Comment sommes-nous conduits à entendre une parole qui évoque la prière, et ici la prière puissante, la prière efficace ? C'est de cela que parle Jean-Marie Martin dans cette quatrième rencontre. En particulier il montre l'analyse très fine que saint Jean fait du cheminement au début du chapitre 14 et qu'il met en oeuvre ensuite par exemple au chapitre 20 : au début est le trouble, celui-ci met en recherche, à un moment cette recherche s'exprime en demande, et tout cela culmine dans la prière.

Fichier pdf de la 4ième rencontre, extrait du fichier complet :  La_Priere_en_st_Jean_Rencontre_4.

 

Jn 14, 1- 14.

Le chemin qui va du trouble à la prière

 

Je propose que nous ouvrions saint Jean au chapitre 14.

Le thème de la prière dans les versets 13-14.

Pour éviter l'apparence d'arbitraire, je citerai les versets 13 et 14 : « Ce que vous demandez en mon nom, je le ferai…. Si vous demandez quelque chose en mon nom, je le ferai » : deux fois. Nous sommes dans le champ de la prière, naturellement.

Notre première question ira à la rencontre de ces deux versets : essayer de les entendre dans le chemin qui les amène là, qui nous les apporte à entendre. La prochaine fois, nous verrons les deux versets 15 et 16 qui suivent.

Comment sommes-nous conduits à entendre une parole qui évoque la prière, et ici la prière puissante, la prière efficace ?

 

1) Verset 1 : Le trouble.

Ce chapitre commence par : « 1 Que votre cœur ne se trouble pas. » Il commence donc en premier par l'évocation d'un trouble. Je ne dis pas que la parole « que votre cœur ne se trouble pas » suscite toujours un trouble, elle peut le faire, mais en tout cas elle prend acte d'une situation de trouble. En quoi consiste ce trouble ?

Dans le chapitre 13 qui précède se trouvent le lavement des pieds, le repas avec les disciples et la sortie de Judas. On lit à la fin de ce chapitre :« Simon-Pierre dit à Jésus : "Seigneur, où vas-tu ?" Jésus répondit : "Où je vais, tu ne peux me suivre maintenant." ».  Déjà auparavant, il avait dit de façon plus large : « Je m'en vais, et où je vais, vous ne pouvez venir ».

Ici, c'est une absence annoncée – rien n'est dit de plus sur le mode de cette absence – une absence annoncée et une absence qui instaure ce trouble. C'est toute la question de la présence, de l'être auprès, de l'être avec. Tout cela qui s'est constitué comme un groupe qui se fréquente, qui vit de la présence mutuelle, voilà que cela se défait et voilà que, par-là, chacun se trouve troublé.

 Cette question de l'absence, et même ici de l'absence annoncée, est une question très importante, car nous sommes constitués de présence. D'une certaine façon, il y va de notre être. Nous sommes amputés de ceux qui nous quittent. Cela est dit ici de ce groupe des disciples et cela peut se vérifier à des niveaux multiples dans le courant de toute vie.

Cela pourrait être aussi un motif majeur de trouble que le mot de Dieu lui-même ne puisse guère se prononcer que dans le constat d'une absence. Cela a peut-être toujours été vrai. Ce l'est de façon majeure de nos jours : Dieu est visiblement absent.

 

2) Verset 2-3 : La question du lieu.

 L’absence implique à la fois quelque chose qui a rapport avec le temps et quelque chose qui a rapport avec l'espace.

Verset 2a: « La maison de mon Père »

La maison de mon Père

Jésus, après avoir dit : « Que votre cœur ne se trouble pas » ajoute : « 2Dans la maison de mon Père, il y a demeures pour la multitude».

Vous savez que la traduction tout à fait littérale serait celle-ci : « Dans la maison de mon Père, les demeures sont multiples ». Mais le mot les demeures ne désigne pas un aménagement de petites demeures dans la grande demeure. On utilise souvent cette phrase pour dire : il y a bien des façons d'être chrétien. Ceci est vrai, mais ce n'est pas contenu dans cette phrase.

La maison de mon Père, pour Jean, c'est presque un pléonasme, à la mesure où la maison est par essence la maison du fils, c'est-à-dire que les habitants de la maison sont père et fils.

