L'arbre de la connaissance du bien et du mal, Gn 3, Joseph Pierron
Comment, à la lumière de la Résurrection, lire les récits concernant l'interdit de manger de l'arbre de la connaissance du bien et du mal ? Joseph Pierron, prêtre des Missions étrangères et professeur d'Écritures Saintes, ami de Jean-Marie Martin, en a parlé lors d'une session à Saint-Jean-de-Sixt qui avait pour thème "Mal et pardon". Un auditeur, Jacques Chabot, a trouvé cela très intéressant et à partir des enregistrements qu'il avait, en a mis des extraits sur un CD sans mettre le contexte. Voici le début de son chapitre 5, les citations étant parfois modifiées ou ajoutées, et toutes les notes étant ajoutées.
Vous avez d'autres interventions de Joseph dans le tag Joseph Pierron et une autre étude sur Gn 3 dans le message précédent où c'est Jean-Marie Martin qui parlait de façon plus restreinte car ce n'était pas le sujet de son intervention : La falsification initiale par le serpent en Gn 3
Comme les questions portent sur Gn 3, voici d'abord le texte.
Genèse 3.
1 Le serpent était rusé, plus que tout vivant du champ qu’avait fait YHWH-Dieu. Il dit à la femme : « Ainsi donc, Dieu a dit : ‘‘Vous ne mangerez pas de tout arbre du jardin’’ » ?
2 La femme dit au serpent : « Nous mangerons le fruit des arbres du jardin, 3 mais du fruit de l’arbre au milieu du jardin, Dieu a dit : ‘‘Vous n’en mangerez pas, vous n’y toucherez pas, (de peur) que vous ne mourriez.’’ »
4Le serpent dit à la femme : « Mourir ! Vous ne mourrez pas, 5 car Dieu sait que du jour où vous en mangerez, vos yeux seront ouverts ; et vous serez comme Dieu, connaissant le bien-et-mal. »
6 La femme voit que l’arbre est bon à manger, désirable pour les yeux et convoitable pour l’intelligence. Elle prend de son fruit et mange ; elle en donne aussi à son homme avec elle. Il mange.
7 Leurs yeux à eux deux s’ouvrent. Ils connaissent qu'ils sont nus. Ils cousent des feuilles de figuiers et se font des ceintures.
(…)
21 Yahvé-Dieu fait, pour l’humain et sa femme, des tuniques de peau et il les habille.
22Yahvé- Dieu dit : « Voici, l’humain est comme l’un de nous pour connaître bien-et-mal. Maintenant, qu’il n’envoie pas sa main, ne prenne aussi de l’arbre de vie, ne mange et ne vive à perpétuité ! » 23Yahvé le renvoie du jardin des délices, pour cultiver la glèbe d’où il fut pris. 24 Il expulse l’humain, et fait demeurer au levant du jardin des délices les chérubins et la flamme de l’épée tournoyante, pour garder le chemin de l’arbre de vie.
Par Joseph Pierron :
L'homme et l'arbre de la connaissance du bien et du mal (Gn 3)
Session sur le thème "Mal et pardon"
Extrait des questions posées par les participants
1) Questions autour du texte.
● En Gn 3, 22 la question c'est : prendre ou recevoir.
► [Un participant a posé une question sur le mot "prendre" en Gn 3, question non enregistrée.]
J P : Dans le texte on a bien le mot "prendre" : « Que l'homme ne prenne pas de l'arbre de vie… » Et c'est de l'humour parce que ce qu'il y a derrière, c'est qu'Adam et Ève ne peuvent que le recevoir.
S'ils en prennent, c'est qu'ils pensent se justifier, c'est qu'ils pensent découvrir où est le bien et le mal : ils prétendent se sauver. Or c'est toujours le même thème : personne ne peut se sauver, on ne peut qu'être sauvé : on ne peut être que dans la gratuité.
● Question de temps.
► Pourquoi est-ce qu'il ajoute : « et ne vive à perpétuité » ?
