Les deux versets 15 et 16 du chapitre 14 sont examinés de façon rigoureuse par Jean-Marie Martin, qui y détecte les quatre formes de la présence christique. L'exercice fait sur ces deux versets est exemplaire et peut aider à lire d'autres endroits. Il remet en question la notion de sujet, d'individu clos sur lui-même, ainsi que la structure grammaticale qui nous constitue.

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Jn 14, 15-16

La prière, une des 4 formes de la Présence

 

Ce soir[1], nous allons nous concentrer sur deux petits versets de saint Jean, chapitre 14, versets 15 et 16. Ils ont une raison d'être là.

Au cours de notre rencontre précédente, nous avons lu ce qui précède et je vous le rappelle en deux mots pour que nous sachions à quoi ils répondent. La question qui était posée était suggérée par l'annonce du départ, l'annonce de l'absence du Christ, et cette annonce suscitait du trouble, de l'ébranlement chez les disciples : « où je vais, vous ne pouvez venir. »

Cette absence sera manifestée comme la condition d'un autre mode de présence : « Je m'en vais, ce qui est que je viens. » La phrase explicite dans ce domaine est au début du chapitre 16 : « Il vous est bon que je m'en aille, car si je ne m'en vais, le paraclet (le pneuma) ne viendra pas », c'est-à-dire que « si je ne m'en vaisma dimension ressuscitée, ma dimension pneumatique ne viendra pas. » Il est très important de savoir qu'il ne s'agit pas purement et simplement d'un retour. Autrement dit, ce n'est pas une annonce de présence qui serait consolatrice. Cette présence de christité en nous et dans le monde, qui est conditionnée par la mort du Christ, par son absence, en quoi consiste-t-elle ? C'est à cela que nos deux versets vont répondre.

Le chemin qui va du trouble à la prière.

La raison pour laquelle nous sommes engagés dans cette lecture est cependant un peu différente puisque c'est le mot de prière qui nous occupe cette année. Dans les deux versets précédents (Jn 14, 13-14), nous avons lu en effet : « Si vous demandez quelque chose au Père dans mon nom, je ferai. »

Nous avons vu que cette mention arrivait au bout d'un processus qui est constant chez Jean même si les quatre moments ne figurent pas toujours tous :
– le trouble : celui-ci était mentionné au début du chapitre 14
– la recherche suscitée par le trouble,
– la question posée : nous avions les deux questions des disciples Thomas et Philippe,
– et enfin cette question se tourne en prière qui est une demande dans le nom, et une demande exaucée :« Si vous demandez dans mon nom, je ferai. »
Nous retrouverons ce processus au chapitre 16, et cela montrera qu'il s'agit bien d'une analyse structurelle de l'avènement de la prière chez saint Jean.

 

Entendre la Parole

 

Les versets 15-16 répondent à la question de la présence spirituelle.

Nous n'oublions pas que les deux versets dont nous parlons et que nous n'avons pas cités encore répondent essentiellement à la question : en quoi consiste la présence du pneuma, la présence spirituelle, la présence de résurrection qui était annoncée dans le passage précédent ?

 Par ailleurs, pour situer ce texte non pas seulement par rapport à ce qui précède mais par rapport à ce qui va suivre, j'ai dit que nous avions là une formule en quatre membres qui constitue le motif conducteur, le leitmotiv de tout l'ensemble des chapitres 14 à 17, tout ce grand discours d'avant la Passion.

Ce motif qui est rassemblé dans quatre éléments se développe ensuite de façon quasi musicale : chacun des éléments sera traité mais avec des rappels harmoniques des éléments autres que celui qui est traité. Cela donne aussi à voir ce qu'il en est de l'écriture de saint Jean.

Apprendre à lire saint Jean, apprendre à entendre.

