Débat autour du mot "croire"
Croire est-ce plutôt faire confiance ou plutôt énoncer un certain nombre d'articles de foi ? Est-ce quelque chose de volontaire ou quelque chose qu'on laisse venir ? Serait-ce une critique dissolvante de nos évidences natives ?
Voilà des extraits d'un débat qui a tourné autour de ces questions. Cela se passait lors d'un week-end animé par Jean-Marie Martin à qui est dédié le présent blog (Qui est Jean-Marie Martin ?). Ce week-end de février 2003 portait sur la lecture de Jn 6, 16-29 (le Pain de vie), Le débat a été suscité par la lecture du verset 28.
Débat autour du mot "croire"
« Ils lui dirent donc :"Que ferons-nous pour œuvrer les œuvres de Dieu ?" 29Jésus répondit et leur dit : "C'est ceci l'œuvre de Dieu, que vous croyiez à celui qu'il a envoyé" » (Jn 6, 28)
J-M M : Ce qui fait problème, c’est qu'à la question : “Que faut-il faire ?” la réponse c'est Croire et rien d’autre. Ça pose question, non ?
“Croire” serait une œuvre, c’est-à-dire que “croire” serait pensé à partir de "œuvrer". Et ceci n’est pas une chose dite par hasard et en passant. Chez saint Jean : il n’y a rien d’autre à faire que croire et il n’y pas d’autre péché que de ne pas croire.
Probablement que ce à quoi nous sommes invités ici, c’est plutôt de penser “œuvrer” à partir de “croire”…... Mais il faut patiemment éprouver le caractère étrange de cela.
Notre verset consonne avec tout ce qui occupe la pensée de Paul, à savoir que le salut ne vient pas de la pratique des œuvres, mais de la foi. Et c'est en rapport avec quelque chose que nous avons déjà perçu comme essentiel. C’était en Rm 4 à propos d’Abraham qui est le modèle de la foi : il est sauvé "selon la foi pour que ce soit selon la donation gratuite", c'est-à-dire selon le don et non pas selon le mérite[1]. Tout le monde connaît que c’est le thème fondamental de Paul. Pour nous, ceci n'est plus énigmatique pour la bonne raison qu’on n’entend pas ces paroles-là. Personne ne prêche ça ! On prêche plutôt un semi-pélagianisme : Dieu en met un coup, mais il faut que, de notre côté, on en mette un aussi - en plus ! Voilà ! Le pélagianisme est une doctrine hérétique, je m’empresse de vous le dire.
Là, nous avons quelque chose de très important à méditer, c’est pourquoi je ne me précipite pas dans une éventuelle réponse. Il faut insister, attendre, patienter, il faut endurer une parole de ce genre. Ça veut dire que, sous prétexte que c’est parole de Dieu, je ne me rends pas tout de suite à ce que j’en entends ou crois entendre, mais ça veut dire que je ne la récuse pas non plus pour y préférer une pensée plus simple à comprendre, du genre : celui qui fait le bien est récompensé et celui qui œuvre le mal, il est puni, et d’ailleurs, ceci se trouve aussi dans l’Écriture, en plus.
Seulement, ce qui est dit ici c'est qu'il n’y pas d’autre mal que de ne pas croire. Mais alors, puisque l’homme consiste essentiellement dans la parole, le mal tout entier serait dans la surdité… la surdité spirituelle serait l’essence même du mal. Non ?
Voilà, nous sommes sur cette énigme…. Moi, cela m’a préoccupé pendant des années. J’ai enduré longtemps... Depuis mes dix-sept ans, l’âge où j’apprenais la doctrine catholique sur la grâce.
► Tu as dit : “Croire et rien d’autre”. On pourrait croire que “croire”, il n’y a rien de plus simple.
J-M M : Le mot de “croire” est un mot qu’il faut ne pas laisser tel qu’il sonne dans nos oreilles. Croire est un entendre, c’est-à-dire un laisser venir qui est au-delà de la distinction de l’actif et du passif.
► Est-ce que “croire” est un mouvement dans le sens d’une désinstallation ?
J-M M : Ça, c’est certain. Croire, c’est laisser venir une critique dissolvante de mes évidences.
Ce qui est très étrange, c’est qu’on met le “croire” volontiers du côté de la volonté, un peu du côté de la volonté aveugle, par opposition à “voir”. Ça n’est pas du tout le sens dans l’Écriture.
J'ai dit que croire c'est laisser venir une critique dissolvante de mes évidences. Or ce que je voyais ne peut se dissoudre que pour autant que je commence à voir autre chose.
Il ne faut pas oublier que dans notre Écriture – et chez Jean en particulier - la foi, c’est un entendre qui donne de voir, c’est-à-dire que c’est un entendre qui ouvre une perspective.