J P : Ce mot signifie "dans tout le découlement temporel" ; vâha le-ôlam…
En effet les hommes de cette époque n'ont pas la connaissance du temps. Quand vous êtes sur un chameau, vous voyez un horizon, et plus vous avancez… il y a l'horizon des horizons. Cette phrase signifie donc « pour toute l'épaisseur de l'aventure humaine ».
● La bonne distance, le bon repère.
► Avant, ils ne savent pas ce qu'est le bien et le mal, mais à travers cet interdit ils sont en relation avec Dieu, tandis qu'après, ils ne savent toujours pas ce qu'est le bien et le mal, mais ils ne sont plus dans la bonne distance avec Dieu.
J P : Voilà, mais surtout ils ne sont plus dans la bonne direction puisqu'ils n'ont plus l'arbre qui était au milieu, ils n'ont plus le repère. Ils sont donc obligés de vivre adultes dans un monde où ils n'ont plus de repère. Ils vont être des errants. Ce ne sera pas étonnant que le premier qui sera appelé, ce sera Abraham l'errant, ce sera le nomade.
► Ce sont des errants par rapport à Dieu ?
J P : Et puis par rapport au sens de la vie humaine. Ils sont errants parce qu'il n'y a pas de sens. Pour eux, ce qui va donner le sens, ça va être le fait que Dieu pardonne, vous allez voir. Il faudrait étudier Abraham et le pardon de Dieu, il faudrait voir l'Exode et le pardon de Dieu, il faudrait voir David et le pardon de Dieu…. Toute l'histoire d'Israël est ce fait qu'on recherche la voie non pas par les commandements que l'on ne remplit jamais, mais par le pardon de Dieu qui est continuellement offert.
● Entre bien et mal il n'y a pas de frontière précise
► Le pardon de quoi ?
J P : … de vouloir prendre. On est tous comme ça, on veut tous se donner un sens à sa vie, moi le premier. On est coupé en deux, on n'est pas unifié : il y a une part de nous-même qui tend toujours à reprendre l'autonomie de sa vie et le contrôle. La division ne passe pas entre ceux qui veulent prendre et ceux qui ne prennent pas, elle passe en chacun de nous avec un côté qui veut prendre et un côté qui accepte de recevoir.
Sur le problème de la limite entre le bien et le mal vous avez des remarques pertinentes dans Eisenberg et Abécassis. Voici une phrase d'Eisenberg : « Le mélange du bien et du mal en toutes choses, est même, selon la mystique juive, le caractère dominant de l'aventure humaine. »[1] C'est ça qui tend vers une demande de pardon.
En tout cas, pour Adam et Ève, la volonté de prendre (et d'avoir) le savoir absolu sur le bien et le mal, c'est une prise qui est une méprise. Il faut donc se dire que, dans sa signification la plus profonde, le mal et le bien relèvent de l'ordre de l'inconnaissable[2].
● Que dit le Midrash sur l'interdit de Dieu ?
Je ne sais pas si vous avez déjà lu les midrashim qui sont des commentaires rabbiniques de textes bibliques, généralement c'est plein d'opinions. Et à propos de cette phrase de la connaissance du bien et du mal, je suis allé voir et j'ai pensé que j'allais trouver des piles de documents. Or, dans Genèse Rabba pour ce verset[3] :
– il y a d'abord la citation : « De l'arbre de la connaissance du bien et du mal, tu n'en mangeras pas car le jour où tu en mangeras tu mourras » (Gn 2, 17)
– et ensuite ce seul commentaire : « Mort pour Adam, mort pour Êve, mort pour lui, mort pour sa descendance »[4].
C'est le seul commentaire ! Autrement dit, ils ont bien vu que cet interdit est l'interdit absolu : s'emparer de la connaissance du bien et du mal, il ne faut pas le faire.
D'ailleurs vous avez neuf passages en dehors de Gn 2-3 où il y a l'expression « le bien et le mal»[5] : Gn 24,50; Dt 1,39; 2 S 13,22; 14,17; 19,36; 1 R 3,9; Is 7,15-16; Jr 42,6 ; Qo 12,14.
