu mais articule une problématique qui n'est pas celle des Écritures, qui est la problématique questionnante de l'Occident comme telle : elle est construite non pas sur « d'où il vient » mais sur « qu'est-ce qu'il est ». Et à ce titre, « qu'est-ce qu'il est », je réponds par sa nature, car la nature correspond à la définition, à l'organisation logique des choses. Or très légitimement on répond qu'il est Dieu et homme, il est même le lieu paradoxal où "Dieu" et "homme" prennent des sens inouïs. Mais si je sais d'avance par définition ce qu'est l'homme et ce qu'est Dieu, et si je ne fais que rapprocher ces deux termes dans une addition, je n'apprends rien de nouveau. Je n'attends pas que se découvre à moi un sens neuf d'homme et un sens neuf de Dieu.

Tant que je suis occupé d'avance, pré-occupé par un savoir, j'interdis au texte de me parler. Un texte n'est pas fait essentiellement de mots, de concepts, il est fait de ses jointures. Ce qui est premier, ce sont les jointures, les articulations premières. Et nous avons constaté que nous sommes faits d'un certain nombre de jointures évidentes : le sujet / l'objet ; le singulier / le collectif ; cause / conséquence... Elles sont évidentes, et pourtant ce ne sont pas celles qui sont en question dans l'Évangile.

 

2) « Où ? » est la bonne réponse à « Que cherchez-vous ? »

 

Un certain nombre de textes s'ouvrent par la question « Que cherchez-vous ? » ou « Qui cherchez-vous ? »

Cette question est quasi rituelle chez saint Jean, et nous la trouvons à trois reprises majeures : aux chapitres 1, 18, et 20.

1) Au ch. 1, deux disciples du Baptiste se mettent à suivre Jésus. Il se retourne et dit : « Qui cherchez-vous ? »

2) Le deuxième lieu majeur est à l'autre bout de l'Évangile au ch. 20, deux fois la question  « Que cherches-tu ? » est posée à Marie-Madeleine.

Et dans ces deux lieux la bonne réponse est une question. Dans le premier épisode on a la question « Où demeures-tu ? » (Jn 1) ; dans l'épisode de Marie-Madeleine c'est « Dis-moi où tu l'as posé. »

3) La troisième occurrence, en saint Jean, de ce thème de la recherche se trouve au début du chapitre 18. Jésus va à l'entrée du jardin, au-devant des gens qui viennent vers lui et il leur dit la même formule : « Qui cherchez-vous ? » Et là, ils font la mauvaise réponse. La bonne réponse est la question « Où ? », nous l'avons vudans les deux cas précédents. Ici, ils répondent : « Jésus de Nazareth. » Les pauvres, ils saventce qu'ils cherchent, donc ils ne trouveront jamais rien de neuf. Effectivement, ils viennent pour le prendre, lui qui n'est pas prenable s'il ne se donne pas à prendre. C'est la mauvaise réponse qui se manifeste en ce qu'il dit : « Je suis », qui signifie : « C'est Moi », donc dans le double sens johannique, puisque« Je suis » est le nom de YHWH. C'est une théophanie, car ils tombent en arrière, comme on fait dans une théophanie devant le caractère effrayant du sacré qui paraît.

Si je réponds par la question « Où ? » j'atteste que je suis désorienté.

C'est pourquoi l'exégèse du chercher est très importante : pourquoi cherche-t-on ? À la question « Que cherchez-vous ? », il faut que nous sachions répondre « Où ? ». Cette question "Où ?" qui est la question structurante de l'évangile de Jean n'est pas une question qui est faite pour désorienter, mais c'est une question de désorienté et donc une question qui, légitimement, peut attester que je suis désorienté (même à l'écoute de la question).

Cette question "Où ?" est donc la question décisive de l'évangile de Jean, c'est une question de désorienté, c'est la question initiale qui s'élève d'un moment de désorientation[4].

La question essentielle de l'homme.

La question essentielle de l'homme est la question « Où ? », c'est la question dudésorienté : « Où suis-je ?» C'est une question beaucoup plus importante que la question : « Que suis-je ?» qui est la question de l'Occident.

Le johannique, donc le lieu, n'est pas circonstanciel, il est la question principale qui donne lieu à la proposition principale et pas à la circonstance de temps et de lieu. Temps et lieu ne sont pas des circonstances : c'est la question, celle de l'identité. D'où je viens, où je vais, c'est cela qui dit ce que je suis.

