Canalblog Tous les blogs Top blogs Religions & Croyances
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
La christité
La christité
  • Ce blog contient les conférences et sessions animées par Jean-Marie Martin. Prêtre, théologien et philosophe, il connaît en profondeur les œuvres de saint Jean, de saint Paul et des gnostiques chrétiens du IIe siècle qu’il a passé sa vie à méditer.
  • Accueil du blog
  • Créer un blog avec CanalBlog
Newsletter
Visiteurs
Depuis la création 1 177 867
Archives
20 août 2026

Col 1,15-20, midrash chrétien de Gn 1,1, F. Manns

L'hymne de Col 1,15-20 est d'une importance considérable pour découvrir comment les premiers chrétiens ont approché le Christ. Saint Paul attribue au Christ ce que la pensée juive avait conçu de la Sagesse préexistante de Dieu, en particulier en Proverbes 8, 22. Or cette Sagesse qui parle comme une personne, qui présidait à la création est considérée comme réalité préexistante qui est l'arkhê (l'origine) du monde. De toujours dans la mystique juive, les premiers versets de Genèse ont été considérés comme renfermant les secrets de Dieu, en particulier le premier mot, be-reshit en hébreu.

Ce qui précède, c'est ce que disait Jean-Marie Martin dans ses cours à l'Institut Catholique de Paris (transcrit en partie sur le présent blog).

Ce qui figure dans le message ci-dessous c'est la lecture de Frédéric Manns qui convoque les relectures de la Genèse faites dans la tradition juive. Cet article est paru dans la Revue des Sciences Religieuses, en 1979, il manque le tout début (cf. https://www.persee.fr/doc/rscir_0035-2217_1979_num_53_2_2847). Ce que dit F. Manns complète ce que disait J-M Martin. Du fait que de nombreux lecteurs ne connaissent pas le grec, ont été ajoutés entre crochets la traduction des mots cités en grec.

Une traduction interlinéraire figure en annexe ainsi que la liste des autres commentaires qui figurent sur le blog (tag épître-Colossiens).

 

Voici la traduction donnée par J-M Martin

« 15Lui (le Christ) est image du Dieu invisible, premier-né de toute créature 16puisque, en lui la totalité a été créée dans les cieux et sur la terre, les visibles et les invisibles, à savoir les Trônes, les Seigneuries, les Principautés et les Puissances, la totalité par lui et pour lui a été créée, 17et il est avant toute chose, et la totalité consiste (ou subsiste) en lui. 18Et il est la tête du corps qui est l'Église, lui qui est arkhê (principe, commencement), premier-né d'entre les morts en sorte qu'il soit prééminent en toute chose, 19puisque il a plu [à Dieu] de faire habiter en lui tout le plérôme (la plénitude) 20et par lui de réconcilier la totalité vers lui, pacifiant par le sang de sa croix, soit les choses qui sont sur la terre, soit celles qui sont dans les cieux. »

 

 

Col 1,15-20 : midrash chrétien de Gen. 1,1

 

Frédéric Manns

 

Revue des Sciences Religieuses Année 1979, 53-2

 

(…) Aucun cadre ne correspond exactement à ce texte si on le respecte tel qu'il est dans l'état actuel. D'où provient cette difficulté ? Plus précisément, comment cet hymne a-t-il été composé ? C'est la question que nous nous sommes posée et à laquelle nous voudrions apporter un élément de solution.

Commençons par certaines observations d'ordre extérieur. L'auteur semble accorder au schème ternaire sa préférence : il répète trois fois le pronom en autô, trois fois le verbe esti [il est] (deux fois avec hos [qui] et une fois avec autos [lui]), trois fois la racine horao (aoratou, horata, aoratou) [invisible, visibles, invisible] et trois fois la racine ktizô (ktiseôs, ektisthê, ektistat) [créature, ont été créés]. Une autre structure ternaire est répétée deux fois : il s'agit de la gradation en autô, di'autou et eïs auton [en lui, par lui, pour ou vers lui]. Nous y reviendrons plus loin.

Enfin, l'importance du chiffre sept semble connue à l'auteur puisqu'il emploie sept fois l'adjectif "pas" [tout, toute]. On sait que les chiffres trois et sept jouent un grand rôle dans la tradition juive. Le chiffre trois en particulier est une façon de souligner les choses. Notre auteur semble donc familiarisé avec ces techniques juives.