En Is 7, 15-16 dans le texte de l'Emmanuel le prophète dit qu'avant que l'enfant ne sache rejeter le mal et choisir le bien il y aura le salut[6]. Ce n'est pas par hasard que cela se trouve dans le thème de l'Emmanuel[7], donc du Dieu présent.
● La nécessité d'un vis-à-vis pour Adam.
Seulement pour qu'Adam arrive à percevoir que "le mal et le bien" relève de l'ordre de l'inconnaissable, il fallait qu'il y ait un vis-à-vis au moment où il sera en face de l'interdit. C'est là qu'on trouve le thème kenegdô[8] : il fallait qu'il y ait la femme – Il n'est pas bon pour l'homme d'être seul. Je veux lui faire une aide kenegdô (en vis-à-vis…) (Gn 2, 18). Pour que ça puisse exister, il fallait qu'il y ait cette prise de conscience de la distance nécessaire.
Dans le premier chapitre de la Genèse, l'homme est la seule œuvre de la création à ne pas être qualifié de "bon". « Et Dieu vit que cela était bon », ce n'est pas dit pour l'homme[9]. Pourquoi ? Parce qu'il faut absolument que ce soit une expérience : il faut qu'il y ait la rencontre, il faut qu'il y ait un "en face", un "vis-à-vis". Le verbe nagad veut dire "parler, énoncer, faire connaître, expliquer, publier". On est donc bien dans le sens dont je vous ai déjà parlé : il faut qu'il y ait une parole, il faut une parole qui soit dite entre l'homme et la femme pour que l'homme puisse saisir la distance qu'il y a entre eux deux et Dieu, il ne faut pas être seul : « YHWH Dieu dit : “Il n'est pas bon que l'homme soit seul (le-vaddô) ; je lui ferai une aide comme-face-à-lui (ke-negdô)” » (Gn 2, 18). Rien que l'assonance des deux mots ke-negdô et le-vaddô, vous sentez bien que c'est voulu.
Dans le Midrach Rabba, à propos de « ils surent qu'ils étaient nus », le texte dit : « Ils n'avaient qu'un seul commandement et ils s'en sont dévêtus. » (Genèse Rabba p. 218).
Il y avait simplement à vivre le respect du vis-à-vis, garder la bonne distance, mais ils n'ont pas retenu ça, ils ont voulu être seuls en face de Dieu.
● L'homme est appelé.
Et ce qui va être premier ? C'est non pas le fait de distinguer le bien et le mal, mais de savoir qu'il y a une vocation humaine. Il faut que l'homme sache qu'il est appelé. La seule façon de résister contre le fantasme de la maîtrise du bien et du mal, c'est d'avoir été appelé.
2) Questions autour du pardon.
► Est-ce que le pardon veut dire quelque chose s'il n'y a pas eu faute ?
J P : Oui. Mais dans ta question tu poses le pardon dans le système de la rétribution, or ce qui est donné là c'est que pardonner est l'attitude fondamentale de Dieu qui vise toujours le par-delà. En effet le don est donné avant même la faute.
Quand Dieu dit : « Voici, l'homme est devenu comme l'un d'entre nous pour connaître le bien et le mal » (Gn 3,22), il est devenu comme quoi ? Ce que Dieu dit c'est : « Je sais que je serai obligé de donner par-delà et continuellement par-delà pour que le sens que j'ai voulu se réalise. Je ne finirai pas de pardonner parce que toi, tu ne te donneras rien. Si tu prétends te donner quelque chose, c'est que tu es dans le système de la rétribution : tu prétends te sauver par toi-même. » Si bien que lui, Dieu, ne va faire que donner par avance.
On voit cela dans la façon dont saint Paul parle d'Abraham en Romains 4 : est-ce qu'il est sauvé par ses mérites ? Non, il était impie et croyait au dieu de la lune mais « il a cru à la parole de Dieu ». Et c'est dans l'acte même où il a cru que le don de Dieu venait. Donc la parole que Dieu donne est déjà le pardon.
