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La christité
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  • Ce blog contient les conférences et sessions animées par Jean-Marie Martin. Prêtre, théologien et philosophe, il connaît en profondeur les œuvres de saint Jean, de saint Paul et des gnostiques chrétiens du IIe siècle qu’il a passé sa vie à méditer.
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10 janvier 2026

Avoir-à-être, pré-destination chez st Paul

Chez saint Paul, il est question de la "pré-destination" (et d'autres mots en "pré"). Or ce terme n'est pas là pour répondre à la question de la destinée d'un individu au sens où nous l'entendons aujourd'hui. Il a une autre fonction positive. Nous sommes "destinés", ça veut dire essentiellement que nous avons un "avoir-à-être".

Jean-Marie Martin a abordé plusieurs fois ce thème, et les réflexions mises ici proviennent de plusieurs de ses interventions, en particulier sa lecture du premier chapitre des Éphésiens (cf. tag épître-Ephésiens).

Un ancien message traite le même thème chez saint Jean, donc avec une optique très légèrement différente : Comment entendre la notion de "prédestination" ? Réflexions liées à des textes de saint Jean

 

 

La notion de prédestination chez st Paul

 

Par Jean-Marie Martin

 

 

● Destin et destination

C'est chez saint Paul qu'on trouve le mot pré-destination qui fait appel à la notion de destin. Cette notion existait aussi dans le monde grec, les dieux eux-mêmes étaient soumis au destin.

Par contre, la notion de nature est une notion grecque qui n'existe pas dans le monde biblique.

Or, en philosophie, les Grecs substituent la notion de "nature" à la place de la notion de "destin". La nature détermine le quoi et le comment de quelque chose qui existe, alors que le destin suppose un envoi.

Et je dis souvent que, puisque dans le monde biblique le concept de nature n'existe pas, du même coup s'impose un concept comme celui de destination, de pré-destination. Pour autant, le monde biblique ne connaît pas cette "destination" dans un sens liant. L'homme n'a pas de détermination de nature (en notre sens), en revanche il a l'oreille et il entend sa destinée. Sa destinée n'est pas une nature, ce n'est pas quelque chose qui le circonscrit mais c'est quelque chose qui l'ouvre.

Il ne faut pas entendre "prédestination" au sens janséniste. Il y a la donation d'un nom, la donation d'un chemin, il y a un appel qui attend une réponse. Et ces choses ont à voir avec la vocation du peuple, la vocation du prophète dans le sens fort du terme "vocation".

Vous me direz qu'ici ce n'est pas la même chose parce qu'il y a au moins quelqu'un qui appelle… Qui ? Dieu. Ah oui, mais Dieu est quelqu'un ? Vous avez appris à l'imaginer à partir du concept de "quelqu'un", mais quand il dit "je", le dit-il sur le mode sur lequel nous disons "je" ?

 

 

● La notion de "prédestination" (prédétermination) en Ep 1, 3-5.

Comme le mot "prédestination" a pris un sens qui n'est pas conforme à ce qui est évoqué par le texte, je dis plutôt "prédétermination".

Nous prenons deux versets du début du chapitre 1 des Éphésiens, et dans la suite du texte des Éphésiens, les verbes qui disent la "prédétermination" sont très nombreux.

3Béni soit le Dieu et Père de notre Seigneur Jésus Christ qui nous a bénis en pleine bénédiction pneumatique dans les lieux célestes, dans le Christ 4selon qu'il nous a choisis en lui avant le lancement du monde (…) ; 5nous ayant prédéterminés pour être fils par Jésus Christ vers lui, selon l'eudokia (l'agrément) de sa volonté »

"Il nous a bénis…" Où cette bénédiction a-t-elle lieu ? Elle a lieu « dans les lieux célestes » c'est-à-dire que, dans ce verset, nous avons des mots de la scène du Baptême du Christ qui est la scène inaugurale, la scène qui contient en elle tout l'Évangile.

"Il nous a choisis en lui avant le lancement du monde, nous ayant prédéterminés…" Ça veut dire qu'à chacun est donné une semence qui est un nom et un avoir-à-être ; et cette semence, cette détermination, c'est notre semence la plus intime de laquelle nous naissons de seconde naissance, ce n'est pas la naissance de notre natif.

Vous vous rappelez en effet qu'en Jn 3, Jésus parle à Nicodème d'une nouvelle naissance : il s'agit de naître de cette eau-là qui est le pneuma (l'Esprit)[1]. Là est donné notre nom, notre nom qui est notre essence intime et, par suite, notre avoir-à-être.

Donc la bénédiction est la venue en clair – ici la parole en clair –, de ce qui était "selon" la volonté de Dieu (v. 3). Autrement dit nous sommes nés de la volonté de Dieu, nous sommes la volonté voulue de Dieu. Je dis “volonté voulue” parce qu'on peut prendre "volonté" chez nous comme désignant une faculté, mais ici ce n'est pas le cas, c'est plutôt comme dans l'expression française “les dernières volontés” qui désigne non pas le dernier acte de volonté, mais les choses que je veux comme choses dernières. Donc nous sommes volonté voulue de Dieu.

 En particulier, « Que ta volonté soit faite » signifie donc : que j'arrive au plus intime et au plus authentique de moi-même. Nous avons là une expression qui est souvent entendue dans un tout autre registre et avec une tout autre tonalité : « Pff... catastrophe, mais que ta volonté soit faite ». Mais pas du tout, la volonté de Dieu c'est mon désir le plus profond : « Parce que la volonté de Dieu est le plus authentique de mon avoir-à-être, que cela soit. »  Ceci donne un sens différent.