La question« Où ? »est même d'abord la question « D'où ? » C'est la même question que « De qui ? » : « De qui suis-je, de qui suis-je fils ? » Et la question « Qui ? » est la question « De qui ? » car le nom du fils est le nom du père.

Occasion pour nous de mettre en évidence ici l'importance de la recherche, de la question « Où ? », donc de la symbolique du lieu et de la symbolique du temps.

 Les réponses des apôtres et celle de Marie-Madeleine.

Je remarque cependant que Marie-Madeleine ne demande pas : « Où demeures-tu ? » (Jn 1,38) comme les apôtres mais : « Dis-moi où tu l'as posé ». C'est que les premières étapes de l'expérience de Marie-Madeleine représentent un état antérieur à l'expérience spirituelle qui est mise au compte des apôtres en Jn 1 comme rencontre archétypique, rencontre modèle du Christ. Il y a un état antérieur, féminin au sens des anciens.

La question « Où demeures-tu ? » est celle de la demeure, et le Christ répond : « Venez et voyez » (Jn 1, 39) ce qu'il ne faut pas traduire par : "venez voir" ou "venez pour voir" mais : "venez" qui est "voyez". Venir et voir sont deux mots qui disent la même chose. Autrement dit, le "marcher" de la recherche, c'est cela qui est le "trouver" ou le "voir" : « Ils allèrent, c'est-à-dire qu'ils virent où il demeure, et ils demeurèrent ce jour-là » (v.39). Voir où il demeure, c'est demeurer tout le jour. Or "le jour" chez Jean désigne le jour du Christ, désigne la présence du Christ, si bien que nous avons là l'attestation de l'expérience intégrale : toute l'expérience apostolique est ramassée en ces quelques versets.

Ici, à la demande « Dis-moi où tu l'as posé », Jésus va répondre par le vocatif « Mariam » qui provoque la prise de conscience de l'appel par son nom propre en tant qu'il est fragment de l'appel de l'humanité convoquée. En effet, il y a toujours une auto-compréhension de l'homme qui est en question dans la reconnaissance du Ressuscité, dans la reconnaissance de la résurrection. Ce n'est pas un fait quelconque, c'est quelque chose qui renvoie à son nom propre comme dans l'expérience de Marie Madeleine au tombeau.

Nous avons la même chose au chapitre premier développé, comme il arrive chez Jean, non pas dans la scène que nous venons de voir (v.35-39), mais dans la scène suivante (v.40-42) qui est la reprise du thème de la première. Il s'agit cette fois de Simon-Pierre. Nous sommes toujours dans la mouvance de la question « Qui cherchez-vous ? ». Et ce que Jésus lui dit, c'est : « Tu es Simon le fils de Jean, tu seras appelé Képhas, ce qui se traduit Pierre » (v.41). Ici il y a une transformation du nom. Retenons de cela une chose que nous aurons à développer sous d'autres aspects on ne peut disserter sur la résurrection du Christ sans que ne soit en prise en compte la compréhension de ma destinée. C'est une des choses d'ailleurs qui fait que la question sur la résurrection du Christ n'est pas une question sur un fait de jadis, c'est une question qui me concerne.

 

3) La question "où ?" est dans la symbolique du lieu

 

La question "Où ?" dit le lieu mais le lieu dans la détermination de la direction. Le lieu est caractérisé par la proximité / l'éloignement, mais aussi par les directions : le haut / le bas ; devant / derrière ; dessus / dessous.

Une pensée structurée par la question "Où ?" et non par « Qu'est-ce que ? »

La difficulté, peut-être encore non aperçue ou seulement vaguement soupçonnée, c'est de concevoir qu'une pensée puisse être structurée par la question « Où ? » et non par ce qui structure notre propre pensée. Notre pensée est structurée par la question « Qu'est-ce que ? ». Je crois qu'on peut le pressentir. Le montrer ce serait long et difficile. C'est à l'origine de nos grammaires et de nos articulations de pensée.