Le pardon est toujours antécédent, il est toujours à l'origine même de la création.
Quand je fais un acte de foi, j'ai toujours tendance à penser que je fais un acte vertueux qui me vaut quelque chose. À propos de certains hommes on dit : « il s'est converti » … mais personne ne se convertit, c'est Dieu qui convertit. En effet dès le moment où la parole frappe l'homme c'est déjà l'Esprit de Dieu qui est là. Le pardon précède le don.
Tu as eu raison de poser cette question. On a tellement été éduqués dans le système de la rétribution qu'on n'arrive pas à en sortir. C'est pour cela que les jésuites ont combattu les jansénistes, et qu'ils ont maintenu que dans tout acte il y a quand même une certaine action productive de l'homme. On a toujours peur que l'homme ne soit rien. Or "laisser faire" Dieu, c'est la même opération que celle du poète : le poète est celui qui se laisse inspirer, et c'est donc celui qui a le courage de laisser passer par lui l'immense gloire de Dieu.
● Peut-on remplacer le mot "pardon" ?
► Est-ce qu'à la place du mot « pardon » on pourrait dire « surabondance de ce qui donne sens » ?
J P : Non, je ne mettrai pas la surabondance parce qu'il faut maintenir qu'il y a un découlement. En effet il y a quelque chose qui est semé. Or tu ne peux pas mettre la surabondance du côté de la semence, tu ne peux que la mettre au terme, quand l'arbre donne des fruits. Donc du point de vue humain, je suis obligé de dire : « l'arbre est tout entier dans la graine mais il n'y est pas en surabondance ».
Le Christ ressuscite radicalement et il n'est pas en surabondance au moment où lui est ressuscité, il n'est en surabondance que quand nous sommes tous ressuscités avec lui et que nous régnons tous avec lui. Vous vous rappelez ce qu'on a vu l'autre jour : le règne, ce n'est pas le Christ qui règne seul, c'est « nous régnons », et c'est ça qui est la surabondance.
Au départ je suis bien obligé de maintenir un mot, et j'aime mieux garder le mot de "par-don" parce que je peux le traduire immédiatement par « le don qui est par-delà », le don qui va au-devant, le don qui est déjà pré-donné.
► Le mot pardon n'a donc pas le sens habituel dans votre bouche ?
J P : Regardez bien. Vous pouvez prendre tous les mots de saint Paul, ils n'ont pas le sens qu'ils ont dans votre dictionnaire grec. Ils sont transfigurés par la réalité christique. Prenez le mot de "justification", je le traduis par "ajustement", "justesse", mais ça ne dit pas exactement ce qu'il en est. Vous avez donc raison. Donc faites attention, si vous prenez les mots dans ma bouche et que vous dites : « voilà la définition », non ! Ce ne sont que des poteaux indicateurs.
● Le pardon précède.
► À ce moment-là, que veut dire « le pardon précède » ?
J P : Le "précède", ce n'est pas une question de temps, je l'ai expliqué hier. Il ne faut surtout pas entendre ce mot du point de vue du temporel. Ça ne veut pas dire que le pardon est temporellement avant le don, cela veut dire : « c'est ce qui est le plus sourciel, le plus originaire »
Dans l'acte de foi, ce qui est le plus sourciel (le plus originaire) ce n'est pas ce qui surgit de mon propre, c'est ce qui surgit du propre de Dieu. Donc le mot "précède" n'est pas à prendre au sens temporel, mais au sens de l'origine.
● La vocation de l'homme.
J'ai dit que ce qui est premier, ce n'est pas le fait de distinguer le bien et le mal, mais de savoir qu'il y a une vocation humaine. Il faut que l'homme sache qu'il est appelé. Et c'est ce qui se joue dans la falsification par le serpent. En effet, dans le récit, l'intention des deux – celle de la femme en particulier – est tournée vers l'arbre de la connaissance du bien et du mal, et la faute qu'il commettent a pour origine une falsification qui vient du serpent. Or, qu'est-ce que le serpent falsifie ? Est-ce que c'est simplement la parole de l'interdit ? Mais non ! Ce qu'il falsifie c'est ce qu'il en était de la vocation de l'homme.
