Canalblog Tous les blogs Top blogs Religions & Croyances
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
La christité
La christité
  • Ce blog contient les conférences et sessions animées par Jean-Marie Martin. Prêtre, théologien et philosophe, il connaît en profondeur les œuvres de saint Jean, de saint Paul et des gnostiques chrétiens du IIe siècle qu’il a passé sa vie à méditer.
  • Accueil du blog
  • Créer un blog avec CanalBlog
Newsletter
Visiteurs
Depuis la création 1 174 237
Archives
22 avril 2026

Quelle nourriture mange Jésus ressuscité ?

Lors de la lecture de Jean 21, 1-19 par Jean-Marie Martin lors d'une session, un groupe de participants a posé la question de la nourriture que mange Jésus ressuscité d'après les évangiles. C'est en Jean 21 et Luc 24 qu'il est question de repas après la résurrection. J-M Martin avait alors montré que les deux évangélistes répondent à des questions différentes et traitent différemment les différents épisodes, c'est ce qui figure ici en première partie. En deuxième partie sont mis des extraits d'un commentaire sur Jean 21, 1-19 à propos du poisson qu'est Jésus distingué des poissons pêchés par les disciples, et autres symboliques.

 

 

Quelle nourriture mange Jésus ressuscité ?

 

Jean-Marie Martin

 

 

Vous posez la question de savoir quelle nourriture mange Jésus ressuscité d'après les évangiles : est-ce une nourriture commune ou est-ce une nourriture spécialement sélectionnée pour un corps ressuscité ?

La question de la nourriture est une question pertinente. Qu'en disent les deux évangiles qui semblent en parler, à savoir celui de Luc et celui de Jean ? 

Dans les récits d'après la résurrection qu'on trouve chez Luc on n'a peut-être pas la même chose que chez Jean parce que les éléments symboliques sont sélectionnés d'une autre façon, et qu'en plus Luc cherche à répondre à une question de sa communauté. Or la question qui régit un texte n'est pas forcément la même chez tel ou tel auteur.

La première chose dont nous soyons sûrs c'est que tous les évangélistes qui écrivent héritent d'un certain nombre de situations, de constantes, et plus fondamentalement de ressources symboliques générales. Et on s'aperçoit que les choses s'agencent toujours en fonction d'une question particulière. C'est donc cette question porteuse qu'il faut détecter car c'est elle qui nous dira la pertinence ou la moindre pertinence des suggestions de sens que nous pourrions énoncer.

 

I – Comparaison de Luc 24 et Jean 20-21

 

Que mange Jésus ressuscité dans l'évangile de Luc ? Cela se trouve après l'épisode des disciples d'Emmaüs. Vous avez une apparition de Jésus aux disciples :

  • il leur dit : « La paix soit avec vous » (Lc 24, 36),
  • il montre les plaies : « Il leur montra ses mains et ses pieds. » (Lc 24, 40) et ils les touchent ;
  • il pose la question « Avez-vous à manger ? » puis mange avec eux : « Ils lui présentèrent du poisson rôti et un rayon de miel. Il en prit, et il mangea devant eux. (Lc 24, 42-43).

Tout ceci a lieu dans la même séance.

 

Or chez Jean vous avez tout cela mais dispersé en plusieurs épisodes :