« La maison du Père » est la maison du libre (Jn 8, 35)

Nous avons ici un sens important du mot de Fils qui se caractérise non plus simplement positivement par rapport au Père, mais par opposition à l'esclave. « 35 L'esclave ne demeure pas dans la maison pour toujours, le fils demeure pour toujours » : vous avez cette phrase au chapitre 8. La maison, c'est le lieu qui donne lieu, donc en quoi nous avons lieu. C’est le libre lieu car le fils est le libre par opposition à l'esclave. Il faut, quand le mot de maison est prononcé en Jean, laisser réapparaître toute cette constellation de sens.

« La maison de mon Père » en Jn 2.

L'expression la maison de mon Père se trouve à deux reprises dans l'évangile de Jean. Une première fois au chapitre 2 où il s'agit du temple de Jérusalem : « Ne faites pas de la maison de mon Père une maison de négoce (de marché). » Mais tout le contexte va à dire que Jésus pense à un autre lieu, à une autre demeure. Car, lorsqu'on prétend détruire ce temple et le reconstruire en trois jours, il est bien précisé qu'il parle, lui, du temple qui est son corps, son corps de Résurrection.

« La maison de mon Père » est demeure pour les multiples.

 Ici, la maison de mon Père n'est plus symbolisée, caractérisée par le temple. Simplement, il en est dit que cette maison est demeure pour les multiples. Il indique peut-être par là qu'il va à la maison de son Père. On lui a déjà posé la question : Mais où est ton Père, qui est ton Père ?

C'est une maison pour "les multiples" et cependant : « tu ne peux me suivre maintenant » a-t-il dit à Pierre.

Verset 2b : Jésus prépare un lieu.

 « Sinon, vous eussè-je dit que je vais vous préparer un lieu (topos).»  Nous sommes donc ici dans une symbolique de l'espace : c'est la question « Où ? » qui régit tout l'ensemble. Elle est suscitée par l'annonce du départ, donc la menace de l'absence. Le vocabulaire est celui de la maison, de la demeure, du lieu (topos).

Je vous signale que topos correspond à l'hébreu hamaqon (le lieu) qui est une des dénominations de Dieu lui-même : il est "le Lieu". Ceci c'est pour nous aider à comprendre que Jésus, précisément, est le Lieu puisqu'il est le nouveau temple.

Dans la petite phrase que j'ai lue en entrée : « Si quelqu'un demande dans mon nom », le Nom est une autre dénomination de Dieu. Voilà deux mots ici : le Nom, le Lieu, qui sont chargés d’une symbolique. Je vous ai dit que je garderai une séance entière pour parler du Nom. Nous n'allons donc pas nous intéresser spécialement à ce terme aujourd'hui.

Verset 3.

 « 3 Si je m'en vais et que je vous prépare lieu, inversement (palïn) je viens et je commence à vous prendre auprès de moi ». Je vais signifie inversement que je viens. Ce point-là, nous allons le retrouver dans une prochaine lecture qui sera au chapitre 16.

Mais nous l’avons dit à maintes reprises : que Jésus s'absente d'un certain mode de présence est la condition même pour que s'instaure de ce fait un autre mode de présence. C'est la fameuse phrase : « Il vous est bon que je m'en aille, car si je ne m'en vais, le paraclet (le pneuma) ne viendra pas », ce qui signifie : « je ne viendrai pas en tant que paraclet. »

Ce qui est recherché est un nouveau mode de présence, une autre présence. Nous avons deux modes de présence. La première présence est lointaine, elle est pour peu de gens, elle concerne un petit cercle. La nouvelle présence qui est en question ici, c'est la question de la présence de Dieu comme on le verra, une présence universelle pour les multiples (les polloi).

Le point très important est de concevoir qu'il ne s'agit pas d'un absentement et ensuite d'un retour à la situation antérieure. On sait bien que la résurrection est en question dans les textes que nous invoquons ici. C'est une invitation absolue à ne pas penser la résurrection comme ce qui récupère, par mode de retour, l'absence même qui est en question. Ce n'est pas le comblement de cette absence-là. Jésus est, de ce point de vue, irrémédiablement mort, irrémédiablement absent. Le fin du fin de cela consistera dans le fait que cette absence-là, en tant qu'elle demeure cette absence-là, est précisément la présence de résurrection.