Quelle est cette vocation de l'homme ? Elle est double :
– il y a d'une part le fait que le glébeux (le paysan) est fait pour que la terre animée par Dieu soit maintenue dans la bonne orientation, qu'elle soit l'instrument de la manifestation de Dieu : il faut d'abord que toute l'organisation de ce monde, que toute la garde du jardin soit orientée vers ce que Dieu en attend ; et il faut ensuite que ce soit bien quelque chose dont l'homme profite, dont l'homme se nourrisse. Il n'y a aucun jansénisme là-dedans : l'homme peut manger de tout ce qui est produit, il n'y a pas question de sexualité où ce serait réservé.
– d'autre part la deuxième donnée de la vocation a déjà été indiquée, je l'ai laissée de côté, c'est « ils seront deux pour une seule chair ». Ça, c'est probablement ce qui est extraordinaire, parce que sous le symbole du mariage le texte va viser la totalité de l'unité entre Dieu et les hommes. Il met la réalité de l'unité de la femme et de l'homme comme vocation, avec par derrière l'unité totale de Dieu et de ce qui est le vis-à-vis de Dieu ; or ce vis-à-vis ce n'est ni Adam ni Êve, mais c'est l'homme mâle et femelle.
Donc c'est ça qui est la vocation de l'homme et ce n'est pas d'obéir à des commandements. Il est évident que dans une société, on sera obligé de mettre des règles d'exogamie, des règles du point de vue de la conduite de la guerre, mais l'auteur dit : « ce n'est pas ça la vocation, c'est la condition, c'est le brouillard ; mais ce qui est essentiel c'est autre chose - et c'est là qu'on trouve l'amour parce que d'un côté ce sera que Dieu se révèle au travers de notre monde, et d'un autre côté qu'il passe par l'amour entre deux comme symbole de la réalité.
En tout cas, ce que voudrait dire le serpent c'est que « Attention, le salut passe par la connaissance du bien et du mal » ; il va donc les traiter d'abrutis, de pauvres types, ils n'ont pas compris. Or ce que dit le texte de Genèse : « Attention, au fond le serpent c'est ce qui, dans l'humain, brouille toutes les cartes bonnes ou mauvaises sous couvert de clairvoyance, c'est celui qui veut vous faire croire que vous pouvez distinguer où est le bien et où est le mal ». Souvenez-vous des salles d'inquisition où il y avait le crucifix, ce crucifix qui est le symbole même du pardon et du don par-delà alors qu'on est en train de torturer les hommes ! En effet les hommes de l'inquisition prétendaient avoir la vérité, savoir où était le bien et où était le mal.
Donc le glébeux, il ne faut pas qu'il ait honte de son impuissance, de sa recherche, il doit simplement avoir honte de son autosuffisance. Il faut que ce soit par l'Autre et par les autres que ce soit révélé. Le tort qu'a eu la femme, c'est de voir que l'arbre était bon. De fait, l'arbre était bon ; seulement il était bon non pas pour être cueilli, mais pour être reçu.
Voici ce que disent Eisenberg et Abécassis : « Consommer de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, c'est se transformer en arbre de connaissance, c'est devenir soi-même le critère de distinction du bien et du mal, alors que le critère ne peut venir que de la rencontre de l'autre. Tant que tu supposes pouvoir distinguer le bien et le mal, c'est toi qui te donnes la puissance. Quand cela te percute, quand cela te met en cause, c'est là qu'est le dévoilement. La vérité ne vient pas de l'intérieur, ne vient pas du jugement comme le pensaient les Grecs, la vérité vient de l'extérieur et de la rencontre de l'autre. C'est pour ça que la rencontre dans le mariage sera le symbole de l'unité de l'humain.