La métaphysique d'Aristote a pour question initiale : « Qu'est-ce que ? ». Nous avons du mal à imaginer une pensée structurée autrement que par cette question. Nous avons du mal parce que la question « Qu'est-ce que ?» est dans la solidité de ce que sont les choses alors que la question « Où ? » nous paraît être une question circonstancielle de lieu. La question « Qu'est-ce que ? » interroge sur l'essence, c'est une question essentielle, "principale" pour parler comme la grammaire. Chez nous « Où ? » est une question circonstancielle de lieu, et « Quand ? » est une question circonstancielle de temps. Ces articulations de notre grammaire dépendent d'une distinction fondamentale entre le conceptuel (le bel agencement du concept, des définitions et des raisons) et le monde spatio-temporel qui est le monde dans lequel il y a le mouvement, le changement, essentiellement le monde sensible.

Pour Kant encore l'espace et le temps sont les bornes a priori de la sensibilité, donc de la perception du sensible, mais pas de l'intellect, de l'essentiel. Depuis les post-platoniciens nous distinguons l'essentiel qui est de l'ordre de l'intellect, et le circonstanciel qui est de l'ordre du sensible. Les sens ne me donnent que des accidents, c'est-à-dire des choses non essentielles, non subsistantes : être blond, être pianiste sont des caractéristiques qui sont perçues par les sens et ne répondent pas à la question essentielle : « Qu'est-ce que l'homme ? »

Ici j'ai utilisé "les qualités" qui sont, chez Aristote, la deuxième des catégories après la catégorie de substance. J'aurais pu utiliser des quantités, dire : il est grand, il est petit, il court vite etc. Ce sont des quantités, la troisième catégorie. La relation est la quatrième après la substance. Les catégories d'Aristote rangent toutes les choses, et notre grammaire est alignée là-dessus. Et nous sommes au monde par notre grammaire, la grammaire élémentaire. Or pour nous une question purement circonstancielle ne peut pas répondre à la question essentielle parce que et quand, c'est muable, ça ne dit pas l'essence des choses.

Le Nouveau Testament n'est pas régi par la différence de l'intelligible et du sensible, ce qui fait que la question « Où ? » n'est pas vouée à être cantonnée dans le champ occasionnel du sensible. Elle est même au contraire la condition d'une authentique symbolique. Dès l'instant que vous distinguez le concept et le sensible, vous vous interdisez tout symbole authentique. En tout cas ce n'est pas légitime pour lire l'Écriture et ça ouvre la question : est-ce à prendre au sens propre ou au sens figuré (métaphorique) ?

Heidegger dans une page explique cela : la distinction du sens propre et de la métaphore est liée à la distinction post-platonicienne de l'intelligible et du sensible, et donc n'a pas sa validité pour toute culture, pour tout moment[5].

Un exemple de la fécondité d'une pensée structurée par la question « Où ? »

Maintenant ce qui est intéressant pour nous, c'est d'essayer de montrer la fécondité et l'intérêt d'une pensée qui procède ainsi.

Jésus et la Samaritaine, Codex Egbert

Par exemple nous allons voir comment la distinction intelligible/sensible nous interdit de lire ou d'entendre un verset comme celui-ci : « La femme lui dit : "…Nos pères ont adoré sur cette montagne et vous (Judéens) vous dites que Jérusalem est le lieu où il faut adorer".  Jésus lui dit : "Crois-moi, femme, vient l'heure où ni sur cette montagne, ni à Jérusalem vous adorerez le Père… Mais vient l'heure et c'est maintenant, que les véritables adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité (en pneumati kaï alêthéia)» (Jn 4, 20-24).

En effet, pour nous spontanément cela veut dire : le sensible (le lieu matériel, le temple) n'a pas d'importance, ce qui est important c'est « en esprit et vérité » c'est-à-dire spirituellement ou mentalement, authentiquement et non pas dans la gestuelle sensible. Cette intelligence du texte est tout à fait à côté.

Qu'est-ce qu'il faut entendre ? Eh bien, que ce n'est ni dans ce lieu-ci ni dans ce lieu-là qu'il faut adorer, mais dans un lieu autre, autrement dit le pneuma (l'Esprit) est caractérisé comme le lieu nouveau où il faut adorer. Bien sûr il n'est pas un lieu au sens des lieux qui se trouvent récusés, mais il est désigné comme "le lieu". Il répond à la question « Où faut-il adorer ? », alors que subrepticement nous passons de la question « Où faut-il adorer ? » à la question « Comment faut-il adorer ? ». Or en introduisant l'opposition tardive et peu signifiante entre un ritualisme désuet et une spiritualité éclairée, ce qui n'est pas le sens, nous nous interdisons d'entendre comment le pneuma est précisément le lieu des lieux. Il est la dénonciation de la suffisance des lieux quand ils ne sont pas pensés à partir du lieu des lieux.