Le texte poursuit : « En sorte que, là où je suis, vous aussi vous soyez. » Le mot est un mot essentiel chez Jean.

 

3) Versets 4-5 : La question du chemin.

Je vais vers le Père

Jésus ajoute : « 4 Et là où je vais, vous savez le chemin. »

Ici, le premier thème qui nous intéressait est déjà arrêté et cette parole est là pour susciter le passage suivant. On passe de la question du lieu à la question du chemin pour aller.

C'est pourquoi Thomas lui dit : « Seigneur, nous ne savons pas où tu vas, comment pouvons-nous savoir le chemin ? » Nous entrons ici dans une question. Il y aura ensuite la question de Philippe.

 Nous allons voir qu'il y a une structure constante chez Jean dont le développement complet est le suivant :
– premièrement le trouble ;
– puis le trouble donne lieu à recherche (zêtêsis), c'est déjà une quête, ce moment n'est pas mentionné en tant que tel dans notre texte ;
– la recherche se tourne en question : érôtaô (je questionne) question articulée cette fois, puisque la zêtêsis était une quête, une question non articulée qui est d'ailleurs beaucoup plus importante que la question articulée ;
– et ce processus aboutit chez Jean à la prière qui est ici la "demande dans le nom" (« Si vous demandez quelque chose dans mon nom, je le ferai »).

Voilà le chemin qui, concrètement, décrit chez Jean le mouvement qui conduit à la prière.

Le trouble peut être induit simplement par une parole énigmatique de Jésus, c'est ce qui se passe au chapitre 16, verset 16 et suivants où le moment de la recherche est clairement mentionné : « Vous cherchez » (v. 19) dit Jésus.

Pour qu'une réflexion de ce genre soit valide, il faut que ce soit une structure qui se remarque à plusieurs reprises, qu'elle ait une certaine constante.

Ici nous avons le trouble, puis les questions des disciples (Thomas et Philippe), et la réponse de Jésus conduit vers l'évocation de la prière : voilà un chemin.

► Est-ce que quand Jésus dit « Que votre cœur ne se trouble pas » il s'agit du même trouble que Jésus devant la mort de Lazare et autres ?

J-M M : Tout à fait, le mot taraxis est un mot qui se trouve à quatre reprises dans les chapitres avoisinants, trois fois au compte de Jésus et une quatrième fois au compte des disciples.

► Mais le trouble est une bonne chose puisqu'il induit la recherche.

J-M M : D’autre part, le trouble n'est pas une chose bonne. Le trouble est une chose mauvaise. C'est le mode sur lequel cela est vécu. Et ce qui est bon, c'est que puisse s'inverser la signification du trouble. En ce cas, précisément, et surtout rétrospectivement, on s'aperçoit que des troubles qui ont été pénibles à franchir ont été la meilleure des choses. Il est possible que nous ne puissions pas, simultanément ou dans la proximité, vivre la difficulté du trouble et puis le trouver très bon. Peut-être que Jésus le peut, car le trouble et la résolution du trouble sont souvent chez lui dans le même verset. Ce qui n'est pas le cas ici pour les disciples.

► Sauf à sa mort.

J-M M : Là c'est difficile de répondre parce que la mort constitue un espace de temps assez long, ce n'est pas simplement le bref moment d'une parole dite. Et je crois bien que, d'une certaine manière, chez Jésus, la persistance du trouble et la persistance de l'action de grâces ne sont pas une question d'avant et d'après, ce qui ne peut pas être résolu par notre psychologie. Aussi bien, la psychologie du Christ n'est d'aucune signification, n'a aucun intérêt.

En effet, qu'est-ce que l'eucharistie, sinon de prendre le pain et d'eucharistier pour le pain en eucharistiant simultanément pour l'événement de sa mort, puisque ce pain, c'est la chair donnée : « ma chair donnée, mon sang versé ». Donc, la posture eucharistiante, probablement, peut cohabiter chez lui avec l'authenticité du trouble. Mais c'est une invitation à ne pas lire psychologiquement l'Évangile, et il y a beaucoup d'autres incitations, nous l'avons expérimenté à plusieurs reprises.