 

● Flash sur deux expressions de Ep 1, 3-5

Revenons sur deux expressions.

1/ « Il nous a bénis en pleine bénédiction pneumatique… » Nous avons vu que cela se référait au Baptême du Christ. Et en effet, au Baptême le pneuma descend sur Jésus, et il est répandu sur l'humanité lors de la Résurrection. Le Père dit "Tu es mon fils". Pour les premiers chrétiens cette parole est adressée à toute l'humanité parce que l'expression "fils de Dieu" existait déjà, et avait un sens collectif : c'est Israël, le peuple, qui était nommé "fils de Dieu". Ici c'est l'humanité tout entière, donc pas simplement un peuple, pas simplement un individu Jésus, mais Jésus dans sa dimension de Résurrection où il se manifeste comme unifiant les enfants de Dieu (ta tekna tou Théou) les déchirés ou dispersés (ta dieskorpisména).

 

2/ "Selon qu'il nous a choisis en lui avant le lancement du monde, nous ayant prédéterminés…" Il faut noter ici le terme par lequel cette proposition est introduite : kathos (selon). Ce thème est vraiment très important parce que c'est le rapport subtil qui existe entre le moment de la résurrection et le moment du choix : la résurrection est selon le choix. Quel type de rapport y a-t-il entre le premier moment et le second moment ? C'est cela qui s'éclaire ensuite comme rapport du caché et du manifesté de la même chose. N'essayez pas de situer le détail de ceci dans votre propre mental, il n'y a pas de place pour l'instant.

Et si nous voulons purement et simplement entendre cela à partir de notre idée banale du temps, nous n'entendons rien du tout. Ce qui va se découvrir ici, c'est une certaine signification neuve de la première chose. Ce "avant" n'est donc pas une notion chronologique dans notre sens, mais référence à quelque chose qui est désigné par le symbole de l'antérieur.

Et donc, quand situer ce moment du choix (éklogê) ? La réponse est dans le texte de Paul : « avant le lancement du monde (pro katabolês kosmou) » autrement dit la résurrection dont il est question dans le second moment se réfère d'une certaine façon aux premières choses, à ces premières choses qui "précèdent" ce qu'on appelle la création du monde, mais que veut dire "précéder" ?

C'est ce moment qui est également exprimé comme le moment de la délibération (boulê), un mot que nous trouvons au verset 11. En effet, en Gn 1, « Faisons l'homme à notre image », c'est Dieu délibérant.

D'ailleurs il faut savoir que chez Paul tous les termes en pro (prédisposition, préconnu, prédéterminé…) sont référés au moment de la Genèse où Dieu dit : « Faisons l'homme à notre image ».

 

 

● Choix fait par Dieu et attitude élective

► Moi ce qui me gêne c'est cette idée de choix fait par Dieu.

J-M M : Écoutez bien une chose décisive. Chez nous « ceux qui… et ceux qui… » a un sens que nous entendons grammaticalement de façon partitive : il y en a "des qui…" et "des qui… pas". Or Paul ne dit pas cela[2]. En effet Dieu veut le salut de tous. Ce que Paul veut montrer ici c'est que ce qui est dans la délibération « Faisons l'homme à notre image » est conduit à son accomplissement non pas du tout fondamentalement par l'initiative des individus, mais par l'œuvre même du Christ car c'est l'œuvre que le Père lui donne d'accomplir. "Choisir" chez nous c'est trier, mais ce n'est pas le sens biblique où choisir c'est déclarer une attitude élective.

► Donc il y a de la prédestination qui subsiste.

J-M M : Oui, mais je considère ce danger-là moins grave que le danger de moralisation. Ces deux dangers n'ont jamais été évités par les théologiens au cours des temps, et je ne pense pas que ce soit possible. De toute façon il faut tenter d'éviter l'un et l'autre. Néanmoins le danger de moralisation me paraît plus grave que le danger de prédestination, à condition que la prédestination soit considérée comme élective et non pas sélective.

Ce qui est en question ici c'est bien la pré-destination, mot qui est encore plus fort que "destination". Selon la prédestination, Dieu nous donne un nom, il nous appelle de ce nom, – Or le nom c'est l'identité, et c'est pourquoi le chemin qui va de notre nom à l'accomplissement de la gloire est un chemin dont nous éprouvons qu'il n'est pas praticable par nous-mêmes.

C'est toute la thèse de Paul : la loi à pratiquer ne conduit ni à la justification ni au salut ni à la gloire au sens biblique du terme, mais ce qui conduit à la gloire c'est de laisser faire en nous l'œuvre christique. Et c'est pourquoi il y a une chose importante dans le Nouveau Testament qu'on ne retrouve peut-être pas partout sous cette forme, qui est le refus de se laisser engager dans le problème de l'individu. L'homme comme individu est toujours dans le meurtre et dans la mort, mais l'Évangile est la révélation que plus originairement encore il est toujours déjà dans l'agapê de Dieu, ce qui lui permet de reconnaître son manque et ce qui donne à l'agapê de Dieu le nom peut-être le plus propre qui est le nom de "pardon". D'une certaine façon le pardon précède la faute[3].

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