Ecoute, Fr

Il s'agit pour nous de nous intéresser à la question posée ici, mais aussi et surtout et toujours d'apprendre à lire saint Jean. C'est ce que nous allons faire abondamment aujourd'hui. Si nous travaillons pendant cette petite heure sur ces deux petits versets, c’est bien sûr pour en entendre quelque chose, mais c'est aussi simultanément pour prendre des repères sur le mode d'écriture de Jean, et donc pour permettre à chacun d'entre nous de prendre le livre de saint Jean et d’apprendre à s'y prendre : comment s'y prendre. Il y là donc une volonté d'apprentissage.

Il s'agit pour nous d'entendre. Entendre, c'est de toute façon le premier moment du dialogue. Or, entendre est toujours précédé, constitué, par attendre, avec à la fois le sens de l'attention et le sens de l'attente. Entendre est long. En effet, si nous traitons de quatre petits membres de phrase, ce qui est court, nous savons cependant que nous ne pouvons entendre ces mots, au sens où cela est énoncé chez saint Jean, que si nous les situons dans l'ensemble du chapitre – ce que nous avons vaguement esquissé – mais aussi dans ce à partir de quoi saint Jean parle.

 On entend une parole à partir d'où elle parle. Et la parole parle à partir d'où elle est. Ce n'est pas une affirmation moderne, c'est saint Jean lui-même qui le dit et qui insiste sur ce point :« Celui qui est de la terre parle à partir de la terre, celui qui est d'en haut parle à partir d'en haut… »(Jn 3, 31-32).

La parole ne fait que dévoiler ce que j'avais à entendre, ce que j'avais à dire.

Entendre et parler ne sont du reste pas deux choses disjointes. Entendre, c'est parler et parler, c'est entendre. Il faut essayer de considérer le lieu sourciel d'où ce que nous déployons dans la différence du parler et de l'entendre a son unité.

D'autre part, nous n'entendons qu'à partir d'où nous sommes. Mais attention, je ne dis pas que nous n'entendons, Dieu merci, qu'à partir du lieu où nous savons que nous sommes. Même si d'ordinaire nous connaissons ce lieu, cependant nous ne sommes pas enfermés là.

C'est-à-dire qu’entendre, c'est révéler une parole en moi qui ne s'éveille que d'être prononcée par quelqu'un qui me l'adresse.

Autrement dit, on pense que le dialogue constitue, fabrique une communauté, que la parole est faite pour qu'on puisse proférer les mêmes choses, sinon des choses pareilles. Or, la parole ne fait que dévoiler ce que j'avais à entendre. Peut-être même que la parole d'autrui me révèle ce que j'avais à dire.

Entendre les mots de Jean à partir de Jean.

 Il faut que nous nous habituions à entendre les mots de Jean à partir de la phrase de Jean et non pas à partir du lieu qu'ils occupent dans notre répartition intime, la nôtre. Un mot demande à être entendu dans ses tenants, dans les tenants du discours, c'est-à-dire les proximités d’autres mots et aussi les différents modes d'articulation des mots entre eux. Quand nous avons affaire à une grammaire qui n'est pas sur le mode de notre grammaire moderne ou simplement occidentale, il faut être très attentif aux tenants des mots, au rapport qu'il y a entre eux, surtout quand ils sont plutôt fonctionnels, quand ils ont des rapports de proximité. L'essence même du poème n'est pas d'articuler syntaxiquement des mots, encore que ce soit plutôt bien de le faire, mais les mots disent quelque chose déjà de par leur proximité mutuelle antécédemment à leur articulation syntaxique.

 Alors bien sûr, on entend un mot à partir d'une phrase, mais on n’entend une phrase qu'à partir du chapitre et on n’entend le chapitre qu'à partir de l'ensemble de l'écriture de Jean, qui, Dieu merci, n'est pas trop grande.

Cette parole est parole de Dieu.

Ce qui complique encore les choses c'est que ceci se présente, à ceux qui veulent l'entendre comme tel, comme parole de Dieu. Et c'est un fait que cette parole ne s'entend pour ce qu'elle est que lorsqu'elle s'entend dans le pneuma de Dieu, le pneuma donné.