Revenons au verset 5 : « Thomas lui dit : "Nous ne savons pas où tu vas." » Ici, même chose : « ne pas savoir où» c'est mauvais ou c'est bon ? C'est peut-être excellent. Rappelez-vous ce que Jésus dit à Nicodème : « Le pneuma, tu ne sais d'où il vient ni où il va » (Jn 3, 8). C'est la même question. La prétention à savoir serait sans doute précisément manquer. Jésus dit cela à Nicodème, mais pas seulement pour lui. Et néanmoins après, l'évangile de Jean dit : « Mais nous, nous savons » (Jn 3, 11). Ainsi, que veulent dire savoir et ne pas savoir ?

Le nouveau sens du mot savoir, dans lequel il serait positif, réside dans ce qui est intervenu entre-temps. En effet Jésus a dit : « Tu entends sa voix », autrement dit : « tu n'es pas sans une relation », et cette relation n'est pas sur le mode du savoir qui possède, mais sur le mode de la relation qui tient en écoute, et qui n'a entendu que pour autant qu'elle a un avoir-à-entendre-encore qui persiste dans l'attitude. Un savoir, je vais le chercher, je le prends, je l'emporte, je le possède : j'ai appris à résoudre telle équation, je peux le faire ensuite indéfiniment et je peux le faire tout seul. La parole qui est en question ici est une parole qui a son ampleur dans le fait, précisément, qu'elle continue à être écoute, à avoir à écouter. Ceci est un rappel de choses que nous avons eu l'occasion d'évoquer une fois ou l'autre.

 

4) Verset 6 : « Je suis le chemin, la vérité, la vie. »

« 6 Jésus lui dit : "Je suis le chemin et la vérité et la vie" ».

Le Cantique des cantiques, le Nom des noms, le "Je" des "je".

Nous entrons là dans les dénominations sur le mode des multiples « Je suis » : «Je suis la vie », «Je suis le pain »… Ce point, nous l'avons souvent évoqué, il faut encore que nous y revenions une autre fois, car très précisément, les dénominations sur le mode des « Je suis » sont les éclats du Nom. Le Nom n'est pas un nom. Justement, c'est le Nom parce que ce n'est pas un nom. Ces dénominations (la vie, le pain, le chemin, le berger etc.) sont des noms, au sens où il y a des noms.

 Ceci nous invitera à repenser la structure essentielle. Si Jésus dit qu'il n'y a qu'un seul commandement, c'est que ce n'est pas un commandement sur le mode des commandements. Si Jésus dit : « Je suis le pain », c'est que justement il n'est pas du pain, il n'est pas un pain en plus des autres pains : il est « le pain vrai » : c'est cela qui est le vrai, alors que nous, nous dirions justement le contraire, à savoir que c'est un pain métaphorique.

C'est une structure importante à méditer, parce qu'il n'y a pas dans le monde sémitique de distinction entre une chose et l'essence d'une chose. C'est le langage propre de la philosophie occidentale qui fait la distinction. Mais il y a quelque chose d'équivalent dans des formules du type : Le Cantique des cantiques (Shir Hashirim). C'est une structure sémitique

Donc ici on pourrait dire : le Nom des noms (des dénominations).

 Ceci est tellement capital que ce que nous disons à propos des noms se dit à propos de Jésus. C'est-à-dire que Jésus, s'accomplissant pleinement par sa mort, cesse d'être un parmi d'autres, un en plus, pour devenir "l'homme essentiel", pour devenir le "je" de tous les je. Il n'y a pas longtemps que je peux dire cela… On s’en s'approche peu à peu depuis fort longtemps et vient un moment où on a l'impression de pouvoir mieux l'exprimer.

Chemin, vérité.

« Je suis le chemin, la vérité, la vie. » Les différents noms disent évidemment des choses différentes, et cependant, s'ils sont entendus au plein d'eux-mêmes, c'est-à-dire à partir de la lumière de résurrection, ils ne s'ajoutent plus les uns aux autres.

Autrement dit, le chemin, ici, n'est pas un chemin pour aller à la vérité. Si je suis pleinement en chemin, je suis à la vérité. Le chemin est un mode d'être de la vérité.