Les caractéristiques du lieu.

Ce n'est qu'un exemple, mais les prépositions, qui sont des petits mots, sont néanmoins les choses les plus importantes à méditer. La préposition « auprès de » est, pour nous, seulement valable au sens propre dans le champ sensible. Mais être près ou être loin est une caractéristique première du lieu : la première caractéristique du lieu c'est la proximité et donc l'éloignement, les autres caractéristiques essentielles étant les directions, c'est-à-dire haut / bas, droite / gauche, devant / derrière. « Venir auprès » voilà un mot que nous allons rencontrer. Le verbe manger en est un aussi.

Revenons à la proximité. Elle n'est pas du tout un concept de la philosophie ou de la métaphysique. En revanche les prépositions "par", "vers", ont été conceptualisées comme désignant des fonctions, et des fonctions intelligibles (la causalité, la finalité…), ce qui est de la métaphysique. Mais "à côté de" ? C'est la différence entre ce que j'appelle la syntaxe et la parataxe.

Ainsi dans le Nouveau Testament le rapport essentiel de l'homme à l'homme est appelé un rapport de "prochain", mais le mot de prochain ne peut avoir aucune dignité de pensée sinon métaphorique s'il est pensé dans le discours d'Occident, il n'est pas d'une articulation intelligible, il est une juxtaposition. Vous comprenez ?

La distinction intelligible/sensible tue l'Écriture, interdit une vraie symbolique.

Je croyais[6] ces explications très éclairantes pour manifester les enjeux (donc les conséquences) d'une pensée qui ne fait pas la différence entre ce qui est intelligible et ce qui est sensible. Nous aurons occasion de revenir là-dessus parce que les verbes de saint Jean, entendre, voir, venir auprès, manger, sont des verbes de la sensorialité. La question est : quel est le statut et la place de la sensorialité dans notre Écriture ?

La distinction entre l'intelligible et le sensible met à mort le texte d'une écriture qui n'est pas écrite selon cette distinction, et elle interdit toute prise en compte sérieuse d'une symbolique qui ne serait pas simplement une collection de métaphores. La question suppose peut-être une prise de distance par rapport à ce qui constitue de façon consciente ou inconsciente notre structure de pensée. Peut-être faudrait-t-il une étude critique de ce qui est considéré par nous comme nécessaire pour que nous pensions de façon propre.

Par exemple l'écriture poétique est vouée par l'Occident à n'être qu'une écriture de distraction, pas sérieuse. En semaine on fait des sciences, le dimanche au bord de la Marne éventuellement, on lit un petit poème. Or ce n'est pas du même ordre, car le poème n'accepte pas la distinction du sensible et de l'intelligible, n'accepte pas ce que lui impose le critique lorsqu'il utilise pour le lire l'énumération des figures de style, donc une rhétorique qui elle-même est construite à côté de la logique aristotélicienne. La distinction de la rhétorique et de la logique est très importante, et cependant la place qui est faite à l'une par rapport à l'autre est caractéristique d'une déchéance totale de notre pensée pour les mots qui ont une signification sensible : ça ne peut être que des images.

Or dans une pensée authentiquement symbolique il n'y a pas d'image, il n'y a pas de concept non plus. Le même mot est empli d'intelligibilité à la mesure où il développe encore plus son caractère sensible – ce n'est pas ou bien intelligible ou bien sensible – il est gorgé d'intelligibilité (le mot intelligibilité ici dit plus que le strict rationnel conceptuel), il est de l'ordre de la haute intelligibilité.

Un poème est plus intelligent qu'un théorème alors que nous pensons que le théorème a la tâche d'être intelligent et le poème a la tâche d'être joli. Il n'en est rien.

Notre texte n'est pas construit sur cette distinction-là et il est mis à mal depuis des siècles par le regard (par la question) de l'Occident qui est porté sur lui.

► Moi je suis un peu assommé par cette histoire de sensible et d'intelligible, donnez-moi des exemples.