 Nous avons beaucoup de raisons pour justifier ce que nous considérons comme des croyances. Les croyances sont advenues par bien des moyens, par des pressions, par des violences, par des guerres, par des alibis, des faux-fuyants, des bonnes raisons que nous nous donnons et qui ne sont pas ce pourquoi effectivement nous croyons.

Il ne faut pas entendre le mot foi à partir de notre conception de la croyance au sens où je viens de l’évoquer ici. Car entendre est donné. Il n'est pas simplement donné de pouvoir entendre ; mais qu’effectivement j'entende, cela est donné :« Nul ne vient à moi si le Père qui m'a envoyé ne le tire. » (Jn 6, 44).Qu'est-ce que cet attrait ou cette attraction ? Il ne faut pas essayer de penser qu'il y a un attrait du Père qui d'abord se fait sentir et qu’ensuite je viens. C'est le contraire : je viens et si j'entends – mais je ne suis jamais sûr d'entendre – néanmoins, pour autant que j'entende, je sais que le Père me tire.

 C'est la question très difficile de savoir ce que veut dire parole de Dieu, ce qui complique toute problématique de l'entendre. Entendre est-il de la même essence lorsqu'il s'agit d'entendre une parole de rabbi (une parole de maître) ? La parole de maître et la parole de frère, est-ce la même ? Que voudrait dire parole de maître ?

Ce que je dis est rempli d'énigmes et je pose plus de questions que je n'en résous. Heureusement ! Pourquoi ? Parce que justement je commençais par dire tout à l'heure qu'entendre c'était attendre. Qui n'a pas d'endurance n'entendra jamais rien ! Et singulièrement, endurer l'énigme est la plus haute attitude de l'homme.

 On devrait pouvoir dire qu'entendre ne devrait pas se conjuguer au passé composé : j’ai entendu ne devrait pas avoir de sens, car, en particulier pour ce qui concerne les choses essentielles, j'ai toujours à entendre, et si je prétends avoir entendu en plénitude, soyez sûrs que je n'entends pas. Mais bien sûr que quelque chose s'entend.

Ceci a à voir avec la pendance : nous sommes dé-pendants. Être dépendant est notre gloire. C'est aussi à mettre en rapport avec le fait que je suis précédé, que je dépends d’une langue constituée, de ses articulations, d'un amas de discours plus ou moins gérés dans lequel j'entre.

Et comment "je" nait de "tu", c'est une chose que nous allons examiner au début du deuxième semestre où je me propose de parler du Nom (nous avons « demander dans mon nom »), Nom qui est le "Je" chistique, le "Je" de résurrection, le "je" des multiples « Je suis ».

C'est un peu long comme entrée avant d'ouvrir les versets mais il importe à chaque fois de se remettre en condition d'écouter.

 

Les versets 15-16

 

 « Si vous m'aimez, vous garderez mes dispositions et moi je prierai le Père et il vous donnera un autre Paraclet (une autre parole assistante), afin qu'il soit avec vous pour l'aïôn (pour toujours).»

Il faut absolument travailler ces deux versets. Peut-être ne vous disent-ils rien ou des choses disparates, et pourquoi celles-là plutôt que d'autres ? Qu'est-ce que cette énumération ?

 

1) Le 1er stique : « Si vous m'aimez, vous garderez mes dispositions. »

La lecture du chantage à l'affection.

Cette phrase pourrait être entendue à première écoute de façon pervertie. Elle me paraît particulièrement éclairante de quelque chose à éviter soigneusement, et il y a là une indication très importante pour la lecture de Jean. Il s'agit de la caricature de la phrase : « Si vous m'aimez, vous obéirez à mes commandements ! »:si tu m'aimes, mon petit garçon, tu feras ce que je dis !

Bien sûr, nous sommes constamment soumis au risque du mal-entendu, de la méprise. Et là, il faut absolument souligner le risque parce qu’il est en fait grave dans ses conséquences éventuelles, et en plus il nous présente un Dieu qui fait du chantage à l'affection.