Et c'est une perspective qui n’est pas pleinement accomplie comme proximité puisqu’il y a le cheminement qui est donné au début de la première lettre de Jean : “Ce qui était dès l'origine, ce, que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux et que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché, au sujet de la parole de la vie...” vous avez ici l'énumération de trois sens qui, s'ils sont pris en plénitude de sens, sont équivalents, mais que Jean n'emploie pas dans n'importe quel ordre. Pour lui, ce qui est premier, c'est entendre, et cet entendre donne de voir, un voir qui ensuite s'accomplit dans la proximité. Ici cette proximité c'est le toucher, mais le troisième terme peut être variable : ça peut être "venir vers", "manger", "toucher" etc.
C'est entendre qui donne de voir. Entendre ouvre les yeux, ouvre la perspective. De toute façon nous ne voyons rien que dans une écoute.
► Est-ce que vous pouvez revenir sur ce que vous appelez le "laisser venir" ?
J-M M : Le terme radical pour dire l'accueil de l'Évangile quand il est considéré comme "quelque chose qui vient", c'est "recevoir" (lambanein). Et cette réception de ce qui vient, c'est ce que l'ensemble de la première Église a appelé foi.
Ce qui reçoit la Résurrection, c’est la foi. Rien d’autre que la Résurrection ne reçoit la foi, et la foi ne reçoit rien d’autre que la Résurrection. Ce sont deux mots qui s’entre-appartiennent absolument. Et le verbe "recevoir" ici, ne dit pas "recevoir une opinion sur quelque chose", mais c’est laisser que la Résurrection s’installe. Or, ce “laisser”-là n’est pas un laisser inerte, n’est pas du tout un laisser passif et, pour autant, je ne dis pas qu’il est actif… c’est-à-dire que la distinction du passif et de l’actif n’est sans doute pas de mise dans ce cas.
► Il y a peut-être quelquefois un mouvement, c’est-à-dire des choses qui peuvent à l’intérieur de soi lâcher, tomber... nous abandonner...
J-M M : Absolument. C’est d’ailleurs la bonne façon de quitter… il ne faut pas se forcer. C’est ambigu aussi ce que je dis... Il faut laisser tomber ce qui commence à apparaître comme indigne d’être retenu, comme ce sur quoi il ne faut pas se crisper.
► Pourquoi est-ce que le mot "foi" tel qu'il est entendu aujourd'hui n'a plus son sens premier ?
J-M M : En Occident l’intelligence s’est développée sous les formes particulières de la “ratio”. Et cela a fait reculer ce qui était de l’ordre de la foi du côté d’une volonté qui se force parce qu’elle n’a pas son intelligibilité propre. C’est toute l’origine du débat entre la foi et la science, un débat totalement insignifiant, totalement mal posé. Ou alors, l’autre issue, c’est ce qui paraît sérieux et solide dans l’ordre de la connaissance, c’est la science, bien sûr, et le reste est affaire d’humeur, de sentiment, est relégué dans l’ordre de l’individuel ou de la préférence. Ce qui est solide et commun à tous, ce sont les données scientifiques. Ensuite, chacun a ses humeurs personnelles, y compris sa religion - personnelles ou d’un certain groupe. Ce qui est des choses divines relève de ce champ-là. Alors, pour qu’on en arrive là, il faut entre temps que la foi ait perdu le sentiment de sa propre acuité pour voir, et que progressivement elle soit sourdement plus ou moins reléguée comme opinion au sens déjà platonicien de la “doxa”, c’est-à-dire de ce qui plaît de penser, de ce qui se pense couramment. Eh bien, elle n’est pas à sa place là…
► Est-ce qu'au niveau de l’initiation et du croire, il y a comme une rébellion à mener contre l’emprise de la “doxa” ?
J-M M : C’est-à-dire que, dans l’avènement du croire authentique qui est une Résurrection, il y a nécessairement un aspect d’insurrection.
La théologie s’est beaucoup trop occupée des rapports entre "la nature" et "la révélation surnaturelle". Je ne suis pas sûr qu’il y ait une nature humaine, et si la référence à la "nature" ne fonctionne pas, la notion de surnaturel perd de sa rigueur.
En revanche, ce qui est dans l’Écriture, c’est qu’il y a un "natif", ce n’est pas la même chose que la "nature" ; il y a des données natives et c'est ce natif qui entre en conflit. Au contraire de la nature humaine qui est considérée comme neutre (ni bonne ni mauvaise), pour l'Évangile ce natif est profondément senti comme étant captif, détenu dans la mort et le meurtre, dans l’avoir-à-mourir et l’être meurtrier, c'est d'ailleurs en ce sens négatif que saint Jean emploie le mot "monde". Alors, évidemment, la parole d’Écriture est une parole qui critique “le monde” entendu dans ce sens-là.
L’histoire du mot de “foi” est très caractéristique. On ne peut pas utiliser le mot de « foi » pour penser. On est bien obligé de l’utiliser parce que c’est un repère, mais il ne nous dit plus grand chose. La foi a oscillé du côté de l’intellect, c’est-à-dire « connaître les vérités » etc. et de là, elle oscille au moment de la Réforme, du côté du sentiment de sécurité - fides fiducialis - une espèce de confiance psychologique, psychologiquement entendue. Mais le sens paulinien, le sens originel, n’est ni l’un, ni l’autre.