J-M M : C'est une chose qui est tellement évidente qu'elle fonctionne sans qu'on en prenne conscience. Par exemple quand vous dites « Je ne vous entends pas » : est-ce que vous êtes sourd (et si oui il faut aller chez un oto-rhino), ou est-ce que vous avez un blocage psychologique ? La distinction déjà entre le psychique et l'organique est un avatar de la distinction de l'intelligible et du sensible, de l'âme et du corps. Bien sûr vous n'allez pas hésiter du tout, vous saurez s'il faut aller chez l'oto-rhino ou le psychologue, et vous direz : moi la distinction de l'intelligible et du sensible, je ne connais pas ! Mais c'est dans le geste, spontanément. Bien sûr je prends un exemple grossier, mais cela structure de façon indélébile notre culture. Et si on en perçoit les limites, qu'est-ce qu'on fait à ce moment-là ? Un emplâtre. On dit : « Ah, mais il faudrait s'intéresser au psychosomatique », c'est-à-dire qu'on garde la différence. Or  c'est cette différence même qui est meurtrière. Le fait de les ajuster un peu l'un à l'autre ne peut être qu'un emplâtre, quelque chose qui corrige un peu, mais ne résout pas. C'est inéluctable, vous ne pouvez pas en sortir.

► Je pense que tout le monde a mal mais on ne le sait pas. Et j'en vois une conséquence, en effet, dans ce que les gens en général et souvent nous-mêmes n'arrivons pas à percevoir la foi, la parole de Dieu, comme étant quelque chose de vécu qui nous touche. Il y a un discours qui plane et puis il y a quelque chose qu'on cherche désespérément.

J-M M : Tout à fait, avec une nuance. En effet une chose qui n'est pas caractérisée par la différence du sensible et de l'intelligible nous atteint sur un mode qui doit être examiné dans son rapport au sensible de la sensorialité quotidienne et usuelle. Il y a à nouveau quelque chose à faire, autre chose que de distinguer de l'intelligible et du sensible.

► Oui, mais le fait de comprendre qu'il y a un enjeu majeur et qu'il y a un obstacle génétique, ça ne suffit pas. Depuis la session de l'an dernier, j'ai retravaillé des textes qu'on a vus ensemble… j'essaie de chasser la nature mais elle revient au galop. C'est un peu décourageant.

J-M M : Au bout de cinquante ans, ça peut venir ! Moi je ne trouve pas ça décourageant. Je trouve au contraire qu'il est enthousiasmant de percevoir simplement une faille, parce que cette faille dans nos sécurités est une ouverture sur quelque chose qu'on aperçoit insondable mais dont on sait que c'est infiniment précieux. Percevoir la faille dans cette espèce de sécurité constitutive qui est la nôtre, c'est ce que nous ne cesserons jamais de faire. Venir à l'Évangile ne consiste pas ajouter des renseignements supplémentaires venant de Dieu et sur Dieu à ce que nous savons déjà par ailleurs. Venir à l'Évangile c'est naître, c'est venir au monde de plus originaire que notre naissance. C'est naître de plus loin, de plus fondamental parce que naître à quelque chose, c'est toujours mourir à autre chose. C'est la vie éternelle commencée en nous. C'est ce constant avoir à naître et avoir à mourir qui n'est jamais acquis, jamais accompli. C'est cela vivre de vie éternelle maintenant.

Le texte que je viens de citer : « Si quelqu'un ne naît pas d'eau et Esprit (de l'Esprit de Résurrection), il n'entre pas dans le Royaume » (Jn 3, 5) signifie : entrer dans l'espace du don c'est naître, naître à partir de cette eau-là qui est Esprit, c'est-à-dire l'Esprit de Résurrection. De ce verset, par exemple on dit : c'est le baptême, et on entend : « Si quelqu'un n'est pas baptisé, plus tard il n'ira pas au ciel ». Cette phrase ne dit rien de tel, elle ne parle pas du baptême en premier, mais au contraire elle est susceptible d'éclairer à nouveaux frais ce qu'est le baptême. Il faudrait le justifier pièce à pièce : « si… alors… » la conjonction n'introduit pas un conditionnel. Et « entrer dans le royaume », c'est-à-dire commencer à avoir accès à l'espace du don et ne plus être dans l'espace du meurtre, c'est naître, naître à partir du Pneuma, du Pneuma de Résurrection. Cela dit l'essence même de ce qui est annoncé.