Ceci nous reconduit subtilement à une chose que nous avions aperçue dans une autre région car à la fin tout se touche : nous disions l'an dernier que le verbe venir, qui a à voir avec le chemin, et qui est l'une des dénominations de Jésus (« Je viens (erkhomaï) »), et le verbe demeurer sont deux noms qui disent également Dieu.

Nous savons que, chez Jean, le mot de vérité a une connotation du côté de l'espace. Les autres mots proches de vérité sont le mot de royaume qui désigne un espace régi, et le mot de pneuma (l'Esprit). Ce sont des mots qui sont voués en premier à dire quelque chose comme l'espace, la qualité d'espace.

L'espace du texte.

Ce que nous disons ici à propos de ces dénominations, vaut également pour ce qui est de l'écriture, pour ce qui est du livre. Il y a dans tout discours un chemin. Mais un discours est un espace. Autrement dit, cela rejoint une formule que je dis souvent : « La parole est faite pour être entendue, l'écrit est fait pour être relu. » L'écrit déploie davantage l'aspect spatial de la parole puisqu'il y a la possibilité de faire des allers et retours dans l'espace du texte, ce qui n'est pas vrai dans le discours oral.

Ceci est d'une grande importance parce que l'espace du texte est ce qui a le plus à voir avec la tonalité, et la tonalité est l'essence même de l'écoute.

Pour écouter:
– d'une part il faut que j'apprenne la teneur des différents mots, c'est-à-dire leur signification,
– d'autre part il faut que j'apprenne le tenant des mots (leurs rapports), les mots étant de toute façon dans une suite, dans un chemin.
– mais en plus il y a la qualité d'espace du texte : quand un mot s'efface pour que le suivant puisse prendre la place, il se garde dans la mémoire d'espace du texte. Ceci est déjà vrai pour une simple phrase : jamais vous n'entendez une phrase si vous ne gardez pas en mémoire les mots qui, de façon sonore, s'effacent.

Cette qualité d'espace d'un texte, c'est cette capacité qu'une page a de faire bruire tous les mots quand un seul est prononcé, de faire ressortir des capacités de tous les autres mots et d’en exclure d'ailleurs des possibilités, parce que chaque mot en soi possède un champ sémantique souvent très vaste. Au fond, il est important d’apprendre par cœur, parce que le cœur est le centre du texte et, savoir par cœur, c’est pouvoir tenir ensemble la totalité.

Ce que je viens de dire vaut aussi pour la musique car sinon ce serait la cacophonie totale si le premier son se maintenait jusqu'au dernier ; il faut qu'il s'efface pour laisser place aux autres, mais cependant la dernière note ne serait pas ce qu'elle est s'il n'y avait pas eu auparavant une certaine note mais une autre à la place. Justement j'ai lu une lettre de Mozart qui était citée par un philosophe. Il dit quelque chose qu'on a peine à croire : il dit qu'il peut composer une symphonie en entendant simultanément et distinctement toutes les notes.

Il est "le" chemin vers le Père et pas "un" chemin.

« Je suis le chemin » : c'est donc le point de la réponse qui importait ici. Certaines personnes trouvent que Jésus exagère, et veulent corriger un peu ce qu'il dit : elles pensent qu'il aurait dû dire  « Je suis un chemin » puisque qu'il y a d'autres chemins, le bouddhisme est un autre chemin… Là on rejoint une question très importante de nos jours. Or, Jésus est tout à fait fondé à dire : « Je suis le chemin ». Est-ce que d'autres au monde sont fondés à dire « Je suis le chemin » ? Je n'en sais rien. Je dis simplement que je n'en sais rien mais je ne dis pas non.

De même, la difficulté est d'entendre la suite du verset : « Personne ne vient vers le Père, sinon par moi ». Cela a l'air de contracter, de crisper sur un petit fait historique le désir spontané d'aller à Dieu qui occupe, pensons-nous, les aspirations et les soupirs de toutes les poitrines du monde. Il y a une différence entre cet universel-là et cette prétention crispée. Vous connaissez cette question mais ce n'est pas la nôtre aujourd'hui, même si ce verset est un lieu à partir de quoi elle peut se développer. Et c'est une question importante pour notre monde aujourd'hui.

 

5) Versets 7-11 : Voir le Fils c'est voir le Père.