Et nous ajoutons plus ou moins encore à cette méprise en entendant : « Je prierai  le Père, il vous donnera le pneuma »sous le registre : petit garçon, je demanderai à ton père et il t'enverra des cadeaux de Noël ! Je caricature.

 « Garder mes dispositions » c'est « garder ma parole ».

Nous avons mention ici de choses qui paraissent très disparates et qui, en outre, sont parfois quelque peu mal traduites. Je pense ici à : « Si vous m'aimez, vous obéirez à mes commandements. » Ce n'est pas du tout cela : il s'agit de garder mes dispositions, et dispositions est le nom duel de la seule parole. Il s'agit donc de garder la parole. Il n’y a pas lieu, ici, de traduire garder les dispositions dans un sens moral.

a) Premier principe.

Je vais ré-annoncer les principes utiles pour lire saint Jean. Mais je ne peux pas à chaque fois les re-justifier.

Chez saint Jean, oti (parce que) n'est pas causal, hina (afin que) n'est pas final, si  n'est pas conditionnel. Nous n'avons pas ici à penser que « si vous m’aimez » désigne une condition et la suite, le conséquent. La raison est simple. C'est que très souvent les choses s'inversent : il n'y en a pas une qui conditionne l'autre préférentiellement. Or les conjonctions que je viens d'énoncer  sont les articulations de notre grammaire occidentale.

Positivement, comment lire « Si vous m'aimez, vous garderez ma parole » ? Quelque chose comme cela : aimer c'est garder la parole.

C'est-à-dire que les deux parties disent deux fois une seule chose avec un micron de différence. C'est la structure de la poétique sémitique, je ne le vous le montre pas à nouveau[2].

Nous aurons à voir que, sur ces quatre membres, le premier et le second disent la même chose, le second et le troisième disent la même chose, et que de plus le premier ensemble et le deuxième ensemble disent la même chose. Et cela répond à la question : en quoi consiste la présence ? En effet, le verset 16 se termine par : « …en sorte qu'il soit toujours avec vous. » Cela répond à la question.

b) Deuxième principe.

Il y a un autre principe à mettre en œuvre pour entrer dans ce premier stique, qui s'appliquera aussi au deuxième stique. Je l'ai énoncé quelquefois en disant que parfois, chez Jean, les mots signifient plus par leur aspect sémantique que par leur articulation grammaticale.

Le mot agapan (aimer) étant prononcé, c'est son sens qui importe, mais non pas la façon dont il est conjugué, niqui est sujet, ni qui est complément d'objet direct ou complément d'objet indirect. Ce qui importe en premier, c'est que le mot agapan soit prononcé là.

Par exemple nous avons étudié cela fortement dans le chapitre 17 où le verbe donner abonde : le Père donne au Fils, le Fils donne au Père, le Fils donne aux hommes, le Fils donne les hommes au Père, le Christ donne la parole aux hommes, ça donne dans tous les sens. Ce qui importe en premier, c'est que le mot donner soit prononcé.

c) Seul importe qu'agapan (aimer) soit prononcé ; aimer c'est garder la parole.

Nous allons voir maintenant qu'effectivement le sujet du verbe aimer ("qui" aime) ou son complément d'objet direct (il aime "qui") n'importe pas ; ce qui importe c'est que aimer soit prononcé, et nous allons voir aussi qu'effectivement aimer c'est garder la parole.

1. Aimer le Christ ou aimer Dieu c'est le même.

Dans notre texte nous avons « Si vous m'aimez » mais il faut voir qu'aimer le Christ c'est la même chose qu'aimer Dieu puisque « le Père et moi nous sommes un. »

2. "Garder la parole" c'est "entendre la parole".

Garder la parole c'est entendre. En effet je disais tout à l'heure qu’entendre, c'est avoir encore à entendre, donc c'est dans une garde. Vous voyez les implications : entendre est la chose la plus difficile et la plus essentielle et nous sommes là pour apprendre à entendre. J'ai fait allusion tout à l'heure à la difficulté d'entendre, en particulier quand il s'agit de l'expression entendre la parole comme parole de Dieu. Mais, même sans cela, même antécédemment à cela, entendre est la chose la plus essentielle, la plus constitutive de notre être. C'est le constitutif même de notre être homme.