Revenons sur la gradation en autô, di'autou, eïs auton. Les trois prépositions grecques sont des traductions possibles de la particule hébraïque be [en, par, pour, vers][1]. On sait qu'une des techniques fréquentes du midrash juif consiste à jouer sur les différents sens d'une parole[2].

Un autre terme que l'auteur a voulu souligner, puisqu'il l'a répété trois fois est celui de ktizô [créer]. Nous sommes donc renvoyés à un texte qui parle de la création. Etant donné les deux éléments soulignés, be et ktizô, on peut se demander si le texte qui est sous-jacent à Col 1, 15-20 n'est pas le bereshit bara' elohim 'et hashammaim we 'et ha 'aretz [dans le commencement créa Dieu les cieux et la terre]. C'est ce que nous voudrions démontrer maintenant.

 

Pour comprendre comment notre auteur a procédé, il nous faut rappeler tout d'abord comment la tradition juive a interprété le premier verset de la Genèse, qui, faut-il le rappeler, est composé de sept paroles (mots). Pour ce faire, nous prendrons en considération les Targumim et la littérature rabbinique.

 

Il est remarquable que tous les Targumim ont changé le mot reshit [commencement] de Gen 1, 1.

- Le Targum Onkélos l'a traduit par beqadînin qui signifie "dans les temps anciens".

- Le Targum Pseudo-Jonanthan porte min awwela, qui signifie "depuis longtemps", Bowker traduit : 'Early season'.

- Quant au Targum fragmentaire, il traduit : « Dans la Sagesse Dieu créa». L'auteur rapproche le terme reshit de Gen 1, 1 du reshit de Pr 8, 22 (Le Seigneur me posséda, reshit de ses voies). Ce genre de rapprochement, dû à la similitude de la même parole dans deux textes différents, est désigné sous le terme de gézérah shawah dans la littérature rabbinique. Pour l'auteur du Targum fragmentaire reshit est donc un des noms de la Sagesse. Dieu a créé par la Sagesse.

- Le Targum Néofiti présente dans l'état actuel une version curieuse. Il traduit Gen 1, 1 comme suit : « Depuis les temps antiques, dans la Sagesse le fils de Dieu acheva le ciel et la terre ». Mais lorsqu'on consulte le manuscrit, on s'aperçoit que le copiste a gratté une lettre devant le verbe « compléta », probablement un waw. Il est fort probable qu'il ait ajouté un dalet, c'est-à-dire un relatif devant le terme Yahvé. Il faudrait donc lire : « Depuis les temps anciens, Dieu créa dans la Sagesse et acheva le ciel et la terre »[3]. Quoi qu'il en soit, une chose est importante pour notre propos, c'est que l'auteur du Néofiti comme celui du Targum fragmentaire fait intervenir la Sagesse.

- Le judaïsme palestinien connaît la même interprétation et l'identification de reshit avec la Sagesse. Ainsi, dans le midrash Bereshit Rabba[4], qui est l'un des plus anciens midrashim, nous lisons : « Au commencement Dieu créa. Reshit se rapporte à la Loi comme dans le verset : Le Seigneur m'a possédé, reshit de ses voies (Pr 8, 22) » (1, 1).

- Sifre Dt 11, 10 reprend la même tradition : « La Loi, parce qu'elle fut aimée plus que tout, fut créée avant tout comme il est écrit : Le Seigneur me posséda, reshit de ses voies »[5]. C'est donc la Loi-Sagesse qui est le reshit.

 

Cependant la tradition juive ne s'est pas contentée de rapprocher Gen 1, 1 de Pr 8, 22. Constituant d'approfondir le texte de Gen 1, 1, elle l'a enrichi en l'éclairant par bien d'autres textes encore.

- Ainsi un des textes les plus exploités, pour interpréter Gen 1, 1 fut le texte de Pr 8, 30 : « J'étais à ses côtés comme le maître d'œuvre (amon) ». C'est par ce verset que s'ouvre le midrash Bereshit Rabba. Et l'auteur commence immédiatement à interpréter le terme de 'amon (maître d'œuvre). Ce terme peut signifier tuteur, couvert, caché ou bien grand. 'Amon signifie caché comme dans le verset de Esther 2, 7 : « Et il cacha ('omen) Hadassah » (Beres R. 1, 1).