« 7Si vous me connaissiez, vous connaîtriez mon Père également. Et dès maintenant, vous le connaissez et vous l'avez vu. ». Ici commence le thème de l'unité du Père et du Fils : ils sont le même avec une altérité. Pourquoi ? Parce que fils et père ne sont pas pensés à partir de nos expériences psychologiques de paternité et de filiation. Père et fils, voilà ce qu'il faut méditer. Ce n'est pas notre sujet cette fois-ci, mais je le dis en passant.

Jésus a évoqué la connaissance du Père, ce qui fait que Philippe pose une question étrange, une question magnifique : « 8 Philippe lui dit : "Seigneur, montre-nous (deïxon) le Père et ça nous suffit." » À cette magnifique question, Jésus fait une réponse qui est plutôt un reproche. « 9Jésus lui dit : "Tout ce temps je suis avec vous et tu ne m'as pas connu, Philippe ? Celui qui m'a vu a vu le Père." » Bien sûr que Philippe n'a pas "vu" Jésus du voir johannique. En effet voir chez Jean c'est voir Jésus dans sa dimension de résurrection, car c'est cela qui l'identifie, qui l'identifie précisément comme Fils. Nous avons vu cela : « Père, glorifie ton Fils, ce qui est que le Fils te glorifie » (Jn 17), donc nous retrouvons des constantes.

« Comment dis-tu : “Montre-nous le Père ?” 10 Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ?»  Nous avons ici le thème de l'unité, de l'inséparabilité du Père et du Fils, c'est-à-dire de l'extrême proximité, car l'unité la plus haute n'est pas dans le monos de la solitude mais dans la proximité du plus proche, la proximité du prochain. « Le Père et moi nous sommes un » (Jn 10, 30) : ce thème se trouve dans notre texte mais il est surtout développé au chapitre 17 que nous avons commencé de lire.

 « Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ? » L'unité du Père et du Fils se manifeste par l'expression être dans, un être dans réversible, réciproque. Ce dans demande à être pensé, parce que le mot dans évoque surtout chez nous l'emboîtement : il y a quelque chose qui est dedans et quelque chose qui est autour, qui est dehors. Ici, comme c'est réversible, nous sommes absolument obligés de penser dans d'une façon plus fondamentale, plus originelle. Chez saint Paul, c'est la même chose : « Nous sommes dans le Christ »mais aussi« le Christ est en nous. »

Ceci est d'ailleurs une invitation à penser l'essence du lieu : le dedans et le dehors, comme le vide et le plein, comme le proche et le loin, sont les données essentielles de caractérisation de la symbolique de tout lieu, de ce que veut dire un lieu ; sans compter par ailleurs les directions : le haut, le bas, la droite, la gauche, devant et derrière. Tout cela ce sont des choses qu'il faudrait méditer profondément, indéfiniment.

La chose qui vient d'être dite sous cette forme se dit aussi sous d'autres formes qui vont être énumérées ici et que nous avons déjà rencontrées dans d'autres lieux.

« Les paroles que je dis ne sont pas de moi, mais le Père qui demeure en moi fait ses œuvres. » "Les paroles que je dis", ce sont les paroles du Père. L'œuvre que je fais, ce n'est pas mon œuvre, c'est l'œuvre du Père. Être dans, dire, faire et donc œuvrer : tout cela est un.

« 11 Croyez que je suis dans le Père et que le Père est en moi, sinon croyez à cause des œuvres elles-mêmes. » C’est l'invitation à percevoir que la résurrection, avec tout ce que cela implique, est ce par quoi le Christ accomplit l'œuvre. Et ceci, c'est l'œuvre du Père. Désormais, l'œuvre (ou les œuvres), c'est cela. Quand le mot "œuvres" est au pluriel, il peut désigner à la rigueur aussi des miracles signifiants que Jésus fait.

 

6) Verset 12 : Le "Je" de résurrection.

« 12 Amen, Amen, je vous dis, celui qui croit en moi, celui-là fera les œuvres que je fais c'est déjà beaucoup mais ce n'est pas assez – et fera de plus grandes que celles-ci, car je vais vers le Père. »

« Celui qui croit en moi fera des œuvres plus grandes que celles que je fais » : c'est là qu'il faut bien entendre ce que veut dire "Je" ici. En effet le "vous" qui correspond à « celui qui croit en moi » inclut le "Je" de résurrection car "plus grand" est un nom de la résurrection chez Jean, nous l'avons dit maintes fois.