Nous avons vu qu'aimer disait la même chose que garder la parole, donc si nous nous mettons à discourir sur la charité ou sur l'amour à partir d'où nous en parlons, quel que soit le lieu d'où nous parlons, nous ne sommes pas dans l'écoute de ce que veut dire ce mot chez Jean.

3. Aimer Dieu c'est d'abord être aimé de lui.

« Si vous m'aimez » : c'est nous qui aimons ? Pas du tout ! Ce qui importe, c'est le mot agapan (aimer), parce que je n'aime que du fait d'être aimé. L'agapê, nous dit Jean ailleurs, ne consiste pas en ce que nous aimerions, il consiste en ce que Dieu, le premier, nous a aimés (d'après 1 Jn 4, 19).

4. Aimer c'est garder la parole.

Dieu le premier nous aime, en effet la parole adressée à la totalité de l'humanité c'est : « Tu es mon Fils bien-aimé (agapêtos) », donc si j'aime cela suppose qu’ayant entendu cette parole, je l'ai intégrée. Autrement dit, aimer, c'est la même chose qu'avoir entendu la parole.

Et puisqu'entendre la parole c'est la garder, aimer c'est la même chose que garder la parole. C'est lumineux !  Si ça ne l'est pas, ça le deviendra !

Il ne faut pas nous étonner car nous entendons ce que nous avons à entendre, mais nous l'entendons seulement quand il nous est donné de l'entendre. Donc si ce n'est pas tout de suite, ce n'est pas grave.

Parenthèse.

Explicitement, j'ai fait allusion à ce que dit Jean dans sa première lettre, à savoir que l’agapê que nous avons pour Dieu et pour les frères n'est que l'accomplissement plénier du fait d'être aimés (1 Jn 4, 10-19). De la même façon, nous avions montré que le fait de connaître Dieu n'est que l'accomplissement du fait que Dieu nous connaisse. Autrement dit, nous connaissons Dieu de toute manière, même si nous ne le savons pas.

La différence entre l’actif et le passif a une grande importance dans notre structure de pensée, ça nous régit. Ce sont d'ailleurs deux catégories fondamentales chez Aristote : actio et passio. Mais, curieusement, même dans la langue grecque, cette distinction n’est pas originelle : le passif n’est pas premier, c’est plutôt la différence entre l’actif et ce qu’ils appellent le moyen, qui a tout à fait disparu aujourd’hui. La simplicité de l’opposition actif-passif, qui pour nous est une évidence majeure, ne doit pas structurer ultimement  les choses.

5. Aimer Dieu et aimer les frères c'est le même.

Quand Jean dit : « Si quelqu'un dit "J'aime Dieu" et qu'il haïsse son frère, il est falsificateur » (1Jn 4, 11), cela ne veut pas dire : si vous aimez Dieu, par conséquent vous devez aimer vos frères, c'est même un deuxième commandement. Mais non ! Pas du tout ! C'est l'accomplissement du même. En effet dans la première lettre de Jean on a l'inverse : « Nous connaissons que nous aimons les enfants de Dieu quand nous aimons Dieu» (1Jn 5, 2).

Conclusion de l'étude du verset 15

Donc, la façon première d'entendre le mot agapê, ici, c'est qu’il soit posé comme nommant un des noms de la présence de Dieu. L'autre nom c'est donc entendre qui est l'équivalent du mot de foi au sens d'entendre la parole.

 Mais sachez bien que la conscience qu'on peut avoir d'entendre ne précède pas nécessairement comme contenu ou masse de temps psychologique le fait d'aller vers. Bien au contraire, c'est le fait d'aller vers qui atteste qu'on entend.