► Quand on dit qu'en ultime fin c'est la conscience de l'homme qui décide de son bien ou de son mal…
J P : Mais même dans le cas de l'ultime conviction : ou bien cette ultime conviction c'est moi qui me la donne et je me trouve dans la prise, ou bien je la reçois. Je ne dis pas qu'il ne faut pas être conscient, je dis où je situe la référence de ma conscience, c'était le référent. En Genèse, le référence c'est la décision que prend Êve de manger l'arbre parce qu'il va lui donner la distinction, alors qu'il fallait accepter que ce soit dans le dévoilement de la révélation de Dieu que je sois appelé.
Vous avez des cas typiques. Je cite simplement la position du Christ vis-à-vis du sabbat. S'il était parti de la règle qu'on lui avait apprise, lorsqu'il l'appliquait il avait conscience d'appliquer la loi. Le jour où il a conscience que l'autre est dans le mal, il change sa référence : celle-ci ne vient plus de la loi mais de l'homme qu'il rencontre. Il est conscient, mais ce n'est pas un problème de conscience, il change simplement son référent.
Je dis simplement que le référent premier ne vient pas de nous. Et là je me situe au niveau de la signification. Je respecte les clous, moi, je paye mes amendes, mes impôts, je ne vais pas contre ça, ce sont des règles, j'applique le droit, il faut bien vivre en société. Mais, au niveau de la signification, je ne vais pas me situer là, je vais mettre l'autre en premier. C'est ça qui va poser des problèmes parce que vous sentez bien que dans les cas difficiles on sera obligé de chercher, mais ce sera à partir des autres et non pas à partir des schémas que je portais a priori.
► Je pense à ce que tu dis par rapport à la distance, à la rencontre : se cacher c'est éviter cette rencontre. Or le texte parle d'une honte qui fait qu'Adam et Ève se cachent.
J P : La question est très bonne. En effet, qu'est-ce que ça veut dire « ils se cachèrent » et « ils s'aperçurent qu'ils étaient nus » ? C'est quelque chose de fondamental.
C'est qu'ils ont cru avoir découvert le bien et le mal. Or ce qui était pour eux le bien, qui transcendait toute nudité, qui transcendait toute impuissance, ils l'avaient puisqu'ils ne voyaient pas qu'ils étaient nus : ils avaient suffisamment de confiance, d'acceptation de ce qui leur avait été donné pour savoir que ce n'était pas un piège. Or c'est ici le fameux thème de la séduction, « la femme a été séduite ». Alors elle a perdu cette simplicité, et donc par le fait même elle se trouve devant le bien et le mal, mais en ne sachant ni où est le bien ni où est le mal. C'est pour ça que Dieu va quand même leur donner des vêtements, cela va être des vêtements de peau.
À propos du vêtement, il faudrait revoir ce qui est dit jusqu'à saint Paul, jusqu'au baptême… En effet, dans ces civilisations-là, le vêtement ce n'est pas ce qui recouvre l'homme, ce n'est pas ce qui dissimule l'homme, le vêtement c'est ce qui donne la personnalité, c'est ce qui manifeste ce que l'on est vraiment. C'est pour ça que quand un type veut se retourner vers Dieu, il va prendre des haillons, de la cendre, parce que le vêtement lui donne une autre peau. Le vêtement est à prendre dans le symbolisme et non pas simplement du point de vue réaliste.
Un dernier mot.
Vous avez remarqué "la flamme de l'épée tournoyante". Elle n'a aucun parallèle dans la Bible hébraïque. Il me semble l'avoir retrouvée dans un apocryphe, mais j'ai été dans l'incapacité de remettre la main dessus. Alors je me suis demandé : qu'est-ce que c'est que cette épée ? Dans mon texte hébreu, « elle tourne ». L'auteur a eu cette intuition que l'épée ne doit jamais être émoussée, qu'elle doit continuer de monter la garde sur le chemin de l'arbre de vie. Il faut que soit maintenue la foi en un Dieu qui interdit de se donner la prétention de savoir ce qu'est le bien et le mal. C'est ce qu'évoque la brisure, la coupure, la rupture qui doit être franchie et qui ne peut l'être que par le pardon de Dieu.