- Un autre texte qui servit à expliquer Gen 1, 1 fut Dan 2, 21-22 : « C'est lui qui donne la Sagesse aux sages... C'est lui qui révèle les choses profondes et cachées ; il connaît ce que recèlent les ténèbres et la lumière réside avec lui ». Bereshit Rabba 1, 6 interprète "les choses cachées" comme se référant au jardin d'Eden (cf. Is 4, 6) et l'expression "la lumière réside avec lui" comme une allusion au Messie.

- Enfin un autre texte qui sert de Petihah pour expliquer Gen 1, 1 est le Psaume 11, 6 : « II fait voir à son peuple la vertu de ses œuvres en lui donnant l'héritage des nations. » Bereshit Rabba 1, 2 commente ainsi : « Le monde et sa plénitude appartiennent à Dieu. Lorsqu'il le souhaite, il vous le donne et lorsqu'il le souhaite, il vous l'enlève et nous le donne. C'est pourquoi il est écrit : En lui donnant l'héritage des nations il a fait voir à son peuple la vertu de ses œuvres ».

 

On le voit donc, la tradition juive palestinienne a interprété reshit de Gen 1, 1 en le rapprochant de la Sagesse et a souligné que la Loi-Sagesse qui était le maître d'œuvre présent avec Dieu pour la création pouvait être interprétée également au sens de "caché".

 

On sait que Jésus au cours de sa prédication s'est identifié avec la Sagesse (Mt 23, 34 ; 11, 25-30 et parallèles), et s'est présenté comme celui qui donne la Loi nouvelle (Mt 5-6). Il n'est donc pas impossible que l'auteur de Col 1, 15-20 ait appliqué à Jésus Sagesse le titre de reshit.

Suivant les techniques habituelles, l'auteur de Col 1, 15-20 donne plusieurs sens au terme de reshit qu'il applique au Christ. Reshit signifie début (pro pantôn), tête (képhalê), le commencement (archê), les premiers fruits (prôtotokos). C'est donc dans le Christ, Sagesse, Loi nouvelle que Dieu a créé le ciel et la terre.

 

La fin du verset de Gen 1, 1 est également repris dans l'hymne de Col 1, 15-20,

- Le verbe bara' [créer en hébreu] est répété trois fois (ktiseôs, ektisthe, ektistaï).

- Le terme 'Elohim' est repris par l'expression : 'Le dieu invisible'. On se rappelle que le midrash Bereshit Rabba avait insisté sur la révélation des choses cachées.

- Les termes "le ciel et la terre" sont également repris deux fois dans l'hymne sous forme chiastique. Dans le midrash Bereshit Rabba 1, 14 la particule 'et[6], qui introduit le complément d'objet en hébreu, a été l'objet de discussions entre les diverses écoles exégétiques[7]. L'école de R. Akiba interprétait généralement cette particule comme étant le signe d'un sens large à donner à l'expression, tandis que l'école de R. Ismaël s'y refusait.

 « R. Ismaël demanda à R. Akiba : Quel sens donnes-tu ici à la particule 'et ? Akiba reprit : Si la particule 'et n'était pas employée ici, on pourrait penser que le ciel et la terre sont des divinités. L'auteur emploie 'et devant le terme 'ciel' pour inclure le soleil et la lune, les étoiles et les planètes et 'et devant le terme 'terre' pour inclure les arbres, les plantes et le jardin d'Eden ».

L'auteur de Col 1, 15-20 lui aussi trouve le besoin de spécifier le sens de toutes choses dans le ciel et sur la terre : les visibles et les invisibles, Trônes, Seigneuries, Principautés, Puissances.

 

Un autre détail que l'auteur de Col 1, 15-20 reprend au midrash juif est celui de la plénitude qui appartient à Dieu, puisque sa force s'est manifestée dans la création. Pour l'auteur de Col, Dieu donne maintenant cette plénitude au Christ, après la résurrection des morts.

 

Enfin, en donnant au Christ le titre d'image de Dieu, l'auteur de Col 1, 15-20 reprend les spéculations juives sur Gen 1, 26. L'adamologie juive avait interprété le verset de Gen 1, 26 comme s'appliquant au Messie, qui avait été mis en réserve sous le trône de Dieu et qui n'a pas péché, contrairement à l'homme créé avec la glaise.