  • « La paix soit avec vous » c'est ce qui caractérise le soir du premier jour lorsque Jésus entre dans le lieu fermé où se trouvent les apôtres, c'est un mot qui est dit deux fois (Jn 20, 19 et 21) parce qu'il a plusieurs sens pour Jean. En effet, quand Jean fait dire deux fois quelque chose à Jésus, c'est que Jean se prépare à méditer en deux sens une parole fondamentale.
  • La monstration des plaies se trouve à la fois dans le soir du premier jour et dans le jour octave où cela prend une place spéciale avec la figure de Thomas. Mais il y a une petite différence entre Jean et Luc : chez Luc il est question des mains et des pieds (Lc 24, 39-40), et chez Jean il est question des mains et du côté (Jn 20, 20 et 27). Or chez Jean, parler des pieds n'est pas du tout insignifiant, alors pourquoi n'en parle-t-il pas ici ? La raison en est simple, c'est que Jean est le seul à parler du côté ouvert qui a une symbolique importante. En effet, Jésus montre le côté et les mains, c'est-à-dire le cœur et la donation : le cœur ouvert (la source d'où tout surgit et abonde), et la donation (ce qui donne). Je crois qu'il faut noter cela comme à peu près certain, parce que, par ailleurs, Jean insiste beaucoup sur la symbolique des pieds tout au long de son évangile, mais, justement, ce n'est pas ce qui est en question ici avec le Ressuscité.
  • Enfin le moment du repas avec le poisson est au chapitre 21. Il est simplement dit : « Vient Jésus et il prend le pain et leur donne, et le poisson semblablement. » (v. 13), il n'est pas dit que Jésus en a mangé. Par ailleurs, cela se passe en Galilée alors qu'en Luc 24, c'est près de Jérusalem. En effet, à la Résurrection, Jean fait d'abord la différence du premier jour et du huitième jour, tous les épisodes ayant lieu à Jérusalem, c'est tout le chapitre 20 ; et puis le chapitre 21 est comme un développement du jour octave avec le passage cette fois, non plus temporel mais local, de Jérusalem à la Galilée.

Donc tout ce qui se trouve rassemblé par Luc dans une séance se trouve dispersé chez Jean pour y être médité selon des intentions, des directions de pensées diverses, et cela est très fréquent. 

De toute façon, même chez Luc qui articule bien les épisodes, si on regarde de près, on voit qu'il ne s'agit jamais de parties isolées : même chez Luc, ce sont des aspects d'une totalité. Par exemple, à partir de la naissance de Jésus, Luc célèbre la résurrection mais peut-être que vous ne vous en rendez pas compte, donc ce n'est pas contraire à Jean. Seulement Jean développe cela plus radicalement, c'est le principe même de sa visée. Il ne vise jamais une anecdote isolée, mais toujours l'entre appartenance qui constitue la totalité du mystêrion.

 

En Luc 24, il est dit que Jésus mange, ce qui n'est pas le cas en Jn 21. Il semble bien que chez Luc, un certain nombre d'éléments soient convoqués pour bien convaincre que Jésus n'est pas une apparition fantomatique, mais qu'il est quelque chose de réel. C'est pour cela qu'il dit : « Touchez-moi et voyez : un esprit n'a ni chair ni os, comme vous voyez que j'ai » (Lc 24, 39). Peut-être que Luc répond à une tentation de type docète, car les docètes croyaient que Jésus n'avait eu qu'un corps apparent et n'avait souffert que de façon apparente. Or je pense que ce sont des considérations de second degré par rapport à la lecture de saint Jean. Et je pense que, malgré le fait que Luc fasse ce traitement, il ne faut pas introduire ce souci chez saint Jean, je crois que c'est hors du souci de Jean.

 

Le repérage des champs symboliques relève de l'écriture de l'Ancien Testament, il relève aussi de la convivialité et de la vie de Jésus pré-pascal, des conditions des actions qu'il a accomplies. Cependant, à chaque fois, des éléments sont convoqués pour donner quelque chose d'essentiel à entendre. Comme le dit saint Jean : « Ceci est écrit pour que vous croyiez » (Jn 20, 31). Autrement dit, "ceci" – c'est-à-dire la visée de cet écrit –, ce n'est pas de vous informer sur des choses.

Bien entendu quelqu'un peut lire l'Évangile pour voir si par exemple les fleurs dont il est question sont les fleurs de l'époque, libre à lui ; mais ce n'est pas écrit pour ça, c'est-à-dire que ce n'est pas dans la volonté du texte. Or toute parole a une direction, toute parole a une volonté, toute parole cherche une chose, elle est dirigée, régulée par un souci, quand ce n'est pas par une angoisse, par le souci de "répondre à".