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[1]Dans le dialogue Josy Eisenberg / Armand Abecassis, À Bible ouverte II, éd Albin Michel 1992, p.71. Juste avant, Armand Abecassis avait dit : « Au niveau du savoir, de l'intellect de la raison le bien et le mal sont séparés parce que ce type de conscience est analytique et vise la simplicité sous la complexité. Si une réalité complexe doit être traduite en idées, il faut que cette complexité soit réduite en ses éléments simples. Le savoir en arrive à un monde simple, et même simpliste : il y a le vrai et il y a le faux, le vrai n'est pas le faux et le faux n'est point le vrai. La logique est celle, ici, de la contradiction. Or dans la réalité visée par la connaissance (Da'at) le monde n'est jamais simple. Il n'y a pas le Mal d'un côté et le Bien de l'autre côté, les méchants et les justes, les savants et les ignorants, etc. Tout est mélangé au contraire et unifié de telle manière que la totalité prime sur les parties, et que l'unité de l'ensemble détermine même la diversité des éléments contradictoires. »
[2] Rappelons qu'en hébreu le verbe "connaître" ne désigne pas une connaissance intellectuelle, mais plutôt "l'intimité avec", c'est pourquoi il est aussi utilisé dans la relation de couple (connaître au sens biblique).
[3] Edition Verdier, 1987, p. 195-196.
[4] En note : « l'expression mot tamout (tu mourras) peut s'analyser ainsi : un masculin (mot) suivi d'un féminin (tamout), soit mort pour Adam et Êve ; mot pour le présent suivi du futur tamout : mort pour lui et sa descendance. »
[5] En hébreu c'est un seul mot : tov-va-ra', et conformément à la manière de s'exprimer en hébreu, cela signifie "tout". De plus on peut le traduire par "bien-et-mal" mais aussi par "bon-et-mauvais" ou par "bonheur-et-malheur". Les deux mots vont en couple et dans Création et chute, Bonhoeffer dit : « Le tov - ce qui donne de la joie, du plaisir, ce qui est beau - n'existe jamais sans avoir aussi été immergé dans le ra - ce qui donne de la douleur, ce qui est mauvais, ce qui est vil, ce qui est inauthentique. Et, au sens large, il n'est rien de douloureux ou de mauvais qui existe sans cette lueur de joie, de plaisir qui seule fait de la souffrance ce qu'elle est.»
À propos du mot "mal": lors de l'étude du Notre Père, J-M Martin a examiné la demande "délivre-nous du mal" en disant que ça peut aussi vouloir dire "Délivre-nous du Mauvais" (cf Comment entendre les mots bien et mal (ou bon et mauvais) dans l'Évangile ?)
[6] « 14C'est pourquoi le Seigneur vous donnera lui-même un signe : Voici que la jeune fille est enceinte et enfante un fils et elle lui donnera le nom d'Emmanuel. 15De crème et de miel il se nourrira, sachant rejeter le mal et choisir le bien.16Avant même que l'enfant sache rejeter le mal et choisir le bien, elle sera abandonnée, la terre dont tu crains les deux rois[6].17 Yhwh fera venir sur toi, sur ton peuple et sur la maison de ton père, des jours tels qu'il n'en est pas venus depuis qu'Ephraïm s'est détaché de Juda – le roi d'Assyrie. » (Isaïe 7)
[7] Emmanuel signifie "Dieu avec nous" : ce mot est dérivé de immanouel : ime (avec) anou (en ancien hébreu : nous) El (Dieu).
[8] Le mot kenegdô qui est un hapax dans la Bible a pour racine nagad qui signifie "parler, annoncer, publier", et la préposition neged "en face, contre", la préposition ke exprimant l'identité ou la conformité ("comme").
[9] Il est seulement dit après : « Dieu vit tout ce qu'il avait fait et voici, cela était très bon. » (Gn 1, 31)