Nous lisons ici : « Il fera des œuvres plus grandes, puisque je vais vers le Père. » Et nous avons à la fin du chapitre : « Je vais vers le Père puisque le Père est plus grand que moi. » Il y a un usage remarquable du mot plus grand qui est lié au Père dans les deux cas et qui a à voir avec la résurrection.

Tant que Jésus n'est pas vu dans sa dimension de résurrection, il n'est pas vu comme Fils, et du même coup, il ne glorifie pas le Père : « Père, glorifie ton Fils, ce qui est que le Fils te glorifie », c'est ce par quoi nous commencions le chapitre 17 la dernière fois. Tout ceci est d'une cohérence extrême.

Cette cohérence n'apparaît pas si vous prenez des bribes de cela et que vous lisez : « Le Père et moi nous sommes un » (Jn 10, 30) et puis ensuite : « Le Père est plus grand que moi. » (Jn 14, 28). C'est ce qui du reste a fait des difficultés majeures à la théologie : puisqu'ils sont égaux d'après le concile de Nicée, comment Jésus peut-il dire que le Père est plus grand ? Que veut dire "plus grand" ? Certes pas ce que signifie le mot dans la catégorie "quantité" d'Aristote et de notre discours occidental.

► Pour moi, ce qui est le plus mystérieux dans ce passage c'est "celui qui croit en moi", c'est quoi, croire ?

J-M M : C'est de toute façon mystérieux mais ce n'est pas mystérieux dans ce passage.

► Si, puisque ça donne à faire des choses plus grandes.

J-M M : De toute façon, croire, c’est en nous l'émergence du "Je" de résurrection, puisque « à ceux qui l'ont reçu, à ceux qui ont cru en son nom, il leur a donné de devenir enfants de Dieu » (Jn 1, 12). Donc cela émerge à la région de l'œuvre, car les enfants de Dieu font l'œuvre du Fils, font l'œuvre dans le Fils. Ce qui, du reste, est d'une extrême importance pour une autre raison, c'est que notre perpétuelle question, qui est de savoir si c'est Dieu qui fait ou si c'est nous, est ici totalement oblitérée. Car ce que nous faisons en tant que croyants, c'est Jésus qui le fait, et quand c’est Jésus qui fait, nous sommes pris dans son œuvre même. Ceci sera très important pour le point où nous allons arriver bientôt.

Retour sur le fait que la prière nous précède.

Je le dis de façon anticipée parce que nous ne sommes pas tout à fait au bout du chapitre, mais je le dis parce que j'y pense. Nous avons parlé la dernière fois, et c'est à l'horizon de tout cela, de la prière consistante ou subsistante, qui est une prière assistante. La prière consistante, c'est l'être même de Jésus. Il est la prière. Ce n'est pas quelqu'un qui prie de temps en temps, ni même quelqu'un qui prie tout le temps. Ce n'est pas suffisant. Il est la prière. En effet, il est Logos. Quelle est l'essence du Logos : c'est d'être tourné vers Dieu ou vers le Père, c'est d'être adressé. L'essence de la parole est d’être adressée, est d'être prière. C'est dans ce sens-là que j'ai dit que la prière nous précède. Quand nous prions authentiquement, ce n'est pas ce que nous faisons qui importe, mais c'est le fait que nous accédons à la prière c'est-à-dire qu'il nous soit donné que la prière essentielle nous touche.

 Le Christ est la prière. Nous avons commencé par-là, la dernière fois, vous vous rappelez ? C'était dans la suite de notre petit exercice où « la prière est un oiseau ».

Ah ! Il faut faire du chemin ! Cela ne nous est pas du tout familier. Bien sûr, on peut très bien parler de la prière en des termes tels que : comment faut-il prier, qu'est-ce que se mettre à prier, faut-il lire, faut-il méditer, faut-il réciter, faut-il inventer, faut-il chanter, faut-il être ensemble, seul, dans sa chambre etc. c'est-à-dire ces multiples questions sur la gestuelle, l'attitude, les postures de cœur ou de corps de la prière. Ces questions existent, mais ici, d'emblée, nous sommes ailleurs.