 

II – Symboliques d'un curieux repas (Jean 21, 9-10 et 13)

Extrait de Jean 21, 1-19. Pêche miraculeuse, repas et figure de Pierre

 

En Jean 21, le repas est très curieux parce qu'un poisson est déjà là sur le feu mais il faut que les disciples apportent des poissons qu'ils ont pris : « Tandis qu'ils descendent à terre, ils constatent un feu de braise se trouvant là et un poisson frit (opsarion) posé dessus et un pain. Jésus leur dit : "Apportez maintenant des poissons (opsariôn) que vous avez pris". » Ce qui est étrange aussi, c'est qu'en grec le poisson vivant s'appelle ichtus et qu'ici le mot employé pour le poisson déjà pêché signifie « poisson frit ». Nous sommes donc déjà dans la perspective du repas.

« Vient Jésus et il prend le pain et leur donne, et le poisson (opsarion) semblablement. » Ceci nous renvoie aux différents épisodes de repas avec le Seigneur : la multiplication des pains, la Cène etc. On peut remarquer que le pain est cité en premier : il y a là comme une sorte de mémoire de l'attitude eucharistique telle qu'elle se prolonge dans la première communauté.

► Alors qu'est-ce que c'est que ce poisson frit qui est sur le feu de braise ?

J-M M : Au chapitre 4 ce sont les disciples qui disent à Jésus : « Rabbi mange » car ils étaient allés chercher de la nourriture pendant que Jésus était occupé avec la Samaritaine. Mais Jésus leur répond : « "J'ai à manger une nourriture que vous ne savez pas". Alors les disciples se disent entre eux : "Est-ce que quelqu'un lui a apporté à manger ?" Jésus leur dit : "Ma nourriture est que je fasse la volonté (la volonté secrète, thélêma) de celui qui m'a envoyé, et que j'accomplisse son œuvre". » (v. 32-34). Souvent les gens se posent la question sur ce que Jésus mange : est-ce une nourriture commune ou est-ce une nourriture spécialement sélectionnée pour un corps ressuscité ? La réponse vient de Jésus lui-même : « Ma nourriture c'est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé et d'achever son œuvre ». On ne trouve pas ça dans les supermarchés. Or c'est ça le poisson : le poisson c'est Jésus lui-même en tant qu'il vit. Le poisson qui est posé avant que les disciples n'apportent les poissons qu'ils ont pêché, c'est Jésus lui-même.

► Le texte ne dit pas cela.

J-M M : C'est dit par la symbolique du rapport entre le poisson déjà là sur le feu de braise et les multiples poissons. Nous avons là le rapport du Monogène (du Fils Un) et des tékna (des enfants), et le mot "poisson frit", en un certain sens, se prête à cette lecture, bien qu'à d'autres égards ce ne soit pas satisfaisant. C'est à nouveau ce thème qui structure tout l'évangile de Jean : le rapport du monos (du un) et de la totalité des dispersés rassemblés dans le Fils un. Les tékna diéskorpisména (les enfants démembrés, déchirés, dispersés) sont rassemblés en un (Jn 11, 52), c'est de cela qu'il est question ici.

La nourriture, ce n'est pas d'abord la matière, mais c'est essentiellement ce qui tient en vie. Or ce qui tient en vie Jésus, c'est de se donner à manger pour que nous vivions. C'est d'être pleinement donné qui lui donne de se recevoir dans cette perpétuelle respiration qui constitue ce vivre, dans ce perpétuel venir qui constitue ce demeurer.

Je dis souvent que le verbe "donner" est probablement celui qui fait l'unité secrète de demeurer et venir. Nous rencontrons quelque chose de ce genre ici dans cette situation inattendue. Mais les meilleures choses viennent quand on ne les avait pas prévues.