Quand je dis que « toute parole que nous prononçons est une réponse », ça correspond à la même idée. Et il peut très bien se faire d'ailleurs que la réponse ne soit pas formulée. Du reste, tout comportement essentiel est une réponse. Et même quand je réponds à mon souci de vérité  (d'où cela me vient-il, qui me le dicte et qui me l'indique ?) je réponds à un souci qui est déposé en moi. Tout est réponse.  

 

2) Le 2nd stique : « Je prierai le Père et il vous enverra un autre paraclet. »

Le deuxième moment que nous devons bien entendre, dans ces versets 15 et 16, c'est : « Je prierai le Père et il vous enverra un autre paraclet… 17le pneuma de vérité. »

a) Les deux parties de ce 2nd stique sont le même.

Montrons d'abord ceci : que le Christ prie le Père c'est la même chose que la venue du pneuma. Nous verrons un peu plus tard le rapport entre le pneuma (l'autre paraclet) et Jésus.

1. "Prier le Père" c'est "aller vers le Père".

Que signifie prier le Père ? C'est la même chose que : « Je vais vers le Père", que nous avons lu au début du chapitre 17. L'être christique est être vers le Père. Dans l'arkhê, il est Logos tourné vers le Père (Jn 1, 1). Son œuvre, c'est d'aller vers le Père. Et aller vers le Père signifie simultanément aller à la mort.

S'adresser au Père, être dans le jet ou le trajet vers le Père :« Levant les yeux au ciel, il dit : "Père" », ce trajet du regard, de l'adresse à, c'est cela la prière.

2. "Aller vers le Père" c'est "venir vers nous".

C'est l’œuvre christique tout entière qui est dénommée ici prière. Et que le Christ aille vers le Père ou que le Christ vienne vers nous, c'est la même chose. Si quelqu'un entend cela pour la première fois, il peut être très étonné. En revanche, c'est une chose que nous avons fréquentée très souvent.

3. "Venir vers nous" c'est "aller à la mort".

Le venir vers nous sur mode ressuscité n'est pas un épisode autre qu'aller à la mort. Car la dimension de résurrection est inscrite dans le mode même de mourir.

4. La mort du Christ est la même chose que la descente du pneuma.

On a l'habitude de penser que, le vendredi saint, il s'agit de la mort, le dimanche de Pâques, il s'agit de la résurrection et puis, à la Pentecôte, il s'agit de la descente de l'Esprit (du paraclet). Or chez saint Jean, chacun des épisodes que je viens d'énoncer est inséparable des autres. Ils sont contenus les uns dans les autres. C'est pourquoi, à la Croix, le Christ remet le souffle et de lui coulent eau et sang, c'est-à-dire tout le principe vivificateur de l'humanité. C'est le lieu de la diffusion du pneuma (de l’Esprit), c'est la Pentecôte. Jamais Jean ne considère un épisode, mais, à travers chaque épisode, il dit le profond de cet épisode, non séparé de la totalité de sens.  Nous l'avons dit souvent.

b) La prière comme un des noms de la présence.

L'important, ici, c'est que le mot de prière soit énoncé. Car, ce que nous cherchons au cours de cette année, c'est : qu'en est-il de la prière, qu'en est-il de notre prière ? Qu'est-ce que c'est que prier ?

Ici, c'est le Christ qui prie (« Je prierai le Père ») mais ça n'a aucune importance. Ceci, pour deux raisons :

– la première raison est que le sens du mot prière l'emporte ici sur le fait de savoir qui prie, c'est ce que nous avons vu avec le deuxième principe que nous avions énoncé lors de l'étude du premier stique.

– la seconde raison est que, si nous avons commencé l'autre jour notre étude concernant la prière par la prière que le Christ adresse au Père au chapitre 17, c'est parce qu’il n'est de prière que la prière du Christ. Notre prière nous précède et lorsque nous prions, nous entrons dans cette vection, dans ce jet ou ce trajet vers le Père, qui ne procède pas de notre initiative ou de notre propre ressource, de notre propre capacité.

Donc « Je prierai le Père » parle sur la prière et dit la présence de christité.