« La preuve que le Messie a été créé depuis le début de la création du monde se trouve dans le verset : 'Et l'Esprit de Dieu planait sur les eaux'. Selon la prophétie d'Is. 11, 2 la présence de l'Esprit était une caractéristique du Messie. Et quand le Messie apportera-t-il la rédemption ? Lorsqu'Israël se repentira et versera son cœur comme l'eau, puisqu'il est écrit : '(L'Esprit planait) sur les eaux'. Alors moi, même moi, je vous consolerai » (Pesiqta Rabbati, Piska 33, 6).

En commentant ainsi Gen 1, 26, l'auteur de Col 1, 15-20 ne s'éloigne pas de son commentaire de Gen 1, 1 car dans la mentalité de l'époque citer un verset, c'est évoquer en même temps tout le chapitre. Gen 1, 1 était donc un verset important pour l'exégèse chrétienne primitive[8]. On pourrait le montrer également à partir de l'hymne de Jean 1, 1-18 qui joue également sur les différents sens possibles du be hébreu.

 

On voit donc en quel sens on peut parler de midrash à propos de Col 1, 15-20. Il ne s'agit pas de midrash explicite où l'auteur cite un verset pour l'actualiser et l'approfondir, mais d'un midrash implicite où l'œuvre de la création est réinterprétée. Il s'agit ensuite d'un midrash chrétien, car Gen 1, 1 est appliqué au Christ présent dans la création initiale et aussi au Christ ressuscité qui devient la tête de l'Église.

Si notre hymne est un midrash, on s'explique que sa structure ne soit pas absolument parfaite. Ce qui a guidé l'auteur n'était pas tellement la construction du passage, mais la pensée théologique. Et le midrash ne se prête pas toujours à une construction parfaitement logique. Plutôt que de vouloir imposer nos critères de logique à l'auteur de Col 1, 15-20 et de supprimer tous les éléments qui n'entrent pas dans un cadre préétabli, il nous faut le suivre dans sa mentalité d'oriental qui relit un verset de l'Écriture.

Si notre hymne est un midrash chrétien de Gen 1, 1, il nous livre également un élément important pour déterminer son Sitz im Leben, son milieu d'origine.

 

On sait que la liturgie synagogale consistait en un choix de lectures de l'Écriture. La lecture de la Loi était répartie sur un cycle de trois ans en Palestine. Le cycle triennal de lectures débutait en Nisan par la lecture de Gen 1[9]. En effet, selon une tradition rabbinique le monde fut créé au mois de Nisan. C'était le point de vue de R. Joshua en Rosh hashana 11a. Le mois de Nisan est le mois où les juifs célèbrent la Pâque. Et déjà au livre de l'Exode 12, 2, ce mois est appelé un début d'année : « Ce mois sera pour vous le premier des mois de l'année ». On comprend donc le choix de Gen 1, 1 au début de Nisan comme texte liturgique.

 

Si Col 1, 15-20 reprend les traditions de Gen 1, 1, qui était lu au début de Nisan, il est possible que Col 1, 15-20 soit un hymne pascal. Ceci pour plusieurs raisons.

1/ Tout d'abord le contexte antécédant de l'hymne parle de rédemption : « Il nous a arrachés à l'empire des ténèbres et nous a transférés dans le royaume de son fils bien-aimé, en qui nous avons la rédemption et la rémission des péchés » (1, 13).

Paul évoque la rédemption en des termes très proches de ceux que les théologiens juifs employaient pour désigner la sortie d'Égypte. Ainsi le Targum du Ps 18, 29 disait : « Tu es l'auteur de la lumière d'Israël. Le Seigneur me conduira des ténèbres à la lumière ».

2/ Un second motif qui nous fit penser qu'il s'agit d'un hymne pascal est le fait que dans l'hymne le thème de la création est lié à celui de la Résurrection des morts. La théologie juive avait également lié le thème de la création au thème de la Pâque[10]. Bien plus la fête de Pâque fut présentée de bonne heure comme étant la création d'Israël, le premier-né de Dieu[11]. Ceci ressort de textes comme le 4 Esdras 6, 58 (Nous, le peuple que tu as appelé le premier-né), Psaume de Salomon 18, 4 qui emploie le terme de prôtotokos [premier-né], et le Targum d'Ex 4, 22 qui traduit : « Depuis l'Égypte, je les ai appelés mes fils ». On se rappelle que le lien entre création et délivrance d'Égypte est fait également dans le poème des quatre nuits contenu dans le Targum d'Ex 12[12].