Que Jésus soit le pain qui rassemble les fragments, c'est une symbolique compréhensible. Mais pour le poisson on ne peut pas parler de fragments.

J-M M : Le poisson qui est posé ici est posé comme le pain sur la table. À propos du pain Jésus a dit : « Le pain que je donnerai c'est ma chair » (Jn 6, 51) et il a dit aussi « je pose ma vie pour mes brebis » (Jn 10, 15), c'est-à-dire que « le pain que je pose c'est moi-même ». De plus le poisson posé est mis en rapport avec la multiplicité des poissons. Les poissons ne sont pas fragmentés, mais ils ont pour signification le pullulement, la multitude, l'abondance ; ce sont des mots qui se trouvent dans notre texte. Le poisson est traditionnellement un symbole de fécondité, de pullulement.

Il est bien clair que Jean veut ici introduire simultanément des symboliques qui lui sont familières, comme "la symbolique de l'un et des multiples" et "la symbolique du poisson qui est posé d'avance". Alors il cumule à la fois un récit de pêche miraculeuse pour cette raison que c'est le symbole de la multiplicité, et puis un repas. Ce sont probablement deux épisodes distincts, mais il les travaille ensemble.

 

Si on veut se familiariser avec l'Écriture, il est intéressant de ne pas avoir une explication exhaustive de tel ou tel épisode, mais de laisser entendre les capacités de symbolisation d'un certain nombre de données qui appartiennent à un même champ. Par exemple les différents éléments de la symbolique du repas sont : le pain, le poisson, l'agneau et le vin. Nous avons le pain et le poisson ici et lors de la multiplication des pains, et puis nous avons le pain et le vin à la Cène. Donc ces différents éléments se trouvent groupés plus ou moins. Par exemple vous avez, dans les représentations des catacombes du premier art chrétien, un repas dans lequel il y a Jésus entouré des disciples, et puis le pain, le vin et le poisson, si bien qu'on se pose des questions : on ne sait pas si cette figuration de repas est une représentation de la Cène, une représentation du repas sur la plage, une représentation des repas funéraires que font les premiers chrétiens dans les catacombes, ou une représentation du banquet eschatologique… On ne peut pas dire "c'est ceci" avec certitude. Mais ce qui intéresse, ce n'est pas de se référencer à un élément anecdotique, c'est de célébrer l'ensemble de ce qui est évoqué par la symbolique du repas.

 

► On n'a pas de rite où on mange du poisson.

J-M M : Dans le multiple champ de possibilités symboliques, il y en a qui restent au niveau de la parole et il y en a qui vont jusqu'à la gestuation. Par exemple Jésus est le poisson, Jésus est l'agneau, Jésus est le pain, or nous n'avons pas de rite de manducation d'agneau ni de rite de manducation de poisson, mais nous avons un rite de manducation du pain. Et ça, on ne peut le déduire a priori. Il y a une sacramentalité de la parole qui couvre un champ et même des champs déterminés, et cette sacramentalité-là, dans certains cas, elle se gestue. C'est un point de départ essentiel et il n'y a pas à prétendre prédéterminer ce qui se gestuera et ce qui ne se gestuera pas. C'est l'Église qui nous permet, dans son histoire, d'apercevoir et de pouvoir dire : il y a douze sacrements ou il y en a sept. Au XIIe siècle, vous avez des théologiens qui disent qu'il y a 12 sacrements, d'autres qu'il y en a 40, et d'autres qu'il n'y en a que 3, et tout ça ne fait problème à personne. En effet le mot sacramentum n'a pas encore sa définition. Dès l'instant qu'on aura défini le sacrement on ne pourra plus dire que : « il n'y en a que sept », mais cela ne va pas de soi. Il y a une ressource sacramentaire au sens originel du terme, au sens riche du terme, qui dépasse de beaucoup les gestuations que nous en avons retenues.

 

 

Commentaires