Nous avons déjà trois mots ou expressions que nous mettons au substantif pour dire la nouvelle présence du Christ absenté par la mort : "agapê" ; "garde de la parole" (garder la parole c'est entendre et attendre, et entendre correspond à la foi) ; et enfin "prière".

Si on vous avait demandé en quoi consistait la présence de christité dans le monde vous auriez peut-être dit agapê, peut-être la foi et peut-être aussi l'eucharistie. Or l'eucharistie, c'est l'essence de la prière ! En effet l'essence de la prière consiste en ce qu'elle est sens du don et le don se manifeste soit par la demande, soit par l'action de grâce.

c) La présence du pneuma c'est le même que la présence du Christ ressuscité.

Pentecôte, évangéliaire d'Egbert, 10e s

 

Regardons le quatrième terme : « et il vous donnera un autre paraclet. » C'est le don du pneuma (de l'Esprit) qui est caractérisé ici à la fois comme paraklêtos, c'est-à-dire parole d'aide, et comme présence : « afin qu'il soit avec vous pour toujours. »Et ensuite le verset 17 précise ces données sur le paraklêtos : c'est le pneuma de vérité.

Pourquoi dit-il un autre paraclet alors qu'il veut répondre à la question : « Que veut dire : je viens ? » C'est le Christ qui dit « Je viens » et ici : le Père vous envoie un autre paraclet. Voilà une question très intéressante.

Paraclet n'est pas le nom propre désignant ce que nous appelons la troisième personne de la Sainte Trinité. Saint Jean dit au premier chapitre de sa première lettre : « Si nous péchons, nous avons un paraclet : Jésus, le juste (le bien ajusté) » : ici c'est Jésus qui est paraclet.

Dans notre texte il s'agit d'un autre paraclet. Or, nous avons déjà appris que, chez saint Jean, autre signifie le même : un autre paraclet, c'est-à-dire une autre modalité de présence de moi-même. Mais alors, direz-vous, cela supprime la troisième personne de la Trinité ! Mais non ! Le propre de ce que nous appelons le mystère de la Trinité, c'est qu'il nous faut re-méditer le rapport du même et de l'autre : un et trois différents. Là, nous avons un lieu, une méditation à reprendre sur le même et l'autre, comme un chemin qui n'a pas été le chemin emprunté par la théologie classique dans ce domaine. Ceci est une parenthèse.

Donc la venue du pneuma est un nom de la présence du Christ.

 

Conclusion.

Les quatre dénominations de la présence authentique  sont donc : l'agapê, l'écoute de la parole (la garde de la parole), la prière, le don du pneuma (de l'Esprit).

Nous avons aperçu comment ces quatre dénominations, qui nous paraissent assez étrangères les unes aux autres dans notre façon de les entendre, disent cependant rigoureusement la même chose. Et ce qui est très important, c'est qu’aucune en particulier n'est entendue si ne sont pas entendues en elle simultanément les trois autres. Nous n'entendons ce que veut dire agapê qu’à la mesure où nous entendons que cela dit la même chose que les trois autres : la garde de la parole, la prière christique et l'accueil du pneuma-paraclet. Nous n'entendons le mot prière que si nous entendons qu'il dit la même chose que les trois autres.

Peut-être n'auriez-vous pas choisi, pour décrire l'essentiel de la présence de Dieu au monde, ces quatre termes. En tout cas, avoir repéré dans ces deux versets ce qui constitue le fil conducteur, le leitmotiv, des chapitres 14 à 17 est une chose qu’il faut retenir à titre d'hypothèse de lecture qui demandera à être confirmée. Il faudra voir en quoi ce motif donne lieu à des développements au long de ces chapitres. Nous aurons du reste l'occasion d'examiner plusieurs de ces développements. Par exemple la prochaine fois nous lirons un autre texte qui aboutit à la mention de la prière et qui se trouve au chapitre 16, versets 16 et suivants.



[1] Vous avez ici la transcription de la quatrième rencontre sur le thème de la prière, qui a eu lieu à saint-Bernard de Montparnasse en décembre 2002.