Mais la Pâque n'est pas seulement liée à la première création, elle est mise également en rapport avec la création eschatologique. Selon 1 Henoch 91, 14-15 la création nouvelle suivra le jugement des hommes et des anges. Selon Jubilés 1, 29 « au jour de la création nouvelle les cieux et la terre seront renouvelés et toute la création selon des puissances du ciel et toute la création de la terre... Tous les luminaires seront renouvelés pour la guérison et pour la paix et la bénédiction de tous les élus ». Et de même qu'Israël avait été appelé premier-né lors de la sortie d'Égypte, de même le Messie sera appelé premier-né lors de cette création nouvelle (Ex R 19, 7 ; Pesiqta Rabbati 34,2).

3/ Un troisième motif qui nous fait penser que Col 1, 15-20 est un hymne pascal est la présence du thème du sang lié à celui de la réconciliation et de la paix. Le texte d'Ex 12, 13 avait déjà souligné l'importance de ce thème : « Le sang, dont seront teintes les maisons où vous habitez vous servira de signe : je reconnaîtrai ce sang et je vous épargnerai ». Ex R 15, 26 commentant Ex 12, 2 a recours au verset du psaume 72, 7 : « En ces jours justice fleurira et grande paix jusqu'à la fin des lunes » et développe le thème de la paix. Ce même thème est lié à la création dans les bénédictions qui précèdent la récitation du Shema Israel : « Béni sois-tu Seigneur Dieu roi de l'Univers, toi qui as créé la lumière et a appelé à l'existence des ténèbres, toi qui établis la paix et qui as tout créé ».

Last, but not least, la mention de la Résurrection — du premier-né d'entre les morts — parle en faveur d'un hymne pascal.

 

Le schéma Création, Pâque, Création eschatologique qui était déjà sous-jacent au poème des quatre nuits est donc repris d'une certaine façon dans Col 1, 15-20 et a été christianisé par l'ajout du sang de la croix et de la Résurrection d'entre les morts.

Si notre hypothèse qui consiste à voir en Col 1, 15-20 un midrash de Gen 1, 1 est valable, on s'explique facilement un certain nombre de textes rabbiniques qui ont un relent polémique. Ce midrash chrétien de Gen 1, 1 ne fut pas accepté par les juifs qui en soulignèrent le caractère hérétique puisque l'identification du Christ avec la Sagesse et la Loi, qui étaient présentes auprès de Dieu pour la création, équivalait à accepter deux puissances divines. De nombreux textes témoignent de la réaction des juifs. Nous ne citerons que les plus anciens.

Sanhédrin 4, 5 :

« Voici pourquoi un seul homme a été créé... afin que les Minim ne puissent pas dire qu'il existe deux puissances au ciel ».

T. Sanhédrin 1,1 :

« L'homme a été créé en dernier. Et pourquoi a-t-il été créé en dernier ? Pour que les Minim ne puissent pas dire que Dieu avait un associé lors de la création ».

Mekilta de R. Isma'èl, Yitro, chap. 5 :