Je dis qu'il ne s'agit pas simplement du baptême surtout si je considère que le baptême est un acte rituel ponctuel qui est fait une fois alors que c'est le chiffre de chaque instant de la vie. Déjà les psychologues disent quelque chose d'équivalent à certains égards dans leur lieu, que vivre c'est constamment naître. Ici à plus forte raison et dans un autre sens, un sens décisif, vivre c'est constamment être dans le moment qui est annoncé : « Car c'est ceci la nouvelle que nous avons entendue, que la ténèbre (la région de la mort) est en train de passer et que la lumière déjà luit (est en train de venir). » (1 Jn 1,5 et 2, 8) Et à chaque instant nous sommes dans ce moment-là. C'est le point de contact entre ces deux espaces (qui sont plutôt des qualités d'espace, il n'est pas nécessaire de se les figurer comme des lieux au sens répartiteur) : le monde qui vient et celui qui s'en va.

Entendre et progresser dans l'écoute d'une parole, c'est patienter.

J'espère que dans ce que je dis vous entendez les références à des choses qui ont déjà été dites car tout cela a sa consistance de par une profonde cohérence, comme toute pensée authentique. Souvent beaucoup de choses qui sont dites sont premièrement entendues en l'air, elles n'ont pas leur assise. Il faut que d'autres choses soient dites parce que tout est dans un tenant, dans une consistance, dans une cohérence. Les choses sont entendues, elles sont en l'air. Je peux dire : « elles sont en l'air, ça ne m'intéresse pas, je les laisse », ou alors je peux dire : « elles sont en l'air, j'attends pour voir quelle est leur place ». Entendre et progresser dans l'écoute d'une parole, c'est patienter, c'est apercevoir des choses, ne pas les dénier, et ne pas non plus y acquiescer hâtivement, les tenir comme elles sont dans le moment où elles sont. Au départ elles sont dans un suspens. Pour dire les choses de façon plus plaisante, les choses qui sont dans le pneuma commencent par donner l'impression d'être des choses en l'air : l'air peut désigner la même chose que le souffle spirituel, le souffle de l'Esprit de Résurrection, ou l'air peut désigner le lieu des inconstances, des vicissitudes variées.

Et la question « Où ? » n'est rien comparée à la question du Je de Résurrection qui est une question beaucoup plus vaste. De toutes ces choses il faut s'approcher, et s'approcher est un mot de la proximité qui dit l'écoute dans son plus profond. Entendre c'est s'approcher. Entendre donne de venir vers. Entendre donne une proximité. Mais ce ne sont pas les oreilles qui entendent.

Entendre fait partie des mots qui sont formés sur la racine ten, tonos : tension, tous les mots en tendre ou en tenir (retenir, détenir…). Par exemple si je dis que le ton est criard, je ramène la couleur au son. Qu'est-ce que c'est que cette circulation de la sensorialité à travers un simple mot ? C'est merveilleux. Et dire « c'est métaphorique »… tu parles ! Ce n'est pas métaphorique du tout.

 


[1] Cette méditation a été faite par Jean-Marie Martin lors de la session sur Pain et Parole (Jn 6) à Saint-Jean de Sixt en  2001 lors des échanges de fin d'après-midi. Des éléments venus d'une autre session ont été ajoutés par endroits.

[2] Le Baptême de Jésus ouvre les évangiles, et lors du Baptême la voix du ciel dit : « Tu es mon fils ». J-M Martin a montré à plusieurs reprises que tout le premier chapitre de l'évangile de Jean est également dans la scénographie du Baptême.

[3] Les lectures faites lors des méditations sur la prière qui ont eu lieu à saint-Bernard de Montparnasse en 2002-2003 sont très éclairantes pour cette question "D'où il vient et où il va", en particulier la lecture de la prière de Jésus (3ème rencontre. Jn 17, 1-5 : la prière de Jésus) et les rencontres suivantes. Vous trouvez l'ensemble de ces rencontres dans le tag LA PRIÈRE du blog.

[4] De façon plus générale J-M Martin montre souvent que saint Jean a fait une analyse du processus qui passe du trouble à la recherche puis à la question et enfin à la prière. Vous trouverez cela dans les lectures faites lors des méditations sur la prière, à saint-Bernard de Montparnasse en 2002-2003. En particulier au début de  LA PRIÈRE : 4ème rencontre. Jn 14, 1- 14 : Le chemin qui va du trouble à la prière et dans la deuxième partie de la onzième rencontre qui sera bientôt sur le blog.. Vous trouvez tout cela dans le tag LA PRIÈRE .

[5] Page 126 du Principe de Raison.

[6] Ce verbe répond aux réticences manifestées par les auditeurs.