► Mais alors, par quoi est-ce qu'on peut remplacer le verbe "croire" ?
J-M M : Comme je viens de le dire, dans notre histoire d'Occident le mot "foi" oscille entre deux sens : la foi c'est une confiance, ou la foi c'est la capacité d'énoncer un certain nombre d'articles de foi. C'est normal puisque, d'un côté, il y a l'intellect, de l'autre côté l'affectif (le volitif). Il n'y a pas à arbitrer entre ces choses-là, il y a à dissoudre le présupposé qui articule les choses de cette façon-là.
Je propose donc de revenir à un mot comme “entendre” qui évite le débat entre intellect et volonté (ou sentiment) : on peut remplacer le mot "croire" par le mot "entendre".
"Entendre" et "attendre" sont des mots que tout l’Ancien Testament utilise pour dire la même chose que la foi. Il y a le mot "entendre" dont j'ai déjà parlé, mais il y a aussi le mot "attendre".
En effet, nous sommes des fragments d’unité, nous sommes déchirés à l’intérieur de nous-mêmes et entre nous. Nous n’avons pas en nous ce qui fait notre avoir-à-être profond, nous "l’attendons". Notre avoir-à-être est dans l’Homme “Un”, le Fils “Un”. La relation à Dieu est toujours simultanément une récollection des multiples. L’être christique c'est celui qui est le “tourné vers le Père”, précisément en tant qu’il a dans les mains la totalité de l’humanité.
► Tu as dit que chez saint Jean, c'est l'entendre (le croire) qui donne de voir. Est-ce que ça ne critique pas tout ce qui tourne autour des miracles ?
J-M M : Saint Jean n'emploie pas le mot "miracle" mais le mot "signe". Et lorsqu’il critique le mot de “signe”, il critique précisément le signe qui serait un “voir pour croire’, alors que c’est au contraire l’entendre (le croire) qui donne de voir. Et ça, c'est tout à fait à rebours de notre pensée. En effet, chez nous le signe se définit à partir de ce qui est connu d’une connaissance proche et qui conduit à la connaissance de moins connu ou de non-connu ; par exemple il n'y a pas de fumée sans feu (c'est la connaissance de la fumée qui est première). Or ici c’est plutôt le contraire.
En effet, ce qu’on croit connaître, on ne peut le connaître en vérité que si on l’entend à partir de ce qui n’est pas connu.
Essayer de penser le prétendument connu à partir de l’inconnu, c’est cela le fonctionnement symbolique qui est à rebours du fonctionnement classique, philosophique, scientifique etc. Ça rejoint quelque chose qui est de l’ordre du crédit : dans la parole qui m’est dite, je fais crédit à ce que je ne sais pas et qui m’est ainsi dit, et cela pour autant que je suis en mesure d’y acquiescer ; ce que je croyais avoir perçu, voilà que je peux l’entendre plus originairement. Ça peut paraître paradoxal, mais c’est profondément cela : le plus connu par le moins connu. Ce n’est un paradoxe qu’en apparence, ça a un sens.[2]
[1] « Abraham crut à Dieu, et cela lui fut compté pour justification. Or à celui qui œuvre, le salaire n'est pas compté selon le grâce (gratuitement) mais selon la dette ; et à celui qui n'œuvre pas, mais qui croit en celui qui justifie l'impie, c'est sa foi qui lui est comptée pour justification. (…) C'est pourquoi [si les héritiers le sont] c'est à partir de la foi pour que ce soit selon la grâce (ek pisteuôs hina kata charin), pour que soit affermie la promesse faite à la totalité de la descendance, non pas ceux-là [de la descendance] qui seulement est à partir de la loi, mais aussi celle [qui est] à partir de la foi d'Abraham, qui est père de nous tous, » (Rm 4, 3-5 et 16)
[2] Il s'agit donc de penser le prétendument connu à partir de l'inconnu (ou de l'insu) ; et aussi de penser le prétendument entendu à partir de l'inouï (de ce qui n'a pas encore été entendu). Et il est intéressant de lire ce que dit François Jullien sur saint Jean : « Par écart d’avec les autres évangélistes, Jean évite la manifestation spectaculaire de l’événement. À la mort du Christ : “Le rideau du temple se déchira par le milieu” (dans Matthieu, Marc et Luc). Mais Jean ne le mentionne pas. Pour lui, l’événement est moins spectaculaire que proprement « inouï », c’est-à-dire tel qu’on ne l’entend pas, parce qu’on ne peut pas l’entendre, ne sachant entendre que ce qu’on a déjà entendu. À ceux qui lui demandent : “Comment est-ce qu’il t’a ouvert les yeux ?”, l’aveugle répond : “je vous l’ai dit, mais vous ne l’avez pas entendu” ». (François Jullien, Les ressources du christianisme, III). (NB. rien n'est en gras dans le livre, c'est moi qui souligne)