« Je suis le Seigneur, ton Dieu, qui t'ai fait sortir du Pays d'Egypte, de la maison de servitude » (Ex 20, 2). Pourquoi cela est-il dit ? Parce que Dieu s'est manifesté à la Mer Rouge comme un héros de guerre, comme il est dit (ib. 15, 3) : “Le Seigneur est un vaillant guerrier”, sur le Mont Sinaï, par contre, il s'est manifesté comme un vieillard plein de miséricorde, comme il est dit (ib. 24, 10) : “Ils virent le Dieu d'Israël ; sous ses pieds, c'était comme un ouvrage de saphir transparent... ” Lorsqu'ils furent rachetés, qu'est-il écrit alors (ib.) ? “Comme le ciel lui-même dans sa pureté.” Et il est dit (Dan 7, 9) : “Je regardai, pendant que l'on plaçait des trônes. Et l'ancien des jours s'assit”. Et il est dit (ib. 10) : “Un fleuve de feu coulait et sortait de devant lui”. Afin de ne pas présenter un subterfuge aux peuples du monde, qui pourraient dire : II existe deux puissances divines. C'est pourquoi il est dit : “Je suis le Seigneur, ton Dieu !” C'est-à-dire je suis le même à la mer et sur la terre ferme ; je suis lie même dans le passé et à l'avenir ; je suis le même dans ce monde-ci et dans le monde à venir, comme il est dit (Deut 32, 39) : “Sachez donc que c'est moi qui suis Dieu” ; puis il est dit (Is 46, 6) : “Jusqu'à votre vieillesse je serai le même” ; et de même (ib. 44, 6) : “Ainsi parle le Seigneur, roi d'Israël et son rédempteur, le Seigneur des armées : Je suis le premier et je suis le dernier”. Et il est dit encore : (ib. 41, 4) “Qui a fait et exécuté ces choses ? C'est celui qui a appelé les générations dès le commencement, moi, le Seigneur, le premier... ”. R. Natan dit : A partir d'ici nous avons une réponse pour les Minim qui disent : II existe deux puissances divines. Car quand le Très-Saint se leva et dit : “Je suis le Seigneur, ton Dieu”, qui alors se leva pour le contester ? ».

Sifre Dt $ 329 :

« Sachez que c'est moi qui suis Dieu (Dt 32, 39). C'est une réponse à ceux qui disent : II n'existe point de puissance divine dans le ciel. Et à celui qui dit qu'il existe deux puissances divines on répond : II n'y a pas de dieu près de moi.

Beresbit Rabba 8, 9 :

« Dans le passé l'homme fut créé avec de la poussière et Eve fut tirée d'Adam. Mais désormais l'homme sera créé à notre image et à notre ressemblance (Gen 1, 26). Il n'y aura pas d'homme sans femme, pas de femme sans homme, pas d'homme ni de femme sans l'Esprit de Dieu » (II est intéressant de noter que ce texte répond à la question des Minim : Combien de dieux ont créé le monde).

J. Ta'anit 2, 1, 65b :

« R. Abbahou dit : Si un homme te dit : Je suis dieu, c'est un menteur. S'il dit : Je suis le fils de l'homme, il le regrettera à la fin. S'il dit : Je vais monter au ciel, il ne le fera pas.

Tous ces textes témoignent de la lutte qui existait entre les juifs et les Minim à propos de la création. On sait que le terme de Minim peut désigner quelquefois les judéo-chrétiens[13]. L'essor des doctrines chrétiennes obligea les juifs à formuler le contenu de leur foi de façon défensive. Si Col 1, 15-20 n'était qu'un texte adressé aux païens pour essayer de les convertir, les juifs n'auraient pas réagi de la même façon. Mais parce que Col 1, 15-20 était un midrash de Gen 1, 1 qui employait lies mêmes techniques que le midrash juif, et qui ne faisait que d'identifier la Sagesse-Loi avec le Christ, les juifs sentirent très vite le danger que représentait une telle exégèse.

La réaction se fit sentir également dans un autre domaine, apparemment neutre : celui de la langue. Le terme grec de eikôn qui désigne l'image était entré dans la langue araméenne comme de nombreux autres termes grecs[14]. Le Targum Pseudo-Jonathan Gen 4, 5 avait traduit l'hébreu panim (la face) par ikônin de apohi (l'image de sa face) et en Gen 5, 3, le même Targum avait traduit l'expression 'à son image' par le terme eikôn. On s'attendrait donc que le terme de eikôn soit repris dans la suite pour désigner l'image ou la face. Or, il n'en est rien. Le terme de eikôn servira essentiellement à désigner les statues et tout ce qui a trait au culte des idoles. Comment expliquer ce changement ? Quand on se rappelle la réaction des juifs devant l'identification de la Sagesse-Loi avec le Christ, on n'a pas de mal à imaginer que le qualificatif d'image de Dieu donné au Christ provoqua des réactions semblables.

Si l'hymne de Col 1, 15-20 est construit selon les techniques du midrash, et si sa diffusion parmi les juifs a provoqué une réaction négative, il est fort probable que son auteur soit un judéo-chrétien[15], formé à la mentalité juive, qui pour faire admettre la Résurrection de Jésus à ses frères, a repris le midrash de Gen 1, 1 pour le christianiser.