 

7) Versets 13-14 : le thème de la prière.

Saint Jean nous conduit au mot "prière" au terme d'un processus qui passe par la prise de conscience que c'est Jésus qui prie. Nous arrivons justement aux versets que je vous avais annoncés.

« 13 Ce que vous demandez dans mon nom » : mon Nom ! Le Nom, c'est l'être du Christ. Et puis ensuite, quand la chose va être reprise, alors qu'il vient de nous dire qu'il faut prier, que la prière sera exaucée, aux versets 15 et 16 il dit : « Si vous m'aimez, vous garderez ma parole et moi je prierai le Père. » Est-ce une autre prière? Non ! Il n'y en a qu'une. Il n'y a qu'un "Notre Père qui es aux cieux. » Il n'y a qu'une prière adressée.

L’important, dans le chemin que nous avons fait aujourd'hui, c'est que nous ayons aperçu d'abord une constante de démarche à partir d'où Jésus enseigne sur la prière. Et la deuxième chose, c'est que cela nous reconduit à ce que nous essayons de suggérer depuis le début : ne pas considérer en premier la prière comme une activité à laquelle nous pouvons nous adonner quelquefois ou pas, en tentant dans ce cas de penser ce qu'il en est de la prière à partir de la conscience de prier. La prière n'est pas notre conscience de prier.

 D'ailleurs, et la raison est excellente, il peut très bien se faire de toute façon que nous priions authentiquement en n'ayant pas conscience de prier, et que probablement nombreux sont ceux qui ont l'impression de prier et qui ne prient pas du tout. Je ne suis pas fondé à dire lesquels parce que je n'en sais véritablement rien ! Mais on est fondé à penser cela parce qu'il n'y a pas égalité entre la conscience de prier et la prière authentique. Souvent, on confond la prière et une espèce de confort mental ou de conscience heureuse, de conscience apaisée. Je ne dis pas que, en soi, cela soit nul, mais je dis c'est que ce n'est pas l'essence de la prière : l'essence de la prière n'est pas dans le confort ni dans le réconfort.

Revenons au verset 13 : « 13 Et ce que vous demandez en mon nom, cela je ferai en sorte que soit glorifié le Père dans le Fils. » Le Père est glorifié dans le Fils, c'est-à-dire par le Fils. Mais notre glorification du Père est aussi une glorification dans le Fils. « 14 Si vous demandez quelque chose dans mon nom, je le ferai. »

Nous n'avons pas du tout développé la signification de : « Philippe, qui me voit voit le Père ». Qu’est-ce que cela veut dire ? En quel sens Jésus est-il le visible de l'invisible, quel est le rapport de visible et invisible dans ce contexte ? Ces mots sont déjà compromis chez nous, parce que nous pensons visible et invisible à partir d'une structure platonicienne de pensée qui n'est pas celle de l'évangile. Il y aurait des choses à dire à ce sujet.

 

La suite : le motif des v. 15-16 et l'écriture musicale des ch. 14-17.

Et c'est là que nous aboutissons aux versets 15 et 16 auxquels nous consacrerons toute notre prochaine séance. Il y a là le thème musical, le thème en quatre moments qui se développe dans les chapitres 14 à 17. Nous verrons le mode de développement de cet unique thème qui est lui-même divisé en quatre membres. Ce qui nous y conduit, c'est : « Je prierai le Père » qui est un des quatre membres. Des quatre membres de quoi, exactement ? Et pourquoi : « Je prierai le Père » ? Cela nous invitera à méditer ce qu'il en est de la place de la prière, et puis ce qu'il en est du rapport de la prière du Christ et de la nôtre. Nous sommes toujours dans cette perspective.

 Il n'y a pas très longtemps non plus que j'ai aperçu que les versets 15 et 16 étaient l'unique motif. Et il est ensuite intéressant de voir comment un unique motif en quatre membres peut être traité dans la dimension de quatre chapitres. J'ai un exemple musical auquel je ne peux m'empêcher de repenser à chaque fois. C'est le deuxième mouvement de l'opus 31 nº 2 de la sonate appelée La tempête de Beethoven. Cet adagio est construit comme cela.