 

*************************

ANNEXE

Liste des autres commentaires qui figurent sur le blog dans le tag épître-Colossiens :

Par J-M Matin :

 

Et aussi :

 

 


[1] Cf. BURNEY, Christ as the APXH of Creation : Pr 8, 22, Col 1, 15-18, Rev 3, 14, JT8 27 (1926) 160-177. Le même point de vue est repris par W.D. Davies, Paul and Rabbinic Judaism, Londres 1947, pp. 150-52.

[2] Lorsque le jeu de mots consiste à jouer sur le double sens d'un mot, la technique est désignée sous le nom de tartey masma'. Mais il arrive fréquemment que les rabbins signalent plusieurs significations possibles du même mot (cf. Bereshit Rabba 1, 1). On trouvera un exposé de techniques midrashiques dans l'article de J. Luzarraga, Principios hermenéuticos de exegesis biblica en el rabinismo primitivo, Est. bib. 30 (1971) 77-193

[3] Nous avons consulté The Palestinian Targum to the Pentateuch, Codex Vatican (Neofiti 1), éditions Makor, Jérusalem 1970

[4] Nous citons d'après l'édition de J. Theodor - Ch. Albeck, Midrash Bereshit Rabba, Jerusalem 1965

[5] Philon commente Gen 1, 1 de la même manière. Il construit son commentaire selon une coutume rabbinique à partir d'un verset emprunté aux Ketoubim (cf. W. Bâcher, Die Proà'mien der àlten jilMschen Homélie, Leipzig 1913, p. 14). Le texte cité est Pr 8, 30 (De ebrietate 31).

[6] Le principe de l'extension s'applique chaque fois que le texte hébreu porte 'et ou gam. Par contre lorsqu'on trouve ah, rak, min, c'est le principe opposé qui joue

[7] Selon Bereshit Rabba 1, 14 la Beth Shammaï et la Beth Hillel discutaient pour savoir si la terre ou les cieux avaient été créés en premier lieu. Beth Shammaï, se basant sur Is 66, 1 prétendait que les cieux furent créés d'abord

[8] Voir en particulier le Midrash Pesiqta Rabbati, Piska 36

[9] J. Heinemann, Triennial Cycle, in Encyclopaedia Judaica, Jerusalem 1971, t. 15, col. 1386

[10] Pour une étude exhaustive du thème voir : R. Le Déaut, La Nuit pascale, Rome 1963

[11] La Septante traduit le terme hébreu bekor du Psaume 88,27 par prototokos. Le Targum d'Osée 2,2 applique au Messie le terme hébreu de rosh (tête). Il convient de citer le texte : « Les enfants de Juda et les enfants d'Israël seront rassemblés ensemble, et ils nommeront pour eux une tête (rosh) de la maison de David et ils monteront de la terre de dispersion, car le jour de leur rassemblement sera grand ».

[12] R. Le Déaut, La Nuit pascale, Rome 1963 analyse en détail ce poème. D. Goldschmidt, The Passover Haggadah, its Sources and its History, Jerusalem 1977, p. 77 a publié l'édition la plus ancienne du Seder de Pâque, celle de la Geniza du Caire, où se trouvent de nombreuses bénédictions qui reprennent presque textuellement Gen 1, 1.

[13] W. Bâcher, Le mot Minim désigne-t-il quelque fois des chrétiens ? REJ 38 (1899) 38-46 ; J. Lévi, Les Minim dans le Talmud, REJ 38 (1899) 204-210 ; R.T. Hbbford, Christianity in Talmud and Midrash, Londres 1903

[14] M. Jastrow, Dictionary of Talmud Babli, Yerushalmi, Midrashic Literature and Targumium, Jerusalem 1972, ad vocem ; E.E. Urbach, The Sages. Their Concepts and Beliefs, Jerusalem 1975, 226-227

[15] L'exégèse de Gen 1, 1 qui voit dans le terme bereshit la personne du Fils se trouve chez Ariston de Pella. Cf. R.M. Grant, After the New Testament. Studies on Early Christian Literature and Theology, Philadelphie 1967 et C. Oeyen, Las Potencias de Dios en los primeros siglos cristia- nos, Buenos Ayres 1963.

 

Commentaires